TOME II
de VOUS être présenté ; j'ai préféré d'attendre votre agrément avant de tenter celle démarche.
— Je ne reçois que quelques personnes de mon intimité, monsieur, reprit sèchement Paula. M. de Hansfeld vit très-seul... il m'est impossible... surtout après voire étrange aveu, de changer en rien mes habitudes. »
M. de Brévannes ne put réprimer un mouvement de dépil et de colère qui rappela à madame de Hansfei^ qu'elle devait ménager cet homme; elle ajouta d'un ton plus familier :
i Songez de grâce à tout ce qui s'est passé à Florence... et avouez qu'il m'est impossible de vous recevoir... lors même que je le désirerais. »
Ces derniers mots , seulement dits par madame de Hansfeld pour adoucir l'effet de son refus , parurent à M. de Brévannes fort encourageants. Il se souvint à propos des confidences du livre noir, et prit la froideur contrainte de la princesse pour de la réserve et de la dissimulation à l'endroit d'un amour qu'elle ne voulait pas s'avouer encore ; il crut devoir ménager ces scrupules , certain qu'après quelques refus de pure convenance , Paula lui accorderait les moyens de la voir.
M. de Brévannes reprit ;
LE RENDEZ-VOUS. i33
« Je n'ose vous supplier encore , madame, de permettre que je vous sois présenté. Pourtant... quel inconvénient y aurait-il? Croyez-moi, loin d'abuser de cette faveur... j'en userais avec la plus extrême réserve...
— Je vous assure, monsieur, que cela est impraticable. . , Sous quel prétexte d'ailleurs?. . . Que dirais-je à M. de Hansfeld?
— Que j'ai eu l'honneur de vous connaître en Italie... D'ailleurs, un homme marié, ajouta-t-il en souriant, n'inspire jamais de défiance. Je pourrais même, et seulement pour la forme, avoir l'honneur de vous amener madame de Brévannes... quoiqu'elle ne soit pas digne de vous occuper un moment. >
Cette proposition de M. de Brévannes frappa vivement Paula.
Sachant le prince très-épris de Berthe, elle ne put dissimuler un sourire d'ironie en entendant M. de Brévannes parler de présenter sa femme à l'hôtel Lambert.
Un vague pressentiment, dont madame de Hansfeld ne put se rendre compte, lui dit que cette circonstance pourrait peut-être servir un jour sa haine contre M. de Brévannes. Elle reprit avec un embarras aflecté :
i3e LE RENDEZ-VOUS.
« Si cela était possible... j'aurais le plus grand plaisir à connaître madame de Brévannes... car j'ai beaucoup de raisons pour croire que vous la jugez trop sévèrement. Aussi, dans le cas où il me serait permis de vous recevoir, ce serait uniquement, entendez-vous bien, uniquement à cause de madame de Brévannes ; je vous en préviens , monsieur.
— Il en est toujours ainsi , les femmes n*ont pas de meilleure amie que celle à qui elles enlèvent un mari ; elle s'est trahie , se dit M. de Brévannes , et il reprit tout haut : Vous sentez , madame, combien je serais heureux de tout ce qui pourrait rendre mes relations avec vous plus suivies ; permettez-moi donc alors , pour l'amour de madame de Brévannes , dit-il avec un nouveau sourire, de vous la présenter en vous demandant la permission de l'accompagner quelquefois.
— Très-rarement, monsieur, surtout dans les premiers temps de ma liaison avec madame de Brévannes, ajouta madame de Hansfeld après un moment d'hésitation.
— Je ne veux pas chercher les raisons qui vous obligent à agir ainsi, madame... mais je m'y soumets. >
Et il pensa :
LE RENDEZ-V0U3. t57
t C'est un chef-d'œuvre d'habileté sans doute; le prince est jaloux ; elle veut d'abord éloigner les soupçons de son mari et capter la confiance de ma femme.
— A ces conditions, reprit madame de Hansfeld en baissant les yeux, je vous permettrais de me présenter madame de Brévannes... mais il serait formellement entendu que désormais vous ne me diriez jamais un mot... d'un amour aussi vain qu'insensé.
— Je demanderais une modification à cette clause, madame... Je m'engagerais à faire tout au monde pour vous oublier... seulement, afin de m'encourager et de me fortifier dans ma bonne résolution, vous me permettriez quelquefois de venir vous instruire des résultats de mes efforts... et, comme selon vos désirs, je ne vous verrais que très-rarement chez vous... vous daigneriez peutêtre quelquefois m'accorder les moyens de nous rencontrer ailleurs?
— Monsieur...
— Seulement, pour m'entendre vous dire que je tâche de vous oublier... Le sacrifice que je fais n'est-il pas assez grand pour que vous m'accordiez au moins cette compensation?
— C'est une étrange manière d'oublier les gens
que celle-là... Mais si vous la croyez d'un effet certain, monsieur... un jour peut-être je consentirai à revenir ici.
— Ah! madame, que de bontés.
— Mais prenez garde, si je ne suis pas satisfaite des progrès de votre indifférence, vous n'obtiendrez pas une seule entrevue de moi...
— Je crois pouvoir vous promettre, madame, que vous n'aurez pas à regretter la grâce que vous m'accordez... »
Après un moment de silence, Paula reprit : i Vous devez trouver surprenant, monsieur, qu'après ce qui s'est aulrefois passé entre nous...
— Madame...
— Je n'en veux pas dire davantage... Un jour vous saurez le motif de ma conduite... et de ma générosité... Mais il se fait tard... je dois rentrer... Dites-moi quelle est la personne qui me présentera madame de Brévannes ?
— Madame de Saint-Pierre, cousine de M. de Luceval. Elle avait bien voulu m'offrir ses bons offices.
— Je la rencontre , en effet , assez souvent dans le monde. Rappelez-lui donc cette promesse, monsieur... et j'accueillerai sa demande...
— Vous vous retirez déjà?... Mon Dieu ! j'au-
rais tant de choses à vous dire... Encore un
mot , encore. . . de grâce !
— Impossible... Iris, venez... »
La jeune fille revint auprès de sa maîtresse et descendit les rampes du Labyrinthe après avoir échangé un regard d'inlelligence avec M. de Brévannes.
Le mari de Berthe devait être d'autant plus dupe du stratagème d'Iris , au sujet du livre noir, que par suite des révélations de la bohémienne, au sujet de Tinfidélité de Raphaël , Paula n'avait pas témoigné Thorreur qu'elle aurait dû ressentir à la vue du meurtrier de son fiancé.
Cette circonstance donnait une nouvelle autorité au recueil de pensées intimes de madame de Hansfeld.
M. de Brévannes aussi glorieux que ravi de l'empressement de madame de Hansfeld à se rapprocher de Berthe, se crut le seul et véritable motif de cette liaison qui devait sans doute, plus tard, assurer et faciliter ses relations journalières avec Paula.
En attendant avec une vive et confiante impatience le moment de connaître par le livre noir l'impression vraie que cette entrevue avait
140 LE RENDEZ-VOCS.
causée à madame deHansfeld, M. de Brévannes rentra donc chez lui le cœur léger et content.
Peu de temps auparavant , Berthe était revenue de chez son père triste et accablée, elle venait de voir M. de Hansfeld, sans doute pour la dernière fois, il lui fallait à tout jamais renoncer aux doux et beaux rêves dont elle s'était bercée.
Apprenant que sa femme était chez elle, M. de Brévannes s'y rendit à l'instant même.
M. de Brévannes ne réfléchit pas un moment à tout ce qu'il y avait d'humiliant et d'odieux dans le rôle qu'il préparait à sa femme ; nulle considération, nul scrupule ne pouvait empêcher cet homme d'aller droit à son but.
Dans cette circonstance, en songeant à se servir de Berlhe comme d'un moyen , il se dit avec une sorte de forfanterie cynique : < Voici la première fois que mon mariage m'aura été bon à quelque chose. >
Il crut néanmoins nécessaire de prendre en-
vers sa femme un ton moins dur que d'habitude pour la décider à se laisser présenter à la princesse de Hansfeld. Berlbe allait peu dans le monde, elle était fort timide ; or , s'attendant à quelques difficultés de sa part, il préférait les vaincre par la douceur , ses menaces pouvant rester vaines devant un refus obstiné de sa femme.
Celle-ci s'attendait si peu à la visite de son mari, qu'elle donnait un libre cours à ses larmes, en pensant à M. Hansfeld qu'elle ne devait plus revoir.
Pour la première fois, elle sentait à quel point elle l'aimait. Elle avait le courage de ne pas maudire cette séparation cruelle, en songeant au trouble qu'une passion coupable aurait apporté dans sa vie. INe voyant plus Arnold, du moins elle serait à l'abri de tout danger.
Une consolation pareille coûte toujours bien des larmes ; aussi la jeune femme eut-elle à peine le temps d'essuyer ses yeux avant que son mari fût près d'elle.
Berthe avait assez de sujets de chagrin pour que M. de Brévannes ne s'élonnàt pas de la voir pleurer ; il fut néanmoins contrarié de ces larmes, car il ne pouvait , sans transition , parler à sa femme des plaisirs du monde et de sa présenta-
lion à madame de Hansfeld ; réprimant donc un léger mouvement d'impatience, il dit doucement à Berthe, en n'ayant pas l'air de s'apercevoir de sa tristesse (cela rendait la transition d'autant plus rapide) :
< Pardon... ma chère amie... je vous dérange...
— Non... non , Charles... vous ne me dérangez pas, dit Berthe en essuyant de nouveau ses larmes , qu'elle se reprochait presque comme une faute.
— Ce matin, vous avez vu votre père?
— Oui... vous m'avez permis d'y aller... quand je...
— Oh !... dit M. de Brévannes en interrompant Berthe; ce n'est pas un reproche que je vous fais; je n'aime pas le caractère de votre père , il me serait impossible de vivre avec lui ; mais je rends justice à sa loyauté, à l'austérité de ses principes, et je suis parfaitement tranquille quand je vous sais chez lui. >
Berthe n'avait rien à se reprocher; pourtant son cœur se serra comme si elle eût abusé de la confiance de son mari , qui , pour la première fois depuis bien longtemps, lui parlait avec bonté. Elle baissa la tête sans répondre.
M. de Brévannes continua :
« Et puis, enfin, ces visites à voire père sont vos seules distractions... depuis notre arrivée à Paris... A l'exception de cette première représentation des Français , vous n'êtes allée nulle part ;... aussi je songe à vous tirer de votre solitude...
— Vous êtes trop bon, Charles ; vous le savez, j'aime peu le monde... je suis accoutumée depuis longtemps à la vie que je mène. Ne vous occupez donc pas de ce que vous appelez mes plaisirs...
— Allons, allons, vous êtes un enfant, laissezmoi penser et décider pour vous à ce sujet-là... Vous ne vous en repentirez pas...
— Mais, Charles...
— Oh ! je serai très-opiniâtre... comme toujours, et plus que jamais. Car il s'agit de vous être agréable... malgré vous. Oui... une fois votre première timidité passée, le monde , qui vous inspire tant d'effroi , aura pour vous mille attraits. »
Berihe regardait son mari , toute surprise de ce changement extraordinaire dans son accent , dans ses manières. H lui parlait avec une douceur inaccoutumée au moment même où elle se reprochait de porter une trop vive affection à
PKOPOSmO.NS. Î45
M. de Hansfeld... L'angoisse , nous dirons presque le remords de la jeune femme augmentait en raison de l'apparente bienveillance de son mari, elle répondit en rougissant :
« En vérité , Charles, je suis bien reconnaissante de ce que vous voulez faire pour moi... Je m'en étonne même.
— Pauvre chère amie, sans y songer, vous m'adressez là un grand reproche.
— Oh ! pardon,... je ne voulais pas...
— Mais ce reproche, je l'accepte ;... car je le mérite... Oui,... depuis notre retour je vous ai assez négligée pour que la moindre prévenance de ma part vous étonne... Mais , patience , j'ai ma revanche à prendre... Ce n'est pas tout, on me croit un Othello;... on croit que c'est par jalousie que je cache mon trésor à tous les yeux, je veux répondre à ces malveillants en conduisant mon trésor beaucoup dans le monde cet hiver,... et prouver ainsi que vous m'inspirez autant d'orgueil que de confiance.
— Je ne puis répondre à des offres si gracieuses, qu'en les acceptant, quoique à regret, et seulement pour vous obéir;... car je préférerais beaucoup la solitude ; et, si vous me le permettiez... Charles,... je vivrais commo pnr le passé...
L MOTEL LAMBERT.
14 ri PROPOSITIONS.
— Non , non, je vous Tai dit , je serai aussi opiniâtre que vous...
— Eh bien ! soit,... je ferai ce que vous désirez ; seulement soyez assez bon pour me promettre de ne pas me forcer de m'amuser trop , dit Berthe en souriant tristement , j'irai dans le monde, puisque vous le désirez vivement;... mais pas trop souvent , n'est-ce pas ?
— Soyez tranquille, lorsque vous y serez allée quelquefois, ce sera moi qui, j'en suis sûr, serai obligé de modérer vos désirs d'y retourner...
— Oh î ne craignez pas cela , Charles...
— Vous verrez... vous verrez...
— Je me trouve si gênée chez les personnes que je ne connais pas ; il me semble voir partout des regards malveillants...
— Vous êtes beaucoup trop jolie pour ne pas exciter l'envie et la malveillance des femmes , mais l'admiration des hommes vous vengera. Sans compter que parmi les personnes auxquelles je veux vous présenter, il en est de si hautement placées, de si exclusives même , que votre admission chez elles fera bien des jaloux...
— Que voulez-vous dire, Charles?
— Vous allez le savoir, ma chère amie , et je me fais une juie de vous l'apprendre. Je suis ravi
de vous voir entrer si bien dans mes vues; je m'attendais , je vous l'avoue , à avoir plus de résistance à vaincre...
— Si j'ai cédé si vite... c'est par crainte de vous déplaire... Dites un mot, et vous verrez avec quelle facilité je renoncerai à des plaisirs sans doute bien enviés...
— Certes , je ne dirai pas ce mot , ma chère amie ; loin de là , j'en dirai un qui, au contraire, vous empêcherait de renoncer à ces vaines joies du monde dont vous semblez faire si bon marché.
— Comment?... ce mot...
— Vous souvenez-vous de cette première représentation aux Français?
— Oui, sans doute.
— Je veux dire, vous souvenez-vous des choses qui ont le plus attiré l'attention du public... non pas sur la scène , mais dans la salle?
— L'étrange coiffure de madame Girard, d'abord.
— La sobieska? sans doute , mais ensuite... » Berlhe était si loin de s'attendre à ce qu'allait
lui dire son mari , qu'elle chercha un moment dans sa pensée , et répondit :
« Je ne sais... madame la marquise de Luceval ?
— Vous approchez à la fois , et de la vérité et de la loge de la personne dont je veux parler.
— Comment cela?
— Dans la loge voisine de celle de madame de Luceval... n'y avait-il pas une belle princesse étrangère dont tout le monde parlait avec admiration?
— Une princesse étrangère ! répéta machinalement Berthe , dont le cœur se serra par un pressentiment indéfinissable.
— Oui... madame la princesse de Hansfeld...
— La princesse , comment !... c'est à elle?...
— Que je vous présenterai , après-demain , je Tespère...
—Oh! jamais... jamais!... î s'écria involontairement Berthe.
Profiler de celte offre qui lui donnait les moyens de revoir le prince , lui semblait une odieuse perfidie.
M. de Brévannes quoique étonné de Texclamalion de sa femme , crut d'abord qu'elle refusait par timidité, et reprit :
« Allons, vous êtes une enfant... quoique trèsgrande dame , la princesse de Hansfeld est la personne la plus simple du monde... vous lui plairez beaucoup , j'en suis sûr.
— Mon ami... je vous en conjure, ne nie conduisez pas chez la princesse... laissez-moi dans la retraite où j'ai vécu jusqu'ici.
— Ma chère amie , je vous en conjure à mon tour... dit M. de Brévannes en se contenant, n'ayez pas de caprices de mauvais goût... Tout à l'heure vous étiez décidée à ce que je désirais, et voici que maintenant vous revenez sur vos promesses ! Soyez donc raisonnable...
— Mais, c'est impossible... Non, non, Charles... je vous en supplie en grâce... N'exigez pas cela de moi...
— Ah çà ! sérieusement , vous êtes folle? Vous rel'usez avec une obstination ce que tant d'autres demanderaient comme une faveur inespérée?...
— Je le sais, je le sais... Aussi croyez que si je refuse... c'est que j'ai des raisons pour cela.
— Des raisons? des raisons?... Et lesquelles, s'il vous plaît?...
— Mon Dieu !... aucune de particulière, mais je désire ne pas aller dans le monde... »
M. de Brévannes, stupéfait de cette résistance, en cherchait vainement la cause; il pressentait que le goût de la retraite ne dictait pas
KiO PROPOSITIONS.
seul ce refus ; un moment il crut sa femme jalouse de la princesse. Aussi reprit-il avec une certaine complaisance :
€ Voyons, soyez franche, ne me cachez rien... N'y aurait-il pas un peu de jalousie sous jeu?
— De la jalousie?...
— Oui... ne seriez-vous pas assez folle pour vous imaginer que je m'occupe de la princesse?...
— Non , non , je ne crois pas cela... je vous rassure.
— Mais qu'est-ce donc alors? s'écria M. deBrévannesavecune impatience longtemps contenue.
— Charles... soyez bon, soyez généreux.
— Je me lasse de l'être, madame; et puisque vous ne tenez aucun compte de mes prières, vous exécuterez mes ordres, et après-demain vous m'accompagnerez chez madame de Hansfeld , m'entendez-vous ?
— Charles , un mot, de grâce... C'est pour m'être agréable , n'est-ce pas , que vous voulez me conduire chez la princesse?...
— Sans doute ; eh bien?
— Eh bien ! puisque c'était pour moi que vous aviez formé ce projet... je vous en supplie... renoncez-v...
PKOPOSITIONS. <5l
— Vous m'obéirez.
— Mon Dieu... mon Dieu, mais allez-y seul... Peu vous importe que moi je...
— Cela m'importe tellement, que vous irez... Est-ce clair ?
— Il me coûte de vous refuser, mais comme vous ne pourrez me contraindre à cela...
— Eh bien ?
— Je n'irai pas.
— Vous n'irez pas?.,.
— Non...
— Voilà un bien stupide entêtement... Et vous croyez me faire la loi?...
— J'agis comme je le dois...
— En refusant d aller chez madame de Hansfeld?
— Oui, Charles.
— Je suis peu disposé à deviner des charades ; aussi je terminerai notre entretien par deux mots; si vous persistez dans votre refus... de votre vie... vous ne reverrez votre père... car dans huit jours vous partirez pour la Lorraine, d'où vous ne sortirez pas... J'ai le droit de vous assigner le lieu de votre résidence... Vous le savez , ma volonté est inébranlable ; ainsi réfléchissez... >
15â PROPOSITIONS.
Berlhe baissa la lêle sans répondre.
Son mari pouvait en effet l'envoyer en Lorraine, la séparer de son père, dont elle était alors Tunique ressource , puisque , par un juste sentiment de fierté , Pierre Piaimond refusait la pension que lui avait faite M. de Brévannes.
Ce n'était pas tout , en obéissant à son mari, Berthe devait cacher au graveur à quelle condition elle continuait de le voir, car celui-ci eût cent mille fois préféré laisser sa fille partir pour la I.orraine que de l'engager à obéir aux ordres de son mari, puisque ces ordres la rapprochaient d'Arnold.
Un moment elle voulut avouer à M. de Brévannes le motif de la résistance qu'elle lui opposait ; mais songeant à la jalousie féroce de son mari, à la colère qu'il ressentirait contre le graveur, dont il l'éloignerait peut-être encore , elle rejeta cette idée.
Il n'y avait, malheureusement pour Berthe, aucun moyen terme entre ces différentes alternatives. Son premier mouvement avait été de résister opiniâtrement aux désirs de son mari, parce que les larmes qu'elle versait au souvenir d'Arnold l'éclairaient sur le danser de cet amour
jusqu'alors si calme ; mais elle devait se courber «levant une fatale nécessité.
Elle répondit à son mari avec accablement : « Vous l'exigez... monsieur... je vous obéirai...
— C'est en vérité bien heureux, madame...
— Seulement... rappelez-vous toujours... que j'ai de toutes mes forces résisté à vos ordres... que je vous ai conjuré, supplié de me laisser vivre dans la retraite... et que c'est vous... vous qui avez voulu m'en tirer, pour me jeter au milieu du tourbillon du monde.... dit Bertlie en s'animant ; du monde... où je n'aurai ni apppui, ni conseil, où je serai exposée à tous les dangers qui assiègent une jeune femme absolument isolée...
■ — Isolée... mais moi, madame...
— Écoutez-moi, monsieur, j'ai vingt-deux ans à peine... vous m'avez accablée de chagrins... je ne vous aime plus... je suis sans doule résolue de ne jamais oublier mes devoirs... Mais quoique sûre de moi... je préférerais ne pas affronter certains périls. »
Berlhe, celte fois, croyait avoir frappé juste. En éveillant vaguement la jalousie forcenée de M. de Brévannes, elle espérait ainsi le faire réfléchir aux inconvénients de jeter au milieu des
séductions du monde une jeune femme sans amour et sans confiance pour son mari.
En effet, M. de Brévannes, stupéfait de ce nouveau langage, regardait Berthe avec une irritation mêlée de surprise.
« Qu'est-ce à dire , madame ? s'écria-t-il. Voulez-vous me faire entendre que vous pourriez avoir l'indignité d'oublier ce que j'ai fait pour vous... Oh! prenez garde, madame, prenez garde... ne jouez pas avec ces idées-là... elles sont terribles... Songez-bien que l'amourpropre est mille fois plus irritable et plus ardent à la vengeance que l'amour... Si jamais vous aviez seulement la pensée de me tromper... Mais tenez , dit-il en blêmissant de rage à cette seule idée, ne soulevons pas une telle question... elle est sanglanie...
— Et c'est parce qu'elle peut devenir un jour sanglante, monsieur, que je la soulève , moi... et qu'en honnête femme je vous supplie de me laisser dans ma retraite, de ne pas volontairement m'exposer à des périls que je n'aurais peut-être pas la force de surmonter. Je vous dois beaucoup, sans doute ; mais, croyez-moi, ne m'obligez pas à compter aussi les larmes que j'ai versées; je pourrais me croire quitte...
PROPOSITIONS. l."iS
— Quelle audace!...
— J'aime mieux èlre audacieuse avant d'avoir l'ait le mal, qu'hypocrite après une faute. Encore une fois, pour voire repos et pour le mien, monsieur, laissez-moi vivre obscure et ignorée... A ce prix, je puis vous promettre de ne jamais faillir... sinon...
— Sinon?...
— Vous m'aurez jetée presque désarmée au milieu des périls du monde... je connais mes devoirs, j'essayerai de lutter... Mais je vous le dis... il peut se rencontrer des circonstances où la force me manque... »
Le bon sens , la franchise de ces paroles faisaient bouillonner la jalousie de M. de Brévannes ; il connaissait trop ses torts envers Berlhe pour ne pas prévoir qu'elle lutterait seulement et absolument par devoir. Et le devoir sans affection est souvent impuissant contre les entraînements de la passion.
L'enfer de cet homme commençait. Placé entre sa jalousie et son amour, il hésitait entre le devoir de nouer des relations suivies avec madame de Hansfeld, grâce à la présentation de Berlhe , et la crainte de voir sa femme entourée d'adorateurs.
IKO PROPOSITIONS.
La pensée d'être jaloux du prince , qu'il ne connaissait que par le récit de ses bizarreries, ne lui vint pas un moment à l'esprii; mais à défaut du prince il se créa les fantômes les plus eftVayanls , c'est-à-dire les plus charmants. Déjà il se voyait moqué, montré au doigt, lui qui avait fait un mnriage d'amour, mariage ridicule s'il en est, pensail-il; lui qui avait sacrifié sa vanité, son ambition , sa cujjidité , à une pauvre fille obscure, ne serait-il donc pas à l'abri du mauvais sort? Ne serait-il donc aux yeux du monde toujours dupe, avant et après son mariage? A ces pensées, M. de Brévannes tressaillit de fureur.
Tantôt il voyait dans la franchise de Berthe une garantie pour l'avenir, tantôt au contraire il y voyait une sorte de cynique défi , tantôt enfin il s'efîravait de ce langage d'une honnête femme qui , dédaignée de son mari qu'elle n'aime plus , ne s'abuse pas sur la fragilité humaine , et préfère fuir le danger que de l'affronter.
Pourtant ne pas présenter Berthe à la princesse, c'était renoncer à l'avenir qu'il entrevoyait si brillant.
Ce sacrifice lui fut impossible ; comme ceux qui, renonçant à se faire aimer, espèrent se
faire craindre , il essaya d'intimider Berthe , et lui dit brutalement :
€ Lorsque l'on a l'effronterie de professer ouvertement de tels principes, madame, on n'a pas besoin d'aller dans le monde pour tromper son mari.
— Assez, monsieur... assez, dit fièrement Berthe ; puisque vous me comprenez ainsi , je n'ai rien à ajouter... je vous accompagnerai quand vous le voudrez chez madame la princesse de Hansfeld.
— Et prenez bien garde... à ce que vous ferez... au moins... Rappelez-vous bien ceci... je vous le répète à dessein... l'amour peut être indulgent, généreux"... l'orgueil jamais... Ainsi je serais pour vous impitoyable... si vous aviez le malheur de vous mal conduire, je vous briserais , je vous écraserais sans pilié , entendezvous, j) ajoula-t-il , les lèvres contraclées par la colère en saissisant rudement le bras de Berthe.
Celle-ci , très-calme , se dégagea doucement , et lui répondit :
« Avec tout autre que moi , monsieur, vous auriez peut-être tort de joindre l'attrait du danger... à l'attrait que peut offrir l'amour... Croyezton r II. 14
moi , lorsque le devoir est impuissant, la terreur est vaine... >
En disant ces mots , Berlhe rentra chez elle et laissa M. de Brévannes dans une irritation et dans une anxiété profondes.
xni
Madame de Hansfeld revint assez satisfaite de son entretien avec M. de Brévannes. En songeant à la proposition qu'il lui avait faite de lui présenter Berthe , Paula éprouvait des ressentiments étranges; d'abord, sachant l'amour d'Arnold pour madame de Brévannes , elle avait voulu jouer un perfide et méchant tour à M. de Brévannes , espérant jouir ensuite de la confusion de M. de Hansfeld lorsqu'il serait reconnu par Berthe. (Paula ignorait qu'Arnold eût révélé son véritable nom à Pierre Raimond.)
Lorsqu'elle avait fait part à Iris de la prochaine
iOO CORRESPONDANCE.
présenialion de madame de Brévannes à Thôiel Lambert, la bohémienne s'était écriée en tressaillant de joie :
< Maintenant. ..vousn'avezplus rien à désirer... vos vœux seront comblés quand il vous plaira de me faire un signe. »
En vain Paula avait voulu forcer Iris à s'expliquer davantage ; celle-ci s'était renfermée dans un silence absolu après avoir seulement ajouté :
i Réfléchissez bien, marraine... vous me comprendrez. >
La princesse avait réfléchi.
En arrêtant d'abord sa pensée sur M. de Hansfeld , elle s'était demandé ce quelle éprouvait pour lui depuis qu'il l'avait soupçonnée des crimes les plus horribles... Elle ressentait autant de haine que de mépris contre lui , haine contre l'homme capable de concevoir de tels soupçons , mépris pour l'homme assez faible pour ne pas accuser hardiment celle qu'il soupçonnait.
Paula était doublement injuste ; elle oubliait qu'Arnold l'avait passionnément aimée, et qu'il n'avait tant souffert que par suite de celle lulie entre son amour et ses métiances...
Chose étrange! elle n'avait jamais aimé son mari d'amour ; elle était passionnément éprise de
M. de Morville, et pourtant elle se trouvait blessée de Tamour du prince pour Berlhe : rien de plus absurde, mais de plus commun que la jalousie d'orgueil...
Si la pensée de madame de Hansfeld se reportait sur M. de Morville , à Tinslant ces trois mois sinistres flamboyaient à sa vue :
Si j'étais veuve I...
Et elle n'osait pas s'avouer qu'elle eût été satisfaite si l'une des tentatives d'Iris avait réussi.
Nous l'avons dit , rien de plus fatal que de familiariser sa pensée avec de simples suppositions qui, réalisées, seraient des crimes; si monstrueuses qu'elles paraissent d'abord , peu à peu l'esprit les admet d'autant plus facilement qu'elles flattent davantage et incessamment les intérêts qu'elles serviraient.
Cela est funeste... la vue continuelle d'une proie facile éveille les appétits sanguinaires les plus endormis.
Rentrée chez elle , Paula réfléchit longtemps aux paroles mystérieuses d'Iris , à propos de la présentation de Berlhe à l'hôtel Lambert :
« Maintenant vous n'avez plus rien à désirer... quand il vous plaira vos vœux seront comblés. »
Un secret instinct lui disait que du rapproche-
ment du prince , de M. de Brévannes et de Berthe , il pouvait résulter de graves complications ; mais que pouvait y gagner son amour à elle, pour M. de Morville ?
A ce moment , madame de Hansfeld fut interrompue par ïris.
t Que voulez-vous? lui dit -elle brusquement.
— Marraine , un commissionnaire vient de m'apporler une enveloppe à mon adresse , dans cette enveloppe était une lettre pour vous. >
Paula prit la lettre et tressaillit.
Elle reconnut Técriiure de M. de Morville.
Ce billet écrit contenait seulement ces mots :
« Les circonstances , madame , me forcent à
« un parti extrême... j'adresse à tout basard ce
t billet à votre demoiselle de compagnie... Un
« affreux et dernier coup accable le malheureux
« auquel vous avez déjà daigné tendre la main ,
« il n'a pas désespéré de votre pilié... Aujour-
« d'hui même avec ces paroles magiques : Faust
« et Manfred, vous pourrez sinon le rendre à
< la vie... du moins adoucir son agonie. >
Un moment madame de Hansfeld ne comprit
pas la signification de cette lettre. Puis tout à coup s'adressant à Iris :
« Quel jour sommes-nous aujourd'hui?
— Jeudi , marraine.
— Jeudi... non , ce n'est pas cela... se dit madame de Hansfeld, j'avais cru... Mais... repritelle avec anxiété , n'est-ce pas aujourd'hui la micarême ?
— Oui, marraine. . . quelques masques ont passé dans la rue.
— Oh! je comprends... je comprends, » s'écria madame de Hansfeld , et courant à son secrétaire elle écrivit ces mots à la hâte :
f Ce soir , à minuit et demi , à l'Opéra , au i même endroit que la dernière fois , Faust et € Manfred... un ruban vert au camail du do- < mino. 9
Puis cachetant et donnant cette lettre à Iris , elle lui dit :
< Voici la réponse, remettez-la... > Iris sortit.
Le soir, à minuit et demi , au bal de l'Opéra ^
16 t CORRESPONDANCE.
Léon de Morville et madame de Hansfeld , tous deux masqués comme ils relaient lors de leur première entrevue, se rencontrèrent au fond du corridor des secondes loges, à gauche du spectateur, et entrèrent dans le salon de lavant-scène, où avait eu lieu leur premier et leur dernier entretien.
LE MAUIAGE.
Madame de Hansfeld fut éponvanlée du changemenl des traits de M. de Morville , et de Texpression de douleur désespérée qui les contractait.
« Qu'y a-t-il donc , mon Dieu ! s'écria-t-elle en jetant son masque à ses pieds.
— Un mol... d'abord , dit M. de Morville : je ne m'étais pas trompé; cette mystérieuse amie... qui m'écrivait sans se faire connaître...
— C'était moi... oui, oui, votre cœur avait deviné juste... mais au nom du ciel qu'y a-t-il , votre vie est-elle menacée ?
— Tout est menacé, ma vie, ma raison , mon amour, mon honneur.
— Que dites-vous?...
— Je dis que je me tuerai... je dis que les passions les plus mauvaises germent en moi... je dis que je ne me reconnais plus... je dis qu'à mon amour pour vous je veux sacrifier tout ce qu'il y a de plus saint, de plussacré parmi les hommes... dussé-je être parjure et parricide.
— Mon Dieu ! vous m'effrayez...
— Paula... m'aimez-vous... comme je vous aime?...
— Ne suis-je pas ici?...
— Vous m'aimez?...
— Oui... oh! oui...
— Paula... fuyons... Venez... venez.
— Et vos serments?...
— Qu'importe !
— Et votre mère ?
— Qu'importe !
— Ah! que dites-vous?...
— Venez, vous dis-je... Cet amour est fatal... Notre destinée s'accomplira...
— En grâce , calmez-vous... Songez à ce que vous m'écriviez encore il y a peu de jours^: Un obstacle insurmonlable nous sépare.
— Je ne veux songer à rien ... je vous aime. . . je vous aime... je vous aime... Cet amour a subi loules les épreuves , il a grandi dans le silence, il a résisté à votre indifférence affectée, il a pénétré voire tendresse cachée, il m'a rendu insouciant de ce que j'adorais, dédaigneux de ce que j'honorais... 11 brûle mon sang, il égare ma raison, il déborde mon cœur. Paula, si vous m'aimez, fuyons... fuyons... ou je meurs!...
— Mon Dieu! mon ami, croyez-vous être seul à souffrir ainsi?... Souffrir... oh! non, maintenant je puis défier une vie de tourments. . . je puis mourir; ... j'ai été aimée... comme j'avais rêvé d'être aimée... aimée avec délices, aimée sans réflexion, sans scrupule, sans remords ; aimée avec tant d'aveuglement, que vous ne soupçonnez pas l'énormité des sacrifices que vous m'offrez, la profondeur de l'abîme où vous voulez nous précipiter...
— Paula, Paula, ne me parlez pas ainsi , vous me rendez fou ; vous ne savez pas... non, vous ne savez pas ce que c'est que l'entraînement d'une seule pensée qui engloutit toutes les autres dans son courant toujours plus large, plus rapide, plus profond... Moi qui jusqu'ici pouvais marcher le
front haut... je ne l'ose plus... il y a des regards que j'évite.
— Vous?... vous...
— Savez-vous ce que je me suis dit bien souvent... depuis qu'un serment dont je ne veux plus tenir compte maintenant m'a tenu éloigné de vous ?
— Ne parlez pas ainsi.
— Eh bien ! d'abord , en songeant à la frêle sanlé de votre mari, je me suis dit : M. de Hansfeld mourrait... je n'en serais pas affligé... puis... sa vie dépendrait de moi... que je le laisserais périr... Puis j'ai élé plus loin... j'ai... mais non, non, je n'ose vous dire cela... môme à vous... je vous ferais horreur... Ah! maudit soit le jour... où pour la première fois cette affreuse pensée m'est venue. »
Et M. de Morville cacha sa tête dans sa main.
Les derniers mots qu'il venait de prononcer devaient retentir longtemps dans le cœur de Paula.
Elle était à la fois épouvantée, et pourtant presque heureuse de l'étrange complicité morale qui faisait partager ses vœux homicides contre le prince par M. de Morville, lui , jusqu'alors si loyal et si généreux. Dans ce bouleversement
LE MARIAGE. 10s)
complet des principes de Thomme dont elle était adorée, elle vil une nouvelle preuvede rinfluence qu'elle exerçait.
Mais par une de cesconlradiclions, de ces dévouemenis si familiers aux femmes, madame de Hansfeld se promit de tout faire pour éloigner désormais, et pour toujours, des pensées pareilles de Tesprit de M. de Morville , et cela parce que peut-être, de ce moment même, elle prenait les résolutions les plus criminelles ; quoi qu'il arrivât, elle ne voulait pas que M. de ^lorville pût se reprocher un jour les vœux qu'il avait faits dans un moment d'égarement.
M. de Morville était tombé la tête dans ses mains avec accablement ; madame de Hansfel lui dit d'un ton doux et ferme :
i J'aurai du courage pour vous et pour moi... je vous rappellerai des serments autrefois si puissants sur vous ; la violence de votre amour même ne doit pas vous les faire oublier. De grtàce , revenez à vous... vous parlez de nouveaux chagrins... quels sont-ils? Votre mère est-elle plus souffrante ?
— Eh ! qu'importe?
— Ah! de gr«àce, ne parlez pas ainsi. Croyezmoi... une femme peut être fière de voir son in-
TOIIE II. 15
fluence un moment supérieure aux plus nobles principes... mais c'est à condition que ces principes reprendront leur cours... J'aurais horreur de vous et de moi si au lieu du cœur généreux que j'ai surtout chéri je ne retrouvais maintenant qu'un cœur égoïste et desséché... Serait-ce donc là le fruit de notre amour ? >
M. de Morville secoua tristement la tête.
< Hélas ! je le crains, dit-il d'une voix sourde, je n'ai plus la force de résister au courant qui m'emporte... Rien de ce que je vénérais autrefois n'est plus capable maintenant de m'arrêter... Avant tout voire amour... Périsse le reste...
— Heureusement... j'aurai le courage qui vous manque...
— Ah ! vous ne m'aimez pas...
— Je ne vous aime pas ?... Mais laissons cela, diles-moi sous quelle exaltation vous étiez lorsque vous m'avez écrit ce billet qui m'a si fort alarmée et qui m'a fait venir ici... ce soir...
— Ne sachant comment vous l'adresser, j'ai compté sur la fidélité de voire demoiselle de compagnie... D'ailleurs, ce billet n'était compréhensible que pour vous seule... Fût-il tombé entre les mains de M. de Hansfeld, il ne vous eût pas compromise.
— J'ai reconnu là votre tact habituel... Mais la cause de ce billet?
— Voire sang-froid me fait honte... Moi aussi j'aurai du courage... Je vous sais gré de me rappeler à moi-même... Eh bien ! voici ce qui vient de nouveau m'accabler... Hier ma mère... m'a fait appeler... Elle était plus faible et plus souffrante qu'à l'ordinaire... Je n'ose penser que depuis quelque temps je suis moins soigneux pour elle...
— Ah ! vous ne savez pas le mal que vous me faites en me parlant ainsi...
— Elle me dit après quelque hésitation qu'elle sentait ses forces s'épuiser... qu'il lui restait peu de temps à vivre... Elle attendait de moi une preuve suprême de soumission à ses volontés... Il s'agissait de la tranquillité de ses derniers instants ; je la priai de s'expliquer, elle me dit qu'un de nos alliés , qu'elle me nomma , un de ses plus anciens amis, avait une fdle charmante et accomplie.
— Je comprends tout... dit madame de Hansfeld avec fermeté. En grâce, continuez.
— Continuer... Et que vous dirai-je de plus? Ma mère a voulu me faire promettre que mon mariage se ferait de son vivant , c'est-à-dire très-
prochainernent; j'ai refusé. Elle m'a demandé si j'avais à faire la moindre objection sur la beauté , la naissance, les qualités de celle jeune fille; j'ai reconnu , ce qui est vrai , qu'elle était accomplie de tous points ; mais j'ai signifié à ma mère que je ne voulais pas absolument me marier... Alors... elle s'est prise à pleurer; les émotions vives lui sont tellement funestes, faible comme elle est... qu'elle s'est évanouie... J'ai cru , pon Dieu , que j'allais la perdre... et j'ai retrouvé ma tendresse d'autrefois... En revenant à elle, ma mère m'a serré la main , et , avec une bonté navrante , elle m'a demandé pardon de m'avoir contrarié par ses désirs... dont elle ne me reparlerait plus... Mais, je le sais, je lui ai porté par mon refus un coup douloureux... Je n'ose en prévoir les suites... Elle avait fondé de si grandes espérances sur ce mariage... Hier, son état a empiré , je l'ai trouvée profondément abattue , elle ne m'a pas dit un mot relatif à celte union... Mais malgré son doux et triste sourire j'ai lu son chagrin dans son regard... Je l'ai quittée le cœur déchiré... Sa santé défaillante ne résistera pas peut-être à de si violentes secousses... Eh bien, dites, Paula, esl-il un sort plus malheureux que le mien ?... J'ai la tête per-
due... N'était-ce pas assez d'être séparé de vous par un serment solennel?... Il m'interdisait le présent... mais il me laissait au moins Tavenir... Maintenant , il faut , pour rendre l'agonie de ma mère plus douce, que je me résigne à ce mariage odieux, impossible, car il détruirait jusqu'aux faibles espérances qui me restent... Encore une fois, cela ne sera pas non, non, mille fois non... Paula, si vous m'aimez... si vous êtes capable de sacrifier autant que je sacrifie, nous n'aurons pas à rougir l'un de l'autre.
— Non , car tous deux nous aurons foulé aux pieds nos serments et nos devoirs... dit Paula en interrompant M. de Morville.
— Nous fuirons au bout du monde... et...
— Et la première effervescence de l'amour passée, la haine, le mépris que nous ressentirons l'un pour l'autre , vengeront ceux que nous aurons sacrifiés... Mon pauvre ami, votre raison s'égare...
— Mais, que voulez-vous que je fasse?
— Que vous ne soyez pas parjure... que vous ne hâtiez pas la mort de votre mère.
— Renoncer à vous... me marier... Jamais! jamais!!
— Ecoulez-moi bien : je vous déclare que je
174 LE MAKIAGE.
ne pourrais pas aimer un homme lâche et parjure... lors même que ce serait pour moi qu'il se parjurerait lâchement... Mon amour-propre de femme est satisfait de ce que chez vous, pendant quelques moments, la passion a vaincu le devoir. C'est assez... Vous avez juré de ne jamais me dire un mol qui pût m'engager à oublier mes devoirs.. . Vous tiendrez ce serment ?...
— Mais...
— Je le tiendrai pour vous . . . si vous êtes len té d'y manquer.
— Et ce mariage? dit M. de Morville avec amertume, ce mariage... vous me conseillez sans doute d "y consentir ?
— iNon...
— Non?... Ah! je n'en doute plus... vous m'aimez !...
— Si je vous aime!... Ah! croyez- moi , ce mariage me porterait un coup encore plus cruel... qu'à vous... dit Paula avec émotion; mais, ajoula-t-elle, il faut ménager voire pauvre mère... ne pas refuser positivement de lui obéir... temporiser... lui dire que vous éies revenu sur votre première résolution... mais que vous voulez rétléchir à loisir avant de prendre une déterminalion aussi grave... Gagnez du temps, enfin.
— Mais ensuite... ensuite?...
— Ah ! savons-nous ce qui appartient à Tavenir... Remercions le sort de l'heure, de la minute présente, demain n'est pas à nous...
— Mais quand pourrai-je vous écrire... vous revoir?... Quelle sera l'issue de cet amour... il me brûle, il me dévore, il me lue.
— Et moi aussi , il me brûle , il me dévore , il me tue... Vous ne souffrez pas seul... n'est-ce pas assez...
— Mais qu'espérer ?
— Que sais-je ?... Aimer' pour aimer. .. n'est-ce donc rien?...
— Mais que je puisse au moins vous voir quelquefois chez vous? vous rencontrer dans le monde ?
— Chez moi, non... dans le monde... votre serment s'y oppose.
— Ah ! vous êtes sans pitié.
— Calmez votre mère, non par des promesses, mais par des temporisations... dans huit jours... je vous écrirai...
— Pour médire?
— Vous le verrez... peut-être serez-vous plus heureux que vous ne vous y attendez...
— lise pourrait? ah!... |)arlez... parlez.
— Ne VOUS hâtez pas de bâiir de folles espérances sur mes paroles... Rappelez-vous bien ceci , jamais je ne souffrirai que vous manquiez à la foi jurée... mais comme je vous aime passionnément...
— Eh bien?
— Le reste est mon secret...
— Oh ! que vous êtes cruelle.
— Oh! bien cruelle, car je veux que demain vous m'écriviez que voire mère est moins souffrante, que vous Tavez un peu tranquillisée; j'en serai si heureuse,... car je me reproche amèrement ses chagrins ; n'est-ce pas moi qui les cause involontairement ?
— Je vous le promets, et vous. . . à votre tour?. ..
— Dans huit jours vous saurez mon secret... Je regrette moins de ne pas vous recevoir chez moi... Nous allons, je le crains, rompre nos habitudes de retraite.-. M. de Hansfeld m'a priée de recevoir plusieurs personnes, entre autres M. et madame de Brévannes... Les connaissezvous?
— Je rencontre quelquefois M. de Brévannes, on dit sa femme charmante.
— Charmante , et je crains pour le repos de mon mari qu'il ne s'en aperçoive.
LE ftlARIAGE. HT
— Que diles-vous?...
— Je le crois sérieusement occupé de madame de Brévannes...
— Le prince !
— Il est parfaitement libre de ses actions... autant que je le suis des miennes...
— Et vous refusez de me recevoir chez vous... lorsque votre mari... »
Paula interrompit M. deMorville.
€ Je vous refuse cela d'abord parce que vous avez juré de ne jamais vous présenter chez moi. Et puis, condamnable ou non, la conduite de mon mari ne doit en rien influencer la mienne ; il est des délicatesses de position que vous devez apprécier mieux que personne... Dans huit jours vous en saurez davantage.
— Dans huit jours... Pas avant?...
— Non...
— Que je suis malheureux !...
— Bien malheureux en effet... Vous venez ici accablé, désespéré, vous reprochant votre dureté avec votre mère, oubliant tout ce qu'un homme comme vous ne doit jamais oublier ; je vous calme, je vous console, je vous offre le moyen de ménager les volontés de votre mère et nos propres intérêts...
— Oui, oui, VOUS avez raison... Pardon, j'étais venu ici avec des pensées misérables ; vous m'avez fait rougir, vous m'avez relevé à mes propres yeux, vous m'avez rappelé à l'honneur, à la foi jurée, à ce que je dois à ma mère ; merci, merci, vous avez raison, j)ourquoi songer à demain quand Tlieure présenle est heureuse ? Merci d'êlre venue à moi dès que je vous ai dit que j'étais accablé par la douleur, par le désespoir... Tout à l'heure j'étais désolé, maintenant je me sens rempli de force et d'espoir ; le cœur me bat noblement , vous m'avez sauvé la vie , vous m'avez sauvé Thonneur ! Mon courage est retrempé au feu de votre amour, je me sens aimé!... Je ferme les yeux, je me laisse conduire par vous ; ordonnez, j'obéis, je n'ai plus de volonté; je vous confie le sort de cet amour qui est toute ma vie, qui est toute la vôtre...
— Oh ! oui, toute ma vie, s'écria madame de Hansfeld avec une exaltation contenue. En ayant en moi une confiance aveugle , vous verrez ce que peut une femme qui sait aimer... Demain écrivez-moi des nouvelles de votre mère... et dans huit jours... vous saurez mon secret... Jusque-là, sauf la lettre de demain, pas un mol... je l'exige.
LE MXRlAOn. 170
— Pas un mot... et pourquoi ?
— Vous le saurez, mais promellez-moi ce que je vous demande... dans l'intérêt de notre amour...
— Je vous le promets...
— Maintenant... adieu...
-Déjà?...
— Il le faut... IS'est-il pas bien imprudent que je sois ici?...
— Adieu... Paula... Votre main... un baiser... un seul...
— Et votre serment? ï dit Paula en remettant son masque et refusant de se déganter.
Elle sortit de la loge , traversa la foule , quitta le théâtre.
Iris Tattendait dans le fiacre comme la dernière fois.
Pendant tout le temps du trajet , madame de Handsfeld fut sombre et taciturne ; elle revint à riiôlel Lambert par la petite porte secrète et monta chez elle accompagnée d'Iris.
I/amour passionné de Paula pour M. de Morville était arrivé à son paroxysme, elle se sentait capable des déterminations les plus funestes ; sa raison était presque égarée ; elle craignait surtout que M. de Morville , malgré sa répugnance pour
le mariage qu'on lui proposait, ne s'y décidât vaincu par lessollicitalions de sa mère mourante, il pourrait peul-êlre gagner quelque temps, mais avant huit jours tout devait être décidé pour Paula.
Iris, voyant la sombre préoccupation de sa maîtresse , en devina la cause et lui dit , après un assez long silence , en lui montrant une longue épingle d'or à la tête constellée de turquoises et fichée à une pelote recouverte de dentelle :
< Marraine... souvenez-vous de mes paroles... Lorsque vous voudrez que la pensée que vous n'osez vous avouer s'exécute sans que vous ou moi prenions la moindre part à son exécution... remettez-moi cette épingle ; peu de jours après, vous n'aurez rien à désirer... Depuis que je vous ai parlé... Tidée a germé dans le cœur où je l'avais semée, elle a grandi... elle est bientôt mûre... Encore une fois... celte épingle... et vous pourrez épouser M. de Morville.
— Cette épingle ? dit madame de Hansfeld en pâlissant et en prenant sur la pelote le bijou et le contemplant pendant quelques moments avec une effrayante anxiété.
— Cette épingle... dit Iris en avançant la
LE SIARIACE. 181
main pour la saisir , le regard brillant d'un éclat sauvage.
Madame de Hansfeld , sans lever les yeux , dit d'une voix basse et tremblante :
« Ce que vous dites, Iris, est une sinistré plaisanterie... n'est-ce pas?... cela est impossible... comment pourrez-vous...
— Donnez-moi l'épingle... ne vous inquiétez pas du reste...
— Je serais folle de vous croire... par quel miracle... >
En parlant ainsi, Paula , accoudée sur la cheminée et tenant toujours l'épingle , l'avait machinalement, et comme en se jouant, approchée de la main d'Iris étendue sur le marbre...
La bohémienne saisit vivement l'épingle...
La princesse, épouvantée, la lui retira des mains avec force en s'écriant :
c iNon... non... ce serait horrible... oh! jamais, jamais... meurent plutôt toutes mes espérances! >