UNE PREMIERE REPRESENTATION
On donnait ce soir-là à la Comédie-Française la première représentation du Séducteur, comédie en cinq actes et en vers.
Cette œuvre était le début littéraire de M. le vicomte de Gercourt , très-jeune encore et fort à la mode, d'une figure extrêmement agréable ; il passait à bon droit dans le monde pour un homme d'esprit, gracieux, de manières charmantes , et du caractère le plus honorable.
La première représentation de sa comédie avait
nécessairement attiré la meilleure compagnie de
Paris, à laquelle il appartenait.
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Grâce à son naturel aimable et bienveillant, et surtout à quelques revers de fortune qui avaient suffisamment contenté l'envie, pendant longtemps M. de Gercourt n'avait pas eu d'ennemis. Malheureusement son ambition littéraire (ambition louable , noble, grande , s'il en est pour un homme de cette sorte) , lui créa d'innombrables et d'hostiles jalousies. Quelques rares amis lui restèrent fidèles, mais une chule humiliante et ridicule aurait seule pu lui rendre la bienveillance générale.
La majorité des gens de leltres voyait avec jalousie les débuts de cet intrus , de ce profane.
Nous n'avons jamais compris cette aigreur des gens du monde et des écrivains contre un homme dont le seul tort est de vouloir élever ses loisirs à la dignité des lettres.
Nous conduirons le lecteur dans quelques loges différentes où il rencontrera plusieurs personnages de cette histoire que la curiosité générale avait attirés à cette solennité dramalique.
Berihe de Brévannes occupait une des places de celle loge, son mari était derrière elle; les deux autres places étaient vacantes.
Berihe, coifiée en cheveux, portait une robe de crêpe noir; sa belle chevelure blonde, son teint pur et transparent, son cou et ses épaules d'ivoire brillaient d'un doux éclat; ses irails étaient empreinls de mélancolie , car trois jours auparavant, son mari avait eu avec Pierre Raimond le pénible entretien que nous avons raconté; elle aurait désiré rester chez elle ; mais, craignant d'irriter M. de Brévannes, elle avait consenti à l'accompagner.
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Ce dernier , par un de ces contrastes fort naturels à rhonime, était profondément blessé de la froideur de sa femme , et il s'obstinait à en triompher, moins par repentir du passé, que pour obéir à ropiniâtreté naturelle de son caractère. Mais en vain il tâchait de lui faire oublier les torts dont il devait rougir. Elle avait été trop cruellement ulcérée pour se guérir si vile.
M. de Brévannes avait loué une loge pour cette curieuse représenialion , dans le but d'être agréable à sa femme.
La toile n'était pas encore levée, peu à peu la salle se garnissait. Berthe allait fort .rarement dans le monde ; malgré sa tristesse, elle regardait avec une curiosité d'enfant les personnes qui arrivaient dans les loges , puis retombait dans de pénibles préoccupations.
M. de Brévannes, impatienté du silence de sa femme , lui dit en contraignant sa mauvaise humeur :
a Berlhe, qu'as-tu donc ?
— Je n'ai rien , Charles...
— Vous n'avez rien, vous n'avez rien , et vous êtes triste à périr. En admettant que j'aie eu des torts... vous me les faites cruellement sentir...
PREMIÈRES LOGES, N° 7. iC.l
— Je voudrais pouvoir les oublier... peut-être un jour...
— La perspective est agréable.
— Ce n'est pas ma faute, mais ne parlons plus de cela. Vous savez que les motifs de tristesse ne me manquent pas
— Est-ce pour votre père que vous dites cela?... Avouez au moins qu'il a été bien violent envers moi...
— Il m'aime tant... qu'il s'est encore exagéré vos torts... Il n'a que- moi au monde... Aussi, Charles, je ne puis croire que vous me refusiez désormais la permission d'aller le voir comme de coutume.
— Ma petite Berthe, vous êtes trop jolie pour que je ne mette pas des conditions à cette promesse.
— Mon ami, soyez généreux tout à fait.
— Ce que vous dites là est flatteur , » dit brusquement M. de Brévannes ; puis il reprit doucement : « Allons , voyons , vous faites de moi tout ce que vous voulez ; j'y consens.
— Vrai... vrai... Je pourrai retourner chez mon père, t dit Berthe en se retournant vers lui les yeux brillants , la physionomie presque radieuse.
M. de Brévannes, placé dans le fond de la loge, se mit en riant la main sur les yeux et dit :
< Je ne veux pas le voir , pour pouvoir tenir ma promesse.
— Oh ! merci , merci Charles ! me voilà heureuse pour toute la soirée.
— C'est-à-dire jolie... et tant mieux , car mon mon amour-propre de mari n'aura pas à craindre pour toi le voisinage de madame Girard.
— Je n'ai pas la prétention de lutter avec elle Mais comme elle arrive tard... Elcs-vous sûr qu'elle aura reçu le coupon que vous lui avez envoyé il y a deux jours?
— Sans doute; on l'a remis à Girard luimême; mais, en sa qualité de merveilleuse... surnuméraire , madame Girard ne peut arriver qu'après tout le monde... pour produire son effet.
— Charles, vous êtes méchant.
— Parce que madame Girard est ridicule , parce qu'elle gâte une jolie figure par les plus soties prétentions du monde... Elle n'a qu'une pensée, celle d'imiter ou plutôt de parodier en tout la mise de madame de Luceval , parce que celle-ci est la femme la plus à la mode de Paris .
— En effet, vous m'avez déjà parlé de ce
travers de madame Girard. Je voudrais bien voir madame de Luceval... la marquise de Luceval? je crois ? on la dit charmante ?
— Charmante , très-originale , risquant des toilettes qui ne vont qu'à elle, et que cette petite sotte de madame Girard copie avec acharnement sous le prétexte qu'elle lui ressemble.
— Est-ce qu'en effet?...
— Oui, reprit M. de Brévannes, comme une oie ressemble à un cygne... »
A ce moment la porte de la loge s'ouvrit , et madame Girard entra suivie de M. Girard , manufacturier enrichi , portant Téventail, le flacon de sa femme ; de plus, il avait en manière de plastron , entre son habit et sa redingote , une petite chancelière en maroquin, doublée de peau de cygne , madame Girard ayant toujours trèsfroid aux pieds , disait-elle , ce qui n'était pas vrai; mais elle avait vu un des valets géants et poudrés de la marquise de Luceval la suivre en portant une pareille chancelière , et à défaut d'un valet de pied , géant et poudré , le pauvre M. Girard se chargeait de la fourrure.
Madame Girard était une petite femme brune , rougeaude, assez bien faite, qui eût été jolie , sans d'insupportables affectations. La pauvre
Berthe ne put cacher sa surprise en voyant la singulière coiffure de madame Girard.
Voici en quoi consistait cette chose, bien faite pour exciter Téionnement.
Qu'on se figure une espèce de casquette polonaise en velours noir et à petite visière, ornée d'un bouquet de plumes blanches attachées sur le côté par un gros chou de satin ponceau, le tout crânement posé un peu de travers sur la tête de madame Girard , dont les cheveux bruns étaient crêpés en grosses touffes.
Avec celte chose , madame Girard portait une robe montante de velours nacaratà corsage juste comme un habit de cheval et ornée de brandebourgs de soie assortis à la couleur.
Cet habillement n'avait rigoureusement rien de ridicule , mais complété par la casquette à plumes, il devenait si extraordinairement étrange, qu'il lit , pour ainsi dire , événement dans la salle... et toutes ks lorgnettes commencèrent à se diriger sur madame Girard , qui ne se possédait pas d'aise , tandis que Berthe rougissait de confusioii
M. de Brévannes se mordit les lèvres de dépit en se voyant , lui et sa femme , pour ainsi dire , affichés par l'inconcevable casquette de madame
Girard ; il no put s'empêcher de dire tout bas à Girard :
« Quelle diable de coiffure a donc choisie votre femme, elle qui se met toujours si bien ? »
Le pauvre mari donna un coup de coude à M. de Brévannes , d'un air effaré , en lui disant tout bas: « Chut !... »
Pendant ce temps-là, madame Girard, se penchant hors de sa loge , regardait de tous côtés avec une expression d'im[ialience.
« Alphonsine , lui dit tendrement M. Girard , est-ce que tu cherches quelqu'un ?
— Sans doute , reprit Alphonsine d'un petit air agaçant, malicieux et triomphant, je cherche la marquise de Luceval , elle va être joliment furieuse...
— Pourquoi donc cela, madame?... demanda Berthe , qui ne savait quelle contenance garder.
— Il s'agit d'un excellent tour, reprit madame Girard , que j'ai joué à la marquise; vous savez combien elle tient à avoir la primeur des modes, et à ce qu'on ne porte rien qu'après elle. Je vais, d y a deux jours, chez Baronnes, notre marchande de modes à la marquise et à moi, et je lui demande, comme toujours, si la marquise n'avait rien commandé pour ce soir , tout Paris devant
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être aux Français ; après des difficultés sans nombre je lui arrache le grand secret- La marquise de Luceval s'était commandé une coiffure ravissante , originale , mais qui ne pouvait aller qu'à elle... Aller qu'à elle? dit madame Girard en piaffant fièrement sous sa casquette. Enfin , à force de promesses et de càlineries , j'obtiens de cette chère Barennes de me monter celle délicieuse coiffure et de m'en faire une pareille à celle de la marquise, et... la voici,... cela s'apelle un sobieska ; vous jugez du dépit de madame de Luceval qui, croyant avoir l'élrenne de celle coiffure , me la verra porter ainsi qu'elle.
— Vous me permettrez, madame, d'être d'un avis contraire, dit Berlhe en souriant à demi. Je crois qu'elle sera très-conlente de ne pas êlre la seule coiffée ainsi.
— Je vous assure , ma chère , qu'elle sera furieuse, riposta madame Girard.
— Je pense comme toi , bonne amie , dit M. Girard.
— M. Girard... je vous prie de ne pas me tutoyer , dit Alphunsine avec dignilé. Vous avez Taird'un portier.
— Je voulais dire, Alphonsine, que vous aurez peut-être à vous reprocher d'avoir fait perdre à
votre marchande de modes la pratique de madame la marquise de Luceval. Car, permettezmoi de vous le dire , bonne amie , il y a abus de confiance ; n'est-ce pas , Brévannes, il y a abus de confiance?...
— Timoléon , dit madame Girard à son mari sans lui répondre autrement, il n'y a plus que trois loges vides aux premières. Allez demander si Tune d'elles n'est pas louée à la marquise de Luceval.,. »
Timoléon se leva , comme s'il eût été mu par un ressort, et partit précipitamment.
< Connaissez-vous M de Gercourt , l'auteur de la pièce nouvelle? On dit qu'il est charmant, dit madame Girard.
— Je l'ai souvent rencontré ; il est fort aimable.
— Mais pourquoi se mêle-t-i! d'écrire ?
— Quand ce ne serait, madame , répondit M de Brévannes, que pour avoir le plaisir de vous voir assister à la première représentation de son ouvrage, avec un si délicieux sobi... sobé...
— Sobieska...» dit vivement madame Girard. A ce moment la porte de la loge s'ouvrit et
M. Girard reparut.
< Eh bien ? Ini demanda sa femme.
— Alplionsine , vous ne vous êtes pas irom- ])ée... il y a une de ces loges louée à madame ia marquise de Luceval.
— Bravo ! dit Alphonsine.
— Ce n'est pas tout, vous qui êtes curieuse de nouvelles , je vais vous en donner une fameuse.
— Comment?
— Pendant que je questionnais Fouvreuse , il est arrivé un chasseur galonné sur loutes les coutures, demandant où était la loge louée à madame la princesse de Hansfeld... C'était justement la loge voisine de celle de madame de Luceval... là , juste en face de nous.
— Quel bonheur ! je ne Tai jamais rencontrée, la princesse ; on la dit si belle î dit madame Girard.
— Ma foi, je suis tout aussi ravi que vous, madame, reprit M. de Hrévannes, devoir enfin cette mystérieuse beauté; l'autre jour, au bal de rOpéra , on ne parlait que d'elle , des étrangetés de son invisible mari.
— 11 ne sera du moins pas invisible ce soir, dit M. Girard.
— Pourquoi cela ? demanda sa femme
— Par une raison toute simple , bonne amie ,
PREMIÈRES LOGES , N° 7 Kiç)
c'est que le chasseur est venu demander si Ton ne pourrait pas avoir un fauteuil pour Sou Excellence , qui est , dit-on, fort souffrante, et qui sort pour la première lois depuis une longue maladie.
— Quelle idée ! venir au spectacle , dit madame Girard.
— Fantaisie de malade, sans doute, reprit M. de Brévannes.
— L'ouvreuse a répondu au chasseur, qu'il fallait demander cela au contrôleur, reprit M. Girard. Là-dessus le chasseur est descendu, et je suis bien vile revenu vous apporter, bonne amie, mon petit bulin de nouvelles.
— Enfin, c'est heureux, dit iM. de Brévannes, nousallons donc voir ce couple singulier, étrange, fantastique.
— Quelle est donc cetie princesse , mou ami ? demanda Berlhe à M. de Brévannes.
— Une très-belle et admirable personne, diton , à la mode cet hiver, et auprès de qui tous nos élégants ont perdu leurs galanteries... Quant au prince, on se perd dans les suppositions les plus extraordinaires et les plus contradictoires, mais...
— Ah ! uion Dieu!... s'écria madame (Jirard
en interrompant M. de Brévannes, voilà la marquise de Luceval dans sa loge... elle n'a pas son sobieska ! ! »
Nous conduirons le lecteur dans la loge de la marquise de Luceval, où il apprendra peut-être pourquoi elle n'a pas son sobieska.
LOGES Di: PUliMIÈRKS, N° -29.
Madame la marquise de Luceval n'avait pas , en effet , de sobieska.
Elle était mise avec autant de goût que de simplicité. La seule innovation qu'elle se fût permise consistait dans un très-haut peigne d'écaillé à l'espagnole qui rattachait à ses beaux cheveux bruns un demi-voile de blonde noire. (La marquise était en deuil.)
Cette coiffure , que portent toutes les femmes andalouses , était charmante , et donnait un nouvel attrait à la piquante physionomie de madame de Luceval. Elle était accompagnée de son frère
n-2 LOGES UE PREMIÈRES, N" 29.
eldesa belle-sœur, M. el madame de Beaulieu. « Alfred... regardez, j'ai gagné mon pari... s'écria gaiememl la marquise en s'adressant à son frère. Madame Girard porte mon sobieska... Ma chère Alix , votre lorgnette , je vous en supplie , ajouta-l-elle en s'adressant à sa belle-sœur.
— Quel pari avez-vo usdonc fait avec Alfred? demanda madame de Beaulieu. Et qu'est-ce que madame Girard ?
— Alix , je vous en prie , ne riez pas trop et regardez juste en face de nous aux premières... une femme en robe montante de couleur cerise...»
Naturellement , madame de Beaulieu était trèsrieuse : la figure contractée , courroucée de madame Girard , qui fronçait les sourcils sous sa casquette à plume, lui donnait une physionomie si burlesque, que la belle-sœur de madame de Luceval eut grand'peine à se contenir.
i Gette Girard doit sans doute , en sortant d'ici , représenter la Pologne dans un bal patriotique, fantastique el allégorique... dit M. de Beaulieu.
— Mais, ma chère Emilie, reprit madame de Beaulieu en contraignant son envie de rire , quel rapport a donc votre pari avec cet adorable loquet ï