CONVERSATION. 20S
mains.,. Allons, ma chère enfant, à lanlôl... Faiies-vons bien belle, car si je n'ai plus ma vanité d'amant, j'ai ma vanité de mari, j
Ce disant, M. de Brévannes baisa Berthe au front et sortit.
Quelques moments de plus, sa haine et sa rage éclataient malgré lui.
Les mille émotions qui s'étaient peintes sur la candide physionomie de Berthe pendant que son mari parlait ; l'espèce de joie involontaire dont elle avait eu honte un moment après, mais qu'elle n'avait pu d'abord cacher lorsqu'il lui avait rendu sa liberté ; son inquiétude vague, ses espérances tour à tour éveillées et contenues, tout avait éclairé M. de Brévannes sur la position du cœur de Berthe.
Il n'en doutait plus, elle aimait; il était trop sagace pour s'y tromper.
Il avait un rival... sa femme le trompait !
Ce fut donc avec unesecrète et sombre satisfaction qu'il s'applaudit d'avoir plongé madame de Brévannes dans la plus complète, dans la plus profonde sécurité.
l'îlÔTBL LiMBEnr. T. II. lU
r.KSOLUTlON.
La passion de madame de Hansfeld pour M. de Morville avait encore aiigmenlé depuis sa dernière enlrevue au bal de l'Opéra.
Cet amour étail chez Paula un bizarre mélange de nobles exaltations et de funestes arrière-pensées. Elle aurait cru avilir l'homme qu'elle aimait en souffrant qu'il se parjurât, et elle était résolue sinon d'ourdir, du moins de laisser tramer par Iris un complot infernal contre les jours de son mari, pour pouvoir épouser M. de Morville, sans que celui-ci faillît à son serment.
En vain Paula restait étrangère à cette machi-
nalion, dont elle entrevoyait à peine les résultats ; elle sentait, à la violence même de ses hésitations, de ses craintes, de ses remords anticipés, quelle part criminelle elle prenait dans celte épouvantable action, uniquement conçue dans rintérêt de son amour.
Chose étrange pourtant !... Si les révélations dlris avaient eu lieu quelques mois plutôt, alors que le prince éprouvait toute la première ardeur de sa passion pour Paula, passion à la fois si aveugle et si clairvoyante, qu'elle ne pouvait s'afîaiblir par l'apparente évidence des crimes de sa femme, dont il pressentait Tinnocence; si les révélations d'Iris , disons-nous , avaient eu lieu , lorsque le seul obstacle que Paula pût opposer à l'amour du prince était le souvenir de Raphaël... Raphaël toujours regretté, toujours adoré; qu'arrivait-il ?
Arnold apprenait l'innocence de Paula, Paula, l'indigne tromperie de Raphaël.
Qnede chances alors pour que madame de Hansfeld partageât l'amour du prince qui méritait tant d'être aimé , qui s'était montré si vaillamment épris I A force de soins, de tendresse, il se serait fait pardonner des soupçons dont il avait le premier si généreusement souffert; Paula eût reconnu
combien il avait, en effet, fallu de passion, d'opiniâtre passion à son mari pour continuer de l'aimer malgré de si funestes apparences ; la vie la pins heureuse se fût alors ouverte devant elle, devant lui.
Malheureusement, les révélations d'Iris avaient été trop tardivement forcées ; plus malheureusement encore M. de Hansfeld aimait Berthe , et madame de Hansfeld M. de Morville. Ce double et funeste amour rendait leur position intolérable.
Madame de Hansfeld devait rester à jamais enchaînée à un homme qui ne l'aimait plus ; cet homme aimait une autre femme; et pour faire oublier à Paula les odieux soupçons dont elle avait été victime, il ne pouvait que l'entourer d'égards froids et contraints.
Et séparé de lui par un obstacle insurmontable, elle voyait à travers le prisme enchanteur de l'amour, un homme jeune, beau, spirituel, passionné... si passionné, qu'il avait voulu lui sacrifier ces deux religions de toute sa vie : sa parolel sa mère! et Paula n'avait pas même la consolation de songer que l'accomplissement de ses devoirs ferait au moins le bonheur de M. de Hansfeld.
Celui-ci, irouvant de son côlé réunies chez Berlhe les grâces et les qualités les plus séduisantes, se livrait sans remords à cet amour, Paula lui ayant toujours manifebté son indiiférence.
Telle était la position de M. et de madame de Hansfeld, au moment où celle-ci, pour ménager M. de Brévannes , qui pouvait la calomnier si dangereusement, allait le recevoir à l'hôtel Lambert, ainsi que Berlhe.
L'exaltation de Paula était arrivée à ce point : elle ne pouvait supporter plus longtemps sa position. Elle avait fixé à M. de Morville le terme de huit jours pour lui faire part de sa résolution suprême, parce qu'elle voulait qu'avant huit jours le sort de sa vie entière fût décidé.
Ou elle aurait le courage de profiter des offres d'Iris, ou elle se tuerait... si le projet delà jeune fille lui semblait exiger une complicité pour ainsi dire trop directe, trop personnelle.
Rien ne semble plus étrange, et rien n'est pourtant plus réel que ces compositions, que ces atiermoiements avec le crime... Les juges ne sont pas les seuls à y trouver des circonstances alténuanles.
Madame de Hansfeld venait de faire demander Iris : celle-ci entra.
I, EPIINGLb:.
« Vous m'avez demandé, marraine, dit Iris.
— Oui... fermez la porte... et voyez si personne ne peut nous entendre. »
Iris sortit un moment et revint.
I Personne, marraine. »
Le cœur de Pauia battait d'une façon étrange; elle baissait les yeux devant le regard pénétrant de la bohémienne ; enfin elle lui dit avec effort :
€ Ecoutez bien ; la conversation que je vais avoir avec vous sera la dernière que nous aurons au sujet de... ce que vous savez... Vous m'avez dit, il y a quelques jours : Un mol, un signe de vous... celte épingle... je suppose, et... i
810 l'épingle.
Paula ne put achever.
Iris reprit :
< Et vous êtes libre!...
— Vous m'avez dit cela...
— Je le répète...
— Vous prétendez m'être dévouée?
— Autrefois, maintenant, toujours.
— Donnez-m'en une preuve.
— Parlez, marraine.
— Diies-moi par quel moyen vous prétendez me rendre libre.,. >
La voix de madame de Hansfeld s'altéra, elle reprit aussitôt et plus vivement : < Sans que ni vous ni moi soyons complices de... de... ce qu'il faut faire pour cela. »
Ces mots semblèrent brûler les lèvres de madame de Hansfeld.
€ Pourquoi cette question ?
— Je ne crois pas à la possibilité de ce que vous m'avez proposé ; je ne songe pas à en profiter; mais je veux connaître par quels moyens... vous prétendez... enfin, vous me comprenez...
— A quoi bon... vous en instruire?...
— S'ils me paraissent moins horribles que je ne le suppose... peut-être... je ne sais... >
Puis la princesse épouvantée de ce qu'elle ve-
l'épingle. 2H
nail (le dire, mit la main sur ses yeux el s'écria : < Non, non, laissez-moi... allez- vous-en, ne revenez plus, je ne veux plus vous voir... sortez...
— Marraine, en grâce.
— Non... sortez, vous dis-je...
— Eh bien ! je vais vous dire par quels moyens... >
El Iris baissa la voix, altendanl avec anxiété une nouvelle injonclion de sortir.
Paula resta muette.
Iris continua.
« Oui, je puis, si vous l'exigez, vous dire par quels nioyens vous pouvez être libre... mais prenez garde... en grâce... prenez garde... >
Madame de Hansfeld regarda fixement Iris.
« Que je prenne garde ?
— Oui... vous pourrez amèrement regretter de m'avoir interrogée à ce sujet... vous avez des scrupules, ils deviendront plus grands encore si vous êtes instruite de mes desseins... Sans la parole que vous m'avez fait doimer de ne pas agira votre insu... je vous aurais épargné ces angoisses. . . Quelquefois même je me demande s'il n'est pas insensé à moi de vous obéir pour cela... Je n'ai d'autre but que votre bonheur... l'odieux du
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parjure ne retomberait que sur moi... peu imporle... vous seriez heureuse.
— Oseri(!z-vou8 manquer ;> ce que vous m'avez promis ?
— Maiheureusemonl je ne Pose pas ; un mol de vous est une loi pour moi... Au moins que celle soumission à vos volontés vous donne une foi profonde, aveugle dans ma parole...
— Dans votre parole ! dit amèrement Paula.
— Oui... et je vous jure que les événements ont marché de telle sorte, sans que vous y soyez mêlée en rien, vous le savez mieux que personne... qu'avant huit jours... vous serez peut-être libre... et non-seulement aucun soupçon ne vous atteindra, mais l'intérêt, mais les sympathies du monde seront pour vous... i
Madame de Hansfeld regarda Iris avec surprise, presque avec stupeur.
« Mais s'il en est ainsi, pourquoi ne pas me faire part de ces événements, puisque j'y suis, dites-vous, absolument étrangère?
— A cause de vos scrupules, marraine.
— De mes scrupules, pourquoi en aurais-je ? Ne suis-je pas innocente de ce qui se passe?
— Vos scrupules naîtront. . . quoique insensés. .. Ils naîtront, vous dis-je, et vous les écoulerez.