‹ L'hôtel Lambert; histoire contemporaineChapitre 5 sur 19 · I.''ll0lll. LiMBF.RT. T. II · texte numérisé non relu

I.''ll0lll. LiMBF.RT. T. II

Deux jcTtifS après la dernière entrevue de madame de Il.insfeld et M. de Morville au bal de rOpéra, Iris avait apporté, selon sa promesse, le livre noir à M . de Brévannes ; celui-ci y avait lu les lignes suivantes, attribuées à la princesse :

< Je suis si troublée de cet entretien , que je « puis à peine rassembler mes souvenirs; j'ai < peur de me rappeler ce que j'ai promis à M. de « Brévannes, ce que je lui ai laissé deviner, « peut-être...

< Quelle est donc la puissance de cet homme?

18i LE LIVRE NOIR.

« J'élais allée là bien résolue (l'élre pour lui

€ d'une froideur impitoyable; à peine Tai-je

* vu... que j'ai oublié lout... jusqu'à ses me-

< naces...

« Quelle falalilé Ta donc, pour mon malheur, <i ramené ici?...

« ISon, non, je ne l'aimerai pas...

t Je me fais horreur à moi-même... Coin-

< ment ! en présence du meurtrier de Raphaël... « je n'ai ressenti ni haine ni fureur... Oh! honte

< sur moi ! il a remarqué ma faiblesse...

« Hélas! que faire?... Lorsque j'entends sa I voix, lorsque son ardent regard... s'attache

< sur moi... mes résolutions les plus fermes « m'abandonnent... je ne pense qu'à l'écouler...

< qu'à le contempler...

« Il est si beau de celte beauté virile el hardie « qui, la première fois que je l'ai vu, m'a laissé « une impression profonde... inelfaçable... Tout « en lui annonce un de ces hommes passioniié- « ment éncrgiquesqui aiment... comme je saurais <« aimer... comme je n'ai jamais été aimée... Oh ! « si ma volonté et la sienne étaient unies... à quel « terme de félicité n'arriveriotis-nous pas?

« Béni soit ce livre... je puis lui dire ce que « je n'oserais dire à aucune créature humaine. ..

LE LIVRE NOm. 185

« ce qiio je n'oserais même relire lout haiil...

< il m'a tiemandé demejtrésenler sa l'emme... i IVavance je la hais... c'est pourianl à elle i que je devrai de recevoir un jour son mari... i mais celte oblii;aLion m'irrile contre elle; c'est •r son bonlieur que j'envie... elle porte le nom I de cet homme qui exerce .sur moi une si in- I croyable influence... ce nom que mainlenant f je ne puis entendre sans trouble!.,. Oh! celle i femme, je la hais, je la hais... elle est trop « heureuse î

< Après tout, pourquoi rougir de mon amour? f II ne sera jamais coupable... car il ne sera « jamais heureux...

« iMon ambition de cœur est trop grande... « jaujais lui ne saura ce qu'il aurait pu être pour

< moi , si tous deux nous eussions été libres ! « Oh ! quel rêve ! quel paradis !

< La passion (jue j'éprouve est trop puissante, * trop immense, pour descendre jusqu'aux i mensonges auxquels nous serions réduits, lui i et moi, si mous cherchions les i)laisirs d'un

< amour vulgaire... Non, non... lui appartenir

< au grand jour, à la face de tous, porter noble- « ment et lièremenl son nom... ou en.sevt'lir mon « malheureux amour au plus proibnd de mon

i86 LE LIVRE NOfR.

cœur... aucune puissance humaine ne me fera sortir de Tune de ces deux alternatives.

< Or, comme lui et moi portons les lourdes chaînes du mariage... chaînes bien lourdes... or, comme le hasard, en libérant l'un de nous deux, ne libérerait pas Tautre... ma vie ne sera qu'un long regret, qu'un long supplice... Ce que je dis est vrai ; je n'ai aucun intérêt à me mentir à moi-même... Je connais assez la fermeté de mon caractère pour être sûre de ma résolution...

< Et puis , lui aussi a tant de volonté , tant d'énergie, que c'est être digne de lui que de l'imiter dans son énergie, dans sa volonté, lors même qu'elles seraient employées à lui résister...

« Oh ! il ne sait pas ce que c'est que de pouvoir se dire qu'on a résisté à un homme comme lui.

< J'éprouve un charme étrange à me rendre ainsi compte des pensées qu'il ignoera toujours , à être dans ces confidences muettes , aussi tendre , aussi passionnée pour lui que je serai froide , réservée en sa présence ; je suis contente de ma dernière épreuve à ce sujet... De quel air glacial je l'ai reçu !

LE LIVRE NOm. 181

< Mais aussi, quel courage il m'a fallu... Sans « la présence d'Iris, j'eusse été plus froide en- « core ; mais, la sachant là, j'étais rassurée contre « moi-même.

t Cette jeune fille m'inquiète , elle m'entoure

< de soins ; pourtant je ne sais quel vague pres-

< sentiment me dit qu'il y a de l'hypocrisie dans « sa conduite. Elle est sombre, distraite, préoc- « cupée, que lui ai-je fait? Quelquefois, il est « vrai, dans un accès de tristesse et de moro-

< siié , je la rudoie... j'y songerai... je la surt veillerai.

€ Que viens-je d'apprendre ?... Non, non,

< c'est impossible... l'enfer n'a pas voulu cela...

< Sa femme... Berthe de Brévannes, lui serait 1 infidèle!...

€ Si les preuves qu'on vient de m'apporler « étaient vraies...

• Oh! ilest indignement joué... la misérable!...

< avec son air doux et candide... elle ne sent « donc pas ce que c'est que d'être assez heuï reuse , assez honorée pour porter son nom ? t Lui!... lui trompé... comme le dernier des i hommes... lui raillé, moqué peut-être. .. Je 1 ne sais ce que je ressens à celte idée qui ne « m'était jamais venue.

iS8 LE LIVRE NOIR.

« Oh ! je suis folle... folle... ce n'csl pas de I Tamour, c'est de Vidoîâlrie, >

Le mémenlo supposé de madame de Hansfeld avait été perfidement interrompu à cet endroit.

En lisant k-s derniers mots qui avaient rapport à une prétendue infidélité de Berlhe, M. de Brévaimes bondit de douleur et de rage.

Par cela même que la lecture de la première partie de ce journal l'avait plongé dans tous les ravissements de Torgueil et de l'orgueil exallé jusqu'à sa dernière puissance, ce contre-coup lui fut plus douloureux encore; il ne se jtosséda p:is de fureur en pensant qu'il jouait peut-être un rôle ridicule aux yeux de Pauia ; il connaissait assez les femmes pour savoir que s'il leur est doux, Irès-doux d'enlever un mari ou un amant à un cœur fidèle , elles se soucient médiocrement de servir de vengeance, de représailles à un homme qu'on a trompé.

Iris elle-même avait été effrayée de l'expression de colère et de haine qui contracta les irails de M. de Brévannes lorsqu'il eut lu ce passage du livre noir; elle quitta le mari de Berthe, bien certaine d'avoir frappé où elle voulait frapper.

En effet, elle laissa M. de Brévannes dans un élatd'exallalion impossible à décrire.

IViin côlé, il se flallait d'êlre aimé par madame de Hansleld avec une incroyable énergie ; mai» il avait presque la cerlilude de ne pouvoir rien obtenir d'une femme si résolue, qui puisait dans la violence même de son amour la force de résistance qu'elle comptait déployer; voulant et croyant fermement prouver sa passion par des refus opiniâtres dont elle se glorifiait.

D'un autre côté, son sang bouillonnait de courroux en songeant que Bertlie le trompait , qu'il était peut-être déjà l'objet des sarcasmes du inonde. Les moindres circonsiances de son en- Irelien avec sa femme lui revinrent à l'esprit , il y trouva la confirmation des soupçons que quelques lignes du livre noir venaient d'éveiller.

11 ne savait que résoudre. Le lendemain, il devait présenter sa femme chez madame de Ilansfeld ; il lui fallait donc ménager Berthe jusqu'après cette présentation, qu'il regardait comme si imporlante pour l'avenir de son amour; mais comment se contraindrait-il jusque-là , lui toujours habitué de faire sous le moindre prétexte supporter à sa femme ses accès d'humeur?

Il s'épuisait à chercher quel jjouvait élre le

compUce de madame de Rrévannes; après de mûres réflexions, se souvenant des goûts retirés que Berthe avait récemment affectés , il se pe r suada que celle-ci s'abandoimait à quelque obscur et vulgaire amour.

Iris, avec une infernale sagacité , avait justement dans le livre noir fait insister Paula sur le bonheur et sur l'orgueil qu'elle aurait à porter le nom de M. de Brévannes... Et c'était ce nom que Berlhe déshonorait.

Le piège élait trop habilement tendu pour que cet homme vain, jaloux, orgueilleux et d'une méchanceté cruelle lorsqu'on blessait son amourpropre, pour que cet homme, disons-nous, n'y tombât pas , et n'entrât pas ainsi dans un ordre d'idées nécessaires au plan diabolique d'Iris...

En effet, après avoir passé par tous les degrés de la colère et s'être mentalement abandonné aux menaces les plus violentes contre Berthe et son complice inconnu , tout à coup M. de Brévannes sourit avec une sorte de joie féroce; il se calma, s'apaisa, plus que satisfait de la trahison de Berlhe ; il n'eut plus qu'une crainte... celle de ne pas pouvoir se procurer des preuves flagrantes de son déshonneur

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Il jugea nécessaire à ses projets de cacher à madame de Brévannes la dénonciation qu'il avait reçue, pour épier ses moindres démarches; il voulait rendormir dans la plus profonde sécurité.

Aussi , le lendemain (jour de la présentation de Berthe à madame de Hansfeld ) M. de Brévannes entra chez sa femme, après s'être fait précéder d'un énorme bouquet et d'une charmante parure de fleurs naturelles.

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