L'hôtel Le Tellemont
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Même dans le cercle exclusif et très fermé des Le Tellemont, leurs traditions, leurs habitudes, leur demeure constituaient quelque chose de spécial et d'étrange.
Leur cadre, d'abord.
C'était un vieil édifice sévère, situé sur le quai des Tournelles, tout près de l'hôtel de Nesmond, et leur appar.enant depuis plusieurs siècles. Les Le Tellemont étaient de robe et d'antique bourgeoisie, bien qu'ils se tussent fréquemment alliés à la noblesse, surtout dans ces derniers temps. Ils étaient plus fiers de leur origine, de leur généalogie soigneusement tenue, de leurs traditions jalousement conservées jusque dans les plus minces détails, qu'un seigneur ne comptant plus ses quartiers ne peut l'être de sa noblesse. Conseillers au Parlement, puis, après l'éclipsé de la Révolution et de l'émigration, magistrats de
père en fils, et finissant tous comme présidents de chambre ou conseillers à la cour d'appel, ou encore à la cour de cassation, ils s'étaient imposés à tous les régimes, de par leur nom et leur histoire, malgré leurs opinions politiques et leur penchant à l'opposition. Avec la connivence de serviteurs fidèles, leur fortune et leur hôtel avaient été préservés pendant la période révolutionnaire, et même ils y avaient retrouvé une partie du mobilier ancien et précieux, et avaient pu reconstituer leur célèbre galerie de portraits de famille.
Naturellement, les Le Tellemont des temps modernes avaient dû suivre des filières jadis inconnues, et accepter des destinations en province. Ces exils avaient été de peu de durée, et toujours ils revenaient achever leur carrière dans leur hôtel familial, laissant dans les villes sévères de cour d'appel qu'ils avaient habitées des souvenirs spéciaux, des images frappées à de très vieux coins, — qualifiés d'originaux par les jeunes, d'hommes antiques par les vieux, traversant les courants sans y rien perdre de leur personnalité, et portant partout un incommensurable orgueil, mal dissimulé sous une politesse exacte et distante.
Parmi les nombreuses traditions auxquelles ils tenaient énergiquement, était celle de leurs prénoms. Tous les premiers-nés des Le Tellemont s'appelaient Mathieu, toutes leurs filles aînées Françoise. Mais un coup cruel avait frappé cette famille altière : après tant de siècles, elle tombait en quenouille.
Mme Le Tellemont, robuste, comme toutes les femmes choisies par ces générations de magistrats, avait cependant payé à la maladie un douloureux tribut. Après avoir perdu quatre enfants en bas âge, elle n'avait conservé qu'un fils qui, à la vérité, promettait de perpétuer la race. Magistrat, naturellement, il avait épousé la fille d'un conseiller à la cour d'appel. Elle mourut après un an de mariage, laissant une petite fille. Le jeune mari, d'une nature plus tendre que ses grands ancêtres, parut d'abord supporter stoïquement son malheur. Quand son père, dès les premiers mois de son deuil, lui parla de secondes noces, en vue de donner un héritier aux Le Tellemont, il ne protesta pas, demandant seulement un peu de temps. Mais le coup qu'il avait reçu l'avait frappé profondément, et avait éteint en lui le désir de vivre. Pris d'une fièvre contagieuse qui, au début, semblait sans gravité, il n'offrit pas au mal la résistance qu'on aurait pu attendre, et il s'en alla, sans regrets, très probablement, laissant à ses parents, non seulement une douleur profonde, mais encore le sentiment effroyablement amer d'un effondrement, de la fin d'une race.
La petite fille avait alors à peine une année. On l'avait baptisée Françoise, comme les femmes de sa famille, et, d'après le désir de sa mère, on avait ajouté à ce nom celui de Mathee, Mathieu étant naturellement le prénom de son père. Du jour où elle devint orpheline, son aïeul, le conseiller, décida qu'elle porterait cette dermère appellation, bien qu'il
ne pût jamais l'entendre sans qu'un trait de dou'eur et d'orgueil blessé s'enfonçât à nouveau dans son cœur.
Dès la mort de sa mère., sa grand'mère l'avait emmenée. Mais aucune tendresse spéciale ne l'accueillit dans la maison de Le Tellemont. Ses grands-parents, peu sensibles par nature au charme d'un bébé, ne virent longtemps en elle que ia cause, si innocente fût-elle, d'une effroyable déception.
Le conseiller ne se résigna d'ailleurs jamais à voir s'éteindre son nom. Il rechercha une branche de sa famille, jadis émigrée en Argentine, projetant, s'il existait un rejeton mâle, de le diriger par les sentiers uniformément suivis par les ancêtres. Mais, par une malchance persistante, cette branche était, elle aussi, tombée en quenouille.
Et il fallut bien que le vieux conseiller envisageât la triste perspective d'être le dernier des Le Tellemont.
Tout perdait désormais pour lui le charme austère qui avait marqué sa vie. Sa carrière, passionnément aimée jusqu'alors, ne l'intéressait plus. Il éprouvait un sentiment âpre et douloureux à revoir les archives qui, demain, n'auraient plus de sens. Il contempla": avec une secrète révolte les portraits de ses aïeux. Il se demandait ce que le mari de sa petite-fille, un étranger, ferait un jour de ses beaux vieux meubles, et le haïssait d'avance comme un intrus. Il revivait ses souvenirs. Avec un sentiment morbide, s'alliant mal à sa nature primitive, il revenait sur le passé,
sur les circonstances de la mort de ses enfants, — tous des garçons. Il torturait sa femme en lui en faisant répéter les tristes détails, en recherchant si Ton aurait pu, avec plus de prévoyance, avec des soins plus éclairés, avec d'autres interventions médicales, détourner les coups qui les avaient frappés.
Mme Le Tellemont s'était si bien identifiée avec la famille dans laquelle elle était entrée, elle avait si ardemment partagé les rêves de son mari, et si entièrement compris ses regrets, qu'elle aussi vivait dans .la hantise de cet écroulement. Elle souffrait plus que li, parce que, bien que moulée sur son type, elle
ik. moins stoïque ou plus tendre, et que, chez elle, ^sentiment maternel avait une part égale à la fierté de race. Ce qu'elle scrutait en secret, elle, c'était le . cœur de son enfant, ce cœur qui avait cessé de battre, et qu'elle craignait tout à coup de n'avoir pas compris. Elle l'avait élevé à la façon d'une Cornélie ; elle avait été fière de son intelligence, de sa beauté physique, de sa valeur morale ; mais tout cela, elle l'avait reporté en hommage et en espérance à la race, son idole. Elle n'avait prétendu faire de lui qu'un Le Tellemont; elle n'avait môme pas supposé qu'en dehors de ce type, une personnalité eût germé dans cette âme. Mais un jour, un ami de son 61s, un officier habitant une garnison lointaine, était venu lui parler du cher disparu, et lui avait dit une parole inattendue, incroyable, qui avait dû troubler les échos endormis de cette demeure solennelle.
— Pauvre Mathieu ! Il est mort de chagrin...
D'abord stupéfaite, Mme Le Tellemont s'était redressée, et, de son plus grand air, avait protesté contre une allégation aussi inouïe. Un Le Tellemont mourir de chagrin, déserter la vie et ses devoirs, et, par-dessus tout, ses devoirs envers sa race !
— Chez nous, Monsieur, on ne meurt pas de chagrin, dit-elle avec une indignation à peine contenue- Mathieu avait reçu une éducation virile, le rendant capable de résister à la douleur, et de regarder, audelà, les tâches qui demeuraient... Et il ne prétendait pas s'y dérober, j'en suis sûre, je le sais ! Son père lui avait parlé du devoir qui lui incombait de fonder un nouveau foyer, de donner des descendants à la famille dont il avait l'honneur d'être issu, et iî avait seulement demandé un délai...
Le jeune capitaine la regarda, muet de surprise, d'abord presque incrédule. Puis, il promena lentement les yeux sur ce salon solennel, aux beaux meubles raides, sur ces murailles où les magistrats en perruque et en robe rouge alternaient avec les fières bourgeoises, les unes vêtues de noir avec des coiffes jalouses cachant leur chevelure, les autres habillées de brocart, mais toutes orgueilleuses et sévères ; et enfin, reportant de nouveau son regard sur la femme encore belle assise devant lui, austère dans son deuil malgré tout opulent, il se rendit compte de la dissemblance morale qui avait certainement existé entre elle et son fils, et des chocs intérieurs qu'avait dû ressentir dans
cette maison l'âme tendre et rêveuse de Mathieu.
Comment, tel qu'il l'avait connu, son ami était-il sorti de cette ambiance, et avait-il été pétri par ces mains trop fermes ?
Il n'essaya pas de discuter, encore moins de révéler le cœur charmant que lui avait compris, mais qui avait dû, au foyer paternel, s'envelopper de triples voiles. Il se leva pour prendre congé.
Encore sous une impression de ressentiment, Mme Le Tellemont ne le retint pas. Mais comme, après l'avoir froidement remercié de sa visite, elle le regardait s'éloigner, elle sentit un trait de douleur inattendu, comme si quelque chose de son fils disparaissait par surcroît. Et, se levant précipitamment, elle fit un geste pour arrêter le jeune officier.
— Vous le connaissiez... intimement ?
Sa voix s'était soudain altérée, avec une expression de jalousie anxieuse.
— Intimement, oui... Il m'aimait comme un frère...
Un frère ! Mathieu n'en avait pas... Avec une intensité pour ainsi dire foudroyante, Mme Le Tellemont revit les quatre jeunes fils qu'elle avait mis au cercueil, et une douleur tordit son cœur, une douleur inattendue, réveillée après tant d'années, et plus cruelle, plus aiguë que le regret âpre jadis éprouvé et bientôt calmé.
L'officier s'était arrêté, s'attendant à ce qu'elle lui fît d'autres questions. Mais elle avait comme peur d'apprendre quelque chose d'inconnu sur son fils,
quelque chose d'inconnu et de douloureux dont la seule pensée éveillait en elle un sentiment éperdu.
Elle lui tendit la main, et murmura un merci. Merci ? Pour avoir rendu en affection à Mathieu l'intimité fraternelle qu'il n'avait pas goûtée chez lui ? Pour avoir été le confident de son âme, de cette âme qu'elle, sa mère, n'avait pas pénétrée?... Et elle le laissa aller, sans savoir que l'occasion était à jamais passée, que la mort guettait, dans une colonie lointaine, celui qui la quittait ainsi, sans prévoir l'amer,, l'inconsolable regret qu'elle éprouverait un jour d'avoir de ses propres mains fermé à jamais ce livre mystérieux qu'était pour elle le cœur de son fils.
Le soir de ce jour, elle entra dans la grande chambre du second étage où Mathée habitait, sous la garde de sa bonne, — une femme déjà âgée et silencieuse, née dans l'hôtel, et pénétrée dès sa jeunesse de l'austérité de cette demeure. Une veilleuse répandait une lueur indécise sur les meubles massifs, et sur le petit lit vieillot et curieux, aux colonnes torses 'et aux courtines de soie pâlie, dans lequel avaient dormi des générations d'enfants Le Tellemont.
Celle qui l'occupait en ce moment était une belle petite fille, dont les traits ébauchés rappelaient déjà vaguement le type de la famille. Elle avait de longues paupières closes, et une masse de cheveux châtains sortant, à l'ancienne mode, d'un petit bonnet tourné de travers.
Mme Le Tellemont dérangea un peu la veilleuse, afin de mieux voir l'enfant. Par un vague, mais impérieux instinct d'ordre, elle remit droit le petit bonnet, sans que l'enfant ouvrît les yeux, et elle chercha avidement, sur cette figure paisible, les ombres des traits qu'elle avait vus endormis dans ce lit. Ah ! si Maihée avait été un fils, continuateur de sa race, l'angoisse qu'elle ressentait en ce momen: n'eût pas existé, ou se fût effacée dans un sentiment de triomphe. Mais c'était une fille, c'était la fin de tous les orgueils, de toutes les espérances... La fille de Mathieu, qui était mort de chagrin...
Mrae Le Tellemont ressent tout à coup une jalousie contre la jeune femme trop aimée qui, en s'en allant de ce monde, a laissé an trait mortel au cœur de son mari... Mais non, cet officier s'est trompé ! On ne meurt pas de chagrin :sans cela, elle serait morte, elle, d'avoir perdu son fils.
Et soudain, sans qu'elle l'ait senti venir, un flot de larmes monte de son cœur, débordant de ses yeux, inondant ses mains pâles, mouillant le couvre-pied de soie du petit lit. Pleurer est pour elle une chose si rare, si étrange, qu'elle ne sait pas si elle y trouve un soulagement ou un surcroît d'amertume.
A travers ses larmes, elle regarde avidement la petite fille endormie, comme elle ferait d'une inconnue. Et, chose singulière, elle a pour la première fois conscience que cette enfant est encore quelque chose de son fils. Un besoin fou s'empare d'elle de la prendre. dans ses bras, de la serrer sur son cœur,
de lui dire des mots de jeune mère qu'elle n'a pas trouvés pour ses propres enfants. Mais la porte s'ouvre, et le vieux valet de chambre murmure de sa voix solennelle, avec une vague inflexion de reproche respectueux :
— Je cherchais Madame... Madame est servie... M. le Conseiller est depuis dix minutes dans la salle à manger...
Mme Le Tellemont replaça la veilleuse, et descendit précipitamment. Elle se rendit peut-êtrecompte, pour la première fois, de la tyrannie secrète que le conseiller exerçait dans sa maison.
Il était debout devant la lourde table, la table trop grande sur laquelle il y avait un massif surtout d'argent et des ustensiles précieux. Les reflets ardents d'un grand feu de bois couraient sur les meubles d'acajou, sur les plis des rideaux de soie verte, sur les peintures mythologiques du plafond.
Mme Le Tellemont s'assit à sa place sans dire un mot, comprenant que le mouvement étrange qui l'avait conduite près de sa petite-fille ne serait pas une excuse pour ce retard incroyable de dix minutes.
Son mari remit avec affectation dans son gousset sa montre, qu'il avait posée près de lui, et s'assit après elle, les sourcils froncés. Le domestique rapporta les assiettes de potage, qu'il avait dû enlever.
— Etiez-vous souffrante ? Vous avez ure figure défaite, et vos yeux sont battus.
Cette sollicitude s'exprimait sur un ton si glacé qu'elle ressemblait à un reproche.
Elle leva ses yeux mordus par les larmes, et hésita un instant.
— J'ai vu M. Lerrays, l'ami de Mathieu...
Il ne répondit pas tout d'abord, bien que le nom de son fils eût amené un frémissement de ses paupières. Ce nom, il ne le prononçait jamais, et sa femme put se demander s'il désirait ou non connaître ce qui s'était passé dans cette entrevue.
— Je vous ai fait demander si vous désiriez le voir, reprit-elle. On m'a répondu que vous étiez sorti.
Encore un silence.
— Non, dit-il tout à coup, d'un ton agressif qui la fit légèrement tressaillir, non, je ne désirais pas remuer des souvenirs pénibles. Et je m'aperçois que cette visite a rompu en vous un certain équilibre, un équilibre nécessaire... A quoi bon renouveler une douleur contre laquelle rien ne peut ? D'ailleurs, le choix que faisait mon fils de ses amis n'avait pas toujours mon approbation...
L'incident fut clos. Le dîner se poursuivit comme un rite obligé et ennuyeux, un dîner soigné, servi avec recherche. Ils parlèrent de choses et d'autres, et tout le temps, pendant que ses yeux étaient attachés sur la figure énergique et carrée de son mari, Mme Le Tellemont entendait une voix pathétique redire à son oreille ces paroles incroyables : « Mathieu est mort de chagrin... »
De ce jour, sans qu'elle sût pourquoi, il y eut un changement dans sa manière d'être vis-à-vis de la petite Mathée. Elle ne devint pas tendre : on n'apprend guère à une certaine période de la vie. Sa nature, ses habitudes, la discipline morale qu'elle exerçait sur elle-même, — sur ses sentiments, ses paroles, ses gestes, même, la rendaient réfractaire à toute manifestation maternelle. Elle n'était pas femme à tenir l'enfant dans ses bras, à l'embrasser ssns raison, à lui balbutier un langage enfantin. Mais elle sentait maintenant un besoin de la voir plus souvent, et un besoin de la voirheureuss. Il est vrai que l'idéal qu'elle se formait du bonheur d'un bébé était singulièrement austère. D'ailleurs elle avait puisé dans les traditions de la famille des prin~ cipes d'éducation qui, préconisant surtout le respect, défendaient toute intimité entre les parents et les enfants. Sa nouvelle mentalité ne se traduisit donc guère extérieurement. Elle prenait un soin plus intense de Matjiée, assistait à sa toilette, et surveillait
de près son régime. Elle la faisait venir dans la salle à manger, s'affligeant secrètement de l'indifférence de son mari pour sa petite-fille, et chaque soir, avant de se coucher, elle allait passer un peu de temps près de l'enfant endormie.
Vaguement, Mathée eut l'instinct de ce changement, si peu apparentes qu'en fussent les manifestations. Alors que son aïeul lui inspirait une crainte sans bornes, elle cessa d'avoir peur de sa grand'mère, et un jour, elle eut l'audace d'entrer dans sa chambre sans y être appelée.
Elle avait alors quatre ans ; c'était une belle entant, fraîche, robuste, singulièrement grave, et certainement plus avancée qu'on ne l'est à son âge.
Mme Le Tellemont sentit un coup au cœur en voyant cette petite silhouette blanche apparaître sur le seuil. Comme la vieille Ernestine accourait, grondeuse et effrayée, sa maîtresse posa une main tremblante sur la tête de l'enfant.
— Vous pouvez me la laisser, Ernestine, je la garderai un peu.
— Madame me sonnera quand elle sera fatiguée? Mlle Mathée est désobéissante : je lui avais défendu de descendre...
— La maison est à elle, dit Mme Le Tellemont avec un sourire à l'adresse de sa petite-fille.
Et elles restèrent seules, se regardant curieusement, avec un embarras mutuel.
Ce fut Mathée qui rompit la glace.
— Elle est belle, votre chambre, grand'mère...
Elle fit le tour de la chambre de son pas menu, effleurant de ses petites mains potelées le lampas des rideaux, la tapisserie au petit point des fauteuils, et elle s'arrêta devant une table sur laquelle était placée une miniature de son père.
— Cest papa ! dit-elle d'un air de triomphe.
En un instant, Mme Le Tellemont fut près d'elle et lui prit la main.
— Oui, c'est votre papa... N'avez- vous pas de chagrin de ne l'avoir jamais connu ?
Une des particularités de la famille Le Tellemont était de bannir tout tutoiement, même vis-à-vis des enfants.
Mathée secoua la tête avec insouciance.
— Pourquoi aurais-je du chagrin ? Ernestine dit qu'il est au ciel, avec les anges, et avec maman. Alors, il est très content, voyez-vous !
Mme Le Tellemont tressaillit. Elle avait laissé à une servante, si fidèle fût-elle, la tâche de parler de Mathieu à sa fille !
— Oui, votre père est heureux, dit-elle. Mais pour nous, c'est triste qu'il soit parti... C'est triste pour une petite fille de n'avoir plus de papa...
Pour la première fois, Mathée parut envisager cette situation, et elle devint plus grave.
— C'est vrai, je n'ai pas de papa, ni de maman... Ils m'auraient raconté des histoires, ils m'auraient menée à la promenade... Ils m'auraient aimée, ajouta~t-erle avec un sentiment au-dessus de son âge, et ne comprenant pas la portée de ses paroles.
— El puis, il n'y aura plus jamais de Le Tellemont, dit sa grand'mère presque involontairement.
Les yeux bruns de Mathée l'interrogèrent.
— Vous savez que vous vous appelez Mathée Le Tellemont? C'est un très beau nom, — et une grande famille...
A mesure qu'elle parlait, elle sentait l'inanité de cet épanchement, et elle eut presque du remords de vouloir si tôt inculquer à Mathée l'orgueil de sa race.
— Est-ce que papa a été un petit garçon ? demanda tout à coup l'enfant.
— Certainement... Voulez-vous voir le portrait qu'on a peint quand il était petit?
Les yeux de Mathée brillèrent de curiosité.
Alors, sa grand'mère alla tirer le verrou de la porte, puis elle ouvrit un grand chiffonnier ancien qui contenait ses trésors... En un instant, la petite Mathée connut de son aïeule 'ce que celle-ci cachait à tout le monde... Elle ne vit pas seulement la miniature enfantine de son père, à qui elle ressemblait singulièrement, mais aussi des dessins ébauchés des petits morts, dont elle apprit les noms. Elle admira de minuscules bonnets jaunis, des hochets à l'ancienne mode, avec des clochettes, puis des fleurs séchées dans de grands médaillons.
De ce jour, elle ne manqua jamais de faire à sa grand'mère une visite matinale. Puis, curieuse, elle demanda « à voir autre chose ». Et, le verrou défendant toujours jalousement ces étranges scènes,
Mmc Le Tellemont lui montrait les trésors du chiffonnier en bois de rose : dentelles jaunies, bijoux, broderies, éventails sans prix, carnets montés en or. Mathée glissait ses menottes sous les fins tissus d'Alençon et de Malines ; elle faisait ruisseler sur ses doigts les rivières de diamants et les chaînes d'or travaillées à miracle. Car ces bourgeoises avaient possédé de temps immémorial des trésors sans prix. Elles avaient d'ailleurs eu la fierté de ne pas laisser transformer leurs bijoux par la mode. Les lourdes montures d'argent faisaient tort à l'éclat des diamants, mais témoignaient d'un passé de richesse et de luxe. La petite Mathée, en les regardant, s'imprégnait insensiblement de l'importance de sa famille. Elle s'amusait à mettre les colliers, qui formaient plusieurs rangs sur sa blouse brodée ; elle enfilait jusqu'au haut de ses bras les cercles massifs ornés de gemmes, et elle se regardait dans la psyché, semblable à une singulière petite idole, écoutant sa rand'mère lui dire que tout cela, plus tard, serait à e le seule. Si le conseiller avait pu soupçonner de tels enfantillages ! Si son œil sévère avait pu percer les lourdes planches de chêne de la porte verrouillée !
Mais lui nussi eut son tour, et subit sa destinée.
Ce fut deux ans plus tard.
Un jour de pluie, un jour sombre d'hiver, il était rentré plus tôt qu'à l'ordinaire, et il ouvrit la porte de la galerie où se trouvaient alignés les portraits de famille.
Il n'y avait pas très longtemps que ce lieu avait été ainsi aménagé. Jusque-là, les images enfumées des Le Tellemont couvraient les murs de deux salons, surmontaient les rayons à mi-hauteur d'une bibliothèque, et avaient même envahi la salle à manger. Le conseiller songeait depuis longtemps à les rassembler, à les classer par époques ; et comme ce projet comportait des recherches dans les archives de famille, des constatations nouvelles, des restaurations artistiques, Mme Le Tellemont jugea que la réalisation en serait d'un grand intérêt pour son mari, et suggéra l'idée d'abattre une cloison et de transformer deux vastes chambres en galerie. Pour la première fois depuis la mort de son fils, le conseiller avait paru prendre à cœur une occupation. Un architecte tut
^ HOTEL LE TELLEMONT
an décorateur. On perça une large baie ,ux chambres; les plafonds furent ornés iS relevés d'or bruni, et deux peintres se :nt de réparer le plus promptement possible .les endommagées. Elles offraient des aspects divers : ovales, rectangulaires, grandes, petites. Il y en avait deux très anciennes,, peintes à l'œuf. Dans les temps modernes, quelques femmes avaient préféré le pastel à l'huile. Quand il s'agit de les ranger, les peintres intervinrent, et firent des efforts désespérés pour les placer autant que possible dans leur jour, ce qui était d'ailleurs difficile, la galerie n'ayant de fenêtres que d'un côté. Naturellement, ils prétendaient reléguer dans l'ombre les nombreuses toiles sans valeur. Mais le conseiller ne l'entendait pas ainsi. Bien qu'il eût quelques connaissances en peinture, et un goût réel dont témoignaient les acquisitions répandues dans les appartements de re'ception, il n'envisageait le classement de ses tableaux qu'au point de vue historique et chronologique, et la plus abominable croûte prenait à ses yeux une valeur égale à celle d'un chef-d'œuvre, par cela seul qu'elle représentait un Le Tellemont.
Les archives, conservées dans une chambre basse, furent consultées pour tous les portraits portant un nom ou une date ; les autres furent, autant que possible, identifiés d'après leur costume, et rangés dans un ordre plausible, sinon toujours authentique.
Ce travail était enfin terminé ; le conseiller passait ses mélancoliques loisirs dans la galerie, consultant le
catalogue qu'il avait fait imprimer sur papier de Chine et relier en cuir doré.
Ce jour-là, il faisait particulièrement sombre, et il tourna les boitons électriques placés à l'entrée. C'était le triomphe de la galerie. Sous la lueur vive et crue, les portraits reprenaient vie ; les vermillons s'accentuaient, les tons bitumés eux-mêmes semblaient se pénétrer de lumière. Et lui passait lentement devant les autres conseillers portant comme lui la robe rouge et l'hermine, étudiant leurs traits cependant si familiers, jusqu'à ce qu'il arrivât à sa propre image, peinte par Bonnat, et à celle de son fils, en robe noire, lui, et dont le jeune visage et les cheveux taillés en brosse semblaient un anachronisme à la suitede ses ancêtres.
Tout à coup, il se retourna en entendant s'ouvrir la porte située à l'extrémité de la galerie. Courroucé qu'on se permît d'entrerainsi, il s'apprêtait à foudroyer l'indiscret. Mais il fut saisi de surprise à la vue d'une petite silhouette blanche. Mathée, éblouie par cette lumière inaccoutumée, resta un instant hésitante, puis, apercevant son grand- père, recula dans le vestibule. Mais il l'appela.
— Que venez-vous faire ici ?
Sa voix était naturellement sèche et autoritaire, et cette nuance s'accentuait en ce moment. Mathée avait une certaine peur de son grand-père ; mais elle possédait aussi une part de cette volonté et de cet esprit de résistance qui caractérisaient les Le Tellemont, avec un sentiment de la justice qui était aussi un trait d'atavisme.
Elle avait conscience de ne rien faire de mal en entrant dans cette galerie, qui était son lieu de prédilection. Sa grand'mère ne lui avait-elle pas répété que la maison était à elle? Aussi elle s'arrêta, et regarda bravement le conseiller.
— Je viens voir les juges et les dames Le Tellemont.
Le conseiller fut amusé d'entendre prononcer ce nom d'une petite voix si ferme.
— Entrez, et dites-moi pourquoi les juges et les dames vous intéressent.
Elle s'avança, si menue, si blanche dans l'immensité relative de la galerie, et leva sur son grand-père ses yeux bruns, exemplaires jeunes et brillants de tous les yeux bruns, doux ou sévères, qui semblaient la suivre du haut de leurs cadres.
— Parce que je suis une Le Tellemont.
Quelque chose reflua au cœur figé du conseiller ;
une fibre remua en lui, et d'un geste inattendu, inouï, que n'avaient jamais connu ses propres entants, il se baissa, et passa son bras autour de la petite fille.
Leurs deux visages se touchaient presque, et d'un
mouvement innocent, Mathée, un peu intimidée, posa
rapidement ses lèvres sur la joue rasée du vieillard. 1
tressaillit, et l'enleva sur son bras. Alors, Mathée
entit s'évanouir toute sa crainte.
— Oui, dit-elle, répétant d'instinct le mot vainqueur, je suis une Le Tellemont. Mais c'est dommage que je ne sois pas un garçon pour porter aussi une
robe rouge. Quand j'étais petite, je demandais au bon Dieu de devenir un garçon ; mais je vois bien qu'il ne veut pas...
— Vous pouvez entrer ici quand il vous plaît, dit le conseiller, embarrassé, ne sachant pas parler !e langage de cette petite.
— Oui, je sais que je le peux... Et si vous vouliez me dire leurs noms, à tous ceux-ci, je serais contente, puisqu'ils sont des Le Tellemont.
Il était amusant de constater qu'en prononçant ce nom, elle n'oubliait jamais l'article qui le précédrit, ce petit mot dont le conseiller était beaucoup plus fier que d'autres ne le sont d'une particule.
Elle glissa de ses bras, prit sa main avec une confiance dont il fut vaguement touché, et l'entraîna le long de la galerie.
— Il faudrait écrire leurs noms au-dessous de leurs portraits, grand-père... Je sais lire, moi !
— Je les ferai inscrire, petite Mathée.
— En grandes belles lettres dorées, n'est-ce pas ? En attendant, dites-les-moi...
Elle s'émerveilla qu'ils s'appelassent tous Mathieu, et la plupart des femmes Françoise. Cependant, il y avait des exceptions parmi les collatéraux. Et ceux-ci n'étaient pas tous des juges ou de fières bourgeoises : il y avait un maréchal de camp, un évêque, un abbé mîtré, un moine blanc et un moine noir, puis trois religieuses, dont deux étaient de Port-Royal.
Les questions de Mathée dénotaient une intelligence très vive, et surtout une curiosité, un vague
sens de race, un instinctif culte de famille qui prirent le cœur du conseiller. Raconter ces histoires, ces traditions, c'était singulièrement attrayant pour l'homme blasé qui ne vivait plus que dans le passé.
De ce moment, il prit l'habitude d'entrer chaque soir avec Mathée dans la galerie. Lui aussi poussait le verrou, et faisait un petit mystère de ces rendezvous paternels. Jour après jour, il lui contait l'histoire des Le Tellemont. Parfois il parlait pour lui-même, dans des termes trop abstraits pour qu'elle pût bien le comprendre ; mais même alors elle l'écoutait ardemment, et des germes mystérieux tombaient en elle, des germes qui écloraient plus tard sous des formes diverses : fierté légitime, sens d'honneur et de devoir, orgueil, aussi, sentiment faussé, exagéré de son importance, et de ce que le monde devait aux Le Tellemont.
Et c'est ainsi que Mathée fut formée par les mains de ces deux vieillards, tandis qu'elle mettait dans leur vie une douceur nouvelle, et projetait même un rayon sur l'avenir. Car le conseiller commença à parler à sa femme d'ajouter le nom de Le Tellemont à celui du mari qu'il choisirait pour sa petite-fille.
Mais il faut répéter ici que tout, cependant, n'était pas orgueil et vanité dans le culte auquel ils initiaient Mathée. Les Le Tellemont avaient été une race vraiment forte, vraiment belle. Ces bourgeoises furent des épouses modèles et des mères admirables, bien qu'un peu rudes. L'évêque avait laissé un grand renom. Les religieuses [avaient suivi leur règle avec
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zèle, quoique deux d'entre elles eussent été, à l'exemple des Arnauld, « pures comme des anges et orgueilleuses comme des démons ». Les moines étaient morts en odeur de sainteté. Ce qui se dégageait de toutes ces traditions, c'était une rectitude extrême. La tendresse était inconnue à ces gens sévères, sauf au père de Mathée, qui était mort de chagrin ; — mais ils avaient pratiqué le devoir avec une persévérance dont la discipline agissait encore vaguement jusque sur la vie enfantine de Mathée.
Pour être dans les bonnes grâces de sa grand'mère et du conseiller, elle ne fut pas une enfant gâtée, pas même une enfant choyée. Ils ne savaient pas montrer leur affection, cependant profonde. C'était comme un feu qui manquerait de flamme. Cette affection, encore une fois, se traduisait par des soins minutieux, par des cadeaux donnés, toutefois, avec la modération et le sens judicieux qui caractérisaient tout Le Tellemont, et enfin par le plaisir toujours croissant qu'ils trouvaient à l'avoir près d'eux. Mais les caresses, les paroles tendres, l'indulgence, même, ne faisaient point panie de cette éducation.
Mathée eut-elle l'intuition de manquer de quelque chose ? Une fois, elle se prit de passion pour une petite amie rencontrée au Luxembourg. Mais il n'entrait pas dans les idées de ses grands -parents qu'elle eût des amitiés enfantines, et elle fut conduite aux Tuileries ou aux Champs-Elysées sans pouvoir donner de suite à sa sympathie. Trois ou quatre fois par an, on invitait pour elle quelques enfants de
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magistrats, qui venaient en grande toilette passer la journée à l'hôtel, prendre part à un goûter somptueux, et admirer les jouets très riches rangés dans la salle d'étude. Ces invitations étaient retournées régulièrement. Mme Le Tellemont accompagnait alors Mathée. Mais celle-ci, quoique reçue avec empressement, avait conscience de ne pas faire partie de la bande enfantine qui l'accueillait. En outre, accoutumée à la société de personnes âgées, élevée d'une manière sérieuse, entendant des conversations au-dessus de son âge, elle ne sut, à vrai dire, jamais jouer. Comme il faut bien avoir un intérêt dans la vie, elle se passionna pour le passé, pour sa famille, et le but de ses études, faites au logis, fut d'être digne d'eux, avec le désir plus féminin et plus tendre de concoier ses grands- parents, et, à force de perfection, de leur faire oublier qu'elle n'était pas tcc un fils pour porter la robe rouge » .
Mathée avait douze ans quand le conseiller mourut.
Les Le Tellemont ne connaissaient guère la maladie. Ils étaient d'ordinaire frappés soudainement, sans avoir subi les déchéances physiques des infirmités.
Il était à table, à la table richement ornée, pour eux trois, du surtout d'argent et des précieux accessoires; la flamme courait encore sur les meubles luisants; Mme Le Tellemont, en épaisse soie noire et coiffée de dentelles, était assise, majestueuse, en face de son mari, et, pour le plaisir de leurs yeux, Mathée portait une robe de velours bleu, avec un col de guipures anciennes.
Il parlait d'un procès politique dans lequel il venait d'affirmer son indépendance. Et tout à coup, il se tut pour jamais, sa tête se renversant en arrière, ses yeux exprimant une angoisse indicible. En une minute le valet de chambre l'avait soutenu, l'empêchant de glisser de sa chaise. En même temps, sa femme
était près de lui, tandis que, saisie de terreur, Mathée se dressait, tremblante, horrifiée de cette première rencontre avec la mort.
Mais la voix de sa grand'mère, calme, bien qu'altérée, la rappela à elle-même.
— Le docteur, le curé..., de l'éther...
Elle courut donner des ordres, tandis que la sonnette électrique, en appels prolongés, faisait accourir les domestiques. Quand elle revint, elle rencontra un sinistre cortège : on transportait le conseiller dans sa chambre.
Il avait le visage congestionné, les yeux fixes, grands ouverts. Un râle sortait de sa poitrine oppressée.
On le coucha dans le lit à colonnes et à courtines ornées de glands d'or qui était, en grand, le modèle du lit d'enfant où Mathée avait longtemps dormi. Elle se tint à quelque distance, tandis que Mrae Le Tellemontet les femmes s'empressaient près du mourant. Elle priait avec une ardeur désespérée.
Le curé arriva le premier, se pencha sur le lit, pressant la main du conseiller et lui parlant dans l'oreille. Entendait-il ? Etait-elle paralysée, la main dont le prêtre sollicitait une pression ?
Mme Le Tellemont etErnestine avaient rapidement disposé un autel. De lourds et antiques flambeaux d'argent, un admirable crucifix d'ivoire, des dentelles jaunies, sans prix, devinrent, sur la table couverte de toile fine, l'hommage au Seigneur du luxe antique delà maison. Pour la première fois, Mathée vit administrer le sacrement des mourants. Le docteur arriva
comme la cérémonie s'achevait. Il essaya quelques remèdes, opéra une saignée, sans obtenir autre chose que quelques gouttes d'un sang noir et épais, et se tourna vers Mme Le Tellemont pour la préparer à son malheur.
Mais elle était prête à tout. Quelque foudroyante que fût cette fin, la fin d'une union de quarante années, elle y fit face avec toute la force d'âme dont, avant elle, des générations de femmes avaient fait montre dans cette même chambre, au pied de ce même lit.
Le terme approchait rapidement. Le râle avait cessé ; la respiration, très faible, s'espaçait. Mathée croyait-elle à un mieux ? Elle priait toujours, et se rassurait en voyant sa grand'mère tenir, si calme, la main de son vieux compagnon.
Le docteur, tout à coup, fit signe au prêtre, qu1 leva la main pour une absolution dernière. Il y eut un silence pesant, puis il s'approcha de Mme Le Tellemont.
— Pauvre madame ! Prions pour lui
Elle ne détourna pas les yeux de la figure de son mari, mais elle inclina la tête.
— C'est fini, oui, je le sais... Monsieur le chanoine, voulez-vous réciter le De profundis ?
Un cri d'angoisse lui répondit. Mathée s'était élancée vers le lit, et s'efforçait de saisir à son tour la main que tenait sa grand'mère.
— Non, non !... Oh ! ne dites pas que c'est fini ! Sa main n'est pas froide ! Je ne lui ai pas dit adieu !
Il n'a pas su que j'étais là ! Oh ! non, ne dites pas qu'il est... qu'il est mort !
Emus de cette explosion de douleur, le curé et le docteur essayèrent de la calmer.
— Votre grand-père n'a pas souffert, commença le médecin.
Mais Mme Le Tellemont prit sa petite-fille dans ses bras, et l'éloigna du lit.
— Vous avez été sa consolation, mon enfant... Restez forte comme il l'eût aimé, une vraie Le Tellemont, vaillante devant le chagrin.
Elle fit signe à Ernestine de l'emmener, et quelques instants après, Mathée sanglotait dans sa chambre, prostrée sur une chaise basse.
Alors la vieille servante, qui s'étonnait à part elle que cette enfant si peu démonstrative « eût tant aimé M. le Conseiller, qui cftait si sec », trouva d'instinct le mot qui pouvait calmer ce violent chagrin.
— Pensez à madame, mademoiselle Mathée ; elle a l'air d'être forte, mais elle va être si désemparée !
Mathée se redressa, et ses sanglots s'arrêtèrent.
— Croyez-vous qu'elle ait besoin de moi, Ernestine ?
— Oh ! certes oui ! 'Madame n'est pas expansive, mais elle vous aime bien, allez ! Et elle n'a plus que vous, maintenant...
— Alors, je vais retourner près d'elle, et je ne pleurerai plus... Je veux être une vraie Le Tellemont.
— Tout à l'heure, mademoiselle Mathée... Atten-
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dez qu'on ait tout disposé... Monsieur sera mis en chapelle dans sa robe rouge, comme je l'ai vu taire pour son père, à lui... Etendez- vous un peu sur votre lit, et fermez les yeux... Je viendrai vous chercher quand tout sera prêt...
Mathée se sentait à bout de forces. Elle protesta qu'elle ne pourrait dormir, mais ell consentit a s'étendre et à fermer les yeux. Et le sommeil vint au milieu des larmes qu'elle versait malgré elle, si profond, qu'Ernestine crut pouvoir la quitter pour aller aider « la pauvre Madame » dans les préparatifs qui faisaient partie des traditions de la famille, et qui étaient le dernier acte du passage d'un Le Tellement ici-bas.
Quand Mathée s'éveilla, il faisait nuit closî.
D'abord étourdie et troublée, elle sentit psa à peu revenir la mémoire dece qui s'était passé. Alors, elle tourna le bouton électrique, et se jeta à bas de son lit.
Un instinct d'ordre la porta à arranger machinalement ses cheveux et à déchiffonner son col de guipure ; puis, tremblante, mais résolue, elle se glissa dans le corridor, vers la chambre de son grand-père.
Il n'était plus là, et il régnait dans l'appartement un désordre sinistre. Alors, elle se souvint que les Le Tellemont passaient dans le grand salon leurs dernières nuits sur la terré. Mais là encore elle ne trouva que le silence et l'obscurité ; c'était dans la galerie, dans ce lieu préféré, aménagé par lui, que sa femme l'avait fait transporter.
Il reposait tout au fond, sur un lit de parade, entouré de flambeaux et de candélabres dans lesquels brûlaient des bougies de cire, et toutes les plantes vertes de la maison formant un fond luxuriant.
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Il n'était pas changé, mais seulement pâli. Majestueux dans les plis de sa robe rouge, il semblait presque aussi jeune qu'à l'époque déjà lointaine à laquelle remontait le portrait de Bonnat. Deux religieuses priaient de chaque côté de l'estrade, et Mme Le Tellemont était assise sur un fauteuil, sans s'y appuyer, avec une figure frigide et des yeux sans larmes qui avaient quelque chose de tragique.
L'instinct de Mathée l'aurait portée à courir vers sagrand'mère, à se jeter à son cou ; mais la solennité de cetie scène et l'attitude de Mrae Le Tellemont arrêtèrent son élan. Elle s avança posément le long de la galerie, sous les regards familiers des portraits, et vint s'agenouiller près du fauteuil.
— Grand' mère, vous êtes contente que je sois revenue, n'est-ce pas ?
La main de Mmc Le Tellemont, qui tenait un chapelet, se posa, pour toute réponse, sur la tête de Mathée, et elles restèrent ainsi jusqu'au moment où la grand'mère, s'apercevant que l'enfa:.t demeurait à genoux depuis longtemps, lui dit de s'asseoir près d'elle.
Et Ja nuit s'acheva, — la première veille de Mathée.
Elle ne sentit plus le besoin de pleurer. Ce n'était guère dans sa nature, et l'atmosphère qui l'entourait avait tari ses larmes. Par instants, elle se croyait le jouet d'un cauchemar. Il y avait si peu d'heures que son grand-père lui avait parlé, lui avait communiqué des notes découvertes à la bibliothèque de
Toulouse sur la famille de R^née-Claude d'Athorre, qui avait épousé un Le Tellemont en 1576... Si peu d'heures qu'il s'était assis devant le vieux surtout représentant une forteresse, et qu'il avait donné une approbation à sa toilette de velours bleu, celle qu'elle portait encore au milieu de cet appareil funèbre ! Et il était venu dans la galerie pour la dernière fois... Et à la suite de son nom, écrit en lettres d'or sous la toile de Bonnat, on ajouterait une date, la date de sa mort...
Elle ne s'endormit pas, malgré sa fatigue ; mais parfois, cependant, une sorte d'hallucination s'emparait d'elle, pendant laquelle les portraits reprenaient vie, les juges, les présidents rendant leurs arrêts, l'évêque bénissant la chapelle ardente, les moines récitant des psaumes. Et puis elle revenait à la réalité : son aïeul mort, et sa grand'mère silencieuse et rigide, une vraie Le Tellemont, elle aussi...
Pendant les deux ^ours qui suivirent, il y eut un défilé nombreux devant le conseiller : ses collègues, ses amis, des femmes de magistrats, et aussi des gens du peuple et des petits bourgeois, curieux de cette pompe traditionnelle, contents de pénétrer dans cette demeure peu accessible, qui restait, en de pareilles circonstances, ouverte à tout venant.
Mathée, qui avait quitté, naturellement, sa robe de velours pour du crêpe noir, ne quitta guère la galerie. Elle eut l'orgueil de cette affluence, de cet
éclat funèbre, jetant une nouvelle lueur, si triste fûtelle, sur sa famille. Aux obsèques, pendant les dis* cours, elle fut fière de son grand-père, et fière aussi, au milieu de son chagrin, d'être une Le Tellemont.
Après, la vie recommença, différente. Sa grand' mère fut plus silencieuse que jamais. Elle trouvait certainement douce la présence de Mathée, mais elle ne sentait aucun besoin d'une intimité plus grande. Chaque jour, elles faisaient ensemble une promenade en voiture, — au bois, le plus souvent, marchant, par hygiène, dans les endroits solitaires. Elles assistaient aux offices, visitaient chaque semaine deux ou trois familles pauvres. Puis Mathée poursuivait ses études avec des maîtres distingués.
Ses plaisirs ? Mais les promenades en voiture semblaient suffire, aux yeux de Mme Tellemont. L'été, elles allaient aux eaux, puis passaient deux mois en Normandie dans le beau vieux domaine des Le Tellemont. C'étaient là des diversions attendues par Mathée avec une ardeur secrète qui eût bien étonné sa grand'mère. D'ailleurs, elle ne se trouvait pas à
plaindre. Si les jeunes filles qu'elle voyait quelquefois, en présence de Mme Le Tellemont, menaient une vie plus gaie, elle ne leur portait pas envie, semblant comprendre qu'une fille de sa maison ne pouvait avoir l'existence de tout le monde. La lecture, l'étude — l'étude, en particulier, des chroniques familiales, remplissaient ses jours, — ou du moins elle se figurait qu'ils étaient remplis. Sa grand'mère était à ses yeux la sagesse même, et pour peu, elle eût plaint les jeunes filles qui n'étaient point régies par une semblable sollicitude.
Elle menait ainsi à Paris une vie de provinciale lointaine, — une vie de recluse. Paris ? Elle ne le connaissait guère. Elle en avait visité les monuments, un guide à la main ; elle allait respirer l'air au bois, au Luxembourg, aux Champs-Elysées. Mais les côtés mouvants et gais lui échappaient. Quand elle grandit, elle assista à quelques concerts ; elle vit une représentation à'Esther et une d'Atbalie. Et tout à coup, lorsqu'elle eut dix-neuf ans, Mme Le Tellemont déclara que, ainsi que toutes les filles de sa maison, elle devait faire son entrée dans le monde.
Ceci fut pour Mathée un rite solennel, consistant à faire des visites avec sa grand'mère, puis à accepte* quelques invitations triées sur le volet, et enfin à voir s'ouvrir, deux fois dans l'hiver, le vieil hôtel transformé et modernisé pour de grands dîners cérémonieux.
En toilette à la fois coûteuse et très simple d'aspect, elle pénétra dans des salons solennels, moins, toutefois, que le leur, — puis aussi dans des^maisons où elle ressentit une profonde surprise en" rencontrant un courant moderne. A vrai dire, elle]'en fut plutôt choquée, tant elle s'était rompue aux traditions et à l'immuable discipline des Le Tellemont.
Elle attendit sa première soirée avec ~une sorte d'anxiété, où le plaisir n'avait guère de place. Et ce fut à ce moment que se produisit un événement, secondaire en apparence, qui devait avoir sur sa vie âne importance décisive.
La soirée avait été précédée d'un concert, qui lui avait laissé une impression beaucoup^plus vive que la partie dansante, car elle ignorait l'art de parler pour ne rien dire, et le souci d'être correcte, le désir inconscient de montrer aux jeunes filles modernes ce qu'est l'éducation d'une Le Tellemont, l'avait empêchée de s'amuser et de s'intéresser à la conversation de ses danseurs. Elle était' bonne musicienne, jouait du piano avec un talent réel, sans beaucoup d'âme, peut-être, la musique lui étant apparue, comme tout ce qu'elle apprenait, ainsi qu'une science mesurée et disciplinée. Mais à ce concert, elle avait entendu la première voix qui eût jamais remué son âme. C'était celle d'une cantatrice polonaise, de passage à Paris, qui interprétait ses chants nationaux, les uns d'une indicible mélancolie, les autres d'une énergie vibrante. Elle ^chania tantôt en poio-
nais, tantôt dans un français à peine marqué d'accent.
Mathée, sous son apparence tranquille, fut vivement impressionnée, et sentit quelle supériorité a la voix humaine pour traduire les émotions. L'écho des chants slaves la poursuivit toute la nuit, et le lendemain, le désir de chanter s'empara d'elle avec une irrésistible force. Elle n'avait jamais essayé sa voix. Mme Le Tellemont qui, en art comme en toutes choses, avait des idées arrêtées, lui avait dit un jour : « La voix se casse quand on l'exerce trop tôt ; dans quelques mois, vous pourrez peut-être prendre quelques leçons de chant. »
Certes le moment était venu. Mathée descendit dans un petit salon où se trouvait, près d'un piano d'étude, la musique de ses aïeules, reliée en maroquin rouge et or. Elle feuilleta les cahiers, et tomba d'instinct sur des airs qui ne passeront pas de mode, et dont l'inspiration ancienne garde son pathétique sous la facture vieillotte. Elle joua les premières mesures de Maris, et commença à chanter. Et un émoi s'empara d'elle en entendant les notes inexpérimentées, mais étrangement vibrantes qui s'échappaient de son gosier.
L'écho de cette voix d'or se répandit dans la maison silencieuse. La vieille Ernestine entr'ouvrit la porte. La dame de compagnie se glissa derrière le piano. Puis Ernestine, les larmes aux yeux, courut dire à sa maîtresse que « Mlle Mathée chantait comme un ange d.
Mme Le Teliemont, étonnée, vint elle-même constater cette découverte, et demanda à sa petite-fille de chanter pour elle. Mathée, ravie, essaya les romances désuètes que choisissait la grand'mère, et demanda, un peu émue, si sa voix valait la peine d'être cultivée.
Le choix d'un professeur, quelle que fût sa spécialité, avait toujours eu, aux yeux de Mme Le Tellemont, une importance capitale, en tant qu'il devait approcher Mathée. Elle commença à prendre des renseignements. Il ne pouvait être question d'engager un homme. Les chanteuses de théâtre avaient sa réprobation. Le répertoire de telle cantatrice de concert lui paraissait inconvenant eu léger. Mathée ressentait de ces hésitations une impatience qu'elle n'avait encore jamais connue. En attendant, elle continuait à chanter, et la vieille Ernestine ne manquait pas de se glisser derrière les portières pour entendre les notes émouvantes du mezzo-soprano qui se développait ainsi tout seul.
Le renseignement vint d'une source inattendue. Une soeur de Saint-Vincent de Paul se présenta un jour à l'hôtel, pour quêter au profit de son patronage.
Mme Le Teliemont était généreuse ; en outre, elle connaissait personnellement la sœur, qui avait porté un grand nom dans le monde, et avec laquelle elle s'était même découvert une vague parenté. Elles causaient familièrement des œuvres qui les intéres-
saient, lorsque la religieuse s'interrompit brusquement et prêta l'oreille.
— Oui donc chante ainsi ? Est-ce que c'est votre petite-fille que le bon Dieu a douée d'une pareille voix ?
Mrae Le Tellemont, secrètement contente, alla ouvrir la porte, et des accents à la fois doux et puissants arriérent à leurs oreilles.
— Mais c'est une voix de paradis ! s'écria la sœur. Elle, n'a pas encore d'expérience, mais de bonnes leçons rectifieront les légers défauts qu'elle peut avoir. J'ai chanté, jadis, quand j'étais dans le monde... Ah ! oui, j'en ai fait, de la musique, avant d'apprendre des cantiques à mes petites filles du catéchisme, que je ne peux pas, par parenthèse, empêcher de chanter du nez... Elle a un bon professeur, naturellement ?
— Pas encore... Sa voix s'est révélée récemment. Je cherche quelqu'un, et c'est difficile à rencontrer... Je ne trouve pas convenable de placer un homme auprès d'elle ; les femmes de théâtre sont hors de cause ; les autres professeurs me paraissent relâchés dans le choix de leurs morceaux.
Les yeux de la sœur brillèrent tout à coup. A quelle nécessité ne pouvait-elle pas pourvoir ! Qu'il s'agît d'institutrices, de commis, de secrétaires, de couturières, de femmes de peine, elle avait des lis es de protégés innombrables.
— Oh I bonne madame, moi, j'ai votre affaire !
— Vraiment ?
Et Mme Le Tellemont se pencha en avant, intéressée.
— Oui certes ! Une jeune fille de bonne famille, qui chante à ravir.. . Une voix légère, et timbrée en même temps... Et une méthode impeccable : Mme Lhomet-Arfleur lui a donné des leçons, par amitié... C'est un ange de piété, et elle fait vivre une tante...
— Ma bonne sœur, dit Mme Le Tellemont, légèrement défiante, je puis aider discrètement, par vos mains, une jeune fille pauvre et intéressante ; mais quand il s'agit de donner des leçons à Mathée, à ma petite-fille (elle n'ajouta pas : à une Le Tellemont, c'était sous-entendu), la piété et le dévouement ne suffisent pas.
— Bien entendu ! Quand je vous dis que je m'y connais, que j'ai chanté jadis ! Une élève de Lhomet ! Vous l'avez entendue, Mme Lhomet-Arfleur ? Elle a jadis débuté àTOpéra-Comique, et sa carrière s'annonçait des plus brillantes, mais elle a quitté le théâtre pour se marier, et elle n'a plus chanté que dans les concerts... La petite d'Yturbarram est déjà une chanteuse hors ligne. Si elle n'est pas encore connue, c'est qu'elle est timide, et pauvre, par-dessus le marché... Vous comprenez, pas de toilettes, pas de mise en scène... Du reste, je ne prétends pas vous l'imposer : il faut l'entendre. Tenez, je vais lui demander de venir dimanche chanter à notre salut. Trouvez-vous-y... A cinq heures et demie... Notre chapelle est trop petite, pas très favorable à la voix, mais
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vous vous rendrez compte vous-même, et je lui ferai un programme...
— C'est entendu... Et vous dites qu'elle s'appelle ?...
— D'Yturbarram. Origine basque, famille noble, un peu déchue, socialement parlant, mais parfaitement honorable. Si vous l'agréez, vous serez contente. Elle plaira à MIle Mathée, et, étant entrée dans un milieu comme le vôtre, sa fortune est faite... Songez qu'elle^auiait pu entrer au théâtre !
— Eh ! bien, à dimanche. J'emmènerai Mathée, naturellement : il faut que cette jeune fille lui plaise... Encore une fois, vous me répondez de sa parfaite correction ?
— Voyons, ma bonne madame Le Tellemont, allez-vous récuser mon expérience, après quarante ans de la vie que je mène, et les contacts auxquels m'oblige la charité ? Quand je vous dis que c'est un petit ange de pureté et de dévouement ! Il y a dix ans que je la connais, que je la suis, que je la conseille... Je compte sur vous, et je me sauve... Merci ! Comme vous êtes généreuse ! On reçoit des aumônes princières dans cette maison !
— Ce n'est pourtant qu'une maison de bourgeois, répliqua Mrae Le Tellemont avec une affectation de modestie.
La sœur se mita rire.
— Des bourgeois qui sont plus fiers que des ducs,
et qui ont des raisons de l'être... A dimanche ! Mme Le Tellemont ne fit point part à Mathée de cette conversation ; si la jeune fille ne lui plaisait pas, il était inutile d'éveiller un intérêt et une curiosité qui seraient déçus.
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Elle l'emmena au salut le dimanche après-midi, dans l'oratoire des sœurs de Saint-Vincent. Les jeunes filles du patronage l'encombraient, élégantes à peu de frais comme toutes les midinettes, et celles qui étaient enfants de Marie portant, pour la circonstance, le ruban de la congrégation. De nombreuses cornettes se mêlaient aux chapeaux plus ou moins empanachés. Sœur Gabrielle avait fait des invitations parmi ses sœurs, pour la circonstance.
Des prie-Dieu avaient été réservés pour Mmf Le Tellemont et sa petite-fille : partout où ellesallaient, elles occupaient la première place. L'harmonium joua une entrée, puis une voix pure entonna YO salutaris.
Mathée tressaillit, et leva les yeux vers la petite tribune. Elle vit une forme frêle, une figure mince et brune, avec d'immenses yeux noirs, sous un chapeau orné d'un grand nœud de ruban, et elle dut
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faire un effort sur elle-même pour se retourner vers l'autel.
C'était un soprano, une voix plus haute que la sienne, plus cristalline, plus angélique. Cette voix ne chantait pas seulement, elle priait. Une âme y vibrait. Quelques jeunes filles, comme vaincues par une involontaire émotion, s'inclinèrent très bas sur leur chaise. Quelques sœurs eurent des larmes plein les yeux.
Après, il y eut un chant à la Sainte Vierge, un chant très simple, évidemment ancien, d'une extrême douceur ; puis, avec une note de respect surnaturel, la voix entonna le Tanîum ergo.
— Oh ! si je pouvais chanter ainsi ! pensa Mathée, qui retenait des larmes d'émotion.
Le salut était achevé, et Mme Le Teliemont toucha le bras de sa petite-fille, qui avait caché son visage dans ses mains.
— Sœur Gabrielleveut me parler... Attendez-moi un instant, s'il vous plaît.
Mathée jeta un regard sur la tribune : elle était déjà vide. Les jeunes filles du patronage s'étaient toutes précipitées dans le préau pour retrouver leurs maîtresses. Mathée regarda la sœur qui éteignait les cierges, et. se sentit nerveuse. Pourquoi sa grand' mère la laissait-elle ainsi ? Elle aurait aimé à savoir de sœur Gabrielle qui était cette délicieuse chanteuse.
Sœur Gabrielle vint en personne la rejoindre, et l'emmena hors de la chapelle.
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— Eh bien ! mademoiselle Mathée, avez-vous été contente de notre salut ?
— Enthousiasmée, ma bonne sœur ! Qui est donc cette jeune fille ? J'aimerais à lui dire, si ce n'est pas incorrect, quelle émotion elle m'a causée.
— Justement, on va vous entretenir d'elle... C'est un professeur de chant... Elle est avec votre grand' mère, qui ne lui a encore parlé de rien, mais qui m'a fait signe devenir vous chercher. Et si elle vous plaît, je peux vous la recommander en toute confiance, car elle est de torce à cultiver l'admirable voix que j'ai entendue chez vous, l'autre jour.
— Quoi ! elle donne des leçons ! De bonnes leçons ?
— Je réponds d'elle. La comtesse de Saugny est enchantée des progrès Je sa fille, et aussi Mme Salvert, la femme du concilier d'État...
— Alors, il faut tout de suite l'arrêter ! C'est-àdire si grand'mère y consent... Puis- je entrer au parloir ?
— Certainement... Nous pouvons traverser le préau...
Elles passèrent à travers les groupes déjeunes filles, qui bavardaient gaiement, et qui recevaient des sœurs, sous la forme d'une sympathie souriante, des germes de sagesse et de courage.
Le parloir était petit, pauvre et nu, meublé, comme c'est l'usage, de chaises de paille, et orné de pieuses gravures. Mme Le Tellemont, dans ce dénuement, apparaissait encore plus majestueuse, avec sa
riche toilette et ses fourrures, et offrait un contraste frappant avec la mince jeune fille qui était assise en face d'elle, visiblement intimidée.
— Toussainte, dit sœur Gabrielle, xMlle Le Tellemont désire vous féliciter, et vous dire combien elle admire votre voix.
— Je n'ai pas éprouvé seulement de l'admiration, mais une émotion véritable, ajouta Mathée, tendant la main avec une gracieuse aisance.
Toussainte y posa la sienne avec une expression heureuse: c'était une main extraordinairement petite, brune, admirablement modelée.
— Vous êtes très bienveillante, Mademoiselle... Je suis toujours heureuse de chanter pour le bon Dieu, et sœur Gabrielle est bonne de m'en donner la très précieuse occasion...
Mme Le Tellemont regardait sa petite-fille. Il n'était pas possible de méconnaître l'expression d'intense sympathie qui animait le visage de Mathée.
— Peut-être, dit-elle, M1Ie d'Yturbarram consentirait-elle à vous donner des leçons ? Ma petite-fille a une belle voix, Mademoiselle, quoiqu'elle ne l'ait pas exercée jusqu'à présent.
Une rougeur de plaisir colora le brun visage de Toussainte.
— Oh 1 je serais si heureuse d'aider à cultiver une voix vraiment belle ! Il y en a si peu !
— Eh ! bien, traitons tout de suite cette question... Sœur Gabrielle m'a beaucoup parlé de vous...
Vous viendrez chez moi, naturellement... Quels jours et quelles heures avez-vous libres ?
Toussainte tira de son sac un petit carnet et le feuilleta rapidement. On convint des heures et des jours.
— Pas des heures, des demi-heures, rectifia la jeune fille. Surtout au début, il ne faut pas fatiguer la voix : c'est le principe de Mme Lhomet-Arfleur... Elle ne donne plus de leçons, mais elle est heureuse d'entendre mes élèves, et de leur transmettre par moi ses directions, ajouta-t-elle timidement.
— Nous commencerons donc demain, ditMathée, contente.
— Quant aux honoraires..., commença Mme Le Tellemont.
— Toussainte prend dix francs pour une heure, dit sœur Gabrielle, voyant rougir sa petite amie. Elle a débuté à un taux plus modeste, mais elle commence à être connue.
— Il n'est pas équitable, il n'est pas possible que Mlle d'Yturbarram se dérange ainsi, sans parler des moyens de locomotion, pour une somme aussi minime que cinq francs, dit Mme Le Tellemont avec une bonté réelle ; son désir de ménager la voix de ses élèves va contre ses intérêts, les leçons d'une demiheure sont désavantageuses. Elle me permettra de lui remettre le prix de l'heure; Mathée sera heureuse de causer un peu de musique avec elle.
Toussainte, rougissant encore davantage, comprit
qu'elle n'avait qu'à s'incliner devant cette décision bienveillante.
— Alors, mon enfant, dit sœur Gabrielle, ravie, nous ne vous retiendrons pas plus longtemps ; je sais que vous tenez l'orgue pour un salut à six heures et demie...
Toussainte fit à Mme Le Tellemont une révérence aussi gracieuse qu'irréprochable, serra la main que Mathée lui tendait de nouveau, et, ayant embrassé chaleureusement sœur Gabrielle, remit bien vite ses gants et disparut.
— Eh! bien, Mathée ? dit Mme Le Tellemont, regardant sa petite-fille.
— Oh ! grand'mère, je suis tout à fait satisfaite ! Cette jeune fille a une voix extraordinairement sympathique, une méthode parfaite, et, en outre, elle semble charmante... Elle porte un nom et un prénom peu ordinaires, ajouta-t-elle, se tournant vers sœur Gabrielle.
— Toussainte ? Elle aime bien s'appeler ainsi, ayant pour patron le ciel tout entier... Elle est d'origine basque, a du sang espagnol, et est très noble. Son père était officier, pauvre comme Job, et la tante qui l'a recueillie à la mort de ses parents a consacré à l'élever presque tout son capital, d'ailleurs très mince.. Aujourd'hui, c'est Toussainte qui la fait vivre.
— Elle me plaît, dit Mme Le Tellemont. La seule critique que je pourrais faire, puisque vous me ré* pondez d'elle, pprte sur son extérieur... Elle est sim-
plement mise, mais suit évidemment de très près les modes actuelles, que je déplore.
Sœur Gabrielle sourit, en jetant un regard sur le costume de Mathée.
— Mlle Le Tellemont, dit-elle, peut se permettre de braver la mode, ou d'en avoir une à son usage : elle a, pour cela, des couturiers capables de créer ce quelque chose de spécial que je ne peux m'empêcher d'admirer. Mais Toussainte n'a pas, naturellement, lemoyen de payer des artistes, et ne trouve pas le temps de faire elle-même ses robes; elle est donc obligée de les choisir toutes faites dans les magasins de confections, qui ne vendent que le modèle répandu. Je vous assure qu'elle est très modeste, et qu'elle ne fait de toilette que ce qui est nécessaire dans sa situation.
Mme Le Tellemont se leva.
— Je vous répète, ma bonne sœur, que je me fie entièrement à vous. Et même, sur votre garantie, je la laisserai seule avec Mathée, qui aime à parler d'art... Mais nous ne vous retiendrons pas plus longtemps. Toutes ces petites ouvrières sont sans doute impatientes de vous voir... En voilà qui aiment la toilette et les modes bizarres, fût-ce de la camelotte ! Comment toutes les religieuses qui s'occupent d'elles ne leur ont-elles pas conservé le costume qui était, jadis, celui de leur état : surtout le petit bonnet seyant et modeste !
Sœur Gabrielle se mit à rire.
— Je regrette comme vous le petit bonnet, ma
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bonne madame ; mais comment remonter le courant ! Il faut nous borner, hélas ! à l'endiguer... Au revoir... J'irai un de ces joursdemander à Mlle Mathée si elle est contente de son professeur, et dans quelque temps, j'espère qu'elle-même chantera à notre salut...
Toussainte d'Yturbarram, le cœur battant d'émoi, sonne à la porte monumentale de l'hôtel Le Tellemont. Elle est reçue avec une condescendance bienveillante par le concierge, qui a l'air d'un sénateur, et qui l'adresse, d'un coup de timbre, à un non moins majestueux valet de pied en petite livrée. Elle s'émerveille du luxe antique et sobre de la maison. Le large escalier dont un tapis persan, de nuances pâlies, couvre les degrés de pierre, le vestibule, rempli de vieux bahuts, de crédences et de statues, les deux salons aux velours anciens et aux brocarts authentiques, lui paraissent infiniment plus impressionnants que les demeures emplies de richesses modernes, plus ou moins banales, où viven: plusieurs de ses élèves. Cette jeune créature isolée, lancée dans la vie d'artiste, campée dans des appartements misérables, possède, après tout, l'esprit traditionaliste, et elle se demande si la vieille ruine qui a été jadis le château de ses ancêtres, et dont une petite amie, qui voyageait, lui avait envoyé une carte postale, si, dis-je,
cette ruine a jamais offert l'aspect sérieux et superbe de cet hôtel.
Mathée l'attend dans son coin préféré, un petit salon en rotonde, où se trouve un excellent Pleyel de moyen format. Bien qu'il y ait dans l'hôtel de puissants calorifères, un agréable feu de bois flambe dans la cheminée de marbre veiné noir et blanc. Des roses splendides s'épanouissent dans un vase de Saxe qui date de deux cents ans ; s r les consoles aux pieds fuselés, il y a de précieux bibelots, tous anciens. La soie des meubles laqués est d'un bleu pâli, à ramages blancs, pareille à celle qui recouvre les murs. Une harmonie très douce se dégage de l'ensemble, avec une impression d'intimité, et cependant, la hauteur de la pièce, les fenêtres à petits carreaux, les portes massives ont quelque chose de majestueux.
Mathée s'avance vivement, et tend la main avec un sourire.
— Il fait froid, n'est-ce pas ? Vous allez d'abord vous chauffer...
— Oh ! merci ! J'aime ce bon air vif : c'est si agréable pour marcher !
— Vous aimez à marcher ?
— Beaucoup.. . Par goût, autant que par économie, je ne prends le métro ou les autobus que lorsque je suis pressée. Tenez, en venant, j'étais ravie du spectacle cependant familier de la Seine et des incomparables monuments de ses rives... Notre-Dame me fait toujours battre le cœur... Mais je ne dois pas perdre mon teçnps... Voulez-vous, avant que nous
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commencions à travailler, me chanter quelque chose, pour que je me rende compte de la qualité de votre voix ?
Mathée l'intimidait visiblement, et elle devait faire un effort pour entrer dans son rôle professionnel. Mais Mathée aussi ressentait une émotion qui ne lui était pas habituelle : cette jeune fille différait tellement de ses protesseurs, graves et compassés pour la plupart!
Elle prit dans le vieux casier ia romance qui lui avait révélé sa voix : Mœris. Toussainte s'était assise au piano. Mathée commença à chanter, d'abord d'une voix tremblante ; mais, soutenue et même inconsciemment dirigée par l'accompagnement, qui était, pour ainsi dire, intuitif, elle reprit confiance, et s'étonna elle-même de l'ampleur de ses notes.
Toussainte ne l'avait pas une seule fois interrompue. Quand ce fut fini, elle leva les yeux avec une expression d'admiration sincère.
— Votre voix est superbe ! Un mezzo très timbré. . . A mon avis, c'est ce qu'il y a de plus émouvant. Vous n'avez pas de défauts constitutionnels ; ce qui vous manque, c'est l'exercice. Ma voix, à moi, convient moins bien à ce morceau, qui est grave, mais écoutez comment mon professeur m'a jadis enseigné à le chanter...
Elle recommença alors l'antique romance, et des jours nouveaux s'ouvrirent devant Mathée.
Alors, Toussainte lui fit faire quelques exercices. Sa timidité avait disparu. Elle n'était plus qu'un
professeur, — un professeur sévère, faisant recommencer plusieurs fois l'émission d'une note imparfaitement donnée.
Vers la fin de !a leçon, Mme Le Tellemont survint ; mais le tapis épais assourdit le bruit de ses pas, et l'intérêt extraordinaire que portaient les deux jeunes filles à leur travail les empêcha de remarquer son entrée. Elle s'assit sur une bergère, écouta attentivement, et ne parla que lorsque la demie de quatre heures sonna d'un timbre clair à la petite pendule d'albâtre. Alors elle se leva, et s'approcha du piano. Les deux jeunes filles s'arrêtèrent en la voyant, mais elle sourit d'un air encourageant.
— C'est très bien... Oserai-je vous dire, Mademoiselle, que j'avais un peu peur de votre timidité ? Elle disparaît dans votre rôle professionnel, ainsi que cela doit être... Aimez-vous la voix de Mathée ?
— Oh ! Madame, elle est superbe ! dit Toussainte avec un enthousiasme sincère. C'est un vrai bonheur d'être appelée à la diriger, et je m'en sentirais à peine capable s'il n'y avait entre nous comme une intuition... D'ailleurs, je sais que Mme Lhomet-Arfleur désirera entendre Mlle Le Tellemont... Consentiriez-vous à lui donner ce plaisir? Et ce serait pour moi un si grand encouragement !
— Nous verrons cela, dit Mme Le Tellemont, avec un sourire de condescendance. Mais je crois que sans moi, vous auriez oublié l'heure... Le temps de la leçon est révolu.
— Si je ne craignais de fatiguer Mlle Le Tellemont, je serais trop heureuse de continuer. Mais la demi-heure est suffisante au début...
— Vous n'avez pas d'autre leçon à ce moment, vous me l'avez dit... Mathée va vous demander de partager son goûter.
— Oh ! vraiment, Madame, c'est inutile ! Et je suis confuse...
Mais à cet instant même, un domestique entrait, apportant une petite table à étagères, sur laquelle était disposé le plus appétissant des goûters. (Le mot moderne de lunch était banni du vocabulaire de la maison.)
Accoutumée à grignoter sur sa route un petit pain, qu'elle dissimulait dans son manchon, Toussainte ne pouvait être insensible au thé parfumé, aux minces rôties, aux petits fours délicats. Mais ses instincts d'artiste furent surtout ravis par le décor de ce goûter improvisé : un plateau de laque ancienne, magnifiquement dorée, de minuscules serviettes dont la broderie et les guipures étaient des chefs-d'œuvre, des tasses Louis XVI, peintes à la sépia, et des assiettes de Sèvres rose, sans parler des délicieux et vieillots ustensiles d'argent, à manches d'ébène.
— Oh ! quelles merveilles ! dit Toussainte, charmée. Je n'avais jamais vu de choses aussi précieuses, excepté dans des vitrines ou des devantures.
Son enthousiasme naïf amusa Mathée, et même sa grand'mère.
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— Ce sont de vieilles choses de famille, dit celleci, dont nous nous servons tous les jours.
— Quelle admirable maison ! reprit Toussainte. Un vrai musée... J'ai déjà admiré ces soieries si souples et si belles, et ce merveilleux secrétaire, et ces précieux biscuits... Il faudrait des semaines pour regarder tous ces bibelots !
— Eh ! bien, si vous aimez les vieilles choses, — tout est vieux ici, — Mathée vous montrera l'hôtel.
— Elle aimera la galerie, dit Mathée avec un sourire.
— Où demeurez-vous, mon enfant ? demanda Mme Le Tellemont, faisant fléchir sans s en douter la raideur compassée de ses manières.
— Rue Servandoni, entre Saint-Sulpice et le Luxembourg. J'aime bien mon quartier, et même ma maison, quoiqu'elle soit très modeste.
Et, lisant un vrai intérêt dans les yeux de Mathée, elle se détendit, et ajouta en souriant :
— C'est aussi un vieil hôtel, qui a dû être beau dans des temps très reculés, mais qui a subi des ravages, et des arrangements pires que des ruines... Ainsi, le rez-de-chaussée, qui avait près de cinq mètres de hauteur, a été divisé horizontalement pour faire un entresol... Et tout un peuple l'habite : il s'y trouve des appartements agréables, quoique modestes, mais aussi des chambres louées isolément à des vieilles filles... N'importe, je l'aime, oh! bien mieux que les nids étroits que nous paierions plus cher dans une maison moderne.
Il y avait sur son visage un joli sourire, tendre, plein de confiance: — elle semblait sûre d'être comprise quand elle livrait, avec ce sourire-là, un tout petit coin d'elle-même, fût-ce la confidence d'un goût ou d'une préférence.
Mmc Le Tellemont inclina la tête en signe d'approbation.
— Vous avez raison... Les vieilles demeures ont leurs avantages...
— Je suis sûre que vous n'êtes pas banale, ajouta Mathée avec un brillant sourire.
Mme Le Tellemont suivait les mouvements de Toussainte, — des mouvements inconsciemment gracieux, tandis qu'elle tournait sa petite cuiller ancienne dans le thé de Chine qui répandait un parfum si pénétrant. Elle avait une main extraordinairement étroite, qu'ornait une seule bague : un cachet usé, sur lequel étaient imprimées des armoiries.
— Une bague de famille ? dit Mathée, qui avait suivi le regard de sa grand'mère.
— Oui, ma mère la portait, et je ne sais vraiment de quand elle date... Mais il est tard, et j'abuse de votre grande bonté, dit Toussainte, confuse d'entendre de nouveau le son de la pendule.
— Vous savez bien que je vous avais demandé de nous donner l'heure complète, dit aimablement Mme Le Tellemont. Il est donc convenu que vous prendrez le thé avec ma petite-fille, et qu'elle vous montrera, quand vous aurez des loisirs, ce qui peut vous intéresser dans cette maison...
Toussainte remit en hâte sa fourrure à bon marché, fit à M™ Le Tellemont une révérence impeccable, et s'en alla, accompagnée de Mathée, malgré La protestation.
— Avez-vous cinq minutes ? Voulez-vous jeter un premier et rapide regard sur la galerie?
Mathée ouvrit une porte, et Toussainte poussa une exclamation de surprise et d'admiration.
— Quel dommage d'être pressée ! dit-elle. Comme c'est beau d'avoir des souvenirs ! Nous, nous n'en avons guère ; mes parents sont morts trop jeunes, et celle que j'appelle ma tante n'était que la cousine de mon père, et ne sait rien des d'Yturbarram, quoiqu'elle porte leur nom... Je n'ai que des photographies banales, et même, quelques-unes, des grandsparents sans doute, ne portent aucune indication ; de tout le passé, peut-être brillant, je n'ai qu'une miniature, un maréchal de camp doré, poudré, à qui mon frère ressemble.
— Vous avez un frère ?
Les yeux de Toussainte s'illuminèrent.
— Oh! oui, un cher, bien-aimé frère... Il est soldat, lui aussi... Chez nous, ils étaient tous soldats, c'est la seule tradition qui ait été gardée... Il est sous-lieutenant dans l'infanterie coloniale, en Afrique... Il s'est déjà battu! ajouta-t-elle, la voix soudain émue.
— Vous ressemble-t-il ? demanda Mathée, non que cela l'intéressât, mais parce qu'elle voulait être aimable.
— Je crois queoui. Il est très brun, pas très grand, seulement bien plus beau que moi. Mais je vous retiens... Quels beaux vieux portraits! Voici des costumes du xvie siècle, n'est-ce pas ?
— Le plus ancien de nos portraits date de 1480. Nos papiers de famille remontent plus haut. Et voici les dernières toiles... mon père et ma mère, quoiqu'ils soient morts avant mon aïeul.
Toussainte regarda les" deux portraits : le jeune magistrat à la figure mélancolique, — il avait déjà, lorsqu'on le peignit, perdu la femme jolie et brillante dont les yeux, par une triste ironie, s'illuminaient de la joie de vivre.
— Quel beau couple! murmura-t-elle. Que c'est triste pour vous de les avoir perdus !
— Oh ! oui, mais grand-père et grand'mère ont été si parfaits!... Les voici, eux, peints par Jules Lefebvre, et par Bonnat... Reconnaissez-vous grand' mère ?
— Certes ; elle est encore très belle. Votre grandpère est beau aussi et majestueux.
— Je l'ai vu mort, là même, au pied de ce portrait, dans cette même robe rouge, dit Mathée avec un soupir. On le trouvait sévère. Il était très bon pour moi...
La main de Toussainte alla timidement chercher la sienne.
— Mais votre aïeule vous reste, et elle semble si >onne aussi ! Elle ne me fait presque plus peur.
- Quoi ! aviez-vous peur ? Ne savez-vous pas que >us êtes étrangement sympathique ?
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Les yeux de Toussainte brillèrent, et quand ils s'animaient, ils prenaient l'éclat du jais sous un rayon d, soleil.
— Vraiment ? Oh ! j'en suis heureuse ! J'aime tant qu'on m'aime ! dit-elle naïvement.
— On vous aime déjà ici, répondit Mathée d'un ton affectueux.
Elle reconduisit son jeune professeur jusqu'au vestibule, et, cédant à une impulsion extrêmement rare chez elle, elle l'embrassa rapidement en lui disant adiea.
Après ces débuts, elles devinrent intimes.
Toussainte était tellement intuitive, telleaient compréhensive, que Mathée se sentit tout à coup un vague besoin d'expansion, et commença à découvrir qu'elle avait des souvenirs d'enfance, des impressions très vivantes, tout cela inconnu à tous, et accueilli par la jeune maîtresse de chant avec une sympathie et un intérêt qui lui étaient très doux.
En échange, Toussainte dut parler d'elle, de ses peines passées, de ses espérances. Ses espérances ? Elles n'étaient guère personnelles. Elle avait, dans le présent, le désir de rendre à sa tante, en bien-être comme en tendresse, les sacrifices faits jadis pour elle et son frère, et dans l'avenir, le rêve de voir son cher Sernin très gradé, très décoré, marié, avec de nombreux enfants qu'elle gâterait de tout son pouvoir. Pour elle-même, un seul désir : celui de faire un voyage au pays basque, pour voir, près de la frontière espagnole, les ruines de ce qui avait été Yturbarram.
— Pour tout cela, vous voyez que je dois donner
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beaucoup de leçons, ajoutait-elle en riant. Mais j'aime tant la musique ! Et quand j'ai des voix intéressantes à développer, c'est un enchantement !
Elle était réservée quand il s'agissait de ses inévitables fatigues, et des peines, des privations qu'elle avait connues, qu'elle s'imposait encore. MaisMathée était très fine, et parvenait à découvrir ces petits secrets, si nouveaux pour elle, d'une vie besogneuse, d'une pauvreté soigneusement dissimulée.
— Il faudra que j'aille vous rendre vos visites, ditelle un jour en souriant, tout en se demandant si Toussainte aimerait à l'introduire dans son modeste logis.
Mais Toussainte ne connaissait pas les sentiments médiocres : elle rougit de plaisir.
— Oh! que ce serait charmant !... Vous n'êtes sans doute jamais entrée dans une maison comme la nôtre...
Et elle ajouta en souriant :
— Oh I je sais bien que vous allez chez des pauvres. Mais nous, ce n'est pas cela, naturellement... Nous ne sommes pas riches, mais nous ne manquons ni du nécessaire, ni même d'un certain superflu... Vous vous étonnerez peut-être qu'avec une éducation comme la nôtre, — comme la vôtre, ajouta-t-elle doucement, avec une ombre de fierté, on puisse se trouver satisfait dans un petit espace, au milieu de choses sans valeur... Mais c'est notre chez nous, si humble soit-ii, et j'éprouve chaque soir, en rentrant, unex impression très douce en me sentant
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abritée entre ces vieux lambris, en voyant rougeoyer le feu qui est comme l'âme du foyer, en regardant les chères images qui retracent mon passé à leur humble, mais forte manière...
— Quand irai-je chez vous ? demanda Mathée, inolontaircement remuée.
— Le jeudi, je ne sors que le matin. L'après-midi est consacré à mes rangements et à mes raccommodages, dit Toussainte, revenant à son petit ton joyeux. Comme je serai contente, et comme ma tante aura du plaisir à vous recevoir !
— Alors, à jeudi...
Et Mathée Fembrassa en la quittant, ainsi qu'elle en avait pris l'habitude.
Mmc Le Tellemont ne trouva rien à redire au projet que lui soumit sa petite-fille. Toussainte était décidément sa favorite. Très sincèrement, sans aucune arrière-pensée de flatterie, la jeune fille s'était éprise des gloires bourgeoises de l'hôtel et de ses tradition*.. Elle écoutait avec un intérêt visible l'histoire des conseillers, de leurs femmes, de l'évêque et des moines. Elle disait que dans sa vie déracinée, elle prenait plaisir à admirer la sève robuste des autres familles.
Le jeudi matin, Mme Le Tellemont fit acheter un énorme bouquet de violettes, et chargea Mathée de le porter de sa part à sa petite amie.
Chose singulière, Mathée avait attendu ce jour avec une impatience très rare chez elle. Il lui semblait partir en découvertes tandis qoellc s'en allait vers
Saint-Sulpice dans le petit coupé marron où la dame de compagnie s'asseyait près d'elle, passive.
— Ma visite sera un peu longue, dit tout à coup Mathée, lorsque la voiture enfila la rue Servandoni. Si vous avez quelque course à faire, mademoiselle Emilie, vous êtes libre... Ramenez-moi la voiture vers six heures, s'il vous plaît.
Le visage de la dame de compagnie s'éclaira.
— Vraiment, Mademoiselle ! Voulez-vous dire que je peux prendre le coupé ? Ma sœur ne demeure pas loin d'ici; je pourrais arriver chez elle avant qu'elle sorte sa petite fille...
Mathée eut une inspiration de bonté.
— Pourquoi n'emmènerie2-vous pas madame votre sœur et sa fille faire une petite promenade ? dit-elle en souriant. Vous avez deux heures...
— Oh ! Mademoiselle!...
Cette joie inattendue suffoquait la pauvre fille, et ses yeux se remplirent de larmes.
— Comme vous êtes bonne 1 Ce sera un grand plaisir! dit-elle d'une voix étranglée.
Mathée lui sourit, et, le valet de pied ayant ouvert la portière, elle descendit en disant au cocher :
— Soyez aux ordres de Mlle Emilie.
Alors, elle s'arrêta un instant pour regarder la maison de Toussainte,avant de pénétrer sous le porche sombre et délabré.
C'était aussi un très vieil hôtel ; mais dans quel état de vétusté ! Les murs avaient un léger renflement, les niches qui y étaient creusées étaient vides de
statues. Des plaques de cuivre, clouées de chaque côté de la porte, annonçaient les industries diverses qui s'exerçaient dans cette demeure jadis aristocratique. On entrait dans une cour triste, au milieu de laquelle il y avait un bassin desséché et un socle vide. Dans un angle, on remisait des petites charrettes.
L'escalier était monumental ; la rampe était un assez curieux ouvrage de ferronnerie ; mais les murs dégradés, les marches usées, les portes dépeintes des paliers témoignaient de l'abandon dans lequel on laissait l'immeuble.
Une concierge mal coiffée sortit de sa loge et regarda l'arrivante avec un certain intérêt : les femmes de Paris, fussent-elles du peuple, ne se trompent pas à l'apparence simple d'un costume merveilleusement coupé.
— Vous demandez ?...
— Mlle d'Yturbarram.
— Au troisième, la porte à gauche...
Mathée monta très vite l'escalier sans tapis, admirant la spirale majestueuse et la rampe de ter ouvragé, se représentant ce qu'on aurait pu faire de ce vieil hôtel ruiné, d'un style plus noble encore que celui de sa grand'mère... Elle sonna, et Toussainte vint aussitôt lui ouvrir, avec une exclamation de joie.
Elle se trouva dans une antichambre un peu sombre, transformée en salle à manger, ornée d'un vaisselier dont les faïences et les grès, probablement sans valeur, avaient de jolis tons vifs et gais. Et, la
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guidant dans cette pièce à demi obscure, Toussainte l'introduisit dans une grande chambre très claire, dont l'aspect lui plut tout à coup. Ce n'était pas tout à fait un salon, encore moins une chambre à coucher, quoiqu'un divan chargé de coussins servît probablement de lit à Toussainte ; un piano, un bureau, quelques fauteuils anciens, un tapis de feutre épais, aux nuances douces, des rayons chargés de livres, des vases de fleurs, quelques plâtres, des gravures et des esquisses donnaient à ce lieu une vie et un charme incroyables. Naturellement, Mathée découvrit au premier coup d'œil le peu de valeur de tous ces objets ; mais rien n'était vulgaire. Les plâtres, — la Diane de Gables et un buste d'Ariane, étaient des moulages du Louvre; les gravures venaient des ateliers de calcographie, sauf une, qui attira immédiatement l'attention de Mathée. Elle en connaissait bien le sujet : Y Agneau mystique, de Van Eyck. Et, suivant la direction de son regard, Toussainte lui prit de nouveau la main, et la conduisit devant cette gravure,
très belle.
— Un cadeau de mon frère... Une petite folie...
C'est le célèbre tableau de Gand... je l'appelle, moi, l'image de mes patrons... Voyez leur foule...
Mathée n'avait jamais passé la frontière ; mais elle avait lu des descriptions du tableau, et elle regarda la gravure avec un intérêt réel.
— Voyez, dit Toussainte, n'a-t-on pas l'impression de l'infini et de l'éternité, devant ce paradis si calme, dont les ombrages reculent vers un horizon
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sans limites ? Mais n'éprouve-t-on pas, toute mesure gardée, la môme impression devant cette fouie des élus, cette multitude « que nul ne peut compter », dit saint Jean, qui remplit ce lieu de délices, — cette multitude, cette foule de mes protecteurs ?... Je les prie tous, — les Apôtres véne'rables, les martyrs aux vertes palmes, les vierges toutes blanches, les pontifes et les saintes femmes, et les Innocents, — les soleils et les étoiles de ce firmament, les arbres et les fleurs, et aussi les brins d'herbes de ce bienheureux jardin. Je les prie, ces saints inconnus, ignorés, dont la gloire n'éclatera qu'au dernier jour, mais auxquels Dieu donne un pouvoir d'intercession pour qui les invoque. Parmi eux 'sont des jeunes filles comme moi, qui ont travaillé pour le pain quotidien... Parmi eux sont mes parents, j'en ai la confiance... Je ne peux jamais me lasser de parcourir par la pensée leurs rangs sans nombre, de les prier, de rendre hommage à leur sainteté anonyme... Voyez encore ceux-ci, qu'on peut nommer, qu'on connaît et qui sont si beaux !
Et elle désigna une autre gravure, le Couronnement de la Vierge, de l'Angelico.
— :Maisje ne vous fais même pas asseoir ! dit elle, soudain confuse. Vous, qui avez chez vous des tableaux de prix, vous ne pouvez vous intéresser comme moi à mes gravures. .. Est-ce que vous êtes ici pour un peu de temps ?... Oui ?... Alors, voulezvous ôter votre chapeau ? Je suis si contente de vous recevoir !
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Elle posa le chapeau et la jaquette de Mathée sur le divan, et la fit asseoir près du feu, un joli feu de bois, dont Mathée pensa que les bûches brûlaient en son honneur.
Toussainte s'extasia sur les violettes de Mme Le Tellemont, et surtout sur sa bonté.
— Je serais très heureuse de faire la connaissance de madame votre tante, dit poliment Mathée.
Toussainte la regarda avec une émotion soudaine.
— Oh ! c'est très bon à vous 1 Ma tante est infirme, vous l'ai-je dit ?... Elle vous aime pour tout ce que je lui ai dit de vous.
Elle ouvrit une porte, et Mathée entra après elle dans une seconde chambre, où un réel confort entourait Mlle d'Yturbarram ; des tentures épaisses et un bon feu y maintenaient une chaleur que l'élévation de l'appartement rendait difficile à garder. Là encore il y avait des gravures, des fleurs, des livres. Sur une chaise longue, près de la fenêtre, les jambes couvertes d'un antique cachemire de l'Inde, Mlle d'Yturbarram travaillait à une broderie. Elle aussi était mince et brune ; ses yeux de jais tenaient encore plus de place dans son visage amaigri ; mais à peine quelques cheveux blancs apparaissaient- ils dans ses bandeaux. Elle portait un peignoir blanc d'un tissu commun, mais chaud, et l'on devinait, rien qu'à la voir, de quels soins elle était l'objet.
Sa figure s'illumina et la fit tout à coup paraître
plus jeune. Elle tendit à Mathée une main fine et maigre.
— Que c'est aimable à vous d'être venue 1 Et d'être si délicieuse pour Toussainte! Vous êtes le rayon de soleil de s? vie si occupée et si austère... Je sais quelles visions de beauté elle trouve chez vous, et, ce qui vaut mieux, quelle sympathie vous voulez bien lui témoigner.
Mathée se sentit confuse ; elle comprenait peutêtre pour la première fois le prix d'une bonté qu'elle avait montrée instinctivement, sans effort, presque sans réflexion. Prise d'un intérêt soudain pour cette malade, elle s'assit près d'elle, et la questionna discrètement. Mais Mlle d'Yturbarram n'aimait pas à parler d'elle.
— Oui, il y a cinq ans que je suis ainsi... Une chute, à la suite de laquelle la moelle épinière a été atteinte. Je ne puis guérir, mais le bon Dieu épargne mes facultés, et je ne suis pas malheureuse ; il y a tant de moyens de s'occuper !... Vous devez avoir compris Toussainte... Elle est ma joie vivante, et, si singulier que cela puisse paraître, nous sommes très heureuses...
Elle était intelligente, attrayante, et Mathée eut conscience de se trouver vis-à-vis d'une nature très haute, d'une âme d'élite. Elle fit une allusion discrète à la ruine pathétique d'une si vieille et si noble famille.
Mlle d'Yturbarram et Toussainte se regardèrent en souriant.
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— Oh 1 le passé de notre famille n'est pour nous qu'une tradition ; nous nous sommes toujours connus pauvres, il ne nous est resté qu'un patrimoine de patriotisme, d'honneur et de religion. Mon père était soldat, comme celui de Toussainte. Chez nous comme chez elle, on gardait, non toujours sans peine, des dehors très dignes... Quand ces enfants se sont trouvés seuls, je venais de recevoir un petit héritage inattendu. J'étais leur unique parente... J'ai pu les élever, mais non, cependant, donner à Toussainte l'indépendance que je rêvais pour elle. Cependant il ne faut pas la plaindre : c'est une vaillante, et elle aime son art. Mais je vous dis là des choses peu intéressantes... Allez causer... les jeunes filles ont toujours quelque chose à se dire, si c'est aujourd'hui comme autrefois...
Et elles revinrent dans le salon. Mathée demanda à voir le portrait de Sernin d'Yturbarram. Et e le s'approcha d'un beau fusain, que Toussainte n'eut pas besoin de lui présenter, tant il lui ressemblai;, à elle-même,.
Le jeune lieutenant était debout, crânement campé, plein de grâce virile.
— Ce dessin est beau, n'est-ce pas ? C'est un camarade de Sernin, qui est peintre, qui [l'a pris ainsi... Mon cher, cher Sernin !... C'est tellement lui!
Ses yeux devenaient humides en regardant son frère. Lui aussi avait le type méridional : d'une taille moyenne, peut-être un peu petit, il avait les yeux
immenses de sa sœur et de sa tante, des traits à la fois délicats et accentués, une moustache fine et provocante, un sourire jeune et une attitude fière.
— Comme il vous ressemble ! dit Mathée, s'attardant à regarder le fusain. Dans quel corps est-il officier ? Je ne connais pas cet uniforme sombre.
— C'est celui de l'infanterie coloniale. Il s'est déjà battu... J'ai déjà tremblé pour lui... Sa courte carrière est si remplie : un séjour au Congo, puis cette campagne du Maroc... Quand une folie d'ambition me prend, — peut-être est-ce un vague atavisme, — je me le représente général...
Et Toussainte se mit à rire.
Elle n'était plus tout à fait la même chez elle; elle avait plus d'assurance, elle retrouvait ou laissait voir sa personnalité. Mathée l'aima encore davantage.
Elles prirent leur thé, Toussainte, qui avait allumé un samovar en cuivre, expliqua simplement que leur femme de ménage ne venait que le matin et le soir.
— Alors votre tante reste seule ? dit Mathée involontairement.
A peine avait-elle parlé, qu'elle regretta d'avoir fait cette réflexion. Mais Toussainte n'en parut pas chagrinée.
— Seule, oui, souvent, mais pas abandonnée. Au même étage,, il y a un appartement plus vaste que le nôtre, où habite la veuve d'un ami de mon père. Voyez comme il y a des rencontres bénies I Mme Hémelles a connu ma mère dans une petite ville de
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garnison, très loin, en Bretagne. Elle est Bretonne, elle... C'est étonnant comme certaines nationalités provinciales sympathisent... peut-être par les contrastes. Elle aime notre mentalité basque, gardée loin de notre pays à travers tant de vicissitudes... Elle a de nombreux enfants, et 'sa situation est modeste, mais elle est de bonne famille : c'est la sœur du général de Surmont.
— Je le connais, dit vivement Mathée. Nous le rencontrons, chez l'un de ses camarades, le général Fonbrune.
— Son frère n'est pas riche non plus, reprit Toussainte, mais elle n'a pas besoin d'aide : ses filles — elle en a six, — travaillent sans que, d'ailleurs, la situation sociale de Mme Hémelles s'en trouve atteinte.
— Six filles ! dit Mathée en souriant, mieux vaudrait avoir six fils.
* — Le bon Dieu sait mieux que nous... Elles s'appellent toutes Marie, avec un autre prénom ; c'est joli, n'est-ce pas ?
— Très joli... Mais leur vie doit être austère.
— Oh ! elles sont très gaies ; tout travail porte en lui un intérêt... Moi, quand je suis lasse dans la journée, je revis et j'ai des bouffées de joie à la pensée du soir...
Mathée ressentit de ce fait que Toussainte avait des amies, une impression inattendue : un vague regret de n'être pas du tout nécessaire à celle qu'elle
avait rêvé d'entourer de sympathie et même de protection.
A l'heure dite, le coupé s'arrêta à la porte. Et elle prit congé de Toussainte, qui avait les yeux brillants de gratitude.
Mais les visites de Mathée ne se renouvelèrent guère.
Contre son habitude, elle mit à raconter sa journée une vivacité qui porta quelque ombrage à Mme Le Tellemont. Celle-ci jugea-t-elle cet enthousiasme hors de proportion avec la personnalité et l'entourage de celle qui l'inspirait ? Craignait-elle une dérogation aux principes qu'elle avait posés en donnant à Mathée l'occasion d'une intimité de jeunes filles ? Ou bien un sentiment de jalousie ignoré d'elle-même la mit-elle en garde contre une sympathie qui s'affirmait si vive ?
Elle fit d'abord surgir quelques obstacles lors des projets de visites de sa petite-fille. Puis, voyant qu'il ne s'agissait pas d'un caprice, et que Mathée insistait pour revoir son amie en dehors des leçons, elle déclara que de telles relations ne pouvaient prendre un caractère de fréquence et d'intimité, qu'une Le Tellemont ne saurait devenir l'amie de son professeur de chant et que les visites devaient naturellement s'espacer, sinon cesser tout à fait .
Mathée savait que rien ne pouvait changer les décisions prises par sa grand'mère. Elle essaya, cependant, défaire allusion à l'origine de Toussainte, qui la faisait leur égale. Mais M»e Le Tellemont ne céda point, et Mathée comprit qu'une soumission entière était encore le seul moyen d'obtenir de loin en loin l'autorisation d'aller voir sa petite amie.
Seulement, ces visites prirent naturellement un attrait d'autant plus vif, quelque chose comme le plaisir d'un fruit défendu, ou du moins accordé à grand'peine. Trouvant secrètement que les préjugés de sa grand'mère étaient exagérés, elle s'intéressa plus vivement à Toussainte, à sa famille, à son frère, ce jeune officier qui devait peut-être relever un jour l'éclat du vieux nom. Toussainte lui lut un jour une lettre vibrante, débordante de patriotisme et de gaieté française, pleine de descriptions dignes d'un poète. Elle s'intéressa encore à ces « Marie » qu'elle avait rencontrées une ou deux fois dans le monde, et dont la distinction lui semblait offrir un contraste piquant avec la tâche mercenaire qu'elles accomplissaient. Ces dessous de la vie parisienne, jusque-là inconnus, lui inspiraient un intérêt extrême. Ils relevaient le luxe et la sécurité de sa propre vie, mais étonnaient son orgueil un peu naïf, en lui prouvant qu'en dehors de son milieu fermé, un labeur mercenaire n'est incompatible ni avec une situation sociale soigneusement conservée, ni avec des satisfactions de divers genres, ni, à plus forte raison, avec une culture élevée et une réelle distinction de ma-
nières. Même, elle sentait, dans l'atmosphère de Toussainte et de ses amies, quelque chose qu'elle ne trouvait pas dans son monde, dans ses relations à la mentalité un peu alambiquée : c'était une simplicité et un naturel qui lui semblaient exquis, et surtout une surabondance de vie, contrastant avec la discipline, la correction presque excessive de ce qui l'entourait. Cette mentalité nouvellement entrevue lui semblait surtout personnifiée dans le type très intéressant du lieutenant d'Yturbarram. Elle ne le connaissait que par Toussainte ; mais celle-ci donnait à ses récits, sans s'en douter d'ailleurs, un reliel singulier et saisissant. Mathée ne pouvait s'empêcher de le voir dans un prestige héroïque. Les expéditions lointaines auxquelles il avait pris part, la nature d'artiste que révélaient ses lettres, son vieux nom et sa pauvreté inspiraient un intérêt extraordinaire à celle que Mme Le Tellemont déclarait avec orgueil la moins romanesque des jeunes filles.
Elle s'était intéressée aussi aux ruines d'Yturbarram, dont Toussainte possédait une carte postale. Pour être agréable à son amie, elle lui avait emprunté cette carte, et en avait fait une aquarelle assez réussie, — ou plutôt deux, car elle avait voulu en garder une copie. Yturbarram avait été un fier castel, perché sur un roc, dominant des pentes vertes, et surmonté par des cimes que la neige blanchissait pendant les trois quarts de l'année. Les tours éventrées et les restes d'un mur d'enceinte témoignaient de l'importance 'des anciens possesseurs, et inspiraient à
Mathée un certain respect, avivant encore le regret quelle ressentait d'une si complète déchéance.
Ainsi, en dépit de son éducation correcte et pondérée, et de l'ambiance dans laquelle on l'avait maintenue, un brin de roman fleurissait dans un coin de son âme, sans qu'elle en eût conscience, naturellement.
Un jour, à l'improviste, son désir se réalisa.
Elle n'avait pas vu Toussainte depuis quelques jours, celle-ci ayant pris ses vacances de Pâques. Mme Le Tellemont accepta pour sa petite-fille une invitation chez la femme d'un conseiller d'Etat^ qui, étant la sœur du général Fonbrune, recevait les camarades de son frère. Etant un peu lasse, elle confia Mathée à une vieille amie.
La soirée était suffisamment animée. L'influence subtile du printemps, les fleurs, le plaisir de se retrouver après un carême scrupuleusement observé, mettaient plus de gaieté qu'à l'ordinaire dans un milieu un peu gourmé.
Mathée avait ce soir-là une robe blanche en linon brodé, avec des roses rouges. Sa toilette, comme sa personne, avait quelque chose de classique. Par instinct, autant que par une sorte d'affectation, elle évitait soigneusement la moindre nuance d'excentricité. Elle portait ses cheveux lisses, et bravait la mode, ou plutôt l'ignorait dans
ses exagérations. Cela faisait que, bien qu'elle dédaignât d'attirer l'attention, elle atteignait ce but sans le vouloir, en étant réellement différente des jeunes filles qui l'entouraient.
Elle avait déjà inscrit sur son carnet les noms de ses danseurs habituels, lorsque le général Fonbrune s'approcha d'elle, suivi d'un homme très jeune, d'une taille plutôt un peu au-dessous de la moyenne, dont elle s'imagina avoir vu quelque part les yeux noirs et vifs.
Eile aimait beaucoup le général, à qui, en faveur de son esprit original et aussi de sa notoriété militaire, on passait, dans ce milieu sévère, des saillies un peu soldatesques.
— Puisque je suis trop vieux pour solliciter l'honneur d'une valse, je voudrais du moins vous présenter un jeune camarade... Le lieutenant d'Yturbarram doit être un excellent bostonneur, s'il danse aussi bien qu'il se bat...
Une rougeur soudaine envahit le visage et le cou de Mathée. C'était tellement subit, tellement inattendu !... Sernin d'Yturbarram se tenait devant elle, avec une ombre de sourire sur ses traits, qui reproduisaient ceux de sa sœur. Il ne portait pas l'uniforme sombre sous lequel elle s'était accoutumée à se le représenter, mais un habit très correct, qui le rendait à peu près semblable aux avocats et aux jeunes auditeurs qui l'entouraient, sauf par ce regard brillant, volontaire, dans lequel s'étaient reflétées tant de choses étranges et terribles.
Mathée se ressaisit et prit son carnet-
— Général, je vous donnerai bien volontiers une danse « causée », si vous la désirez sincèrement...
Et, regardant Sernin :
— La troisième valse ?... dit-elle, avec un sourire inconscient.
Il s'inclina, souriant aussi, et le général, tout en faisant place au danseur qui s'approchait, déclara qu'il prenait note de sa promesse, et que, si jamais elle se reposait, il viendrait s'asseoir près d'elle.
Mathée était singulièrement distraite. Tout en répondant à son danseur, elle cherchait des yeux Sernin d'Yturbarram. Lui aussi dansait : le général l'avait présenté à plusieurs jeunes filles. Il bostonnait à ravir, et montrait une aisance parfaite. Si elle avait eu la vague idée qu'il pouvait être embarrassé ou dépaysé dans ce monde très riche et très spécial, elle fut vite rassurée : il s'y trouvait parfaitement « at home ».
Elle attendit la valse promise avec une impatience un peu extraordinaire chez elle. Enfin les premières mesures furent jouées, et aussitôt Sernin se trouva devant elle.
— Je ne m'attendais pas à voir ce soir le frère de mon amie Toussainte, dit-elle avec son sourire le plus gracieux.
Elle gardait encore la vague intention de le mettre à Taise. Ayant retenu de son éducation l'impression
d'une supériorité sociale, elle tenait à lui faire entendre qu'elle considérait sa sœur comme une amie, et lui. .. comme un égal.
Mais il n'eut pas même l'idée qu'elle cherchait à se montrer condescendante. Il se trouvait là l'égal de tout le monde, et tenait l'argent en superbe mépris.
— J'avais promis à Toussainte de vous transmettre ses amitiés, dit-il, souriant aussi. Elle riait de penser à votre surprise... Je l'ai bien étonnée, elle aussi, en arrivant avant-hier sans la prévenir.
— Pour longtemps ?
— Oh ! non, je repars dans cinq jours.
Mathée ouvrit la bouche pour dire : « Que Toussainte ne reprenne pas ses leçons tandis que vous êtes là. » Mais quelque chose l'arrêta : un instinct délicat l'empêchait de faire allusion à la situation salariée de Toussainte. Elle lui écrirait le lendemain...
Ils rirent quelques tours de boston, puis il reprit le mot qu'il avait dit :
— Cinq jours, c'est bref ; mais comme ce sera rempli, pour nous donner l'illusion d'une longue réunion ! Je ne voulais pas quitter Toussainte ce soir, mais elle désirait que j'assistasse à une soirée à Paris.
— C'est un plaisir rare pour vous...
— A Paris, oui, naturellement ; mais quand je suis à Tunis, je vais dans le monde... C'est moins nombreux, mais très brillant, avec tous les uni-
formes et les costumes des cheiks. Et quel cadre forment ces maisons arabes et la végétation de ces jardins !
Elle sentit qu'il avait une parfaite habitude d'un monde choisi, d'un monde militaire plus brillant, en effet, et aussi élégant, bien que moins riche que le sien.
— Cela repose du désert et des expéditions ?
— Oh ! cela, c'est enivrant I
Mais elle eut beaucoup de peine à le faire parler des âpres luttes, des faits d'armes auxquels il avait pris part. Il était évidemment modeste, et préférait décrire les vastes étendues de sable et les riantes oasis. D'ailleurs, il débordait de vie et d'instinctive éloquence, — une éloquence très différente de celle qui était familière à Mathée. Elle rencontrait chaque jour des jeunes hommes qui deviendraient peut-être des princes de la parole, qui s'illustreraient dans les joutes oratoires du barreau et delà magistrature. Mais comme les petites phrases hachées, étincelantes, de Sernin étaient différentes ! Elles faisaient surgir la vie, elles évoquaient des tableaux, Mathée sentait en outre ce qu'il n'exprimait pas, et était comme grisée par son enivrement contenu.
La valse était finie, il la reconduisait à sa place.
— Déjà! dit-il avec ce sourire qui était vraiment irrésistible. Et vous m'avez tait parler de moi tout le temps, et je ne vous ai pas remerciée de l'amitié
que vous témoignez à ma sœur ! Est-ce que j'oserais solliciter une autre danse ?... Pour parler de Toussainte... Mais, naturellement, j'arrive trop tard pour le cotillon ?
Mathée rougit.
— Je ne l'ai pas promis.
— Alors !...
— Nous causerons de votre délicieuse sœur, dit-elle de son ton le plus gracieux.
Le cotillon était presque improvisé, sans autres accessoires que des fleurs, et d'autant plus agréable, sembla-t-il à Mathée.
Ils parlèrent de Toussainte. Une expression presque grave, émue, remplaça le sourire qui papillottait d'ordinaire dans les yeux vifs du jeune lieutenant.
— Je vous suis profondément reconnaissant, dit-il, d'avoir su la comprendre, et ne pas la traiter en professeur... Oh ! si j'avais plus travaillé jadis ! Si, au lieu d'errer de colonie en colonie, sans pouvoir lui offrir un foyer, j'étais entré à Polytechnique ou à Centrale, pour avoir une position d'ingénieur î Cela m'eût permis d'empêcher ces leçons, qui me hantent... Mais j'étais né soldat, après, tout. En attendant la grande guerre, à laquelle je crois, que j'attends, que j'espère, je me bats, je me fais la main, je forme des soldats pour la lutte plus ou moins prochaine... Si loin que je remonte dans le passé, il n'y avait que des soldats chez les d'Yturbarram.
Mathée sentit quelque chose de chaud monter à son cœur. Elle, qui n'avait guère de soldats dans sa lignée, elle comprenait Sernin, et trouvait bien qu'il existât de telles races.
— C'est très beau... Je comprends que Toussainte tremble, mais aussi qu'elle soit fière. Et, ajouta-t-elle après un léger silence, votre milieu doit être enlevant... J'aime beaucoup le général Fonbrune.
— Oh ! c'est un excellent homme. Il a laissé un renom en Afrique... C'est vrai que les milieux militaires sont passionnants... Ils sont le refuge et le terrain de beaucoup de qualités de notre race, atrophiées ailleurs par l'excès du luxe, l'égoïsme, et surtout le manque d'occasions de se donner...
— Se donner ! répéta-t-elie, un peu émue.
— Naturellement... Nous faisons ça par métier, et c'est pourquoi le métier est très beau...
Il s'interrompit, ayant reçu un bouquet de roses, pour faire valser la jeune fille qui le lui apportait avec son plus séduisant sourire. Mathée le suivit des yeux... Il avait choisi, en effet, la carrière où l'on ne donne pas seulement son temps, son intelligence, sa probité, mais encore l'ardeur de son être et jusqu'au sang de ses veines. Les autres réservent leur bonheur, une part de loisirs, leur vie personnelle, les soldats jettent tout cela en hommage enivrant à la France, dont ils alimentent la sève cachée.
Mais il n'était pas dans la nature de Sernin de
faire du sentiment, ni même de laisser monter à la surface ce qui, à son insu, peut-être, remplissait son cœur. Il était aussi un être insouciant, très jeune, épris du danger comme d'un sport, faisant bon marché de la vie, mais capable d'en jouir intensément, — spirituel, enfin, avec une pointe de gaminerie. Ce qui rendait sa conversation séduisante, c'était la spontanéité et l'imprévu ; il disait une drôlerie après un mot profond, et trouvait le sens comique des choses après en avoir fait surgir la beauté.
Et la soirée s'acheva, et l'heure de se séparer vint, avec, pour Mathée, plus de regret que n'en put éprouver la petite Cendrillon en entendant sonner trop tôt la fin de la féerie.
Elle pensa à Sernin dans la voiture qui la ramenait, regrettant que les convenances ne lui permissent pas d'aller, pendant son séjour, prendre une tasse de thé chez Toussainte. Elle pensait encore à lui tandis que sa femme de chambre la décoiffait, et elle tressaillit comme au sortir d'un rêve lorsqu'elle entendit, derrière la porte entrouverte, la voix de sa grand'mère, qui l'appelait.
Elle renvoya la femme de chambre, et, serrant son peignoir autour d'elle, entra chez Mme Le Tellemont.
Celle-ci, accoudée sur ses oreillers, éclairée par une lampe de nuit, lui sourit tendrement.
— Oh ! grand'mère, vous ai-je réveillée ? j'essayais de ne pas faire de bruit... Comment êtes-vous ?
— Beaucoup mieux... Non, vous ne m'avez pas réveillée... Etait-ce bien ? Vous êtes-vous amusée ?
— Beaucoup !
Il y avait dans sa voix un petit frémissement de plaisir qui amena un nouveau sourire sur les lèvres de sa grand'mère.
— Beaucoup de jeunesse ? Qui avez-vous rencontré ?
Pensait-elle à un jeune avocat de grand talent et de grande fortune, fils d'un président de chambre, qu'elle aimait à voir dans le sillage de Mathée?... Mais celle-ci songeait à son autre danseur, à ce jeune lieutenant qui venait de lui révéler un monde différent et une mentalité nouvelle; et, tout en prononçant les noms connus des invités de ce soir, elle se demandait si elle devait parler de Sernin à sa grand'mère.
Elle était extrêmement droite : c'était un des traits de son éducation. Chez les Le Teliemont, la droiture allait jusqu'à la rigidité. Ce qui lui faisait penser à le nommer, c'était justement la répugnance qu'elle y avait.
Elle parla de ses danseurs, et se décida à faire ce qui lui coûtait, elle ne savait pourquoi.
— J'ai fait une nouvelle connaissance bien imprévue., grand'mère, dit-elle d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre indifférent. Vous ne devineriez jamais qui le général Fonbrune m'a présenté...
— Oh 1 je ne devine jamais I
— Eh bien,! c'est le frère de Toussainte !
— Le frère de Mlle d'Yturbarram ? rectifia Mme Le Tellemont, cherchant dans sa mémoire. Elle a un frère ? Et il habite Paris ? demanda-t-elle avec une défiance soudaine.
Mathée se força à rire.
— Oh ! non ! Vous savez bien qu'elle a un frère officier, — officier dans l'armée coloniale. Il est en Afrique, il se bat sans cesse... Il est venu sans l'avertir, pour très peu de jours, et il repart peut-être pour des années.
Mme Le Tellemont inclina la tête, rassurée aussi vaguement qu'elle avait été vaguement inquiète. Quelle idée extraordinaire, ridicule, avait-elle donc eue?
— Il m'a remerciée de ce que vous faites pour sa sœur, reprit Mathée.
Et aussitôt, sa conscience étant satisfaite, elle changea de sujet, et Mme Le Tellemont ne pensa plus au jeune officier, sauf, peut-être, pour se dire que tout était bien lâché dans les usages mondains, et que son amie, la femme du conseiller d'État, se montrait quelque peu démocrate, en invitant le frère d'une maîtresse de chant à sa soirée tellement « sélect ».
Mais l'espèce de défiance qu'elle avait laissé voir une seconde avait frappé Mathée, et produit sur elle un effet très singulier.
A cette même heure, Sernin d'Yturbarram étant rentré à pied rue Servandoni, introduisit sans bruit sa clef dans la porte, tira une allumette, et trouva dans l'antichambre servant de salle à manger le bougeoir laissé bien en vue par sa sœur.
Il pénétra sur la pointe des pieds dans le cabinet où était dressé son lit, avec le souci de ne pas réveiller sa tante. Mais sa porte fut rouverte aussitôt, et Toussainte apparut, en peignoir, ses cheveux tressés tombant jusqu'à ses genoux.
— Comment, tu m'attendais ! dit-il, ravi, bien qu'il prît l'air fâché.
— Oh ! j'ai un peu dormi sur mon livre... Etaitce. bien ?
— Très bien... Un peu gourmé; j'aime mieux mon monde, à moi ; mais très bien tout de même... Attends, je vais te débarrasser un siège..
Toussainte avait dû installer son frère dans un étroit réduit servant de débarras. Avec quelques mètres de cretcjnne à dix sous, elle avait dissimulé les
malles, les cartons, les étagères. Mais, en dépit de ses efforts pour introduire en ce lieu un peu de confort, c'était plus que modeste. Du reste, Sernin, qui était le désordre personnifié, avait disséminé sur les sièges et sur la table une quantité exagérée de vêtements et d'ustensiles de toilette.
Toussainte regarda autour d'elle, et se mita rire.
— Ça forme un contraste, au sortir de l'hôtel du conseiller, dit-elle.
— Bah! D'abord, ici, c'est chez nous, et puis, je suis bien partout. Je crois que j'ai vraiment un heureux caractère, Toussainte... Je suis à la lois très sensible au bien-être et aux belles choses, et très indifférent aux privations et à la pauvreté...
— Moi aussi... Mais tu ne me racontes pas ta soirée. Mathée Le Tellemont était-elle là ?
— Oui, et j'ai dansé le cotillon avec elle... L'espèce de réserve de sa réponse étonna Toussainte.
— Eh bien ! quelle impression t'a-t-elle faite ? demanda-t-elle impétueusement.
Il ne répondit pas tout de suite, mais ses paroles furent inattendues.
— Une impression si extraordinaire, dit-il enfin, que je ne voudrais pas la revoir, ton amie, parce que, vois-tu, si le coup de foudre n'est pas une légende, je l'ai reçu ce soir...
Toussainte, d'abord saisie, se mit à rire.
— Tu es fou, Sernin ! Ce coup de foudre n'est qu'un coup de soleil, et dans huit jours tu auras
oublié une vision fugitive... Je pensais que Mathée t'intéresserait ; mais je ne croyais pas que tu pourrais l'admirer et la trouver sympathique ; elle est si différente de toi !
Il sourit.
— Justement ! Je déteste la correction, la pondération, et chez toute autre qu'elle, j'aurais critiqué cette mise, cette coiffure, cette manière d'être classique... Mais elle est, dans son genre, un idéal — l'idéal de ce qui me manque... Et puis, tu m'avais tant dit qu'elle est bonne ! Et puis, elle t'aime si sincèrement ! Mais bien entendu, c'est une folie ! Si les rois ont jadis épousé des bergères, même en ces temps fabuleux on ne raconte point que les bergers aient épousé des reines... Voilà mon impression, ma petite sœur... Bien entendu, je tâcherai de ne plus penser à elle, séparés que nous sommes par une montagne d'argent.
— De l'argent, et aussi tous les préjugés des Le Tellemont, dit doucement Toussainte.
Il rit.
— Quoi ! ces bourgeois empesés ont des préjugés? La toge contre l'épée ?
Etle craignit de le lâcher en lui répondant : « Je donne des leçons. »
— D'ailleurs, reprit-elle en essayant de rire, quand même Mathée te demanderait en mariage, ce qui serait aussi naturel que de voir le Mont-Blanc réduit à l'état de vallée, je serais désolée de vous voir unis. Quoi qu'on ait dit, si l'amour naît des con-
trastes, il en meurt trop souvent : on ne se complète pas, on se heurte, on se froisse, on ne se comprend point... Mais quelles bêtises disons-nous ! As-tu remarqué le lion de ce monde de magistrats, un avocat de grand talent qui finira, je pense, par épouser Mathée, M. Harbert?
— Oh ! oui, il se fait remarquer ! Il est si plein de lui-même, qu'il en déborde... Celui-là s'aimera toujours plus qu'il n'aimera sa femme...
Il bâilla, et Toussainte se leva bien vite.
— Il est tard, je vais dormir... Notre promenade à Fontainebleau tient toujours pour demain ?
— Certainement... Tu m'éveilleras ? Car c'est encore un de mes traits de caractère, je puis me passer de sommeil, puis, ne pas m'éveiller.
— Bonsoir, Ssrnin... je frapperai de bonne heure à ta porte : je veux ma journée complète...
De ce moment, sans que Mathée s'en aperçût, elle éprouva un intérêt plus vif pour le jeune officier auquel, maintenant, elle pouvait donner un visage et une voix.
Elle attenditjavec une impatience très vive que Toussainte reprît ses leçons, et fut heureuse de revoir la petite figure sereine de son amie.
— Votre frère est parti ?
Ce fut son premier mot.
— Oui, et pour bien longtemps sans doute, dit Toussainte, soupirant.
Elle n'avait* pas pris au sérieux les confidences de son frère, et, se forçant à sourire, elle ajouta :
— Je suis contente^qu'il vous ait 'vue... Et contente qu'il vous ^ait trouvée si charmante, ajoutât-elle innocemment.
Mathée rougit, mais Toussainte n'y attacha pas d'importance non plus : pour elle, Mathée était aussi éloignée de son frère qu'une étoile.
— Je l'ai trouvé tout à fait intéressant, dit posé-
ment Mathée. Il est pareil à vous, avec encore plus d'ardeur et d'imprévu... Et il n'était pas trop malheureux de vous quitter ?
— Non, puisque c'était pour reprendre sa chère vie militaire... Il est parti avant-hier...
Comme il était déjà loin ! déjà en mer... Mathée sentit avec une sympathie extraordinaire le vide qu'éprouvait son amie.
— Il doit tant remplir une maison ! dit-elle d'un ton convaincu. Je suis fâchée pour vous que ce petit congé ait été si court.
— Nous en avons bien joui quand même. Remplir les journées, c'est se donner l'illusion de les multiplier...
— Racontez-moi l'emploi de vos vacances...
— Mais il faut chanter ! dit Toussainte, consciencieuse.
— Oui, oui, mais seulement une demi-heure, et vous devez rester une heure entière, vous savez, répliqua Mathée avec un séduisant sourire. Ditesmoi ce que vous avez fait...
Toussainte décrivit ses délicieuses vacances. Sernin n'aimait pas beaucoup les musées ; mais il était passionné de plein air. Ils étaient allés à Versailles, à Fontainebleau ; ils avaient flâné dans Paris... dîné au restaurant!... Et les yeux de Toussainte dansaient dans sa tête en racontant une si amusante excentricité.
— Et puis, ajouta-t-elle, nous avons gâté ma tante, et passé d'agréables petites soirées avec les Hémelles.
— Une des « Marie » a-t-elle charmé M. d'Yturbarram ? demanda Mathée avec un sourire un peu contraint.
Elle attendait la réponse avec une anxiété qu'elle ne cherchait pas à analyser ; mais Toussainte se mit à rire.
— Oh ! non ! il y en a quatre trop âgées pour lui ; Tune des jeunes songe au couvent, et la dernière ne veut pas quitter sa mère.
— Et puis, dit vivement Mathée, il doit penser,, ce qui est très légitime, à rendre de l'éclat à son vieux nom.
— De l'éclat ? répéta lentement Toussainte, comme si elle creusait ce mot. Oh I non, pas comme vous l'entendez! Pas en y mettant une dorure d'emprunt mais en faisant beaucoup de belles choses... au risque de sa vie, ajouta-t-elle avec un soupir involontaire.
— Ne trouvez-vous donc pas naturel qu'un officier brillant, ayant justement accompli de belles choses, apporte dans un mariage son épée et son nom en échange d'un peu d'argent ?
— Oh ! nous ne pensons pas à cela, dit Toussainte, sans même soupçonner qu'il pût y avoir une allusion dans les paroles de Mathée. Sernin est un romanesque. Quelque jour, il s'éprendra d'une jeune fille rencontrée au cours de ses randonnées, et il se mariera selon son cœur, dût-il accepter la pauvreté pour sa vie entière... La pauvreté ! répéta-t-elle avec un petit rire clair 9/ nous ne la craignons pas. c'est une si
vieille connaissance!... J'allais presque dire: une vieille amie... Le bon saint François était inspiré lorsqu'il en fit sa dame et la montra au monde dans une auréole... Elle est l'inspiratrice du travail béni et salutaire ; elle accoutume au sacrifice ; elle allège l'âme de ce qui est dangereux ou inutile, elle la garde des liens encombrants... Et en même temps, elle donne aux toutes petites joies, aux infimes superflus de ce monde, une si jolie valeur I... Vous ne jouissez guère plus, à force d'habitude, de votre promenade quotidienne au bois. Mais moi, à qui le travail laisse si peu de loisirs, je suis heureuse comme une enfant d'y aller trois ou quatre fois l'an, fouler l'herbe cependant piétinée, et lever les yeux vers les feuilles vert tendre au printemps ou dorées par l'automne... Une tasse de thé chez mes amies m'amuse autant que peut vous plaire un bal... Et quand j'ai réussi une pauvre petite blouse à vingt-neuf sous le mètre, j'en suis aussi satisfaite que vous de vos si jolies toilettes.
— Oh ! vous avez un caractère délicieux, et je crois, par moments, que vous êtes en effet plus heureuse que moi. Mais ne croyez-vous pas que la pauvreté déprime, aigrit certaines natures ?
— Certes, de même que la fortune en rétrécit d'autres et y tarit la générosité. Les riches orgueilleux et égoïstes, et les pauvres amers et méchants ne prouvent rien contre l'usage qu'on peut faire de l'une ou de l'autre chose.
— Mais les hommes! Qu'une jeune fille élevée
comme vous dans un milieu distingué, mais modeste, où beaucoup de femmes travaillent, accepte gaiement la seule situation qu'elle ait connue, je l'admets encore, à la condition que, ainsi que vous, elle ait une nature très haute et très souple. Mais un homme ne souffrira- t-ii pas davantage de ce dénuement, lui qui, lancé dans un monde plus vaste, se trouve en contact avec la richesse, qui côtoie tout ce qu'elle peut donner, qui l'envie ou la regrette, et qui est plus sensible qu'une jeune fille aux petites vexations d'amour-propre et aux privations ?
Le visage de Toussainte s'altéra.
Elle ne répondit pas tout de [suite, et quand elle parla, sa voix était moins joyeuse.
— Oui, c'est vrai, il y a des tentations pour un homme pauvre, et peut-être des regrets. Je ne dis pas que Sernin n'en ait pas connus...
Pourquoi nommait-elle Sernin? Parce qu'il était sa pensée constante, ou parce qu'elle avait tout à coup l'intuition confuse que Mathée faisait allusion à sa destinée ?
— Mais, reprit-elle d'un ton plus assuré, je sais qu'il ne pensera à rien de tout cela le jour où son cœur parlera. La pauvreté a fait de lui un soldat généreux, au lieu de l'oisif, de l'inutile qu'il eût pu devenir sans la nécessité de gagner sa vie. Il s'est mesuré avec elle et s'y est adapté... Il l'acceptera gaiement aux côtés d'une femme aimée, et estimera le bonheur au-dessus des satisfactions matérielles. Si nous vivions ensemble, — et je ne suis que sa sœur,
— il ne souffrirait jamais du manque d'argent... D'ailleurs, je ne veux pas dire qu'il en souffre ! reprit-elle avec énergie. Mais il est déjà si tard, et notre leçon n'est pas commencée ! Vraiment, je suis confuse !...
Elle prit vivement la musique, et plaqua un accord. Et Mathée essaya en vain de causer pendant la demi-heure qui suivit.
Le printemps était dans tout son éclat.
Il y avait un jardin derrière l'hôtel, et les arbres y avaient reverdi, cependant à grand'peine : ils étaient si vieux que la sève était lente à remonter dans leurs fibres durcies. Et puis, de hautes constructions surmontant les murs, le soleil n'avait guère d'accès dans ce jardin, très frais d'ailleurs,, avec ses pièces de gazon rectilignes, dont l'ombre et l'humidité rendaient le vert intense. Il s'y trouvait peu de fleurs : comment se fussent-elles épanouies sans soleil ? Mais cette fraîcheur extraordinaire reposait les yeux, et contrastait avec deux ou trois statues de marbre, et les balustres blancs de la terrasse.
Mme Le Tellemont avait décidé de donner une matinée, avec un lunch sous les arbres. (Elle disait : un goûter, de même qu'elle n'employait jamais la qualification étrangère de garden-party.)
La galerie ouvrait sur" la terrasse par trois portesfenêtres, et tout cela formait un cadre vraiment noble. Ce serait la première fête de ce genre qui aurait lieu à l'hôtel depuis que Mathée sortait. Jusqu'alors,
l'hôtel le TELLEMONT 9'J
Mme Le Tellemont s'était bornée à donner des dîners, et des soirées de musique très parfaites, mais tout à fait sérieuses.
Mathée fut contente de ce projet. Elle apporta à le réaliser un entrain rare chez elle. Il fallait que tout fût parfait, et que la note d'élégance et de recherche moderne n'altérât pas la physionomie de la vieille demeure, ni son luxe un peu sévère. L'aïeule et la petite-fille s'entendaient à merveille sur ce point, et avaient une égale intelligence de leur maison et de son passé. Le fleuriste lui-même devait donner à la décoration de la galerie et des salons quelque chose de spécial. Quant aux pelouses rectilignes, elles devaient être soulignées par des bordures de fleurs à la mode d'autrefois, — puisqu'il y a une mode pour les fleurs.
Mathée organisa des danses anciennes avec ses amies : menuets, pavanes et gavottes, qui devaient être dansées en costumes. Et pour le sien, elle n'avait eu qu'à copier la robe Louis XV de Claude-Renée d'Antichy, femme de Mathieu-François, conseiller au Parlement.
Elle demanda à sa grand'mère d'inviter Toussainte.
— Je voudrais tant qu'elle vît cette fête ! Elle est si artiste, grand'mère, et elle aime tant notre maison !
Mme Le Tellemont hésita.
— Mais, Mathée, ne se trouverait-elle pas embarrassée, isolée parmi nos amies ? Peut-être ne ferait-on pas attention à elle. ^"Ç^voraJ
BIWJOl
ioo l'hôtel le tellemont
— Toussainte est trop simple et trop naturelle pour être jamais embarrassée, et trop modeste pour prétendre à certains égards... Je la connais, elle s'amuserait toute seule du décor que nous préparons; je la présenterais à quelques-unes de mes amies, et je lui trouverais des danseurs.
— Mais n'est-ce pas l'induire en dépense ? Sa toilette?...
— Elle a une toilette, puisqu'elle chante quelquefois chez ses élèves...
— Faites ce que vous voudrez... Mais alors, dit Mme Le Tellemont, réfléchissant, ne pourrait-elle nous donner un peu d'aide pour les reconstitutions que nous désirons ?
Mathée battit des mains.
— Quelle bonne idée, grand'mère ! Je lui demanderai, si vous le voulez bien, de venir déjeuner demain.
— Oui...
Ce simple mot ravit secrètement Mathée. Il introduisait Toussainte dans leur vie, dans leur intimité. N'est-il pas frappant qu'on ait, de tout temps, considéré comme une chose spéciale, — un honneur, un plaisir, mais toujours comme un lien entre les êtres, de s'asseoir au même repas, de partager le pain et le sel, comme les êtres primitifs, ou de goûter ensemble les mets raffinés des civilisations plus modernes ?
Toussainte accepta. Pour la première fois, Mme Le Tellemont la vit sans chapeau, dans la grâce modeste de sa petite robe de serge et de sa blouse de foulard
faite par elle. Elle admira ses lourds cheveux noirs, dont la masse semblait amincir son joli visage, et constata à part elle sa distinction innée et la simplicité élégante de ses manières.
Toussainte s'enthousiasma pour le programme, l'ornementation, les costumes. Elle demanda qu'on lui permît d'accompagner les vieilles danses.
— Non, non, dit Mathée vivement. Vous serez notre invitée, je ne veux pas qu'on vous prenne pour une « tapeuse » !
Mrae Le Tellemont releva la tête en entendant ce mot singulier, étranger à son répertoire.
— Je veux dire une pianiste de profession, engagée pour faire danser, rectifia Mathée, rougissant légèrement.
— Mais je me vante d'être une artiste, et il faut une artiste pour accompagner ces danses désuètes, dit Toussainte, rieuse. Justement parce que vos amies n'en ont pas l'habitude, il est indispensable que le piano les guide et les anime.
— Il y aura un petit orchestre, dit Mme Le Tellemont : une flûte, deux violons et un clavecin. Peutêtre pourrais-je en faire demander un second : le son est si frêle !
— Oh I j'ai joué du clavecin. Laissez-moi faire une partie, cela m'amusera tant I
— Très bien... Alors, si vous êtes libre, restez à la répétition, qui aura lieu en costumes, à quatre heures...
Toussainte était libre. Elle et Mathée passèrent des
heures charmantes. Elle habilla son amie, et fut tout de suite adoptée par la douzaine de jeunes filles et de jeunes gens qui arrivèrent gaiement au rendez- vous.
Elle avait dit vrai : elle avait le sens de ces choses vieillottes et gracieuses. Elle donna au petit orchestre une impulsion extraordinaire. Comme Marguerite Hémart, la fille d'un président, semblait s'étonner, et disait d'un air énigmatique que M11* d Yturbarram avait vraiment l'intelligence de ces danses d'antan, Mathée riposta vivement :
— ■ Oh ! c'est de l'atavisme 1 Les aïeules de Toussainte les ont certainement dansées en grand habit devant le roi !
Et chacun se montra aimable pour la descendante des d'Yturbarram, bien qu'on sût qu'elle donnait des leçons pour vivre.
Mme Le Tellemont était vraiment satisfaite. Pendant le dîner, en tête-à-tête avec sa petite-fille, elle parla avec un entrain inaccoutumé de la fête du surlendemain.
— J'ai longtemps hésité : mes deuils me semblaient hanter cette maison, et en bannir toute chose trop joyeuse. Mais il y a des devoirs de situation : nos dîners n'atteignaient pas toutes les personnes qul nous ont reçues... D'ailleurs, j'ai décidé que cette matinée aurait une répercussion charitable. Les orphelines de sœur Gabrielle seront habillées de neuf et auront un joli goûter...
— Comme vous êtes bonne et généreuse, grand* mère ! dit Mathée, attendrie.
— Cela aussi est une de nos traditions, mon enfant, et je tiens spécialement à faire contrepoids à ces dépenses et à ces futilités. D'ailleurs, les Le Tellemont, même en prodiguant leur argent, ont toujours eu en vue leurs obligations sociales et les convenances de leur état, jamais une satisfaction égoïste.
— Oui, dit Mathée pensive, ce sont là de nobles traditions...
— Vous les perpétuerez, mon enfant... Ii m'est doux de penser que vous les respectez, que vous y êtes attachée, que vous les connaissez jusqu'à un iota...
Après le dîner, elles passèrent dans la galerie, pour en essayer l'éclairage.
— Car il faudra allumer à la fin de la journée : la galerie n'est pas très claire, dit Mme Le Tellemont.
— Et les portes resteront ouvertes, et si cela se prolonge, nous verrons le lever de la lune, répliqua gaiement Mathée.
Tous les lustres lourds, aux pendeloques de cristal terni par l'âge, étincelèrent en même temps, semblant rendre la vie aux vieux portraits, et éclairant vivement les statues posées çà et là sur des piédouches. Mathée ouvrit les portes-fenêtres. Les reflets éclatants de l'électricité envahirent les pelouses aux contours réguliers, et bleuirent les gazons veloutés. Mais il restait des recoins sombres, que la douce lune d'avril pénétrait à travers les branches à peine feuillues. Le jardin semblait s'agrandir, les
allées s'enfuir très loin sous les arbres, et une poésie étrange y planait, donnant l'impression d'un passé très vieux avec son mystère subtil.
Mathée sortit sur la terrasse. Une sensation mélangée de douceur et d'orgueil remplissait son être devant cette noble demeure, et ce coin ombreux préservé jalousement de l'envahissement des constructions vulgaires. A quoi pensait-elle ? Evoquait-elle d'autres scènes devant ces vieux murs et ces ormes centenaires, — la vision, par exemple, d'une ruine altière sur un pic pyrénéen? Ou bien appelait-elle dans ce lieu aujourd'hui solitaire les figures voilées qui apportent les secrets de l'avenir et les promesses du bonheur ?
Elle tressaillit soudain de tout son être en entendant prononcer son nom dans un cri à demi articulé.
Rentrant précipitamment dans la galerie, elle chercha sa grand'mère de ses yeux agrandis d'effroi. Mrae Le Tellemont se tenait debout près de la porte,, mais vacillante, étendant les bras comme pour chercher un point d'appui ; sa figure était convulsée, ses yeux fixes ne semblaient pas voir. Mathée, poussant un cri perçant, s'élança à temps pour l'empêcher de tomber.
Comment eut-elle la force de l'amener jusqu'à un fauteuil ? Car Mme Le Tellemont était grande et robuste. Cependant, elle put l'asseoir, tout en cherchant des yeux le bouton électrique le plus proche.
La galerie se remplit de domestiques. MUe Soreil,
I la dame de compagnie, s'approcha, effrayée, mais gardant au moins l'apparence du calme.
Mathéelui jeta un regard désespéré.
— Une attaque, n'est-ce pas ? Comme grandpère...
Mllc Soreil avait déjà donné des ordres. Les domestiques s'empressaient. Elle défit la robe de Mme Le Tellemont, lui fit respirer de l'éther, et s'efforça de calmer la douleur de Mathée.
— Le docteur sera ici dans peu d'instants... C'est l'heure de son dîner, on le trouvera chez lui... Mettez ces coussins sous les pieds... Non, je n'oserais conseiller de la transporter... Elle a de l'air... Ses yeux
, sont moins fixes...
Mathée regarda instinctivement autour d'elle. Le fauteuil où était étendue Mme Le Tellemont était en face du portrait de son fils.
Sous ces lustres allumés, la galerie avait un air de fête qui, contrastait tragiquement avec cette scène de mort. Les vieux conseillers et les femmes en grand habit semblaient tous regarder celle qui agonisait au milieu de ces lumières et de ces girandoles de cristal.
Et tout'à coup, Mme Le Tellemont parla, d'une voix empâtée, presque inintelligible...
— Mathieu...
Etait-ce son mari, le conseiller en robe rouge, ou son fils, qui n'avait pas eu le temps de changer sa robe noire pour l'écarlate et l'hermine?...
— Mathieu... Mort de chagrin...
Dans l'égarement de son esprit, elle exprimait la douleur secrète qui avait rongé son cœur; mais ces paroles n'avaient pas de sens pour Mathée : sa grand' mère ne lui parlait jamais de son père.
Qui était mort de chagrin ? Pas i'aïeul qu'elle avait connu si calme, dont le deuil paternel s'était depuis longtemps adouci ?. . .
Mme Le Tellemont répétait ces uniques paroles, à intervalles éloignés, d'un accent tragique.
Le docteur et le prêtre arrivèrent en même temps, comme pour son grand-père. L'agonie commençait.
— La transporter hâterait sa fin, dit le docteur.
Le prêtre lui parla. Entendait-elle? Etait-ce un mouvement convulsif ou une pression voulue des doigts raidis, qui répondit à son appel ?
Elle reçut Textrême-onction sans paraître consciente, et après, ce fut très court. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que le docteur laissa retomber le poignet qu'il tenait, tandis que le vieux chanoine de Notre-Dame, qui était l'ami de la famille, murmurait d'une voix altérée le Diprofundis.
Mathée n'avait pas de larmes. A vrai dire, elle ne comprenait pas bien, elle ne croyait pas encore à son malheur. Deux domestiques s'approchèrent pour emporter sa grand'mère dans une chambre voisine. Elie leur cria de ne pas lui faire mal, et tint sa main, qui pendait, laissant déserte et tragique la galerie toujours illuminée.
Comme jadis pour son grand-père, on voulut; l'écarter tandis qu'une religieuse, appelée en hâte,
prenait avec M1Ie Soreil les soirs funèbres. Mais cette fois elle refusa, se retirant seulement vers la fenêtre, et tenant sa tête dans ses mains...
... Combien cela avait-il duré? La religieuse effleura son épaule d'un geste doux ; elle se releva, brisée, et s'approcha, toute chancelante, de l'étroit lit de parade.
— J'ai fait ainsi qu'elle me l'avait dit plusieurs fois, murmura Mlle Soreil, tout en larmes.
— Quoi ! elle parlait de cela ?
Mathée avait-elle prononcé ce mot, ou l'avait-elle seulement pensé ? Elle ressentait une espèce de jalousie de ce que sa grand'mère avait confié ses dernières volontés à une étrangère, et un attendrissement d'avoir été si soigneusement, si tendrement ménagée.
Elle vint tout près... Sur îe lit, garni de linge superbement brodé et orné de guipures anciennes, Mme Le Tellemonî reposait, semblant vivante. Elle était vêtue d'une des robes en soie épaisse qu'elle aimait. Une coiffure de dentelles blanches couvrait à demi ses épais cheveux blancs. Elle était belle et majestueuse, gardant jusque dans la mort la^correction et l'apparat de sa vie, prête pour les visites funèbres qui afflueraient dans l'hôtel, selon la coutume. Etait-ce possible ? Etait-ce vraiment fini ? ... Une douleur insupportable martelait les tempes de Mathée, et son cœur, cependant, restait insensible, — toujours parce qu'elle ne croyait pas à la réalité.
Un peu plus tard, Mme Le Tellemont lut roulée sur son lit de parade dans la galerie, toujours selon la coutume. On la plaça là où elle était morte, sous son portrait peint par Jules Lefebvre, en face de l'image mélancolique de ce Mathieu dont la douleur inconsolable l'avait hantée au dernier moment.
Mathée s'assit près d'elle, regardant tour à tour ce visage noble et calme, ces mains pâles qui retenaient un crucifix d'or et un chapelet d'améthystes, et peu à peu, très lentement, la réalité s'infiltra en elle, la pénétra, la déchira, jusqu'au moment où des larmes pressées roulèrent sur ses joues, tandis qu'une impression affreuse d'isolement enveloppait son cœur comme d'un manteau de glace.
Elle n'avait que des parents éloignés, que Mœe Le Tellemont tenait encore à distance, peu d'amis, point d'intimes. Elle ne pouvait recourir qu'aux hommes d'affaires... Et tout à coup, dans ce vide affreux, ayant rapidement parcouru le cycle des magistrats, des amies, de toutes ses relations, l'image de Toussainte lui apparut avec un relief étrange.
— Oh ! Toussainte !...
Elle, elle la comprendrait. N'aimait-elle pas la Belle vieille femme « qui ne lui faisait presque plus peur ? »
Mathée lève ses yeux brûlés et fait un signe à MIle Soreil.
— Je voudrais voir MUe d'Yturbarram...
La bonne fille secoue la tête.
— Oui, oui... mais ne faudrait-il pas attendre le jour, chère mademoiselle Mathée ?
Le jour ? C'est vrai, sa grand'mère a été frappée le soir... Cette lumière, c'est l'électricité, et le jardin est sombre.
— Si vous vous reposiez un peu, mon enfant ? dit Mlle Soreil, prise d'une infinie pitié.
Car elle sait ce que l'attitude tranquille de Mathée cache de désespoir, d'écrasement.
— Je n'ai pas besoin de repos; j'aime rester près d'elle...
Les sœurs priaient. Ernestine, la vieille femme de chambre, sanglotait tout bas. Mathée essaya de dire son chapelet, mais elle ne pouvait articuler les mots, ni recueillir ses pensées. Devant elle passait toute sa vie, — toute la tendresse dont elle avait été aimée, toute l'indulgence qui l'avait rendue heureuse... Elle remonta plus haut dans le passé, cherchant à scruter ce qu'elle n'avait pas connu de sa grand'mère. Elle essaya de l'identifier avec le portrait de jeune femme dont la beauté soulignait les leçons de la vie et delà mort... Elle interrogea ce cœur immobile, qui avait connu les pires détresses maternelles. Elle pensa à ses parents, cherchant à comprendre ce qu'avait été ce couple jeune et brillant, dont elle-même n'avait pas senti la disparition tragique, comblée qu'elle était d'amour. Mais maintenant elle se sentait atteinte par le coup qui jadis, avait brisé sa grand'mèreo Suivant le cours normal des choses, elle aurait dû être gardée et aimée par des parents encore jeunes...
HO l'hôtel le tellemont
Pourquoi sa mère était-elle morte, et pourquoi, si le mot suprême de Mme Le Tellemont n'avait pas été dit dans le délire de l'agonie, Mathieu LeTellemont avait- il succombé à sa douleur ? Le chagrin peut donc tuer ? Le lien qui unit certains êtres est donc fait de fibres tellement sensibles que leur brisement atteint les forces vitales elles-mêmes ? Chose étrange, dans l'état de surexcitation où elle était maintenant, Mathée entrevit comme à la lueur d'un éclair ce que peur être ce sentiment mystérieux que la réserve de son éducation gardait pour elle dans un inconnu, et tout son être isolé aspir- inconsciemment à aimer un jour, elle aussi, d'un amour capable de ravir et de remplir une vie... Car la foudre n'atteint pas tous les sommets...
Oh ! la longue nuit ! . . . Parfois, les yeux de Mathée se fermaient de fatigue. Elle tombait dans des sommeils courts, et cependant pleins d'images. Elle voyait son grand- père assis dans le fauteuil de tapisserie qu'il avait adopté ; elle entendait la voix grave et tendre de Mrae Le Tellemont lui dire des choses pleines de bonté, en évitant toujours ce tutoiement qui n'était pas dans les traditions de la famille. Dans toutes ces scènes qui se succédaient, rapides, devant son imagination énervée, elle était toujours une petite fille. Une fois, seulement, elle se revit dans le salon de IvImeLaymet, puis, presque aussitôt la figure svelte de Sernin d'Yturbarrarn lui apparut dans une oasis, avec des palmiers et des fontaines. Il l'invitait l'y rejoindre ; mais une étendue désolée de sables
L HOTEL LE TfiUJBMOMT 114
s'étendait entre eux. Sur le ciel d'un bleu cru, elle voyait se balancer les palmes, elle entendait la chanson de l'eau ; et elle ne pouvait quitter le triste déeert où un soleil impitoyable brûlait ses tempes.
Elle ne garda pas un souvenir très net des jours qui suivirent. Il y eut à l'hôtel un long défilé : des amis, des magistrats et leurs femmes, puis la foule des gens du quartier, empressés à pénétrer dans cette belle demeure et à en inventorier les richesses.
Le notaire vint fréquemment, et lui soumit ce qu'il jugeait convenable de faire: d'ailleurs, il y avak comme un protocole établi pour les funérailles des Le Tellemont. Les parents vinrent aussi. Une veuve, qui habitait le Marais, offrit à Mathée de s'installer près d'elle, et fut piquéetde voir sa proposition déclinée. De ces figures indifférentes, une seule gardait un relief : celle de Toussainte, avec sa sympathie chaude et vivante, les larmes sincères qui jaillissaient de ses yeux, les paroles qu'elle trouvait dans son cœur plein de tendresse. Elle était bien, pour Mathée, l'oasis qu'elle avait vue en rêve, le repos après les sèches questions matérielles, l'affection vraie, au milieu de l'indifférence mal dissimulée.
Les obsèques furent^entourées de la pompe traditionnelle qui accompagnait les Le Tellemont à leur dernière demeure. L'instinct, une espèce d'atavisme, garda l'attitude de Mathée courageuse et raidie, et ses yeux secs devant une assistance qui se montrait sympathique, mais qui ne partageait pas sa douleur. Après, un déjeuner fut offert aux parents venus du
dehors, un déjeuner qu'elle présida, toujours sans larmes. Puis, un rendez-vous d'affaires ayant été pris pour la fin de l'après-midi, elle put s'enfermer dans sa chambre avec Toussainte, qu'elle avait appelée, et pleurer avec une fougue qui l'épuisa.
Alors, Toussainte la fit étendre sur une chaiselongue, s'assit près d'elle, prit sa main et la berça de douces paroles.
Naturellement elle parla de Dieu, suprême consolateur. Ce n'était pas la première fois que Mathée entrevoyait cette piété douce et tendre, qui était pour elle une chose presque nouvelle. Chez les Le Tellemont, la correction arrêtait l'élan, même vis-à-vis de Dieu. De vieilles traditions de jansénisme, dont Mme Le Tellemont se fût d'ailleurs défendue avec énergie, mais qu'elle subissait inconsciemment, communiquaient de la sécheresse à sa dévotion. Elle apportait dans sa vie religieuse une conscience extrême, du scrupule, mais son cœur n'avait jamais pénétré les doux mystères de Celui qui se plaît à être avec les enfants des hommes. Mathée, naturellement, avait participé à cette manière d'être. Elle avait avec Dieu des relations respectueuses, fréquentes, pleines de soumission et mélangées de crainte, mais ces relations gardaient pour ainsi dire une note officielle ; elle ignorait l'intimité de l'âme avec son Créateur, et ce cœur à cœur auquel nous convie chaque mot de l'Évangile. Sans songer à changer sa mentalité religieuse, elle trouvait celle de Toussainte reposante.
Et, ainsi bercée et consolée, brisée de fatigue, et lasse de la contrainte qu'elle s'imposait depuis trois jours, elle s'endormit enfin pour une heure ou deux, se sentant veillée et gardée par une tendresse véritable.
Sauf le cerne de ses yeux, rien ne trahissait l'excès de douleur qui l'avait terrassée, lorsque, vers cinq heures, elle se rendit dans la bibliothèque, où devait avoir lieu la conférence.
C'était une vaste chambre ornée de vieilles tapisseries, avec des armoires grillagées, et dont le bureau du conseiller, un superbe meuble Louis XIV, occupait le centre.
Mathée y venait rarement, de sorte que l'habitude n'avait pas atténué le souvenir qu'elle y retrouvait de son grand-père. Elle le revoyait devant ce bureau, dans son fauteuil sculpté. Mme Le Tellemont avait voulu y maintenir l'ordre accoutumé, et les objets dont il se servait restaient rangés d'une manièresi frappante, qu'on s'attendait à ce qu'il vînt tremper dans l'écritoire d'argent la plume d'oie dont il se servait toujours, et présidât lui-même aux destinées de sa petitefille.
Le notaire arriva le premier. C'était un homme encore jeune, nouvellement titulaire de l'étude où le
l'hôtel le tellemokt 415
nom des Le Tellemont était inscrit sur une suite de cartons verts. Homme du momie, psychologue, il avait pour principe qu'une sympathie vraie ou exagérée, montrée à propos, était de nature à lui garder ou à lui acquérir des clients. Cette jeune fille serait bientôt majeure, et il dépendait d'elle que l'étude continuât à régir les intérêts de sa maison.
— Chère Mademoiselle, dit-il d'une voix chaude (c'était un des plus grands notaires parisiens, et il était reçu à l'hôtel sur un pied d'intimité), j'ai pris la liberté d'arriver^un peu tôt... Je voulais causer avec vous de ce qui va se passer... Cette réunion restreinte est comme le prologue du conseil de famille que je désirais composer dans l'intérêt... de vos préférences. Je peux certainement suggérer, peut-être décider les mesures qui vous agréeront davantage, et je viens vous demander quels sont vos désirs, afin que je fasse mon possible pour y incliner vos parents.
Mathée lui jeta un regard de reconnaissance.
— Grand'mère n'a-t-ellerien dit à ce sujet ? demanda-t-elle avec un peu d'angoisse.
— Je vais vous lire tout à l'heure le testament de Mme Le Tellemont. Elle m'en avait donné connaissance, et m'avait exprimé le désir de le refaire, car il contenait desdispositions caduques, notamment en ce qui vous concernait, puisqu'elle désignait comme tuteur son frère, mort depuis. Nous devions discuter ensemble ce qu'il conviendrait de faire si elle décédait avant votre mariage. Mais elle ne m'a témoigné aucune intention.
— Alors, dit Mathée, dont le cœur battit tout à coup, je voudrais rester ici...
Le notaire réfléchit un instant.
— Vous n'êtes pas encore majeure, mais on peut vous émanciper. Je ne crois pas, à vrai dire, que Mme d'Alleroche fasse d'objections... Son marine compte pas... Mme Hérault, votre autre parente, est trop modestement logée pour vous recevoir, et vous ne désireriez pas l'avoir ici...
— Non, oh ! non ! Grand'mère ne l'aimait pas, et elle, elle nous critiquait sans cesse... Je ne pourrais supporter son ingérence dans mes affaires !
— Ce n'est pas à elle que je pensais comme tutrice, elle ne pouvait être qu'un chaperon... D'ailleurs, vous aurez — oh ! pas en ce moment, mais bientôt, à envisager la solution d'une situation isolée : un mariage... En attendant, vous pourriez garder la dame de compagnie de MmeLe Tellemont, si elle vous agrée, et vous faire ordonner un voyage, une saison balnéaire quelconque... Pour cela, je ne vois, comme tuteur, que le colonel Sallonges. Il est garçon, et hait de s'occuper d'affaires, mais son caractère est facile, et il a aimé votre père ;
Après tout, Me Erlangé ne désirait pas, lui non plus, mettre dans la vie de Mathée des éléments désagréables. M. d'Alleroche et sa femme étaient grincheux, et prétendaient s'entendre en affaires ; ne voudraient-ils pas, si la tutelle leur était dévolue, se mêler de la gestion d'une fortune que lui, Me Erlangé, prenait un plaisir professionnel à gérer habilement et
honnêtement ? D'ailleurs, il cherchait à éviter des froissements à cette jeune fille, qui lui était sympathique.
— J'aime bien le colonel, dit Mathée, quoiqu'il ait des manières un peu singulières et soit si différent des Le Tellemont...
Me Erlangé retint un sourire, et l'arrivée des parents lui évita une réponse.
Tout se passa très correctement. Le notaire fit un petit discours très habile, expliquant que cette assemblée était comme le prologue delà réunion du conseil de famille. Il lut le testament déjà ancien de Mme Le Tellemont. Mme d'Alleroche et Mme Hérault furent horriblement vexées de n'y être pas nommées: l'hôtel était tellement rempli d'objets précieux, et les écrins de leur parente si riches, qu'elles avaient secrètement espéré recevoir un souvenir.
Me Erlangé leur fit part des désirs de Mathée, qui furent d'abord aigrement critiqués. Mais après tout, personne ne désirait la recueillir, ni changer d'habitudes en venant demeurer pour quelques mois auprès d'elle. La question de la tutelle fut d'ailleurs soigneusement réservée. Il fut décidé qu'au moins provisoirement, en attendant la décision du conseil de ramine, Mathée resterait chez elle, avecMlleSoreil. Ils prirent tous congé de la jeune fille, qui était épuisée de fatigue ; mais avant de les quitter, le notaire trouva moyen de servir les intérêts de sa cliente.
— Chère Madame, gl issa- t-il à l'oreille de Mme d'Alleroche, ne pensez-vous pas comme moi que, si
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respectable que soit Mme Hérault, elle est trop portée à la critique pour habiter, même provisoirement, avec Mlle Le Tellernont ?
— Certes ! dit énergiquement Mme ci'Alleroche. Elle a toujours été difficile à vivre, et elle détestait cette pauvre Mme Le Tellernont qui, il faut l'avouer, était un peu énervante avec son orgueil et ses idées arrêtées... Cependant, est-il convenable que 'Mathée reste seule ?
— Ce ne sera pas pour longtemps, Madame : j'aurai bientôt à vous communiquer des demandes en mariage sur lesquelles j'aimerais à avoir votre avis, d'autant que vous seriez désignée naturellement pour intervenir dans les circonstances et les détails qui accompagnent un événement de ce genre.
Mme d'AUeroche lui adressa son plus charmant sourire, et, saluant Mme Hérault, qui semblait encore plus pincée qu'à l'ordinaire, Me Erlangé rejoignit le colonei et lui offrit un cigare.
— MIleLe Tellernont aétéheureuse de votreappui, colonel...
— Moi I Mais je n'ai rien dit !
— Justement, vous ne vous êtes pas opposé à son désir... A son âge, la compagnie d'une cousine plus ou moins autoritaire doit paraître désagréable. Si elle reste chez elle, d'ailleurs, cela simplifiera la tâche de son tuteur.
— Naturellement, dit le colonel avec indifFérence.
— Et cette tâche très facile, que je suis tout prêt à
alléger au point de vue des affaires, vous revient certainement de droit, colonel.
Le colonel eut un haut-le-corps.
— A moi ! Ah ! sacrebleu non, par exemple ! je ne me suis pas marié, et j'entends garder le bénéfice de mon célibat ! Voir entrer une femme dans ma vie ! Grand merci !
Le notaire laissa tranquillement passer ce flot d'indignation.
— Je crois, colonel, qu'un rôle... comment diraije?... honorifique, qui ne vous coûterait que quelques signatures, serait pour M1Ie Le Tellemont un incomparable bienfait. Vous êtes le seul de ses parents qui ayez l'esprit large, qui compreniez son légitime désir d'indépendance. Dans peu de mois, Mi,e Mathée sera majeure ; d'ici là, nous allons l'émanciper, et ce que je vous demande en son nom n'est qu'une simple formalité.
Le colonel protesta de nouveau. Mais il avait affaire à un homme habile, insinuant, et, moitié attendri par la situation de Mathée, moitié furieux de ce qu'il appelait sa faiblesse, il se laissa aller à une demi promesse : si le conseil de famille lui imposait cette corvée, il ne dirait peut-être pas non.
Quelques jours après, la situation de Mathée était réglée. Le colonel était son tuteur, et il l'autorisait à demeurer chez elle avec MIle Soreil.
Et elle commença sa vie nouvelle, profondément triste et seule, mais se reprochant vaguement l'impression de liberté qui s'emparait d'elle.
D'ailleurs, elle ne changea rien à son existence. Pour elle, la liberté consista à faire volontairement ce qui lui était jadis imposé, et à observer scrupuleusement les rites et les habitudes qu'elle jugeait essentiellement respectables.
Elle recevait les amies de sa grand'rnère, faisait à heure fixe une promenade en voiture (Mme Le Tellemont n'avait jamais adopté l'auto), suivait les offices de Notre-Dame, et voyait Toussainte très souvent. Elle s'entendait à merveille avec Mlle Soreil, qui n'avait jamais pensé à changer d'emploi, ni de mentalité, et qui restait la dame de compagnie passive qu'elle avait toujours été, complaisante, sans vie personnelle, disposée à entrer dans toutes les idées de Mathée, et d'ailleurs secrètement rassérénée de cons îater que rien n'était changé à son existence.
Cependant, l'été vint ; Mathée partit pour h Normandie, mais s'ennuya tellement dans son château Louis XIII, qu'elle décida de faire un v yage dans les Pyrénées. Elle demanda à Toussainte de l'accompa-
gner. Mais, si tentant que fût l'accomplissement de son rêve secret, Toussainte fut inébranlable. Sa tante s'affaiblissait visiblement, et elle refusait de la quitter, malgré l'offre de Mme Hémelles d'installer une de ses filles auprès de M,le d'Yturbarram.
— Elle a tant fait pour nous ! Je suis heureuse, voyez-vous, de lui sacrifier quelque chose...
Mathée partit donc sans elle. Elle vit les ruines d'Yturbarram, ressentit de sa visite une impression romanesque, et fît cinq ou six croquis qu'elle voulait confier à un aquarelliste en renom pour faire une surprise à Toussainte.
Elle jouit extraordinairement de ce voyage, et en entrevit d'autres pour l'hiver. Cependant, elle retrouva avec un plaisir presque inattendu le vieil hôtel majestueux, ses traditions, les routines de sa vie, le service solennel et bien organisé. Après tout, c'était dans ce cadre qu'elle était surtout elle-même.
Maintenant elle était majeure. Des demandes en mariage lui étaient fréquemment communiquées ; mais elle les repoussait toutes, même les plus brillantes, avec une telle décision, que le notaire commença à soupçonner qu'elle avait un projet ou... une inclination.
Un projet ? Ce ne pouvait être d'entrer en religion : elle était trop sensible au luxe, au confort, trop éprise surtout de la grande situation qui lui était échue en partage. Une inclination ? Elle n'avait point repris à sortir, ne voyait personne, et le brillant avocat, auquel sa grand'mère avait pensé pour
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elle, avait été refusé comme les autres. Toutes les instances de Me Erlangé échouaient. Elle voulait attendre, disait-elle. Sa vie actuelle lui plaisait, elle désirait en jouir quelque temps.
Un grand changement s'accomplit alors dans la vie de Toussainte. Sa tante s'éteignait rapidement.
Mathée prit l'habitude d'aller chaque jour chez son amie, et d'y passer une ou deux heures. Elle eût voulu que Toussainte suspendît ses leçons ; mais une allusion discrète à un « arrangement amical » se heurta chez la jeune fille à une dignité ombrageuse, et Mathée comprit vite qu'on n'accepterait d'elle que de l'affection. Du moins elle multiplia les attentions pour la malade. Elle était satisfaite de mettre une tâche dans sa vie, et celle-là lui était singulièrement chère, évidemment, pensdt-eile, parce que Mlle d'Yturbarram était la tante de son amie. Elle mit à la garder une douceur et une persévérance extrême, attendrie de sa patience, l'écoutant raconter les vieilles histoires sur lesquelles la malade aimait à revenir à l'aube de l'éternité, histoires dans lesquelles Sernin jouait un rôle inconsciemment auréolé par la tendresse de celle qui lui avait servi de mère.
Mlle d'Yturbarram lui parla un jour de Toussainte avec une confiance qui la toucha.
— Elle restera, dit-elle, sous la protection de notre amie Hémelles. Je lui laisse le montant d'une assurance que j'ai contractée pour elle. Nous avons eu bien de la peine, parfois, à en payer les intérêts ; mais, grâce à Dieu, elle sera ainsi presque indépen-
dante, er la Providence pourvoira à son avenir...
Elle parla aussi de Sernin. Elle ne pouvait prononcer son nom sans s'attendrir, ne soupçonnant pas l'impression qu'elle faisait sur Mathée en décrivant avec tant d'enthousiaste tendresse les qualités de cœur et d'esprit de son neveu. Elle souhaitait de le revoir encore une fois ; mais il devait être en colonne, et elle avait défendu qu'on l'affligeât en lui disant l'aggravation de son état.
... Maintenant, Mathée passait près d'elle des journées qui, hélas l étaient comptées. Elle admirait la douceur de cette fin, la piété tendre de cette âme, qui n'avait d'autres liens à rompre que ceux de son long dévouement, et qui semblait parfois goûter à l'avance les joies de l'éternité.
Un jour, en entrant, elle eut une surprise violente. Dans la salle à manger régnait un désordre inaccoutumé : une valise était posée sur la table, un pardessus était jeté sur une chaise, et d'une caisse ouverte, des mandarines débordaient sur le plancher.
Toussainte parut, les yeux rouges de larmes, mais un sourire éclairant sa figure fatiguée.
Elle prit Mathée dans ses bras.
— Oh ! Dieu est bon ! Il envoie à ma chère tante a seule joie terrestre qu'elle rêvât encore : Sernin est arrivé à l'improviste. Il a été blessé, et il était, sans nous le dire, depuis trois semaines à l'hôpital. Elle est plus mal, mais si heureuse!... Elle vous a demandée.
Mathée, essayant de calmer le battement de son cœur, entra dans la chambre de Mlle d'Yturbarram.
Le premier regard jeté sur elle lui révéla, malgré son inexpérience, qu'elle était en effet très mal.
— Mathée ! Il est venu !... Dieu est bon !
Sa voix était comme un souffle. Sernin, qui était près d'elle, s'était levé et s'inclinait profondément. Lui aussi avait pleuré, et il ne cherchait pas à cacher la trace de ses larmes. Mais bien que ses pensées fussent absorbées par sa tante, qu'il ne s'était pas attendu à trouver mourante, il rougit intensément en voyant Mathée, et elle constata naturellement cette émotion.
— Vous avez été blessé ? demanda-t-elle un peu précipitamment, sentant qu'il fallait dire quelque chose.
Il fit un geste insouciant, et 'elle s'aperçut "qu'il avait un bras en écharpe.
— Oh ! peu de chose ! Une heureuse blessure qui m'a ramené ici pour soigner ma tante et la guérir...
Il essayait de parler gaiement, mais MIIe d'Yturbarram fit un faible geste de dénégation.
— Dis-lui... que :le cher Jésus va venir, dit-elle faiblement à son neveu.
Sernin essaya de parler, mais il craignait de pleurer.
— Il est la vie, et il peut vous guérir, dit Mathée,, s'agenouillant près d'elle, les larmes aux yeux.
— La vie éternelle...
Mathée resta jusqu'au bout, agenouillée près de
Sernin tandis que sa vieille amie recevait les sacrements suprêmes. L'agonie fut douce : ce pauvre corps était usé. Et quand ce fut fini, quand les doigts tremblants de Toussainte eurent fermé les doux yeux noirs qui l'avaient cherchée jusqu'au bout, Sernin, qui pleurait sans honte, comme un enfant, chercha, lui aussi, le regard de Mathée, après avoir serré sa sœur dans ses bras. Alors, elle lui tendit la main, et elle s'imagina, troublée et émue comme elle l'était, qu'elle lui offrait quelque chose avec cette pression sympathique, — quelque chose dont elle n'avait pas conscience, mais qui jaillissait de son cœur, à elle, dans un élan mystérieux.
XVIÎI
Mathée avait été trop fidèle pendant ces tristes jours pour ne pas revenir auprès de son amie. C'était normal. Elle vint prier près de la dépouille qui s'était comme spiritualisée dans une expression de joie mystérieuse. Elle accompagna le convoi modeste, si différent de celui de Mme Le Tellemont, et, le soir venu, elle souffrit de ne pouvoir passer la nuit chez Toussainte. Elle sentait parfaitement, d'ailleurs, que ses visites devraient se ralentir pendant le séjour de Sernin. Elle s'apercevait aussi que Toussainte ne réclamait plus sa présence, qu'il y avait entre elle quelque chose d'embarrassé. Et enfin, comment .n'aurait-elle pas compris que Sernin, malgré son chagrin, était impressionné en la voyant.
Un grand trouble s'empara d'elle. Il lui semblait tout à coup qu'elle était à un tournant de sa vie, en face d'une décision qui, elle se l'avouait maintenant, avait été amenée par mille circonstances romanesques, par une préoccupation déjà ancienne, par une sympathie secrète, et enfin, par le désir
généreux et irraisonné de corriger la destinée en relevant par sa fortune une vieille et noble race.
Comment s'opérerait le dénouement ? Quelles luttes devrait-elle livrer? Elle était libre, à la vérité, d'une manière absolue ; mais elle sentait bien que derrière cette liberté, qui était comme une façade, mille liens l'enlaçaient. De par son éducation et son atavisme, elle avait un besoin impérieux d'approbation. Elle ne voulait pas être critiquée dans son monde, ni voir discuter son projet par les hommes d'affaires, ni lutter contre le tuteur qui, du mandat expiré récemment, gardait un droit de conseil. Ce n'était pas tout : dans le secret de son âme elle luttait contre son passé, contre les convenances mondaines qui prétendent équilibrer toutes choses, même les mariages, contre les traditions de sa maison, qui exigeaient en pareille occurrence une égalité de situation, contre l'influence invisible de sa grand'mère, qui, si elle eût vécu, se serait certainement élevée contre cette union.
Certes, au point de vue de l'origine, les d'Yturbarram égalaient les Le Tellemont. Même, dans le passé, ils n'eussent probablement pas voulu s'allier à une famille bourgeoise. Mais les d'Yturbarram étaient dans une situation sociale évidemment moins haute. Mme Le Tellemont, qui s'opposait à l'intimité de sa petite-fille avec Toussainte, eût refusé son consentement, sans aucun doute. Ceci tourmentait cruellement Mathée. Elle se
réfugiait dans le souvenir de son père, et restait à contempler son portrait, se demandant avec une ardente inquiétude si lui, qui avait aimé sa femme au point de mourir de sa perte, n'aurait pas compris et approuvé le sentiment qui s'était emparé du cœur de sa fille.
Enfin, il y avait autre chose. Mathée savait bien que si elle cédait à ce sentiment, si étrangement vif, elle devrait aller au-devant de Sernin. Qu'elle eût fait impression sur lui, elle n'en pouvait douter. Sa sœur et lui l'évitaient ; il était toujours sorti quand elle allait rue Servandoni. Toussainte parlait de quitter Paris avec son frère pendant ses vacances, pour aller dans un coin perdu qu'elle ne nommait jamais. Qui, cependant, dans le milieu de Mathée, voudrait croire à cette réserve et à cette délicatesse ? Qui ne verrait une habileté dans la simple et vraie affection de Toussainte, dans l'arrivée de Sernin alors que Mme Le Tellemont n'était plus là pour présider aux destinées de sa petite-fille ? La pensée qu'on les accuserait d'intrigue si elle se décidait à une démarche décisive, lui était insupportable.
Et elle passa ainsi des jours cruels, souffrant de ne pas voir Sernin, fière de constater qu'il la fuyait, jalouse de ménager sa réputation de galant homme et sa fierté, cherchant le moyen d'être heureuse, mais heureuse sans rien sacrifier du prestige qt des traditions de son passé.
Quand Toussainte vint lui dire adieu, elle fut étonnée de la trouver pâle et changée.
— Chère Mathée, vous n'êtes pas malade? Paris commence à devenir atigant ; n'allez-vous pas en Normandie ? Mais peut-être avez-vous eu quelque ennui, ou bien une grave décision à prendre ? ajouta-t-elle en souriant.
Car elle désirait ardemment que Mathée se mariât. Ce serait une solution à beaucoup de choses impossibles, et Sernin trouverait la distraction et l'oubli dans sa carrière mouvementée.
Mathée n'était pas impulsive par nature. Mais le sentiment qui la possédait avait changé quelque chose en elle, et, sans réfléchir , poussée par un besoin imprévu d'expansion , elle prit Toussaintedans ses bras avec une impétuosité rare chez elle.
— Une décision !... Oh ! oui, je crois que ma vie est en jeu, et je n'ai personne au monde à qui me confier.
Toussainte, compatissante, et cependant vaguement inquiète, murmura que le bon chanoine Lestrange était un excellent conseiller.
Mathée eut un rire nerveux.
— Toussainte, ne comprenez-vous pas que j'ai besoin d'une amie, et que... qu'il faut me deviner ?... Peut-être, quand vous aurez compris, devrai- je subir la plus amère des humiliations... Peut-être ai-je pensé à quelque chose d'imprudent, de dangereux... Oh ! chérie,, épargnez-moi de vous le dire !...
Elle vit la figure de Toussainte s'altérer, et, se
méprenant sur la cause de son émotion, elle reprit en l'embrassant :
— N'avez-vous jamais, rien soupçonné du désir que j'ai eu de voir rétablir la justice des choses... de vous ôter votre tâche, et de... Oh ! d être heureuse ! s'écria-t-elle, fondant en larmes tout à coup, et cachant son visage sous l'épaule de Toussainte.
Elle s'attendait à être pressée sur ce cœur timide et fidèle, à entendre une exclamation joyeuse — peut-être à combattre les objections d'une fierté qu'elle connaissait bien. Mais ce fut un cri de chagrin qui échappa à Toussainte.
— Non, non ! Ne me dites pas cela, cette chose terrible ! Dites-moi plutôt que je suis folle, qu'il y a un abîme entre la riche Mlle Le Tellemont et une famille ruinée !
— Oh ! Toussainte !...
Mathée, froissée, se redressa et regarda Toussainte dans les yeux. C'était une frayeur réelle, une peine sincère qui pâlissait la petite figure brune.
— Toussainte, ne parlez pas d'inégalités. Je suis, moi, une bourgeoise, tandis que vous êtes d antique noblesse... Je suis riche... Mais n'est-ce pas pour moi le moyen de réparer les malheurs des temps, de relever un vieux nom ? L'argent est-il une barrière infranchissable qui me défend contre le bonheur ?
— Oui, l'argent est une barrière devant laquelle l'honneur d'un homme pauvre se heurterait violemment ! dit Toussainte en pleurant.
L'HOTEL LE TELLfcMONT 131
Les traits de Mathée s'altérèreat.
— Ah ! cependant, dit-elle avec douleur, des hommes honorables ont épousé des femmes riches... Mais vous voulez m'adoucirla vérité... ^ous m'avez dit un jour que votre frère n'écouterait que son cœur... Ce cœur n'a pas parlé pour moi, et j'ai été assez faible, assez humiliée, pour vous révéler ce que personne n'aurait dû savoir !
— Ce n'est pas cela, s'écria involontairement Toussainte. Et ce n'est pas seulement l'argent... Mais songez à l'espèce d'abîme que l'éducation, les habitudes, les traditions ont mis entre vous 1 Un officier pauvre, qui a vécu aux colonies, en Afrique, est tellement différent de vous, emprisonnée que vous ères dans les liens de vos habitudes, de tout votre passé ! Vous ne pouvez voir les choses au même point de vue, vous ne fréquentez pas le même monde, vous êtes plus étrangers l'un à l'autre que vous ne le croyez, et c'est cela, surtout, qui est un obstacle au bonheur...
— On dit qu'un sentiment vrai fond les âmes... Des passés différents peuvent aussi se fondre dans un présent très doux...
— Mais Mathée, que penserait-on de lui? reprit Toussainte avec une espèce de désespoir. N'avoir que son épée et épouser une héritière î Et moi qui cours le cachet, qui reçois de l'argent pour chanter dans des soirées ! Nous encourrions un blâme, une sorte de déshonneur î
— Oui, votre frère serait à blâmer s'il ne m'aime
pas... Dites-moi que je lui suis indifférente, et quelle que soit l'horrible humiliation d'avoir aimé en vain, je me détournerai à jamais de ma chimère ! •
Toussainte ne put répondre. Avait-elle le droit, après tout, de décider de l'avenir de son frère i
— Et s'il craignait de vous aimer ? dit-elle enfin, si, décidé à défendre son honneur, il préférait tout souffrir qu'accueillir ce rêve dangereux !
— Alors !... Alors, s'écria Mathée triomphante, ce serait à moi à protéger devant le monde l'honneur de l'homme qui m'aimerait, et à faire éciater devant tous son désintéressement !... Toussainte,. ma chérie, je vous confie mon cœur... Personne n'y a jamais lu, pas même grand'mère, ajouta-t-elle avec une émotion proronde. Respectez son secret, si ce secret doit être malheureux ; si je n'ai pas été aimée, gardez le mystère de ma folie : vous êtes la seule créature au monde devant qui je consente à rougir... Mais si... un autre souffre d'un amour qu'il croit sans espoir, dites-lui que je suis assez forte et assez fidèle pour assurer son bonheur avec le mien...
Elle cicha sa figure dans ses mains, n'osant
plus regarder son amie. Elle sentit un baiser sur
son front, puis entendit le pas léger de Toussainte qui s'éloignait.
l'hotli. LE TELLEMONT 133
Alors, elle releva la tête avec un peu d'égarement.
— Grand'mère, murmura-t-elle, pardonnezmoi, pour l'amour de mon père ! Permettez-moi d'être heureuse ! Je serai toujours, quand même, une Le Tellemont !
XJX
Mathée au colonel Sailonges.
« Cher colonel,
ce Vous êtes débarrassé légalement de mon encombrante personne. Mais ne reste-t-il pas entre nous un lien qui, à moi, m'est très cher et très précieux? Je n'oublierai jamais le bienfait qu'a été pour moi votre intelligente tutelle, votre manière large d'envisager et de décider les choses. Et je m'étais proposé, à part moi, d'y faire appel dans les circonstances graves de ma vie.
a Mon bon, mon cher colonel, une lettre vous décrirait mal la situation et l'état d'esprit dans lesquels je me trouve. Je vais donc vous demander un sacrifice, un dérangement... J'ai confiance que vous ne me refuserez pas.
« Voulez-vous venir me trouver ? Vous aurez votre chambre installée à votre guise, on vous arrangera un fumoir... Votre ami le général Fonbrune est
à Paris et viendra dîner avec nous. Je lui demanderai si quelques-uns de vos camarades ne pourraient accepter un bridge... Vous voyez que j'use de mes droits de personne majeure pour recevoir des militaires! Je les aime, les militaires... Et, cher colonel, je vous dis tout bas que, dans l'affaire sur laquelle je voudrais vous consulter, c'est aussi d'un officier qu'il s'agit... « A bientôt, n'est-ce pas ? Les gens reconnaissants, et j'en suis, sont les pires quémandeurs, parce qu'ils ont des raisons d'avoir confiance ! »
Le colonel lut le commencement de cette lettre avec une vraie colère. Quoique libéré des fonctions acceptées malgré lui, il avait dû faire deux voyages à Paris pour liquider ces ennuyeuses affaires de tutelle. Il ne croyait plus entendre parler de sa pupille, sauf pour recevoir l'annonce de son mariage, dont, heureusement, il n'aurait pas à s'occuper, sinon pour envoyer un bijou à la fiancée. Et voilà qu'on l'appelait ! Pour quoi faire ? Mathée n'avait-elle pas son conseiller légal ? Et le colonel, qui ne manquait pas de finessesousoa rondeurbrusque, avait pu se convaincre que sa pupille était d'un caractère décidé, et peu disposée à accepter des influences en ce qui regardait ses affaires personnelles.
Il était déjà résolu à refuser, lorsque la fin de la lettre éveilla son attention. Un officier... Parbleu, il ne lui déplairait pas qu'un officier se glissât dans ce retranchement de civils, et qu'un uniforme prît place dans la fameuse galerie, parmi les robes rouges
ou noires. Il s'agissait sans doute de prendre des renseignements... Ça, c'était en effet son affaire : il avait gardé de nombreuses relations dans l'armée, et faisait partie d'associations qui, chaque année, le rapprochaient de ses anciens camarades.
Quitter sa petite maison enfumée, son cercle, son bridge de quatre heures, lui était évidemment désagréable. Mais revoir son vieil ami Fonbrune était tentant. Et enfin, avec ses airs de matamore et les jurons qu'il ne ménageait pas, le colonel n'avait jamais su dire non : on l'avait bien vu dans cette affaire de tutelle !
Moitié rageur, moitié curieux, il rédigea un télégramme pour annoncer son arrivée, et prit le lendemain un train matinal.
Le coupé de Mathée l'attendait à la gare, etMathée elle-même avait pris la peine de venir à sa rencontre. Elle lui parut très embellie et singulièrement affectueuse. Elle l'invita à allumer un cigare, sans crainte d'enfumer le petit coupé qui, d'ordinaire, fleurait la violette, et elle lui demanda, avec une volubilité rare chez elle, des nouvelles de sa maison, de son cercle, de sa vieille cuisinière et de son valet de chambre, qui était un ancien ordonnance.
Le colonel s'amusa in petto de ce déploiement d'amabilité. Il y sentait percer un peu d'embarras, et surtout de nervosité ; mais il se promit malicieusement de ne pas la questionner, de la laisser venir, comme il disait.
En arrivant à l'hôtel, il y constata un peu plus de
vie, — pas beaucoup. Les meubles étaient toujours alignés à la place qu'ils occupaient depuis des générations ; les domestiques étaient aussi solennels. Seulement il y avait plus de fleurs, et justement le colonel adorait les roses.
Un fumoir avait été, selon la promesse de Mathée, aménagé près de lagrande et belle chambre tendue de damas vert. Les derniers livres parus et les journaux du matin étaient placés sur une petite table, près d'une boîte de cigares de choix.
— Colonel, la cloche sonnera dans un quart d'heure... Voici votre cabinet de toilette... je vais vous envoyer Jacques...
— Non, merci, je ne sens pas mes rhumatismes en ce moment, et je me sers seul... A tout à l'heure...
La cloche sonna à midi moins deux minutes, et le colonel rejoignit Mathée dans le petit salon, dont les tentures bleues, à ramages blancs, semblaient rajeunies par l'adjonction de superbes roses France.
Le colonel alla les respirer ; puis, le repas ayant été annoncé, il offrit son bras à Mathée, connaissant l'étiquette de cette maison.
La table placée au centre de la salle à manger était trop grande. Mathée avait fait dresser le couvert sur un guéridon, devant la fenêtre qui donnait sur le jardin. C'était un joli couvert à deux, qui eût mieux convenu à une paire d'amoureux qu'à un vieux colonel et à sa pupille.
Le menu ne comportait que peu de plats, mais Mathée l'avait composé avec soin, et avait demandé
438 l'hotel le tellemokt
au maître d'hôtel la meilleure bouteille de vin de Bourgogne de la cave, avec un vieux madère pour lequel elle connaissait les prédilections de son tuteur.
Ils causèrent de choses et d'autres, lui, gardant une parfaite liberté d'esprit, toujours avec sa pointe de malice, elle un peu excitée, avec un éclat inusité dans les yeux.
Le café fut servi dans le fumoir improvisé, et Mathée protesta que l'odeur d'un cigare lui était plutôt agréable, bien que, à vrai dire, ce fût presque la première fois qu'elle la subissait ainsi.
— Vous avez deviné, cher, bon colonel ? commença-t-elle enfin. Il s'agit de... mariage..
— Eh bien* racontez-moi çà... Si vous ne m'aviez écrit qu'il y avait un officier sous roche, je vous aurais renvoyée à votre notaire, ou à ce grave avocat qui était votre subrogé-tuteur. Mais un officier, ça peut me concerner... Vous aurez du moins des renseignements puisés à bonne source...
Des renseignements ! Mathée pensait qu'elle en savait assez long sur Sernin.
— Il y a une difficulté, dit-elle, un peu émue de devoir ouvrir son cœur à ce soldat droit et loyal, mais qu'elle jugeait dépourvu de nuances.
— Quelle difficulté ?
— Il est absolument pauvre.
Les sourcils grisonnants du colonel se froncèrent.
— Il n'y va pas de main morte, alors, pourremon-
ter ses affaires ! Il vous a demandée, comme cela, malgré votre grosse fortune ?
Les yeux de Mathée se remplirent de larmes.
— Voilà ce que je craignais ! Voilà ce qu'on dira ! Même vous, colonel, vous le jugez mal, sans le connaître, sans savoir !
Et les larmes roulèrent, claires et pressées, sur sa joue.
Attendri, et furieux de l'être, le colonel prit sa plus grosse voix.
— Voyons, il m'est permis de me défier d'un homme très pauvre qui demande une femme très riche !
— Mais justement, il ne m'a pas demandée.
— Alors !... ditle colonel, ahuri.
— J'ai lieu de croire que... qu'il me demanderait s'il était plus riche où que je le fusse moins. Mais lui et sa... famille sont d'une délicatesse farouche, et alors...
— Eh bien ! vous ne pouvez cependant pas aller lui offrir votre dot !
Mathée eut un petit sanglot, et il fut, cette fois, tout à fait désemparé.
— Elle est folle, cette petite ! grommela-t-il. Qu'est-ce que vous voulez, après tout ? Je ne suis pas un confident très intelligent pour ces choses-là, moi... Un vieux garçon !
— J'avais pensé que... que vous arrangeriez tout... que vous connaissiez les soldats et que vous ne les accuseriez pas si vite de vouloir se vendre pour de l'ar-
gent... Et aussi que vous seriez content de voir entrer chez nous un officier très brave, qui s'est battu au Maroc, et a été blessé...
Elle avait vraiment trouvé les points sensibles...
— Certes, je suis disposé à bien juger mes camarades ! Et puisque je suis votre parent, le parent de ces fameux Le Tellemont, qui se figent depuis des siècles dans leurs traditions immuables, je ne serais pas fâché, en effet, de voir circuler dans les veines de mes petits-neveux un sang un peu plus vif... Ça mettrait un brin de panache à la race... Et comment s'appelle-t-il, cet oiseau-là, qui a même eu l'habileté de se faire blesser en Afrique ?
— Il est d'une très vieille famille basque... C'est le lieutenant d'Yturbarram.
— D'Yturbarram ! répéta le colonel. Ah ! par exemple, le monde est petit ! Est-ce qu'il serait le fils de mon camarade de Saint-Cyr, — mon homme, justement, qui est mort capitaine, il y a une quinzaine d'années?
— Oui, oui, c'est lui, dit Mathée, un sourire brillant au milieu de ses larmes, et il s'appelle Sernin, comme son père. Il est dans l'armée coloniale.
— Comme on se retrouve ! dit le colonel, ravi. Justement, quand je pensais à Sernin, — un petit, avec des yeux de jais... Est-ce que son fils est vif et gai comme lui ?... Eh bien I je me reprochais de ne pas savoir ce qu'étaient devenus ses enfants.
— lia une sœur charmante... Et si vous saviez comme elle a été navrée quand elle a entrevu... deviné... Elle a éloigné son frère de moi, et elle m'a déclaré que ni lui, ni elle, ne se déshonoreraient en recherchant l'héritière très malheureuse que je suis. . . Elle est très courageuse... Elle donne des leçons de chant...
— Ils sont d'un bon sang... Je verrai... je m'informerai.
— Le général Fonbrune le connaît beaucoup.
— Eh bien ! je parlerai à Fonbrune... Oh ! adroitement ! dit-il, voyant Mathée faire un geste. Et alors, Mathée, vous épouseriez un officier sans fortune ? Ce n'est pas dans les traditions de vos Le Tellemont, dont un des principes était que les fortunes ne devaient pas s'amoindrir, mais plutôt s'accroître par chaque mariage qu'ils concluaient.
— Moi, je pense que cet argent peut m'acheter le droit d'être heureuse, et aider au relèvement d'un vieux nom.
■ — Vous êtes une brave fille !
— Seulement, colonel, il faudra que vous vousen mêliez... que vous voyez Toussainte d'Yturbarram, puis que vous écriviez à son frère... Et puis... dans notre cercle, où il est entré dernièrement trop de gens riches, on sera disposé à blâmer un mariage de... d'inclination...
— Qu'est-ce que cela vous fait ? Auriez-vous honte d'un beau geste ?
— Non, non, mais je n'aime pas à aller contre
%l L HOTEL LE TELLEMONT
l'opinion... Il faudra qu'on soit bien disposé pour lui. On le sera, si c'est vous qui me mariez... Et alors, on ne le soupçonnera pas d'être intéressé.
— Moi, je vous marie ! répéta le colonel, stupé* fait,
Puis il éclata de rire.
— Elle est bonne, celle-là I Mais si ce jeune lieutenant est le digne fils de son père, je veux bien en prendre les gants I Allons, passez-moi un autre cigare, et j'irai faire un tour au cercle militaire... Quel régiment avez-vous dit? Mettez-moi ça par écrit... Bien ! je vais travailler pour vous4. A ce soir... Vous m'avez dit que Fonbrune vient dîner ?
— Oui, cher colonel, avec sa femme, qui est charmante... Je joue le bridge, vous savez, et je ferai un quatrième passable.
Le colonel, de belle humeur, lui promit de la gronder beaucoup s'il était son partenaire, et s'en alla, son chapeau de feutre en bataille et sifflotant une marche guerrière.
Sernin d'Yturbarram est profondément malheureux. Il avaii espéré tant de bonheur de ce congé, dû à une cause glorieuse ! Et il était arrivé pour fermer les yeux d'une parente qu'il aimait tendrement, et pour revoir, sous son jour le meilleur et le plus attrayant, la ;eune fille qui hantait ses rêves depuis plusieurs mo
Il n'avait pas admis, comme le disait Toussainte, qu'ils ne fussent pas faits l'un pour l'autre, mais il avait reconnu avec sa soeur que sa situation lui interdisait un mariage trop brillant, surtout maintenant que Mathée était seule, que l'influence de sa grand' mère ne la gardait plus d'un entraînement.
Il eût voulu quitte* Paris ; mais où aller ? On lui avait défendu de séjourner au Maroc, où les chaleurs étaient trop fortes, et il n'avait pas d'argent pour s'en aller ailleurs que dans le petit appartement de Toussainte. Quaiu à leurs vagues projets de campagne, ils
avaient dû compter : les dépenses de la maladie et de la mort de leur tante les obéraient pour quelque temps.
Il errait donc dans Paris, cherchant vaguement à rencontrer Mathée sans être aperçu par elle, à la fois heureux et désespéré quand il la voyait de loin au bois ou à l'église.
... — D'Yturbarram ! j'ai lu quelque part que vous avez été blessé... Venez me conter cela !
Sernin se retourna brusquement. Devant une petite table du Café Anglais, un homme grand et mince venait de se lever et lui tendait la main. 11 s'approcha sans empressement, et prit d'un air un peu ennuyé la chaise qu'on lui désignait.
— Je ne vous savais pas à Paris dans cette saison, dit-il assez froidement.
— Je suis un vagabond, et mes randonnées me ramènent toujours ici, ne fût-ce que de passage... Mais vous avez l'air de porter le diable en terre ! Ce n'est pas gentil de montrer si peu de plaisir en retrouvant un ami... Que prenez-vous S
— Rien, merci.
L'autre rit.
— Devenu un anachorète ? Et cette blessure, pas trop sérieuse ?
— J'ai cru un instant mon bras perdu, mais cela va beaucoup mieux.
— S vez-vous que vous avez déjà de superbes états de seryice ! Voyons, déridez- vous... Dites,
moi, d'abord, pourquoi vous me faites si froide mine.
Sernin essaya de sourire.
— Peut-être parce que vous personnifiez pour moi ! remords et une dette... Et je ne sais pas quand je
pourrai m'acquitter ! Ma solde est assez élevée hors de France, mais mes voyages mangent mes économies, quand j'en fais.
— Bah ! je peux attendre ; je ne suis pas un créancier impitoyable, et les cinq cents francs que vous m'avez remboursés témoignent de votre bonne volonté.
11 n'y avait personne près d'eux à cette heure, et ils pouvaient traiter n'importe quel sujet sans crainte d'être entendus.
— Vous avez été mon tentateur, reprit Sernin, très sombre.
Son compagnon éclata de rire.
— Parce que j'ai voulu vous révéler les délices dn baccara ? Si ce n'eût été moi, c'aurait été un autre. Vous avez fait ce dont beaucoup de vos camarades n'ont aucun scrupule.
— Mais moi, Berthac, je suis pauvre. Et*; je vous dois...
— Cinq mille francs, interrompit Berthac, plus les intérêts à 10 o/o, ce qui pourrait paraître un taux usuraire, par parenthèse, si ce n'étaient les chances (pardon, nous parlons affaires,) de vous voir succomber avant le règlement de la dette, et la condi-
tion exigée par vous de ne pas obérer vos héritiers. Vous avez acquitté exactement les intérêts de ces deux années, et vous m'avez en outre envoyé cinq cents francs. Mon intention n'est pas de vous presser, quoique je connaisse des heures difficiles. J'attendrai, comme je vous l'ai promis, que vous lassiez une campagne fructueuse aux colonies, ou, mieux, que vous ayez conclu un beau mariage.
Sernin pâlit.
— Je ne suis pas disposé à me vendre, dit-il sèchement.
— Quel grand mot ! Mais il est rebattu. Je pourrais vous nommer plusieurs officiers qui ont jugé que leur épée et leur nom constituaient un apport, et qui ont ainsi honnêtement liquidé des dettes plus lourdes que la vôtre. Moi, d'abord, ajouta-t-il gaiement, j'ai intérêt à ce que vous vous mariez bien. Et malgré vos airs sombres, je m'imagine que vos affaires sont en meilleur train qu'il ne vous plaît de le dire.
Il avait un type très spécial ; il n'avait pas tout à fait l'air d'un rastaquouère, mais il rentrait évidemment dans la catégorie des gens qu'on reçoit partout sans trop connaître leurs moyens d'existence, que leur esprit, leur physique, leurs manières aisées rendent agréable comme hôte, qui connaissent tout le monde, et contre lesquels on n'articule rien de précis.
— Je ne sais -pas ce que vous voulez insinuer, dit
Sernin. Je n'ai pas l'intention de me marier, ni maintenant, ni jamais.
— Jamais est un autre bien grand mot. Mais des amis trop officieux prétendent certainement vous rendre heureux malgré vous, car je sais de bonne source qu'on prend en ce moment toutes sortes de renseignements sur votre compte.
Cette fois, Sernin rougit de colère.
— C'est impossible ! dit-il violemment. Je n'entends pas qu'on se mêle de mon bonheur, comme vous dites, et vous devez d'ailleurs vous tromper.
— Je ne me trompe jamais. Il m'est revenu, à mon cercle, où l'on papote terriblement, par parenthèse, mais où l'on est bien informé, que le général Fonbrune a eu des interviews avec plusieurs officiers, et qu'un certain colonel en retraite, de passage à Paris, remue ciel et terre pour savoir si vous n'avez pas de dettes et si vous ne jouez pas... Et si cela vous intéresse, je pourrais savoir quelles sont les lelations mondaines ou familiales du général et du colonel, à moins qu'il ne s'agisse tout simplement de vous faire décorer, et que le ministre ne réclame des détails circonstanciés sur votre caractère et votre vie privée...
Cette fois, Sernin sentit le sang affluer à son cœur. Le général Fonbrune, qui l'avait présenté à Mathée... Un colonel, son ami... Il savait par sa sœur que le tuteur de MIle Le Tellemont était un officier...
— Je vous intéresse? dit Roger Berthac, lisant sur
son visage les émotions que ses paroles avaient éveillées. Allons, je suis votre ami ! Vous savez bien que je n'aurais jamais la méchanceté, fussé-je interrogé directement, de parler de cette saison à Tunis, de cette partie malheureuse, et encore moins d'une dette qui serait une goutte d'eau si vous faisiez le mariage riche qui paraît être en train...
— Je n'ai jamais joué depuis lors ! s'écria Sernin.
— C'est très beau. Après tout, vous avez bien fait, vous avez trop de nervosité pour que vos chances s'équivalent.
— Mais si je me mariais, reprit Sernin, en proie à une agitation extrême, je commencerais par déclarer que j'ai une dette.
Roger Berthac éclata de rire.
— De quel siècle datez- vous, d'Yturbarram ? Allons donc ! Contentez-vous d'être un paladin sur les champs de bataille, et n'introduisez pas dans la vie moderne des préjugés chevaleresques qui la dépassent, ni des scrupules étriqués et hors d'usage. Si vous êtes vraiment recherché par la... famille d'une héritière, croyez-vous qu'une dette de cinq mille francs pèserait d'un fétu dans la décision ? En revanche, votre confession atteindrait votre prestige, susciterait des défiances, et amènerait vraisemblablement les... parents ou les... tuteurs à prendre des garanties offensantes pour votre dignité. Au contraire, si vous retenez un aveu qu'on ne vous demande pas, si vous tenez pour acquis qu'on a obtenu sur votre compte toutes'les clartés qu'on désirait, vous prenez
l'hôtel LE TELLEMONT 14(J
tranquillement, sur votre argent de poche, une somme que j'attendrai un an ou deux avec patience. Mais, mon cher, je connais des hommes qui se sont mariés avec des dettes énormes !
— Ce sont des misérables î
— Ils risquaient gros jeu, je l'avoue ; mais en ce qui vous concerne, il ne s'agit que d'une vétille... Encore une fois, vous n'avez rien à nier, vous ne mentez pas ; seulement, comme je vous le disais, vous n'êtes nullement forcé de provoquer une explication désagréable.
— Tentateur! murmura Sernin. Mais un tel cas de conscience n'est pas en jeu ; je vous affirme que je ne sais pas ce dont il s'agit, en admettant qu'on fasse réellement des démarches me concernant.
— Quel naïf!... Quoi! êtes- vous si peu fat que vous ne sachiez pas si vous avez plu à quelqu'un ? Car ce jeu de renseignements ne fonctionnerait pas s'il n'y avait au fond de sérieuses sympathies ! Votre protecteur, le général Fonbrune, qui vous veut du bien, connaît certainement des hérkières ! ajouta Roger avec emphase.
Sernin était au supplice. Il avait beau se dire que toute cette histoire était invraisemblable, et il avait beau repousser la pensée de Maihée, dont le nom, il le devinait, était sur les lèvres de Roger, il ne pouvait s'empêcher de concevoir un espoir insensé.
A ce moment, un autre ami de Berthac s'approcha, et Sernin fut heureux de pouvoir échapper à un entretien si troublant.
Il rentra chez lui à demi fou, et trouva la carte du colonel Sallonges avec un mot au crayon :
« Serais désireux de rencontrer le lieutenant d'Yturbarram, ce soir, à 9 heures, au Cercle militaire. »
— J'ai vu le lieutenant d'Yturbarram.
Le colonel, en jetant ses gants sur la table de Mathée, a l'air tellement enchanté de sa diplomatie, que sa pupille, dont le cœur bat très fort, conçoit immédiatement de l'espoir.
Il est tard, l'entrevue s'est prolongée, et elle se demande si c'est de bon augure.
— Il est bien le fils de mon camarade, reprend le colonel avec complaisance. Il lui ressemble... le type basque... son père était un peu plus petit... C'est la même voix, le même sourire, et vraiment, je me suis cru, un instant, ramené à notre première garnison de Toul,[où nous étions si gais, si fous, si pleinsd'espoir en la revanche... qui n'est pas venue, et qui viendra trop tard pour moi... Lui, du moins, y sera représenté... Nous habitions ensemble, Sernin et moi, une maisonnette près de la caserne... C'était drôle-
ment meublé... Nous donnions des thés... avec du punch... Quel heureux temps !
Mathée mourait d'impatience, et elle toussa légèrement pour ramener le colonel au présent. Mais il suivait tranquillement sa pensée.
— Il ressemble donc à son père, et naturellement cela mêle rendait sympathique. Comme je vous l'ai dit, les renseignements sont parfaits : bonne conduite, sobre, ne jouant jamais, pas de dettes... Oh ! s'il avait été prodigue, ou joueur, surtout, j'aurais refusé de m'en mêler, et vous m'aviez promis vousmême, par respect pour vos traditions de famille, de renoncer à ce projet s'il y avait eu dans son passé quelque chose que votre, grand'mère n'eût pas accepté. J'ai vu de tels dénouements à de tels drames résultant de cette maudite passion !
Mathée inclina la tête.
— Et alors, colonel ?... Vous ne lui avez pas dit que... que...
— Que je venais de votre part ? Comment pouvez-vous me croire si naïf! Non, non... Nous avons d'abord causé ; je lui ai dit que son nom m'avait frappé, je lui ai parlé de son père... Je crains de m'être un peu égaré dans mes souvenirs de jeunesse... Puis, je lui ai demandé s'il songeait à se marier... Si vous aviez vu sa figure ! Elle s'est littéralement décomposée tandis qu'il disait un non étranglé. Alors, comme, entre soldats, on va droit au but, je lui ai dit que je m'intéressais au fils de son père, et que, désirant marier ma pupille à un officier,
j'avais pensé à lui... Hein ! était-ce amené ! Alors, il a éclaté... Il ne savait pas bien qui était ma pupille, Il a dit un tas de folies. Il ne pouvait pas se marier... Il aimait une jeune fille, sans espoir, il ne l'a demanderait jamais, parce qu'elle était trop riche... J'ai fini par vous nommer, et cet imbécile s'est jeté dans mes bras ! Je riais aux larmes ! C'est çà qu'on appelle l'amour ? Ah ! il en est féru, je vous en réponds !
Mathée, demi blessée, demi contente, écoutait avideme::.
— Il a fini par en appeler à mon honneur de soldat, et je lui ai répondu que s'il est honteux d'épouser pour son argent une femme qu'on n'aime pas, il est légitime de se marier, fût-elle riche, à la jeune fille qu'on aime. Alors un délire... Et quel galimatias de belles paroles ! Je lui ai dit que le fils de son père a un passé d'honneur, que son nom et ses notes militaires pèsent dans la balance, et que sa conduite donne les garanties désirables. « Ah ! ai-je ajouté, si vous aviez eu des vices, — le jeu surtout, qui est ma bête noire, je ne me serais pas occupé de vous. Mais on peut fouiller votre vie, et c'est ce que j'ai fait... » Ce nigaud tremblait comme la feuille. Et çà a vu le feu ! Même, disent ses camarades, il y était comme un poisson dans l'eau... Il est convenu que sa sœur viendra demain, et je ne vois pas d'inconvénients à ce qu'il vous apporte le soir même les traditionnelles fleurs blanches... Je mène les choses rondement, hein !... Ah ! je lui ai dit aussi que vous
n'aimeriez pas qu'il iît des folies pour la bague, quand le moment sera venu, et que s'il vous donnait celle de sa mère, çà vous ferait plaisir...
Mathée prit les mains du colonel et se mit à pleurer doucement... C'était comme le trop plein de son bonheur...
xxn
Un rocher tombant dans une mare n'eût pas fait plus de bruit que le mariage de Mathée dans son cercle.
Naturellement, les avis furent partagés.
Les gens mûrs, rassis, accoutumés à l'équilibre en toutes choses, jugeaient sévèrement la décision de Mathée. Un jeune lieutenant obscur, élevé dans un milieu modeste, frère d'un professeur de chant, c'était, en dépit de son nom sonore, le plus piètre des partis pour une héritière. On disait avec assez de raison que ce mariage comportait beaucoup d'éléments inconnus, et aussi une certaine quantité de sacrifices et de concessions en perspective, Mathée devant accepter les hasards de la vie coloniale, ou contraindre son mari à quitter l'armée, ce qui rendrait Sernin encore plus dépendant de sa femme. On disait encore que Mme Le Tellemont n'eût jamais donné son consentement à une telle union. Personne n'eût pensé Mathée capable de ce qu'on appelait crûment un coup de tête. Les mères des prétendants
évincés éiaient particulièrement acerbes dans leurs jugements. Et comme il est dans la nature humaine de chercher des responsables, on accabla d'abord la pauvre Toussainte, qu'on qualifiait d'intrigante, puis le colonel, pour cette belle idée d'introduire un soldat dans cette maison. Me Erlangé lui-même eut sa part de critiques, bien qu'il fût parfaitement innocent, et qu'il eût formulé des objections professionnelles, tout en évitant de froisser Mathée et de compromettre une très précieuse clientèle.
Les jeunes furent plus indulgents. Des jeunes filles qui ne voulaient épouser que des hommes riches célébrèrent sur un ton dithyrambique le désintéressement de ^leur amie, le prestige du lieutenant d'Yturbarram, la note jolie et crâne d'un mariage d'amour au /vingtième siècle. Peut-être quelquesunes d'entre eiles n'étaient-elles pas fâchées de penser que la situation qui excitait secrètement leur jalousie ne s'accroîtrait point par le mariage richissime auquel Mathée aurait pu prétendre.
xvle d'Erlangé fut d'ailleurs autorisé à insinuer discrètement (sans défendre de le répéter,) que le lieutenant d'Yturbarram avait énergiquement refusé les avantages que sa fiancée voulait lui Rassurer par contrat. Celle-ci restait, malgré elle, entièrement maîtresse de sa fortuit ' Sernin, si le malheur voulait qu'il devînt veuf, se retrouverait aussi pauvre qu'avant. A quoi de vieux hommes de loi sceptiques ripostèrent qu'une femme éprise de son mari peut toujours faire un testament.
Le colonel, s'il connut les critiques dont il était l'objet pour avoir fait épouser à sa pupille un officier pauvre, endossa avec sérénité le blâme et la malveillance. Toussainte souffrit en silence, des insinuations dont elle fut l'objet, et Mathée et Sernin, en plein idéal, ignorèrent les critiques, et crurent sincères les félicitations qui leur étaient prodiguées. D'ailleurs, comme leurs affaires ne regardaient personne, et comme, d'autre part, personne ne voulait être en froid avec Mathée, on la combla de cadeaux et d'amabilités.
Elle vécut des jours pleins de ravissement.
Certes elle avait été aimée ; mais il y avait un abîn.e entre l'affection pondérée, étouffée de ses grands-parents, et l'amour débordant de vie dont elle sentait avec ivresse l'ardente sincérité. Sernin l'introduisait dans des régions ignorées, dans un monde inconnu. Elle s'effrayait parfois un peu de n'y pas sentir la mesure, la correction qui avaient marqué toute son existence ; mais le bonheur compensait tout cela, et elle avait d'ailleurs l'idée confuse de faire de lui une espèce de Le Tellemont, moins figé, plus gai, plus vivant, mais s'adaptant cependant au cadre dans lequel elle allait l'introduire.
Ce n'est pas qu'à certaines heures elle ne fût troublée de ce qu'elle avait accompli. Quand Sernin la quittait, quand le silence se faisait dans la maison vaste et déserte, emplie de la pompe des siècles et de leurs traditions, il lui semblait que ses ancêtres
revivaient dans leur morgue et leur opulence bourgeoise, et surtout que son enfance se levait devant elle, avec l'image de sa grand'mère. Mme Le Tellemont l'avait-elle élevée avec tant de soin, avait-elle cru faire d'elle une femme raisonnable et pondérée, pour quelle fût allée au-devant d'un homme pauvre qui n'aurait point osé la demander ? En agissant ainsi, en cédant à l'impulsion de son cœur, elle, dressée à se défier de l'impulsion comme d'une peste, s'était-elle montrée une vraie Le Tellemont ? N'avait-elle pas offensé la mémoire de sa grand' mère, renversé son œuvre ? Cette pensée lui était insupportable. Elle avaitbeau se dire que l'âme partie ne voyait plus les choses de ce monde comme si elle était encore engagée dans leurs vanités, il lui semblait qu'elle avait manqué à un devoir, transigé avec des principes. Le beau portrait de Mme Le Tellemont lui faisait mal à regarder, et cependant, elle l'interrogeait avec une ardeur superstitieuse, comme pour chercher dans ce regard fermé, qui la suivait partout, l'indulgence pour son jeune amour... Mais naturellement l'image restait un sphinx. Celle-là avait été digne des Le Tellemont, sans défaillances, prête, Mathée en était sûre, à sacrifier son cœur, s'il eût parlé, aux traditions et même aux habitudes et aux préjugés d'une race. Le souple pinceau du peintre l'avait comprise, et l'avait à peirîe adoucie. L'attitude, le dessin ferme des lèvres orgueilleuses, le regard droit, inflexible, tout cela s'accordait avec la richesse sobi;e et superbe de la toilette, et le décor
était ce jardin aux pelouses rectilignes, cette maison aux lignes nobles et sévères où, maintenant, Sernin disait à Mathée des mots éblouissants de vie et de tendresse...
Alors, quand les remords de Mathée devenaient plus troublants, elle 's'arrêtait devant les portraits de ses parents : la jolie femme souriante qui, au gré de sa belle-mère, ne s'était pas assez identifiée avec la famille, et lui, doux et mélancolique, lui qui aurait compris sa fille, puisqu'il n'avait pu survivre à son bonheur détruit.
Le sort de Toussainte avait été l'objet de discussions très vives. Mathée, qui la voulait près d'elle, se heurta à un refus formel. Toussainte consentait à cesser ses leçons, parce que les continuer eût constitué une sorte de blâme pour sa riche belle-sœur, et aussi une humiliation. Mais elle était décidée à n'accepter aucune aide, à vivre de l'assurance contractée en sa faveur par sa tante, assurance qui complétait les quelques 'centaines de francs formant son revenu. Elle voulait être indépendante, rester dans son petit appartement, s'occuper de quelques œuvres, puis, comme elle ne pouvait se désintéresser de son art, aller chanter dans les églises.
Et Sernin ?
Dans l'enivrement de son rêve accompli, dans la joie de son amour, dans la satisfaction qu'il ne pouvait s'empêcher de goûter de la situation brillante qui allait être son partage, il gardait, comme une épine, un remords secret, cuisant. Naturellement
droit, il lui semblait mal de n'avoir pas avoué au colonel la faute qui avait pesé sur sa vie, cette dette non encore acquittée. Ce qui l'avait arrêté, c'était l'insistance du vieil ami de son père à faire pour ainsi dire dépendre son mariage de ce qu'il n'était pas joueur. Perdre Mathée après avoir entrevu un tel bonheur, c'était au-dessus de ses forces. Plus le temps marchait, plus l'aveu lui paraissait impossible. Une ou deux fois, il voulut parler à Mathée. Et justement, une allusion faite par elle à l'horreur traditionnelle qu'inspirait ce vice aux Le Tellemont arrêta les paroles sur ses lèvres. Elle était trop absolue, trop inexpérimentée aussi, pour comprendre la tentation, l'entraînement d'une folie. Elle était trop droite, trop irréprochable pour être indulgente... Après tout, s'il avait contracté une dette qu'il ne pouvait payer immédiatement, il n'avait pas agi plus mal que beaucoup de jeunes gens : il avait d'avance averti Berthac qu'en cas de perte, il mettrait du temps à se libérer. Cette faute avait été unique : il n'avait plus jamais touché une carte. Sa vie avait été autrement pure que celle de la plupart de ses camarades... Et, pour achever d'étouffer ses remords, il écrivit la lettre suivante à son créancier :
« Mon cher Berthac, je tiens à vous dire, en vous annonçant mon mariage avec MIle Le Tellemont» que j'ignorais, lors de notre rencontre, que des amis eussent pensé à me présenter à elle. Je veux vous dire aussi que/ j'ai cru de ma dignité de refuser tout
avantage par contrat, et que la fortune de ma femme restera tout entière entre ses mains. Il me semblerait peu honorable de payer mes dettes sur l'argent qui peut passer par mes mains, sur son argent. Si vous voulez bien maintenir nos anciens arrangements, ce sera sur mes appointements que je vous rembourserai. Il faudra peut-être trois ou quatre ans, mais je propose d'augmenter les intérêts. Merci d'avance pour votre bonne camaraderie. »
Cette lettre expédiée, il s'imagina qu'un poids très lourd était ôté de son cœur, et il jouit dès lors de son bonheur avec une liberté d'esprit à peu près complète.
xxm
Pour la première fois depuis le temps du maréchal de camp dont le portrait figurait dans la galerie, une pompe militaire marqua le mariage d'une Le Tellemont.
Un cousin éloigné des dYturbarram, capitaine de chasseurs, apporta la note claire de son dolman. Quelques anciens amis du père de Sernin, tous officiers, le général Fonbrune, un certain nombre de camarades du colonel Sallonges, et enfin plusieurs jeunes officiers répondirent à l'invitation qui leur était adressée. Le colonel fut ravi d'arborer son uniforme, bien que, disait-il, il eût préféré le sortir pour une autre fête.
Chacun trouva, sans réserve, le mari très séduisant. Mathée était superbe dans le luxe traditionnel de sa parure de mariée : robe de brocart raide à fleurs d'argent, et voile d'Alençon très vieux, ayant couvert beaucoup de têtes blondes ou brunes, aujourd'hui en poussière.
Le vieux chanoine qui avait baptisé Mathée et béni l'agonie de ses grands-parents, prononça quelques paroles émues. S'il connaissait l'orgueil des Le Tellemont, il savait aussi par quelle droiture, par quelle charité ils rachetaient ce défaut ; il était familier avec un passé plein d'honneur, et il puisa dans son cœur d'ami très fidèle les paroles qui émouvaient le cœur de Mathée. Comme il était le petit-fils d'un général de l'Empire, il avait un faible pour l'armée, et il trouva des mots heureux pour louer l'alliance des deux races.
Il y eut ensuite un déjeuner solennel, rassemblant toutes les richesses de la maison : porcelaines de prix, vaisselle d'argent- et de vermeil ; — puis Mathée monta dans sa chambre pour faire ses préparatifs de départ.
Maintenant, l'espèce d'ivresse qui l'avait animée pendant ce déploiement de pompes vraiment grandioses, se dissipait brusquement. Elle sentait tout à coup son isolement, à cette heure où sa vie changeait. Mais, chose singulière, ce n'était pas tant sa grand'mère qu'elle regrettait, que sa jeune mère inconnue, dont l'absence ne s'était pas fait sentir jusqu'à présent, et qui, pensait-elle, l'aurait mieux comprise. Car elle éprouvait de nouveau un vague remords en pensant à Mme Le Tellemont. 11 lui semblait aussi avoir franchi un abîme, et malgré l'éblouissement de la région nouvelle où elle avait pénétré, elle sentait une crainte vague et une impression d'inconnu.
164 l'hotel le tellemokt
Elle pleura, sans savoir pourquoi, dans les bras de Toussainte.
— Je suis très heureuse, répétait-elle.
Toussainte pleurait aussi.
— Oui, oui, mais ni vous ni moi n'avons une mère pour nous guider dans des voies nouvelles... Sernin vous aime chèrement... Il vous eût aimée pauvre, vous le croyez, n'est-ce pas ?...
Elle redit pour la vingtième fois la confidence de Sernin après la soirée qui avait été tellement déci* sive, — la petite scène triste qui avait eu lieu entre eux après la mort de Mlle d'Yturbarram. Mathée savait tout cela par cœur, et aimait cependant à l'entendre.
Elle se ressaisit pour adresser ses dernières recommandations à MIle Soreuil, qui, avant d'aller vivre de la généreuse pension qui lui était faite, consentait à rester à l'hôtel en son absence, — puis aux domestiques, auxquels leur besogne particulière fut assignée.
Elle rejoignit alors Sernin, qui l'accueillit d'un regard de tendre admiration. La voiture était à la porte, avec un omnibus du chemin de fer qui avait reçu les malles. La femme de chambre de Mathée y était déjà montée.
— Vous n'êtes pas encore une vraie femme de soldat, dit Sernin en riant. Trop de bagages et de service !
Il avait discuté la femme de chambre. Il lui semblait plus joli d/emmener sa femme toute seule, de
L HOTEL LE TELLExMONT 165
même qu'il déclarait les deux énormes malles encombrantes et gênantes. Mais Mathée ne comprenait pas qu'on pût se passer de femme de chambre; les services d'une inconnue dans un hôtel lui eussent paru intolérables. Quant aux malles, bien qu'elle ne tînt pas outre mesure à la toilette, elle était trop habituée au conlort pour voyager sans une multitude d'objets plus ou moins superflus.
Elle exprima à Toussainte son regret de la laisser. C'était, disait-elle, le seul nuage de son azur. Mais l'heure pressait, et la voiture s'ébranla.
— Vous choisirez une auto à notre retour, Sernin, dit Mathée en souriant. Mais nous garderons quand même le coupé degrand'mère, n'est-ce pas ?
— Vos chevaux sont beaux, dit Sernin.
— N'apprendrez-vous donc pas à dire nos ou mes} dit Mathée, souriant toujours. Je voudrais vous voir deux très jolis chevaux de selle.
— Oui, mris il faudra que vous montiez avec moi, chérie. Cela ne vous plairait-il pas ?
— Ce serait un peu lancé, peut-être... Je ne pense pas qu'aucune Le Tellemont soit montée à cheval depuis le temps lointain où Ton voyageait de cette façon primitive... Mais après tout, j'aime tout ce qui tient, même de loin, à votre vie de soldat... Beaucoup de femmes d'officiers montent, n'est-ce pas?
— Quand elles ont le moyen de se payer un cheval, répondit Sernin gaiement.
16G l' HOTEL LE TELLEMONT
Un coupé était retenu pour eux. Ils partaient pour l'Italie. C'était enivrant, et rarement un couple plus heureux et plus charmant était monté dans le train qui porte sur ses glaces les noms prestigieux de Rome, de Florence, de Venise...
Sernin à Toussainte.
Rome, 15 avril.
<r. Chère, chère petite sœur, me voici dans la ville qui t'a probablement donné le plus de patrons. Sois tranquille, toi aussi tu verras Rome, car Mathée est ravie de l'Italie et veut y taire des séjours. Et ton nom est souvent prononcé quand elle fait des projets...
« Je n'aime guère à écrire, tu le sais ; cependant, j'ai des remords de ne t'avoir envoyé, jusqu'à présent, qu'une collection de cartes postales. Ce matin, j'ai eu, en passant devant un palazzo qui m'a rappelé ton vieil hôtel de la rue Servandoni, une vision soudaine et aiguë de ma petite Toussainte, si seule dans ce Paris lointain, et j'ai résolu de venir faire avec toi une causerie intime.
« Oui, comme tu es seule ! Et pourtant, je comprends le farouche besoin d'indépendance qui t'a empêchée de céder à nos instances et d'habiter avec
nous. Tu ne sais peut-être pas, cependant, à quel point c'est beau, l'indépendance, bien que tu lui aies sacrifié le confort qu'on t'offrait, et même la douceur de vivre près d'un frère que tu aimes au-delà de ses mérites...
« Tu t'attends, naturellement, à ce que je te dépeigne mes impressions... (voir Baedecker, de la première page à la dernière). Car nous suivons Baedecker très consciencieusement, je t'assure, et en outre, nous consultons des bouquins extra savants sur les antiquités, les musées, etc. Une des qualités les plus développées chez ma chère femme, c'est la conscience. Elle en met partout, même dans l'organisation d'un voyage. Je n'aurais jamais cru qu'une personne si jeune fût aussi méthodique ; c'est là, évidemment, l'une des caractéristiques de ces Le Tellemont dont Mathée est le plus parfait épanouissement... J'admire humblement, moi qui pèche par l'excès de la fantaisie... Je te dirai tout bas que, à mon avis, le défaut de notre voyage est de manquer d'imprévu. Mais comme nous connaîtrons bien l'Italie !... Au fait, la connaîtrons-nous ? Ce que les touristes voient, admirent, prônent, est-ce la physionomie complète, l'âme d'un pays ? En outre, je suis trop ignorant au gré de ma chérie. Il y a décidément dans le programme de Saint-Cyr des lacunes regrettables, telles que les cours des beaux-arts. Mathée sait tout ; sans avoir voyagé, avec des gravures, des photos, et des conférences épatantes, elle a été mise en mesure de cataloguer n'importe quel tableau dans l'école à
l'hôtel LE 1ELLEMONT 169
laquelle il appartient, et elle est tellement ferrée sur les susdites écoles, quelle ne se trompe pour ainsi dire jamais. Elle reconnaît le faire d'un peintre, sa première ou sa dernière manière. C'est admirable ; mais je fais près d'elle une piètre figure, moi qui, dépourvu de connaissances artistiques, n'ai que des instincts, et qui formule mes préférences au point de vue peu savant de la composition d'un tableau et de l'expression des figures. Il est vrai que ces instincts me donnent des ravissements d'autant plus grands qu'ils sont moins raisonnes...
« Quelquefois, vers le soir, quand Mathée est lasse d'être restée deux ou trois heures dans une galerie, ou d'avoir reconstitué des ruines, son guide en main, je sors seul une demi-heure pour acheter des cigares, ou lui choisir des bonbons et des fleurs... Je me hâte d'expédier ce qui est l'objet de ma sortie, je monte en auto, et je me fais descendre dans un quartier très vieux, souvent très sale. Là, j'admire un escalier de bois branlant, escaladant l'extérieur d'une masure dont les fenêtres sont fleuries de géraniums pourpres, — ou un mur dont les briques, recuites par le soleil, ont des reflets d'or roux, avec un cyprès dépassant sa crête, ou bien je découvre une arche ruinée à demi encastrée dans une masure, — une vieille église fraîche et sombre, dont un mendiant au type plein de noblesse soulève pour moi la lourde portière decuir, et dans laquelle je découvre un tombeau de saint, un saint que je connais de nom et qui me fait l'effet d'un vieil ami. Je rentre,
je décris avec enthousiasme mes trouvailles, je dépeins le ciel, la lumière, la couleur qui versent leur poésie sur toutes les choses même vulgaires... Les premiers jours, j'éveillais la curiosité de Mathée, et elle consentait à venir juger de mes découvertes. Mais elle aime trop l'ordre, la symétrie, la beauté classique, pour goûter ce qui n'est que pittoresque. Elle ne peut s'accoutumer aux loques de toutes les couleurs que le vent secoue aux fenêtres dans les quartiers pauvres, et elle me raille doucement de m'intéresser aux murs branlants, aux masures, aux églises sans style et aux ruelles tortueuses, autant qu'aux ruines du palais d'Auguste...
« Surtout ne crois pas que je formule une critique ! Mathée possède une culture infiniment supérieure à la mienne, et j'ai seulement peur de l'avoir quelque peu déçue. Tu me disais que j'étais poète à mes heures... Oh ! c'est très confus en moi ! Quelque chose me frappe, je ne sais pourquoi : un coin de paysage que les touristes n'ont jamais signalé, le mur couleur d'ocre dont je te parlais, avec son cyprès s'enlevant sur le ciel empourpré du soir... Mais je ne sais pas exprimer, et analyser mes impressions me fait l'effet qu'on éprouve à disséquer un papillon ou à effeuiller une fleur... Il faut qu'on les sente et les devine...
ce Mathée est parfaite. Je suis fier d'elle. Nous avons, selon son désir, fait quelques visites dans les villes où nous séjournions un peu. Elle est tout à fait grande, dame, malgré son singulier orgueil de
bourgeoise... Nous nous aimons chèrement. Je serais l'homme du monde le plus heureux si elle était moins riche. Ça me gêne ; il m'est pénible d'accepter la grosse somme qu'elle me force à prendre chaque mois. Du moins, je l'emploie à lui faire des surprises, et elle est contente, bien que son goût soit parfois un peu différent du mien... Tu as ta part dans les petites folies qu'on me contraint de faire. J'ai choisi un joli marbre pour toi : une des muses du Vatican, la tienne, naturellement.
« Comme l'Italie est admirable ! On ne fait pas îissez de part à la nature dans les voyages classiques du genre de celui que nous poursuivons... J'espère qu'à Naples nous ferons beaucoup d'excursions... »
Mathée à Toussainte.
« Chère petitesœur, il faudra que je vous emmène un jour dans cette terre classique de l'art et de la beauté. Je serai un guide passable, et nous disons souvent, Sernin et moi, que vous y trouverez des jouissances incomparables.
« Nous pensons surtout à vous dans ces églises et ces catacombes°où reposent des millions de vos patrons. Mais je crois que vous n'aimeriez pas cette musique italienne, que je trouve banale, et qui ravit Sernin, peut-être parce que son éducation musicale n'est pas très poussée, et qu'il s'attache trop aux voix, ravissantes, je l'avoue.
« Ce cher Sernin !... Jamais un mari ne fut plus dévoué, plus tendre, plus charmant. Je suis fière de lui, je vous assure... Evidemment il n'était pas tout à fait prêt pour un voyage d'Italie. Grand'mère m'a appris atout faire avec méthode, même s'agît-il d'un plaisir, tandis'que le caprice a une part un peu trop
grande dans ses jouissances, à lui. Nous n'envisageons pas les choses d'art tout à fait au même point de vue : le sien est un peu primitif, et il admire parfois trop vivement des oeuvres relativement médiocres, pour la seule expression d'un portrait ou l'attitude d'une madone. Mais un soldat n'a pu, naturellement, acquérir aux colonies la culture d'art désirab'e. J'aime à croire, d'ailleurs, que cette terrible vie militaire ne lui manque pas. Cependant, il a des accès de mélancolie... Et puis, il est d'une susceptibilité farouche, — comme vous, petite Toussainte. Il ne veut pas comprendre que ma fortune est à nous deux, et qu'il y va de ma dignité de l'en voir user. Il est trop délicat, mais après tout, c'est bien joli. On voit que sa vie a été austère: un poème de droiture et de pauvreté.
« Je suis tout à tait heureuse, machérie, et je tenais à vous le redire, parce quevous aviez peur de la différence de nos éducations,, prétendant qu'elle pourrait être pour nous une pierre d'achoppement... »
Leur voyage a pris fin. Bien qu'ils en doivent garder des visions de beauté et des souvenirs vraiment doux, ils ne sont pas très fâchés, ni l'un ni l'autre, de voir se terminer une période qui leur a apporté quelques déboires. C'était trop imprévu. Ils se seraient mieux fondus dans une atmosphère plus normale, mettant moins en relief des idées et des préférences. Ce voyage contrastait trop violemment avec la vie routinière de Mathée, et elle avait vainement essayé de plier son mari aux habitudes de méthode qu'elle avait prétendu y apporter. Et lui, ainsi qu'il l'écrivait à sa sœur, il avait plus d'une fois senti qu'il n'était pas compris, que sa fougue et son caprice étonnaient et inquiétaient vaguement Mathée.
Le retour dais leur belle vieille demeure leur causa donc un plaisir sans mélange. Mlle Soreuil l'avait rangée et ornée, en ménageant l'aspect un peu solennel transmis par les siècles. Mathée se retrouvait dans son
élément, l'élément de luxe sobre, de correction, de traditions dans lequel elle avait été nourrie, élevée, dont l'esprit subtil l'avait imprégnée tout entière. Sernin, qui avait, lui, des goûts innés de confort et de beauté, aimait cette atmosphère, devenue la sienne, bien qu'à son gré, il y manquât un brin de fantaisie.
Enfin, Toussainte était là, avecson sourire radieux, sa joie de les revoir. D'abord un peu inquiète des impressions de leur correspondance, elle sentait un flot de douceur l'envahir en constatant qu'ils s'aimaient toujours aussi chèrement, et étaient heureux.
Alors commença leur vie nouvelle, à laquelle Toussainte participa d'assez près, tout en gardant son indépendance, et en réservant la plus grande part de son temps à la musique religieuse et aux œuvres de charité.
Dès le surlendemain de son arrivée, Mathée fit demander Me Erlangé. Elle avait eu un débat affectueux avec son mari, et avait décidé que ce serait à lui que le notaire aurait désormais affaire.
Sernin, qui avait d'abord eu la pénible impression d'être « le mari de la reine », ressentit une satisfaction mélangée d'une certaine crainte.
— Mais je n'entends rien aux affaires ! s'écria-t-il. Moi qui ne savais pas même gérer ma solde, comment m'y reconnaîtrais-je dans vos immeubles et vos valeurs !
Mathée réprima un petit frisson. Mais elle avait
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résolu que son mari ne jouerait pas un rôle effacé, — elle l'avait résolu non seulement pour lui, mais pour elle.
— Me Erlangé vous guidera, et moi j'ai acquis, pendant les quelques mois qui ont suivi ma majorité, une certaine entente des affaires... On dit que tous les Le Teilemont, même les femmes, sont pratiques, et ont le cerveau organisé pour ces choses-là, dit-elle avec une modestie teinte. En tout cas, vous représentez maintenant la famille, puisque vous êtes mon mari, et il est de ma dignité comme de la vôtre, que vous occupiez dans cette maison la place qui vous revient...
Et comme il hésitait encore, elle ajouta avec une émotion qui, rare chez elle, était irrésistible :
— Ne m'aimez-vous pas assez pour comprendre que tout ce qui est à moi est à vous ?
Il l'attira sur sa poitrine, les larmes aux yeux.
— Ah ! vous savez bien que je vous aime ! Il l'a fallu pourfranchircet abîme... Mais vous avez raison; je dois apprendre à vous décharger de certains soucis d'affaires... Ce sera une collaboration...
— C'est cela ! dit-elle, secrètement soulagée.
Me Erlangé eut donc avec Sernin sa première conférence. Ilavait peut-être craint detrouver un homme qui, incapable en affaires, mettrait un orgueil bête à cacher son ignorance. Il fut vite rassuré, Sernin lui avoua en souriant que les termes les plus élémentaires de la finance étaient lettre morte pour lui, mais qu'il
ne demandait qu'à s'instruire. Il ajouta qu'il désirait éviter toute responsabilité dans la gestion des affaires de sa femme, et qu'il était d'accord avec elle pour les laisser aux mains habiles qui les avaient toujours si bien gérées.
Il fit preuve, d'ailleurs, d'une intelligence très vive et d'un, sens très juste. Ils furent donc très 'contents l'un et l'autre, et quand, à la fin de la conférence, Mathée entra comme p^r hasard dans le bureau de son grand-père, au fond un peu inquiète, elle fut immédiatement rassurée par l'éloge chaleureux que lui fit Me Erlangé de l'esprit clair et de la prompte perception de son mari.
Il y eut ensuite, selon l'usage conservé dans ce milieu traditionnel, ce qu'on appelait jadis « des retours de noces », c'est-à-dire des réceptions organisées en l'honneur des mariés.
Ce fut un courant mondain, qui plut à Sernin. Il avait une grande souplessed'esprit.et tout en trouvant, in petto, le monde de sa femme un peu gourmé, il s'y adapta promptement et ne s'y ennuya point, peut-être parce qu'il avait conscience d'y plaire, maigré ses allures un peu fantasques et son langage teinté d'argot. Ces vieux magistrats, ces avocats au regard aigu, étaient des psychologues. Si le mariage de Mathée avait d'abord excité leurs défiances, ils avaient vite pénétré ce jeune officier expansif et limpide, et compris qu'il avait, malgré la fortune de sa femme, fait un mariage d'amour. Ceci leur inspirait une admi-
ration un peu étonnée, un peu railleuse ; mais ils ressentaient vraiment de la sympathie pour Sernin, et sa gaieté mettait une note spéciale dans les repas qu'on ût pu appeler très justement, selon un autre mot suranné, «des dîners de cérémonie ». D'ailleurs, le milieu de Mathée s'élargissait. En faisant ses visites, elle avait dû voir les familles des militaires que son mari avait connus, et il était si heureux de les recevoir chez lui, qu'elle lui donnait volontiers ce plaisir.
Puis, ce fut un séjour en Normandie, dans l'autre belle vieille demeure, solennelle, aussi, mais avec les distractions, des promenades, de l'auto, des visites de Toussainte.
Etait-ce le bonheur parfait ?
A cette question, on aurait pu répondre par une autre demande : Le bonheur parfait existe-t-il icibas ?
Quelque chose de plus tranquille, de plus banal s'était glissé dans les sentiments de Mathée. Elle avait eu, en décidant son mariage, un sursaut de jeunesse, un élan vers le bonheur, vers l'inconnu aussi, un retour d'atavisme, peut-être, parce qu'elle était la fille du pauvre Mathieu au coeur brisé, — et cet élan l'avait portée vers l'homme jeune et charmant qui possédait, lui, une surabondance de vie, une gaieté étrangère à son existence un peu terne, un charme qu'elle n'avait jamais rencontré jusque-là. Mais la réaction
s'était faite. Son naturel revenait, non au galop, cette allure n'étant pas dans le genre des Le Tellemont, mais lentement et sûrement. Comme on s'accoutume à un air pur et sain, elle s'imprégnait, presque sans s'en apercevoir, du surcroît de vie que Sernin lui avait apporté. Il animait également la grande maison solennelle ; mais elle ne l'avait pas assez compris pour que l'intimité s'accrûtentre eux, et le passé, dans lequel il n'avait pas de place, reprenait peu à peu son influence sur elle. Les Le Tellemont redevenaient insensiblement le type qu'elle aimait, qu'elle admirait, auquel elle se conformait inconsciemment jusque dans les plus petites choses. Sa jeunesse s'alourdissait de tout leur poids, et elle les voyait d'avance revivre en ses enfants. Elle avait l'intention de les former elle-même, car SerninTie connaissait pasgrand'chose de ses traditions. Il avait, lui, un caractère heureux, facile, et de beaux élans. Mais les plus charmantes natures ont leurs ombres, et les ombres, chez Sernin, c'étaient les excès mêmes de ses qualités, qui détonnaient alors avec la mesure, la discipline qui avaient présidé à la formation de sa femme. Parfois Mathée était vaguement agacée par son enthousiasme, par ses saillies. Elle le taxait doucement d'exagération, jetant ainsi des douches glacées sur ce cœur chaud, sans penser que l'amour même pourrait s'en trouver attiédi.
Leur premier heurt eut lieu un peu avant l'époque où devait finir le congé de six mois obtenu par Sernin.
Il avait fait à plusieurs reprises le voyage de Paris pour se rendre au ministère de la guerre. Il revint un jour en coup de vent, embrassa sa femme, et se jeta dans un fauteuil, l'air agité.
— Ils ne me renvoient pas au Maroc, dit-il d'une voix brève et furieuse.
Mathée, qui travaillait à une tapisserie (chacune des dames Le Tellemont avait coutume de laisser après elle un grand ouvrage destiné à l'embellissement de la maison), repoussa tranquillement son métier et regarda son mari.
— A dire vrai, Sernin, je l'espérais bien. Je n'aurais pu vous suivre, c'est si loin !
Il se leva impétueusement, et l'embrassa de nouveau. - |
— C'est ce qui me console... Pour le moment vous n'auriez pu affronter la traversée... Et ainsi, je verrai tout de suite mon fils !
— Mais que veulent-ils faire de vous, si vous persistez à rester dans l'armée ? demanda-t-elle de son ton mesuré.
Il fut tellement suffoqué qu'il ne put répondre tout de suite.
— Si je veux rester dans l'armée ! répéta-t-ii enfin, oppressé. Mais c'est ma carrière, que j'aime ! Je n'ai
amais eu l'idée de la quitter !
— Soit.., Alors, qu'allez-vous devenir?
— Je retourne au 2e, à Brest, pour y attendre mon tour de colonies.
A son tour elle eut un petit frisson ; mais elle réprima toute émotion extérieure et le questionna.
— Brest ? Est-ce un séjour agréable ? Peut-on s'y loger confortablement ?
Il ne répondit pas tout de suite.
— Il vous faudra quelque abnégation pour vous y installer, chère petite femme. Mais ce ne sera pas pour longtemps. J'aurai bientôt une colonie, et nous ferons un voyage charmant, vous verrez !
— Avec un enfant très jeune ? Et quel sera le climat ? Et la traversée !... Oh ! Sernin, que de difficultés insurmontables j'entrevois!... Mais ne regardons que le présent^. Connaissez-vous quelqu'un qui puisse nous choisir un hôtel, ou serez-vous obligé d'aller vous-même prendre ces ennuyeuses dispositions ? Il faudrait un jardin aussi grand que possible... Naturellement, Bébé doit naître ici. Mais après, j'irai vous rejoindre, dit-elle d'un ton dans lequel il sentit une condescendance infinie.
Il secoua la tête avec un sourire contraint.
— Un hôtel ? Un jardin ? Ma chère Mathée, Brest est une ville fortifiée, où les maisons particulières sont très rares, et où, même, il y a peu d'installations modernes... Ce sera très dur, je le reconnais, de vous restreindre à un étage, ou à une très petite maison hors de la ville...
Elle eut l'air inquiet.
— Mais il faut cependant de l'espace pour l'enfant ! Et je ne puis emmener moins de... mettons trois domestiques, le chauffeur et la nurse...
Sernin ne souriait plus.
— Il y a à Brest des femmes d'officiers, des femmes riches, qui sacrifient leur confort pour quelques mois ou même quelques années... J'ai peur, ma chérie, que vous ne vous fassiez pas une idée très exacte des sacrifices que comporte la carrière militaire...
Il y eut un silence tr?s pesant.
— Je ne pensais pas Mae vous fussiez à ce point attaché à votre carrière, dit-elle enfin d'une voix compassée.
Il éclata d'un rire nerveux**
— Ne pas tenir à ma carrière ! Mais elle est une part de ma vie ! Elle est mon indépendance ! M'estimeriez-vous autant si je consentais à vivre entièrement à vos dépens ?
— Oh! Sernin, comme vous vous emportez! Cela me saisit toujours quand vous élevez ainsi la voix... Mais je croyais que nous étions convenus de ne plus parler de votre indépendance.
Sernin pensa à la dette qu'il avait seulement commencé à payer, et qu'il s'obstinait à acquitter sur sa solde.
— Je me mépriserais le jour où j'aurais la faiblesse de quitter l'armée ! reprit-il d'une voix encore émue.
l'hôtel LE TEI.LEMONT 183
— Même si c'était pour l'amour de moi ? dit- elle doucement. Je vous en prie, n'exagérez rien... Si l'inaction vous pèse, il y a des situations que vous pourriez occuper, et qui ne sont pas incompatibles avec les traditions de ma famille,.. Mais n'en parlons plus,, puisque cela vous fâche... Quand partiriezvous?
— A la fin de ce mois... exactement le 27 avril.
— Eh bien ! j'irai passer quelque temps avec vous, à l'hôtel, puis je reviendrai ici un peu avant le grand moment.
— Mais si vous trouviez , après tout , une installation possible là-bas ? commença-t-il , hésitant.
Elle l'interrompit.
— Oh 1 Sernin, vous ne voudriez pas que le cher petit naquît dans un logis de hasard î Cette maison garde mes joies, mes douleurs, — les douleurs que vous avez consolées, - — elle sera plus tard à notre enfant... Ne faut-il pas qu'elle soit encore consacrée par notre plus grand bonheur?
Il ne répondit pas. Naturellement il céderait à son désir, au risque de n'être pas là pour em brasser le premier son enfant.
De ce jour, par une entente ecrète, ce sujet fut banni de leurs causeries, Sernin commanda des uniformes, acheta des malles, mais le mot de départ ne fut pas prononcé avant le moment où il dit à sa femme :
— C'est après-demain.
Il vit ses yeux se remplir de larmes, et il eut le cœur navré. Mais elle ne lui parla plus de quitter l'armée, et il fut soulagé de croire qu'elle renonçait à lutter contre lui.
— Il semble à peine triste de me quitter... Et ainsi, pendant tout ce temps que j'étais si heureuse, il s'est ennuyé !...
Sernin vient de partir, et Mathée épanche son amertume devant Toussainte. Ceile-ci a été obligée de constater secrètement l'entrain de son frère, l'espèce de plaisir qui a motivé la réflexion de Mathée...
— Ennuyé, oh ! non ! Mais lui en voudriez-vous de s'être senti un peu désœuvré ? Aucun des vôtres n'a été un oisif...
— Il y a cent manières de s'occuper...
— Mais lors de votre mariage, il n'a jamais été question de démission !
— Parce que je pensais... parce que j'étais sûre qu'il ne refuserait pas la seule prière que j'aurais à lui adresser! Songez au bouleversement qu'il veut m'imposer 1 Une vie nomade, une vie entière hors de mon centre 1 Ce qui a été la force de notre fa-
mille, ce qui a entretenu nos traditions et les a rendues vivantes, ce qui a donné à notre caractère cette stabilité bien connut, c'est peut-être d être demeurés, sauf de courts intervalles, au foyer où chacun des ancêtres a laissé quelque chose de lui. Il me semble que je dois à mes enfants Ja même éducation que j'ai reçue... Et comment y parviendrais- je dans une existence vagabonde ? Puis, à un moment, ce serait la dispersion. Comment trouver en province des ressources d'éducation suffisantes ! Oh ! Toussainte, je ne connais pas encore le cher être que j'attends, mais je l'aime trop déjà pour pouvoir envisager l'idée de l'abandonner un jour à d'autres influences! Voyez-vous, je suis terriblement jalouse de ce que j'aime !
— Chérie, le devoir n'est-il pas de faire la part égale entre le mari et les enfants? Tous ces fils d'officiers qui remplissent aujourd'hui les écoles militaires n'ont-ils pas erré, comme vous le dites, de ville en ville, et l'influence familiale n'a-t-el!e pas suffi pour faire d'eux une [élite ? Car Sernin assure que si, ce qu'à >Dieu ne ptaise, une guerre éclatait, nous serions fiers jusqu'à l'ivresse de nos officiers...
— Mais les Le Tellemont sont une race à part, Toussainte ! Quand on a compris le rôle qu'ils ont joué dans notre histoire parlementaire, quand on a senti l'importance, pour la France elle-même, de cette autre élite qui l'honore, — la haute bourgeoisie, on se sent des devoirs envers une telle famille, et
l'on est lié à guider ses enfants dans la voie où elle marche depuis des siècles !
Toussainte ne répondit pas. D'abord, elle avait appris que lutter contre l'orgueil de race des Le Tellemont, c'était se heurter à un roc ; puis, en ce moment, elle n'était pas disposée à entendre les histoires bien connues du Le Tellemont qui avait été l'âme de la Fronde, de celui qui avait résisté à Richelieu,de cet autre qui avait été exilé sous Louis XIV, et de ceux qui avaient porté leur tête sur l'échafaud, et du dernier, son grand-père, qui avait noblement protesté contre les décrets. A ces exemples, dont quelques-uns étaient très beaux, elle aurait pu opposer ceux des d'Yturbarram, versant leur sang sur tous les champs de bataille ; mais n'ayant pas le courage de discuter, elle se leva pour partir.
Alors Mathée pleura de nouveau, et finit par la supplier de rester avec elle pendant l'absence de son frère. Toussainte aimait passionnément sa liberté ; mais comment refuser une pareille demande? Pour lui faire honneur, on arrangea la chambre de MraeLe Tellemont, voisme de celle de Mathée, une chambre solennelle où sa mince petite personne semblait encore plus menue, et une heure après, elle reposait dans le lit monumental, enveloppée dans un des élégants vêtements de nuit de sa belle-sœur.
Les lettres de Sernin se ressentaient du double courant de sa vie, partagée entre la joie d'avoir retrouvé son élément militaire, et le chagrin d'être séparé de sa femme.
Mathée trouva dans cette correspondance un aliment pour la jalousie qui s'était emparée d'elle. Qu'étaient à ses yeux des regrets que la volonté même de Sernin aurait anéantis? Si son mari sourirait loin d'elle, c'était par sa faute : il n'avait qu'à donner sa démission comme elle le lui avait demandé.
Ce dissentiment mit promptement entre eux une gêne et une froideur. Cependant, Mathée tint sa promesse, et partit un soir pour Brest avec Toussainte.
Sernin lui parut un autre homme dans son uniforme. La conscience de son indépendance lui donnait certainement quelque chose qu'elle n'avait pas vu en lui jusqu'alors. Mais justement, il lui sembla que son mari lui échappait par ce côté de sa vie, et elle
se sentit disposée à tout critiquer dans le cadre nouveau où elle le retrouvait. Ceci rendit Toussainte malheureuse, et irrita secrètement Sernin.
Mathée n'avait jamais pensé, d'ailleurs, que la province pût représenter autre chose qu'une villégiature. Elle trouvait tout laid, insuffisant. Elle ne voulut même pas visiter les deux ou trois appartements que Sernin avait en vue pour elle, ni les très petites maisons des faubourgs.
— Il doit y avoir mieux ailleurs, si vous m'obligez à vivre dans ces odieux ports de mer, dit-elle sèchement.
Elle refusa, sous prétexte de fatigue, de voir les femmes de ses camarades, et ne se laissa tenter par aucune des très jolies excursions qu'il lui offrait. Mais elle insista pour qu'il promenât Toussainte.
Et malgré l'ombre projetée par son absence, malgré les brumes de l'hiver, sa jeune belle-sœur ne put s'empêcher de jouir des grèves et des rochers superbes, et des vieilles églises pleines de rude poésie. Mais elle constata que son frère avait, en ces occasions, l'allure d'un écolier en vacances. Il déposait un instant ses soucis avec l'heureuse insouciance d'une nature jeune et gaie, il retrouvait son entrain, ses mots tour à tour drôles ou vibrants.
Toussainte évitait d'ailleurs soigneusement tout entretien intime, redoutant des épanchements inutiles ou dangereux. Mais elle ne put jusqu'au bout se refuser à recevoir les confidences de Sernin.
La veille du départ, ils allèrent à la petite cha-
190 L' HOTEL LE TELLEMOKT
pelle du Portzic, prier celle que les Bretons appellent familièrement « la grand'mère de Jésus », puis ils descendirent la pente abrupte qui mène à la grève. C'était une petite baie fermée, solitaire ce jour-là, et le bruit des vagues piquées de soleil ressemblait aune plainte très douce.
— Le temps a passé vite, et demain vous serez parties, dit tout à coup Sernin.
— Oui, dit sa sœur, parlant vite et avec un effort de gaieté. Il est plus sage que Mathée rentre chez elle. Mais tu vas arranger ta permutation pour Toulon, où, dit-on, il y a des installations très confortables, même pour ta chère petite princesse...
Il secoua la tête.
— Ce n'est pas seulement la province, ni même les colonies qu'elle a ainsi en horreur, c'est surtout ma carrière.
— Mon chéri, avoue qu'elle est terrible pour les gens mariés l
— Aussi je suis disposé à permuter, à rester en France, quoique mes camarades se marient et emmènent leurs femmes au bout du monde. Mais même les garnisons de France semblent impossibles à Mathée l Jamais, cependant, elle n'avait fait allusion à ma démission pendant nos fiançailles, car je n'aurais pas accepté une pareille condition... Il s'agit de ma dignité même... et je pensais qu'elle me comprenait... Mais je ne connaissais pas Mathée, ajouta-t-il avec une emphase triste.
— Oh ! Sernin, tu dois rendre justice à ses admi-
rables qualités, et te rappeler qu'elle les doit en partie à son atmosphère, à ces Le Tellemont dont tu parles parfois avec trop d'aigreur...
— Je les déteste pour avoir modelé une femme si distante du. pauvre soldat de fortune que je suis !
— Mais moi je les aime, dit Toussainte pensivement. Je les aime tels que me les racontait la grand'mère de Mathée, tels que je les ai compris : raides devant les grands, protecteurs nés des petits... Une race différente de la nôtre, mais bien française à sa manière ; — donnant au pays peu de soldats, mais lui formant des magistrats pleins d'honneur, des législateurs avisés, des propriétaires pleins de sagesse qui, en amassant pour leur descendance, projetaient sur leur pays l'éclat sobre de leurs traditions honorables, de leur fortune, de leur générosité réfléchie et intelligente... Mathée participe à toutes ces qualités, transmises de génération en génération sans heurts, sans taches. Que tu le veuilles ou non, tes enfants en auront leur part, et sous la même forme, ce qui corrigera les défauts de notre race à nous, trop impétueuse et trop prodigue.
— La prodigalité qui va jusqu'au don de soimême et à l'effusion de son sang sur tous les champs de bataille, n'est pas un défaut !
— Les d'Yturbarram ont excédé en tout ; cela, c'est un défaut.
Et ces bourgeois que tu prônes, qui n'ont rien fait qu'avec mesure, une aune morale en main, qui ont réprimé leurs élansou n'en ont jamais senti, n'ont-
ils donc pas eu de défauts, quand ce ne serait que cet insupportable orgueil qui suinte de toutes leurs traditions, qui déborde de toutes leurs entreprises, qui imprègne la moindre de leurs habitudes ? Ils Font transmis aussi avec les qualités que tu admires... N'as-tu pas senti que Mathée, avec tout son charme, est la plus orgueilleuse des femmes, qu'elle estime sa bourgeoisie à cent piques au-dessus de nos vieux quartiers, que...
— Ah î Sernin, tu montres le bout de l'oreille, interrompit Toussainteen riant. Tu ne manques pas d'orgueil non plus: d'Yturbarram contre Le Tellemont.
— L'orgueil est peut-être excusable chez les pauvres... Et cette droiture que tu portes si haut, Mathée n'ya-t-elle pas failli lorsque, en épousant un officier sans le sou, elle décidait en silence qu'il devrait lui sacrifier son épée et vivre sous sa dépendance ?
— Je pense qu'elle n'avait alors rien décidé du tout. Si elle n'a pas soulevé cette question en ce moment où le présent la prenait toute en sa magie, c'est qu'elle n'y songeait pas elle-même, ou qu'elle tenait pour accordé que vous seriez unanimes en toutes choses.
— Toussainte, il n'est pas possible que tu me conseilles de quitter l'armée 1 dit-il avec une émotion soudaine.
Elle pâlit... Comme la chanson des vagues était mélancolique ! Le vent se levait, et une nuée grise
assombrissait sous leurs yeux la mer tout à l'heure bleu et or.
— J'entrevoyais des heurts dans ce mariage, murmura-t-elle. Ils se produisent, hélas ! Mais tu dois à Mathée et à ton propre amour de les atténuer... Je souhaite plus ardemment qu^ toi-même que tu restes soldat ! Et cependant, si c'était une pierre d'achoppement contre laquelle dût se briser la paix de votre ménage, ne faudrait-il pas maintenir la paix et préserver votre amour ?
— Céder, alors ? Devenir un être inutile, le parasite de ma femme, tenir tout d'elle, passer pour un coureur de dot ? Et puis, ne plus servir ! Ne plus être le soldat de la France !...
— Tu serais encore le soldat de la France, Sernin. Pendant de longues, longues années tu aurais, si une guerre éclatait, le droit et le devoir de reprendre ton uniforme. Tu serais peut-être un lieutenant en cheveux gris, a!ors que tes camarades auraient gagné des grades, mais qu'importe, puisque tu te battrais ?
Il se leva brusquement.
— Nous n'en sommes pas là, dit-ë. C'est encore la lutte entre ma femme et moi... Nous verrons qui l'emportera !
Ils remontèrent lentement, et entrèrent encore une fois dans le petit sanctuaire. Des cierges y brûlaient. Aux murs, il y avait des ex-votos, aux voûtes des petits navires finement travaillés, témoignages des grâces reçues.
Toussainte s'agenouilla.
— Sainte Anne est une de mes plus chères patronnes, dit-elle. En l'honorant, nous plaisons à sa Fille... Je la supplie pour vous...
Elle pria quelque temps, puis montra les petits navires.
— Ceux qui les ont sculptés et qui ont noué ces cordages, taillé ces voiles en actions de grâces, ont passé par les périls et l'angoisse, dit-elle. Cependant, Elle les en a tirés... Nous devons tous avoir nos épreuves, et souvent, c'est nous-mêmes qui les déchaînons sur nos têtes. Mais j'ai foi dans le dénouement...
Sernin s'agenouilla près d'elle et fit une muette prière, puis ils regagnèrent la voiture qui les attendait.
Le lendemain, Mathée reparût.
Les lettres de Sernin étaient maintenant pleines de vie, de tendresse, dissimulant l'amertume secrète de son cœur. On eût dit qu'à force de charme, il cherchait à rendre son absence intolérable. C'étaient des bouffées de jeunesse qui, avec ces lettres, envahissaient d'une manière subtile le vieil hôtel endormi ; cependant, leur but n'était pas atteint : Mathée désirait ardemment, non pas retourner vers son mari, mais l'attirer à elle, le fixer dans son orbite, le ramener dans sa vie à elle. Car elle était vraiment désorientée par cet entrain militaire, que son atavisme ne l'avait pas préparée à comprendre pleinement.
Elle écrivait, elle, des lettres tendres aussi, mais mesurées. Son style avait été formé sur les modèles des épistoliers du grand siècle. A l'exemple de l'aimable marquise, elle laissait courir sa plume, la bride sur le cou ; mais cette plume était disciplinée,
accoutumée aux mots choisis, traçant d'ellemême des phrases correctes, même dans son apparent abandon. Mathée ne se bornait pas, d'ailleurs, à décrire sa vie assez retirée, à résumer les conférences ou les sermons qu'elle entendait, à faire la critique des séances de musique de chambre ou des expositions de peinture. A l'occasion, elle parlait affaires, tenant à faire participer Sernin à la gestion de sa fortune, et elle retraçait alors les types des femmes d'autrefois, qui, joignant aux agréments de leur éducation et de leur expérience mondaine un sens étonnamment clair des choses pratiques, avaient souvent maintenu ou rétabli leur fortune.
Mais à la longue, ainsi qu'il était arrivé pendant la première période de leur séparation, un peu d'aigreur se glissa de part et d'autre dans cette correspondance. Chacun jugeait qu'il avait raison, et qu'il n'était pas compris. Toussainte, que le mari et la femme prenaient parfois à témoin de l'excellence de leur cause, essayait de glisser la goutte d'huile dans ces rouages délicats. Au fond, elle blâmait Mathée, tout en conseillant à Sernin ds se sacrifier à cette tendresse jalouse ; seulement, l'idée du sacrifice germe plus difficilement dans l'âme masculine, ou plutôt, celle-ci est mieux disposée aux immolations éclatantes qu'aux renoncements intimes, lot presque fatal de la femme.
Quatre mois s'écoulèrent, pendant lesquels le tour de Sernin pour les colonies se rapprochait rapide-
l'hôtel LE TELLEMONT Î97
ment. Puis, Mathée l'appela par dépêche, un peu avant le temps prévu.
Il courut demander une permission, prit une auto pour gagner du temps, l'express ne partant que le soir, et dans la nuit, il arriva à demi fou d'angoisse à l'hôtel, dont les fenêtres étaient éclairées.
Le petit enfant n'était pas encore né.
Mathée supportait son épreuve avec le stoïcisme qui était aussi une des traditions des Le Tellemont. La présence de son mari lui fut étrangement douce. Elle voulut qu'il admirât le berceau préparé, l'antique berceau de bois doré, lourd et solennel à sa manière, où des générations avaient dormi leur premier sommeil, — la petite chemise brodée, garnie de dentelles précieuses, qui avait été le premier vêtement de tous les enfants de la famille, et le béguin de batiste qui, en dépit de l'usage moderne, devrait être posé sur la petite tête inconnue.
Comme l'aube d'un jour de printemps blanchissait les vitres de ses lueurs 'blahrdes, un cri déjà perçant et volontaire éveilla dans le cœur de Sernin des fibres inconnues, et transfigura le visage pâle de la jeune mère.
Sernin po?a ses lèvres avec ferveur sur le front de sa femme, puis, à demi fou d'émotion et de surprise, regarda avidement la figure rougeaude du nouveauné.
— Comme c'est petit ! murmura-t-il avec une sorte de respect pour cette faiblesse sacrée.
— Il est superbe, Monsieur ! dit la garde, choquée. On voit bien que Monsieur ne s'y connaît pas !
— Naturellement ! Et je. ne sais comment vous'osez, sans crainte de le casser, retourner et emmailloter ce petit être fragile, dit-il, retrouvant sa gaieté.
... L'enfant est dans ses bras, et il s'assied près du lit de sa femme. Ils le regardent tous deux, ce petit inconnu, ce petit sphinx dont le mystère ne concerne pas seulement son propre avenir, mais le rôle qu'il remplira dans la maison, entre son père et sa mère...
— Il faut qu'on le baptise aujourd'hui , dit Mathée, effleurant de son doigt la petite joue très douce.
Chose singulière, ils n'ont p^s encore parlé du nom que porterait l'enfant. 11 y a dans ce silence une vague, une sourde rivalité de deux races... Après tout, il est un d'Yturbarram, et Sernin trouve juste qu'il porte le nom traditionnel des siens. Mais il est aussi le rejeton des Le Tellemont, et Mathée souhaite ardemment qu'il s'appelle comme eux.
Elle lève un regard suppliant, qui attendrit tout à coup son mari.
— Donnez-lui votre nom, dit-il généreusement. Les yeux de Mathée brillent.
— Vraiment ? Vous y consentez ?... C'était sï
triste pour moi que la famille fût éteinte ! Et si vous vouliez être bon jusqu'au bout...
Elle s'arrête, oppressée de la peur d'un refus...
— Si vous vouliez... nous ajouterions à votre nom celui de mon père... Il serait d'Yturbarram Le Tellemont...
Elle attend sa réponse avec une anxiété qui la pâlit et la fait trembler. Lui tressaille involontairement. Ce qu'elle demande, ce qu'elle veut, c'est comme une emprise de la race rivale sur son fils, — la race qui dresse secrètement Mathée contre lui. Mais comment refuser à une femme aimée, qui vient de vous donner un fils ! Il étouffe un soupir, et murmure un oui un peu bref.
Mathée pousse un petit cri de bonheur, saisit sa main et la porte à ses lèvres.
— Oh ! ther, cher aimé !... Quelle joie vous me donnez !... Alors, il s'appellera Mathieu, Sernin, — et Toussaint aussi pour sa marraine, — puis Ludovic pour le cher colonel... Comme je suis heureuse !...
Sernin était payé par la joie qu'elle exprimait avec une vivacité inaccoutumée. Use promettait d'ailleurs, à part lui, de faire de son fils un d'Yturbarram — et un soldat.
Le baptême eut lieu dans l'après-midi, avec la pompe ordinaire en pareil cas : les dragées distribuées en quantité à la porte de l'église, un cierge ds cinq livres allumé devant Notre-Dame, un ornement
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d'autel offert au prêtre, et douze layettes remises à des enfants pauvres du quartier.
Jamais Sernin n'eût cru aimer si passionnément un petit enfant. Dès le jour de la naissance, il eut l'intelligence de cette vie à peine éclose. Chaque mouvement du bébé lui semblait dénoter la précocité, aussi bien que la force physique. A chaque instant il lui découvrait une nouvelle ressemblance. Au bout de trois jours, il prétendit que les yeux de son fils le suivaient, et vit des sourires dans les contractions du petit visage. Il passait son temps devant le berceau, contemplant ce calme sommeil, épiant cette douce respiration. Les cris du bébé perçaient son cœur. Il trouvait la garde cruelle de ne pas le lever au premier de ces cris, et Mathée insensible d'approuver un système d'ailleurs très sage d'éducation physique. Il employait des ruses d'apache pour se trouver seul avec son fils et l'enlever en cachette de son berceau. % D'ailleurs, au milieu de ses plus grandes colères, le petit se taisait quand il se sentait sur la poitrine de son père. Sernin était convaincu qu'il aimait les rythmes militaires et les chansons de marche qu'il lui murmurait presque bas, en ayant soin de choisir les jolies, les innocentes, comme si rien de risqué ni de trop soldatesque ne dût effleurer cette pure petite chose.
Mathée n'était pas une mère moins passionnée ; seulement elle avait en toute chose l'instinct de la modération, et l'idée arrêtée de commencer dès le berceau l'éducation de son enfant.
» , SgO*
Et Toussainte î... Comme elle aimait son filleul ï Comme elle lui disait d'instinct des folies délicieuses ! Comme elle implorait pour lui le ciel tout entier, ses patrons sans nombre, — surtout l'innombrable phalange des Innocents, ces tendres fleurs moissonnées avant d'éciore, dont la pureté et les prières devaient protéger le cher petit !
Ce bonheur fut promptement troublé par le départ de Sernin. Deux jours avant, Mathée commença à s'agiter. Le docteur déclara qu'une nourrice ne doit point avoir de soucis. Le petit Mathieu se ressentit de Ténervement de sa mère, et cria toute une nuit.
Maïhée se renfermait dans son orgueil et n'abordait point la question brûlante ; mais Sernin sentait quelles rancunes renfermait ce silence. Lui, cependant, malgré son chagrin de quitter sa femme et son enfant, et de retourner à sa solitude, n'était point ébranlé dans sa résolution. Un lien de fer le retenait : la dette qu'il s'était juré d'acquitter sur ses seuls appointements. Il eût encore sacrifié ses goûts, ses rêves, surtout depuis que le petit était là, et qu'il envisageait pour lui les dangers des séjours aux colonies, ou même, s'il restait en France, les inconvénients de certains climats qui pouvaient lui être nuisibles. Mais ce qu'il jugeait une question d'honneur le retenait fermement.
C'était un secret très lourd, qu'il n'avait pas même voulu partager avec Toussainte, parce qu'il savak quel serait son ..este : elle voudrait acquitter cette
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<Uette sur son petit capital, et il trouvait aussi odieux de la dépouiller que de payer sa folie aux dépens de sa femme. Ah '. si l'on savait ce qu'une heure d'égarement peut avoir dans la vie de répercussions fatales ! Nos fautes sont comme le germe léger jeté au vent, et pouvant produire une moisson empoisonnée.
Il calculait ce que pouvait durer ce secret esclavage. Un an ou dix-huit mois de solde coloniale pouvaient le libérer. C'était cruel de résister au désir de la femme qui l'avait épousé pauvre, et qui avait ainsi rompu, pour l'amour de lui, avec les usages de son milieu et de sa famille... C'était dur aussi de la voir refuser inflexiblement, non pas seulement de s'exiler hors d'Europe, mais même de quitter Paris. Et combien il souffrirait, seul, à des milliers de lieues de ce qu'il chérissait passionnément ! Mais il se croyait lié par une délicatesse qui, pensait-il, calmait sa conscience, et il dit à Mathée, en s'efForçant d'être très calme, que son départ pour les colonies était imminent. Il avait d'ailleurs un argument qu'il jugeait sans réplique pour résister à ses instances : étant si près d'être désigné, il ne pouvait faire partir un camarade à sa place. Il le lui expliqua.
— Je vous comprendrais si nous étions en guerre, dit-elle d'un ton glacé. Mais les colonies n'effrayent pas vos camarades, que je sache. Vous en êtes vousmême si enthousiaste !
Il aurait pu lui dire que le danger était réel dans ces pays lointains où, même le climat fût-il sain, une
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épidémie pouvait surgir, sans parler des combats contre les tribus révoltées. Mais il craignait de l'inquiéter pour lui-même. Maintenant surtout qu'il était père, il n'aurait plus osé insister pour qu'elle l'accompagnât : il lui eût semblé prendre une responsabilité ternble.
— Mais Mathée, dit-il d'une voix frémissante, chez nous, ma démission à un tel moment serait mal vue... Vous ne voudriez pas que je fusse blâmé?... D'ailleurs, ce sera, je vous l'affirme, mon dernier voyage... Je permuterai, ma corvée faite, j'entrerai dans un corps métropolitain, ou même, si vous l'exigez absolument, je quitterai une carrière pourtant si aimée, dont j'étais fier jusqu'à l'ivresse... Oui, je vous ferai, s'il le faut, le sacrifice de mon épée, de ma dignité même, espérant que vous ne le regretterez pas un jour!...
Mathée ne répondit pas. Elle était profondément blessée. Cependant, la raison professionnelle qu'il avait donnée faisait sur elle une impression qu'elle ne voulait pas avouer. Elevée dans le culte du devoir et de l'honneur, elle n'eût pas voulu, naturellement, que son mari transigeât, même avec les délicatesses de ce devoir; elle n'eût pas admis qu'il pût être blâmé ou critiqué par ses camarades, et elle gardait dans sa mémoire un mot qu'il lui avait dit un jour dans son langage énergique et familier : « Si je me défile devant une corvée, ils diront que c'est parce que vous êtes riche. » Mais elle allait maintenant trembler qu'il ne fût envoyé dans un climat dange-
reux. Peut-être, devant l'imminence cruelle de la séparation, aurait-elle eu enfin l'idée de le suivre ; mais le petit enfant était b, et sa vie fragile était si précieuse ! En tout cas, elle n'exprima point de regret, mais elle conserva dans son cœur la promesse de Sernin, à la fois ulcérée de son refus, et secrètement fière de cette inflexibilité qu'elle prétendait ne pas comprendre.
... Elle faiblit au moment du départ, et pleura passionnément, comme si elle n'eût pas été une Le Tellemont.
— Mais ce n'est pas un adieu, Mathée, disait-il, les yeux pleins de larmes. Je reviendrai à Paris avant mon départ... Deux ans passent, après tout, et après, quoi qu'il arrive, nous ne nous séparerons plus.
Il embrassa d'un coup d'œil la grande chambre luxueuse où, à rencontre des usages modernes, le berceau du bébé demeurait jour et nuit. Car les Le Tellemont se faisaient un devoir de nourrir leurs enfants, et étaient des mères admirables... Un étrange pressentiment envahit son cœur, comme si cette vision eût e'té la dernière d'un bonheur complet. Il lui semblait dire un adieu profond, irrévocable àv la douceur de sa vie... Devait-il succomber au cours de cette prochaine campagne ? La foudre, qui menace les brins d'herbes aussi bien que les hauteurs, devait-elle s'abattre sur la tête chérie du petit Mathieu ? Il essaya de dominer sa terreur supersti-
tieuse en pensant qu'il reviendrait bientôt embrasser ceux qu'il aimait si chèrement. Mais il était en proie à une sorte de désespoir quand il franchit ce seuil, ayant encore dans l'oreille les sanglots mal contenus de sa temme.
Il était huit heures et demie du matin. Il venait d'enregistrer ses bagages à la gare Montparnasse, lorsqu'il s'entendit tout à coup appeler. Le concierge de l'hôtel arrivait, essoufflé.
— Monsieur, c'est Madame qui m'envoie... Une lettre très pressée, devant être remise à Monsieur sans retard... Le porteur voulait venir lui-même... mais il ne connaissait pas Monsieur... J'ai pris une auto, et voici la lettre... Je savais bien que j'arriverais avant le départ...
Sernin prit l'enveloppe. Elle avait une apparence distinguée : format à la mode, papier épais, légèrement crème, écriture correcte. Il l'ouvrit et regarda la signature : Roger Berthac.
Vaguement ennuyé, il congédia le concierge.
— C'est bien... Je répondrai de Brest... Merci. Le concierge salua et se perdit dans la foule.
Sernin se retira un peu à l'écart, et lut les lignes suivantes :
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« Mon cher ami,
« Je suis désolé de vous tourmenter... Ce n'est pr.s pour les trois mille francs qui restent dus sur notre petit arrangement de jadis : j'ai, hélas, besoin d'une somme plus importante. Ayant été vous-même dans l'embarras, vous comprendrez et excuserez ma démarche. Je ne vous demande pas d'argent comptant, sachant que votre délicatesse, toute chevaleresque, ne vous permet pas de prélever un emprunt sur la fortune de Mme d'Yturbarram. Mais avec votre signature je puis sortir d'embarras. Il s'agit simplement de répondre pour une somme de vingt mille francs, payable dans un délai d'une année, somme que vous pourriez parfaitement, par parenthèse, vous procurer sur l'argent vous passant par les mains. Mais encore une fois, connaissant vos répugnances, je me hâte de vous affirmer que, bien avant un an, j'aurai été à même de rembourser ce qu'un autre me prêtera grâce à votre garantie, et que je vous rendrai votre billet sans que vous ayez eu à débourser un centime.
« Absolument confiant dans votre bonne camaraderie je vous prie de vouloir bien vous trouver demain matin à onze heures au café de la Paix, et je vous remercie chaleureusement d'avance. »
La lettre était datée de la veille au soir. Sernin éprouva l'impression horriblement pénible d'être dans une impasse. Il comprenait tout à coup
les conséquences de sa faute lointaine, et voyait dans une lumière inexorable les difficultés résultant de la dette qu'il avait cachée à sa femme. Signer un billet, compromettre son nom, engager l'argent deMathée, c'était hors de cause. Il ne devait aucune reconnaissance à Roger Berthac, qui lui était venu en aide après l'avoir poussé au jeu, mais qui avait réclamé des intérêts usuraires. Ce qui lui causait une angoisse mortelle, c'était, justement parce que l'homme n'était pas estimable, de n'avoir pas encore réglé cette dette. Il envisagea rapidement la situation.
Mathée l'avait contraint à emporter un? somme importante ; mais il s'était promis de l'employer k l'achat d'objets exotiques, et, plus que jamais, il s'obstinait à tenir la parole qu'il s'était donnée à luimême de ne pas payer sa folie sur la fortune de sa femme.
Comme il était en proie à une perplexité douloureuse, sentant cependant qu'il. était d'autant plur urgent de désintéresser Roger qu'il était décidé à lui refuser sa signature, il eut tout à coup une idée qui devait le tirer d'embarras : sa sœur possédait un petit capital, placé en valeurs au porteur. Malgré la répugnance qu'il éprouvait à recourir à elle, il aimait encore mieux lui emprunter ces trois mille francs que les prendre sur la somme qu'il emportait : il les lui rembourserait au cours de sa campagne.
Il calcula rapidement qu'il pouvait n'arriver à Brest que le lendemain matin : son billet serait perdu,
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mais il voyageait au tarif militaire... Il porta à la consigne sa valise et son sabre, et, prenant un taxi, il arriva chezToussainte, qu'il comptait bien trouver à cette heure.
Elle venait justement de rentrer de la messe, et se disposait à aller chez Mathée.
D'abord, elle eut un moment d'inquiétude en voyant son frère, qu'elle croyait parti.
— Toussainte, dit-il à brûle-pourpoint, je viens recourir à toi... Je suis dans une situation pénible, et tu peux m'aider.
L'inquiétude de Toussainte redoubla, et sa figure expressive larssa voir l'effroi qui s'emparait d'elle.
— Oh ! Sernin, tu m'épouvantes ! Qu'est-ce quia retardé ton départ ? Personne n'est malade ?
Il avait la gorge sèche, et des palpitations de cœur. Cependant, dans ce décor familier, qui lui rappelait son enfance, près de cette sœur très chère et très compréhensive, il éprouvait moins de peine à décharger son cœur.
— C'est une vieille histoire, Toussainte... Mais il me faut la dire très vite... Il y a trois ans, j'ai fait une folie... J'ai joué... Il y avait là un homme qui a été mon mauvais génie... Je refusais la partie, alléguant que si je perdais je ne pourrais m'acquitter, les dettes de jeu devant se régler dans les vingt-quatre heures. Roger Berthac me dit en souriant qu'il répondrait pour moi... Il avait déjà rendu service à plusieurs de mes camarades, certain d'ailleurs d'être remboursé, notre solde de campagne étant élevée... Je me laissai
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persuader... Je gagnai d'abord, puis je perdis... cinq mille francs...
Toussainte fit un geste involontaire de désolation.
— Berthac les solda sans hésiter, et me fit signer un billet par lequel je m'engageais, sans fixer de délai, à lui payer des intérêts de 10 o/o, devant régler la somme sur mes prochaines campagnes. Les intérêts étaient usuraires... Il alléguait qu'il courait des risques, puisque je pouvais succomber au cour d'un voyage, et que mes héritiers ne devaient en aucun cas être engagés. Plus tard, je me rendis compte que ce misérable, sous les dehors d'un homme du monde, faisait métier de pousser les jeunes officiers à contracter des dettes, et leur prêtait à gros intérêts... Quand il fut question de mon mariage, j'avais seulement commencé à le rembourser...
— Oh ! Sernin !
Il y avait tant de douleur dans son exclamation, que Sernin sentit à peine le reproche qu'elle exprimait.
Cependant il rougit.
— Tu ne me diras rien que je ne me sois répété mille fois... Ecoute, et sois pitoyable... J'aimais follement Mathée. Aune autre, j'aurais avoué ma dette ; mais à elle, une Le Tellemont ! dit le pauvre Sernin avec une emphase pleine d'amertume. Le colonel Sallonges avait d'abord posé en principe que mon mariage était subordonné au fait que je n'étais pas
joueur... Il m'avait laissé entrevoir l'horreur invincible de Mathée pour ce vice. Devais-je m'accuser ? D'avoir joué une seule fois dans ma vie ne faisait pas de moi un joueur,.. J'étais sûr de moi... On n'avait donné sur mon compte que des renseignements satisfaisants... Je me suis tu...
— Quel malheur ! balbutia Toussainte. Mathée t'aimait assez pour recevoir généreusement une confidence.
— Une confidence ! Dis un aveu, un aveu qui m'eût diminué, qui eût excité chez elle une défiance de tous les instants ! s'écria Sernin. Ah ! dès lors j'avais compris sa nature, droite, mais inflexible ! Il fallait renoncer à elle ou me taire... Et je l'aimais tant!... Tu sais, toi, combien cet amour était désintéressé ! Je n'ai usé de sa fortune que d'une manière restreinte seulement pour ne pas l'offenser. Et surtout, je m'étais promis de n'en pas prendre un centime pour acquitter ma dette. J'ai continué à rembourser Berthac sur mes seuls appointements...
— C'est là une délicatesse qui ne m'étonne pas de toi, Sernin. Mais si cet homme est tel que tu le dépeins, n'aurait-il pas mieux valu le désintéresser sur les sommes que Mathée t'a maintes fois, devant moi, demandé de prendre pour tes fantaisies personnelles ? Ou, mieux, il fallait dès lors t'adresser à moi...
— Ah ! chère petite sœur, c'est ce que je suis contraint de faire aujourd'hui ! Mais essaie de comprendre combien il m'était également odieux de prendre de l'argent à toi et à Mathée !
— Quelle folie ! Dans un instant, tu auras la somme nécessaire... Ce qui m'a épouvantée, ce n'est pas cela, ce sont les suites... si Mathée venait à découvrir que...
— Que je l'ai trompée ? Non, non ; une fois cet homme désintéressé, je n'ai plus rien à craindre. Mais lis cette lettre, et vois quel moyen il a employé pour se faire rembourser immédiatement, malgré sa promesse d'attendre... J'ai reçu cela à la gare, comme j'allais passer sur la voie... J'ai remis mon départ à ce soir, et je suis venu, malgré l'humiliation que cela me cause, te demander ce prêt, que je te rembourserai sur mes appointements.
Toussainte ouvrait déjà le petit secrétaire en marqueterie hollandaise où elle renfermait ses souvenirs et sa modeste fortune.
— Combien veux-tu, chéri ? Prends toi-même ce qui pourra se négocier immédiatement...
— Toussainte, tu me sauves, et tu me rends la conscience de ma dignité vis-à-vis de ma femme !
— Ah ! pourquoi n'as-tu pas eu plus tôt confiance en moi, mon pauvre Sernin !
Il prit des obligations de chemin de fer, et voulut écrire un reçu.
— Cela, jamais ! dit-elle avec énergie. Il ne faut pas que rien d'écrit reste de cette petite transaction. C'est ta part, ta toute petite part de l'héritage modeste auquel tu as renoncé... Et surtout, ne t'inquiète pas de me rembourser ! J'ai tait des économies, je dépense si peu ! \
Il l'embrassa tendrement, et, la laissant encore émue et bouleversée, courut à une société de crédit pour vendre les obligations. Il était juste onze heures quand il arriva devant le café de la Paix. Roger Berthac, élégant comme toujours, était assis à une petite table devant un verre de madère, suivant d'un œil insouciant la fumée de son cigare.
Il se leva brusquement en voyant Sernin près de lui.
— Exact comme un soldat que vous êtes ! Bravo, mon cher ! Asseyez-vous... Que voulez -vous prendre ?...
— Rien, merci, je suis très pressé... Je vous ai apporté le montant de ma dette, y compris les intérêts...
— Merci, ce n'était pas le plus pressé... Et notre petite transaction ?... Attendez ! Garçon, de l'encre ! Et procurez-moi un timbre de quittance, s'il vous plaît... Oh ! moi, je suis méthodique... Je vais d'abord vous donner le reçu... Les affaires doivent être réglées scrupuleusement...
Il écrivit une décharge de la dette' de Sernin et des intérêts échus, et oblitéra soigneusement le timbre de quittance. Sernin vérifia le papier et le serra dans son portefeuille.
— Je regrette, dit-il, son cœur battant désagréablement sans qu'il sût pourquoi, de ne pouvoir, quanta l'autre affaire, vous donner satisfaction...
Pas un muscle ne bougea sur les traits de Roger ; mais son regard devint dur.
214 L'HOTEL LE TELLEMOMT
— Je ne comprends pas pourquoi, dit-il d'une voix qui prenait tout à coup quelque chose de métallique. N'avez-vous pas compris ma lettre ? Il ne s'agit pas d'argent, seulement d'une signatare.
— La signature équivaut à l'argent, et si vous étiez obligé d'en réclamer, je ne saurais où le prendre, dit Sernin avec fermeté.
— Vous ne sauriez ?. . . Et votre femme est millionnaire, et l'on dit qu'elle est folle de vous ! riposta Roger avec une colère contenue, dissimulée sous une expression railleuse.
Sernin devint pourpre.
— Je ne permets à personne de parler de ma femme et de ses sentiments ! s'écria-t-il. Vous êtes déplacé, Berthac ! Je vous répète ce que je vous ai dit déjà : il ne me convient pas de prendre l'argent que je ne considère pas tout à fait comme le mien.
— Je n'ai pas le droit de vous demander comment vous avez pu vous acquitter si promptement, après m'avoir fait entrevoir un assez long délai, dit Roger avec un léger ricanement. Mais je me permets d'insister sur la situation embarrassée dans laquelle je me trouve... Je n'ai pas hésité jadis à vous rendre service...
— Ce service n'était pas gratuit, et il n'eût pas été nécessaire si vous ne m'aviez incité à jouer avec une insistance singulière, répliqua sèchement Sernin. En tout cas, nous sommes quittes. Je vous remercie encore
une fois, et vous renouvelle mon regret de ne pouvoir vous obliger...
Roger n'insista pas. Il se leva cérémonieusement, et serra mollement la main que Serninlui tendait sans chaleur.
— Vous partez bientôt, m'a-t-on dit ?
— Ce soir, pour Brest. Je vais sans doute y trouver ma désignation.
— Alors, bon voyage !
Sernin souleva son chapeau et s'éloigna. S'il avait vu le regard haineux qui le suivait, il aurait peut-être conçu de l'inquiétude.
Et qu'allait-il faire maintenant ? Retourner chez lui en disant qu'il avait manqué le train ? Mais le concierge l'avait quitté vingt minutes avant le départ de l'express. D'ailleurs, il était près de midi, et Mathée se demanderait tout naturellement où il avait passé son temps depuis le matin... Cette misérable affaire continuait à peser sur lui, et l'obligeait maintenant à une dissimulation dont sa nature avait l'instinctive horreur. Il devait donc laisser croire à sa femme que son itinéraire n'avait pas subi de changement.
Cependant, il lui était tellement odieux d'errer dans Paris, et de s'asseoir à une table de restaurant sans que Mathée le sût si près d'elle, qu'il se décida à aller passer l'après-midi à Versailles, après avoir envoyé un pneu à sa sœur, pour lui dire que tout était arrangé.
Il se promena comme une âme en peine dans le
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parc et les jardins de Trianon, comme un coupable qui se cache, ayant peur d'apercevoir des figures connues, et il revint enfin à la gare Montparnasse pour retirer sa valise et son sabre de la consigne, et prendre l'express de Brest.
Il est désigné pour le Gabon, c'est-à-dire pour ce qu'on appelle une « mauvaise colonie ». Il en estravi, parce qu'il souffrira moins, ne pouvant en aucun cas y emmener sa femme. Du reste, maintenant qu'il est libéré de sa dette, et qu'une seule campagne lui permettra de rembourser sa sœur, il est résolu à entrer dans l'armée métropolitaine, et à la rigueur, pour sauvegarder sa paix domestique, à donner sa démission si Mathée l'exige. Mais d'abord, il doit faire sa corvée : sa femme a compris qu'on n'envoie pas un camarade à sa place dans un mauvais climat, et comme elle a enregistré sa demi promesse de quitter l'armée à son retour, tout nuage semble dissipé entre eux quand il vient passer trente-six heures à Paris avant d'aller prendre le paquebot à Bordeaux.
On est à la fin de mai. Des lilas commencent à fleurir dans le coin le moins ombreux du jardin de l'hôtel, des lilas tardits, très frêles, dont les grappes sont pâles et élrgantes. L'air entre à flot dans !es vastes
chambres, dans la galerie où la nurse promène le petit Mathieu, qui rit aux robes, rouges de ses ancêtres.
— Et votre portrait, Mathée ? Avance-t-il ? Vous
m'en enverrez une photographie ?
— Oui... Il sera bien, mais je ne le ferai placer qu'à votre retour, puisqu'on n'a pas eu le temps de faire le vôtre... Mathieu aurait fait des risettes à votre uniforme...
— Mon uniforme est plus sombre que vos robes rouges; mais je voudrais attendre mon troisième galon et l'épaulette de capitaine, qui l'égaierait un peu, ou bien, si vous étiez très bonne et très sage, je l'échangerais contre un dolman bleu ciel... Avec des protections, je pourrais permuter pour la cavalerie...
... Silence de Mathée. Elle attend quelques instants, pour reprendre un sujet différent
— Mathieu vous connaît très bien, et vous aime beaucoup...
Elle alla vers la nurse, et prit l'enfant dans ses bras. Il ressemblait à son père ; il avait le teint brun et des yeux de jais, et res courts cheveux bruns frisaient comme ceux de Sernin.
— Oh ! chéri, vous ne reconnaîtrez plus papa, quand il reviendra dans si, si longtemps ! Mais vous embrasserez tous les jours son portrait, à ce méchant papa, qui nous quitte pour aller si loin !
— Mathée, dit Sernin légèrement agacé, est-ce exprès que vous évitez de tutoyer ce pauvre bébé ?
— Ce pauvre,bébé répéta t-elle, vexée. Est-il plus
à plaindre que je ne l'ai été moi-même. parc° que j'observe vis-à-vis de lui la tradition de la fai aille, qui est d'évker le tutoiement ?
— Je l'admets de la part des enfants, quoique j'aie pieusement respecté les miens, que je tutoyais. Mais vous, cela ne vous peine pas de ne jamais employer avec ce chéri le tendre mot qui s'allie avec les douces folies que disent les jeunes mères ?
— Je trouve les folies dont vous parlez puériles, et je garde, sans les disséquer, sans les déplorer, les traditions dont j'ai recueilli l'héritage et compris la sagesse...
Elle parlait avec ce mélange de douceur et d'obstination que Sernin connaissait bien, et devant lequel il se sentait impuissant...
Cependant, les quelques heures qu'il passait à Paris furent aussi heureuses que le permettait l'approche d'une séparation. A vrai dire, Sernin laissait croire à sa femme que son absence pouvait être abrégée, surtout s'il était nommécapitaine, ce que pouvaient faire espérer les propositions dent il avait été l'objet après ses combats du Maroc et sa blessure.
Lematin, Toussainte avaittrouvéun prétexte pour les laisser dîner seuls. La table, délicieusement ornée, comme toujours, était dressée dans la profonde embrasure de la salle à manger, et l'ombre envahissait le jardin, les allées devenant pics blanches à travers les massifs plus noirs. Mathée avait une robe mauve, garnie de vieilles dentelles rousses, et à son corsage, une orchidée, mauve aussi, d'une forme et d'une
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nuance idéales. Sernin se sentait le cœur déchiré de quitter sa femme aimée, et même ce décor très noble, dont il commençait à jouir depuis que le cauchemar de sa vie était dissipé. Mathée,qui était très intuitive, sentait son impression, et se faisait inconsciemment plus séduisante, espérant l'emporter sur cette rivale trop chère, l'armée. Jamais, peut-être, ils n'avaient été plus unis...
... Maintenant ils sont dans le petit salon bleu aux tentures adoucies, aux meubles précieux et vieillots, et Mathée verse le café de son mari dans une des tasses de Sèvres dont on se sert journellement à l'hôtel. Il lui dépeint gaiement les postes africains, et concède qu'il retrouvera avec plaisir la bergère bleue aux ramages blancs qui est son siège de prédilection, lt Sèvres ancien, et aussi l'odeur douce du lilas qui monte du jardin, avivé par la rosée...
Le courrier du soir est apporté sur un très vieux et très curieux plateau de laque dorée, qui vaut dix fois l'argenterie. Il y a des journaux, des lettres de quête, des prospectus, et une enveloppe d'assez grand format, — papier épais et crème, écriture correcte, distinguée. Elle est pour Mathée.
Tandis que Sernin déchire la bande d'un journal, elle ouvre méthodiquement sa lettre avec un mince couteau d'or, et regarde la signature.
Un inconnu... Une demande d'argent, sans doute, comme elle en reçoit tellement souvent, que Me Erlangé. estime plaisamment le total de ces suppliques supérieur à celui de la fortune de sa cliente. Elle
commence sa lecture, d'abord sans comprendre, puis, peu à peu l'effroi s'empare d'elle, tandis qu'elle dévore les lignes de la belle écriture à la mode qui couvre le feuillet de papier crème...
« Madame,
« Pardonnez tout d'abord à un inconnu de venir prendre quelques minutes de votre temps, — si toutefois je suis un inconnu pour vous, si mon ami d'Yturbarram ne m'a pas nommé à sa femme.
«J'apprends par un journal de province que Sernin ost désigné pour le Gabon, et même probablement parti. Ne sachant où l'atteindre, je prends la liberté de m'adreeser à vous...
« Sernin eût certainement compris la détresse dans laquelle je me trouve, cette détresse d'homn:e du monde .qui est vraiment lamentable ; — il l'eût comprise, lui qui, il y a quelques années, s'est trouvé dans le? mêmes circonstances pénibles, et que j'ai eu la vive satisfaction de tirer alors d'embarras. Je me hâte de vous dire qu'il a tout récemment acquitté sa dette. Mais à ce moment, il n'a pu me rendre le service que je me décide, non sans peine, non sans révolte d'orgueil blessé, à solliciter de vous. J'ai un besoin urgent de vingt mille francs. A la rigueur, dix mille pourraient suffire pour le moment. Je suis prêt, naturellement, à vous donner des garanties. Et comme preuve des relations que j'ai eues avec votre mari, je tiens à votre disposition, si vous voulez bien mefaire
l'honneur de me recevoir, les lettres que nous avons échangées, notamment au sujet de la dette de jeu qu'il a soldée en mars dernier, et dont il pourra, soit avant son départ de Franc?, soit du lieu de sa destination, vous communiquer la décharge.
« Dans l'espoir que vous ne refuserez pas de prendre ma demande en considération, j'ai l'honneur, Madame, etc. »
Suivait l'adresse.
Mathée, pâle comme une morte, lut deux fois cette lettre étrange, partagée entre la colère et l'incrédulité.
— Sernin !...
Sernin se retourna brusquement. La voix de sa femme était tellement changée qu'il ia crut malade* Mais aussitôt ses yeux tombèrent sur le feuillet qu'elle tenait dans sa main crispée.
— Qu'est-ce qu'il y a ? s'écria-t-il. Une mauvaise nouvelle ? Qui vous écrit, chérie ?
Maintenant la main de Mathée tremblait violemment, mais l'expression tendre et inquiète de Sernin sembla un instant dissiper le cauchemar qui l'avait saisie. Elle eut un rire nerveux.
— Oh ! c'est un escroc, un odieux chantage... Lisez, et faites vous-même la réponse que mérite un tel misérable I
Un coup d'œil suffit à Sernin pour reconnaître l'écriture très caractérisée de Roger Berthac. Ii pâlit
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affreusement à son tour, et prit le papier sans prononcer une parole.
Mais iMathée constata cette pâleur de cendre, et aussi l'agitation soudaine qu'il ne pouvait réprimer. Une terreur, une horreur sans nom s'empara d'elle tandis qu'elle suivait sur le visage trop expressif de Sernin l'effet de sa lecture.
Ainsi, ce malheureux s'était vengé de son refus, vengé de la manière la plus perfide, — sur le bonheur domestique de celui dont le seul tort vis-à-vis de lui était de n'avoir pas voulu se laisser exploiter aux dépens de sa femme ! Un instant l'idée de tout nier s'offrit à Sernin comme une tentation violente. Mais à quoi cela eût il servi ? D'ailleurs, il n'était pas capable d'inventer un mensonge, encore moins de le soutenir. Il leva sur Mathée un regard tragique, et en un instant, elle comprit que cette horrible chose était vraie...
Il y eut un moment de silence, pendant lequel leur bonheur s'effondra.
Mathée se ressaisit la première sous l'effort d'une colère froide, tellement intense que tout son être en semblait tendu, transformé.
— Mais parlez ! cria-t-elle. Dites, si vous le pouvez, que vous n'avez pas d'ami parmi les lâches et les escrocs!... Que vous n'avez jamais été le joueur déshonoré obligé de recourir à un tel homme !... Vous voyez bien que je ne le crois pas, que je repousse du pied son ignoble calomnie !...
Epuisée par la violence de ses paroles, elle s'arrêta tout à coup, et il se fit une réaction soudaine : elle tendit les bras, fondant en larmes.
— Sernin, pardonnez-moi ! Non, non, je ne croirai jamais rien contre vous; mon mari, mon aimé ! Mais ayez pitié de moi... de mes nerfs, et dites-moi que j'ai été folle !
Mais il ne répondit ni à son geste, ni à son adjuration passionnée. Toujours livide, il resta immobile.
— J'ai connu ce misérable, dit-il enfin d'une voix changée. C'est un usurier, sous le vernis qu'il avait alors d'un homme du monde... Je lui ai en effet jadis emprunté de l'argent...
— Vous l'avouez !...
La colère de Mathée, un instant calmée, se réveillait, plus violente. Avec une lucidité doublement étrange dans un tel état d'esprit, sa mémoire lui retraçait tous les termes de la lettre, les mots vengeurs qui alimentaient sa fureur, qu'aggravaient les paroles mêmes de son mari.
— Un usurier ! Vous lui avez emprunté de l'argent ! Votre jeunesse, qu'on prétendait^ si digne, n'était qu'une hypocrisie ! Une dette de jeu ! C'était le vice qui n'eût jamais trouvé grâce devant les Le Tellemont... On vous l'avait dit ! Vous saviez qu'un joueur ne fût jamais entré dans cette maison...
— Je n'étais pas joueur! interrompit Sernin avec fermeté.
L'HOTEL LE TEl.LEMONT 225
A mesure que Mathée devenait plus violente, lui retrouvait son calme, le calme du désespoir.
— Vous n'étiez pas joueur ! Alors, vous niez ce que dit cet homme?
— Je ne le nie pas... Une fois, une seule fois, il m'a entraîné... J'ai perdu, et j'ai été à jamais guéri...
— Et ces ignobles dettes de jeu qu'on doit, si je connais le code mondain, payer en vingt-quatre heures, vous avez mis des années à les solder !
Sernin frémit sous l'insulte que, en vraie femme, elle dirigeait à l'endroit sensible. Il se contint encore.
— Je lui avais objecté que si je perdais, je n'avais pas d'argent. Il me répondit qu'il attendrait en ce cas ma prochaine campagne... en ajoutant des intérêts... Il agissait ainsi, je l'ai su depuis, avec les jeunes officiers, et réalisait des revenus honteux.
— Et vous vous êtes marié, et vous êtes entré dans ma famille, dans cette maison, avec une dette, — et une dette vis-à-vis d'un tel homme ! Vous avez eu un secret pour moi, — et quel secret ! Et, ayant part à ma fortune, vous avez mis deux années à vous libérer de cette honte !
— Oui! s'écria Sernin, j'ai gardé ce secret parce que je vous aimais trop, que j'étais lâche devant la peur de vous perdre, et parce que, au^si, je savais déjà que votre cœur était inflexible, et que vous ne sauriez comprendre une défaillance !
L Hojr
2?6 L HOfTEL LE TELLEMONT
— Et pendant deux années, alors que je portais votre nom, vous avez gardé cette dette!
— Parce que je m'étais juré de la payer sur ma solde !
— Au risque de m'exposer à des humiliations comme celle-ci ! Vous avez agi d'une manière indigne, et j'ai honte de m'appeier d'Yturbarram !
Une fois de plus, épuisée par sa violence, elle se tut... Peut- être aussi vit-elle dans les yeux de son mari quelque chose de changé, quelque chose de terrible. A son tour, il céda à une fureur contenue jusquelà à grand'peine.
— Vous abusez de ce que vous êtes une femme, — ma femme, la mère de mon fils, pour insulter en mo1 ce qu'il y a de plus profond et de plus sacré ! Je ne discuterai pas avec vous... L'atavisme a fait de vous une justicière, mais je ne me soumettrai pas à être jugé ! Votre race fameuse de bourgeois a abouti, après tout, à une femme sans cœur, en qui l'orgueil a tout rétréci^ tout desséché, incapable de miséricorde, incapable même de comprendre le sentiment d'honneur erroné, peut-être, mais sacré, qui m'a fait retarder ma libération... Devant une vraie femme, je n'aurais pas rougi de reconnaître des torts qui m'ont hanté et ont empoisonné mes joies... Mais je ne m'abaisserai pas à supporter votre mépris... Notre mariage a été une erreur, — bien que j'aie essayé de demeurer pauvre au milieu de votre luxe... Je vous ai aimée plus que vous ne le comprendrez jamais, mais vous avez tué mon amour I
Il se dirigeait rapidement vers la porte. Quelque chose se brisa en elle ; mais elle le méprisait vraiment, et l'orgueil était entre eux. A la porte, il s'arrêta un instant.
— Heureusement, dit-il, j'ai gardé cette épée qui me laisse libre de m'en aller de par le monde sans rien vous devoir ! Plus tard, elle me permettra de réclamer mon fils, et de mettre sur lui mon empreinte qui, après tout, est plus noble que la vôtre !
Et sur ces paroles passionnées, qui sonnèrent à l'oreille de Mathée comme une menace, il disparut, la laissant toujours en proie à sa folle colère.
11 gravit en quelques pas l'escalier le menant à la chambre où le petit Mathieu dormait... A la mode bourgeoise d'autrefois, — cela, c'était une chose qu'il aimait, qui lui rappelait sa propre enfance, l'enfant partageait, la nuit, la chambre de sa mère, qui le nourrissait. Il dit impérieusement à la nurse de s'éloigner, et tomba à genoux devant le berceau, en proie à un désespoir dont nul n'aurait pu mesurer la profondeur.il remplit ses yeux de cette vision chérie: la petite figure calme, les longues paupières closes, aux cils pareils aux si*ns, les menottes potelées, les cheveux bruns frisottants. Il eut voulu enlever le chéri, le serrer sur sa poitrine, le couvrir de baisers fous. Mais la vue de ce sommeil paisible le calma. Dans un geste doux qu'on n'eût pas cru compatible avec l'agitation de tout son être, il posa ses lèvres sur la petite joue tiède et rose. Son cœur se brisait.
Combien d'années s'écouleraient avant qu'il pût réclamer sa part de cet enfant? Combien de joies perdrait-il, éloigné de ce cher être, dont il ne verrait pas le développement! Et si, alors qu'il serait très loin, un mal perfide détruisait cette jeune vie ?... Il souffrait une agonie, mais il ne pouvait s'attarder... Il ne fallait pas que Mathée survînt pour voir sa douleur... Cherchant des yeux un souvenir du bébé, il vit, sur la couverture de soie, un hochet d'ivoire que la petite main avait laissé aller, et il l'emporta.
Puis, rassemblant quelques objets dans une valise, il sonna son valet de chambre.
— Une mauvaise nouvelle me force à partir, dit-il, composant sa voix. Appelez un taxi, et envoyez demain matin mes malles à la gare d'Orsay, pour l'express de Bordeaux...
Le valet de chambre raconta depuis que Monsieur semblait un autre homme. Comme il venait de disparaître pour téléphoner à la prochaine station de voitures, Sernin tressaillit en apercevant dans l'escalier Mathée, qui regagnait sa chambre.
Elle s'arrêta brusquement en voyant qu'il était en tenue de voyage, son pardessus sur le bras.
— Vous... vous ne partez pas ainsi? baibutiat-elle.
— Si, tout de suite... Laissez-moi passer, je vous prie...
Avait-il eu, en la voyant, l'espoir vague qu'elle allait le retenir ?
— . Mais que dira-t-on ? s'écria-t-elle, soucieuse, jusque dans son trouble, du décorum qui régnait en maître dans sa maison et dans sa vie. Ce sera un scandale! Jamais, chez nous, il n'y a eu pareil éclat !
I! eut un ricanement. Ainsi, à ce moment décisif, elle ne songeait qu'aux éclaboussures jetées sur les Le Tellemont !
— Eh ! bien, il y aura un scandale, que ce soit le premier ou non 1 dit-il durement.
Elle se rappela alors le mot qu'il lui avait jeté en partant au sujet de son fils, ce mot qui lui était entré comme une flèche dans le cœur. Le spectre d'une séparation, d'un procès, d'une lutte pour l'enfant, lui causa tout à coup une épouvante.
— On pourrait garder les apparences ! dit-elle, affolée... Pour le monde... Pour notre fils...
— Non, pas d'apparences ! Vous m'avez jeté votre mépris à la face, et je ne repasserai ce seuil que le jour où je vous verrai, à genoux, m'en supplier !
El'e se révolta.
— Alors, jamais !
— Jamais, soit !
Il dit ce mot comme un écho qui alla retentir au fond du cœur de Mathée. Et, Fécartant d'un geste qui gardait encore la douceur instinctive du gentilhomme devant une femme, il descendit en deux bonds...
Elle prêtait l'oreille, dans une agonie... Elle
entendit sa voix dans le vestibule... Elle entendit la porte brusquement refermée... par lui, car le vieux concierge avait des mouvements mesurés et abhorrait le bruit...
Et ce fut tout...
Elle eût voulu s'enfermer dans sa chambre et céder au besoin fou, sauvage, de crier... Mais la correction, le décorum la reprenaient à cette heure tragique : il fallait, comme elle l'avait dit, sauver les apparences.
Elle sonna sa femme de chambre.
— Monsieur a dû partir brusquement... Un ami très malade, dit-elle au hasard. Voulez-vous demander à Jacques s'il a reçu des ordres, et lesquels ? C'a été si subit !
La femme de chambre revint presque aussitôt.
— Monsieur est parti en taxi, avec une valise... Le concierge n'a pas entendu l'adresse qu'il a donnée... Jacques doit expédier les bagages demain, à la gare du quai d'Orsay.
— Oui, naturellement... Laissez-moi maintenant, Louise, j'ai des lettres à écrire, et je n'aurai plus besoin de vous...
On trouva, à l'office, que ce départ soudain avait quelque chose de singulier, Monsieur et Madame semblaient très bien ensemble pendant le dîner... Pourquoi, ainsi qu'elle en avait l'habitude lorsqu'il partait, n'était-elle pas descendue avec lui, pour le voir monter en taxi ? Et Monsieur avait une figure si extraordinaire ! Jacques se demandait s'il revien-
l'hôtel le TELLEMOXT 231
drait ce soir, ou si Madame irait demain matin à la gare...
Mais Monsieur ne revint pas, et la femme de chambre leur annonça le lendemain que Madame avait un accès de fièvre, et que le petit M thieu avait passé une nuit très agitée.
Toussainte lisait près de sa lampe, ou plutôt elle tenait un livre dont son esprit était bien loin. Elle songeait, à cette heure, à a dernière soirée que Sernin passait près de sa femme ; elle se demandait avec angoisse si leurs cœurs se fondaient, si Mathée laissait se détendre sa nature orgueilleuse, si Sernin n'emporterait pas un souvenir amer dans son exil. Elle priait pour eux... Parcourant en esprit les rangs de ses innombrables protecteurs, elle allait implorer Tintercession des saints époux, qui s'étaient aimés dans l'ordre et la paix. Car il lui semblait n'être jamais seule : dans tous ses besoins, dans toutes ses inquiétudes, quelque bienheureux était tout près pour lui montrer la voie, la soutenir, l'encourager...
Elle tressaillit en entendant la sonnette de l'appartement, tirée d'une main agitée, et elle se demanda d'abord avec un peu d'effroi qui sonnait ainsi à cette heure. Car ses amies, qui, d'ordinaire, frappaient des
petits coups discrets, étaient sorties ce soir-là... Elle prit sa lampe et traversa l'antichambre. La sonnette retentit de nouveau, et quelqu'un parla de l'autre côté de la porte.
— Ouvre, Toussainte ! C'est moi !
Sernin ! Que venait-il faire si tard ? Quelqu'un était-il malade, ou bien avait-il quelque chose à lui dire, — quelque chose de pénible au sujet de leur récente transaction?
Elle fit glisser le verrou qu'elle avait déjà mis pour la nuit, car elle était seule : ne donnant plus de leçons et tenant à vivre de ses seules ressources, elle n'avait, pour tout service, que l'aide très limitée d'une femme de ménage, le matin. La lumière de la lampe, qu'elle soulevait machinalement, tomba sur un visage tellement défait, tellement livide, qu'elle poussa un cri d'effroi.
— Qu'est-ce? Ton fils est malade ?
— Non, non... Laisse-moi entrer, Toussainte. Veux-tu me prêter ton divan pour cette nuit ? Je pars demain matin...
Atterrée, saisie d'une angoisse sans nom, elle le précéda dans le salon et posa la lampe sur une table. Il jeta son pardessus, déposa sa valise, et se laissa tomber dans un fauteuil.
— Sernin, parle - moi ! Qu'y a-t-il ? Ce n'est pas cette horrible histoire d'argent?
— Si, c'est cette vieille, cruelle histoire... Ou plutôt c'est l'orgueil, c'est l'inflexibilité de ma femme ! Elle a un cœur sec, sans miséricorde, inca-
pable de pardonner, et même de comprendre .. Ah î Toussainte, pourquoi ne t'ai-je pas écoutée quand, i! y a deux ans, ici même, tu me mettais en garde j contre le iol amour qui me possédait. Tu avais
deviné, toi, qu'il y avait un abîme — que ce soit la race ou l'éducation, — entre cette orgueilleuse fille de bourgeois et le pauvre soldat impulsif que je suis !...
Des larmes coulaient à flots pressés des yeux de Toussainte. Elle s'assit près de lui, prit sa main, qui était brûlante, et essaya de le calmer.
— Sernin, mon frère chéri, vous avez été si heureux, malgré mes pronostics I Quoi que tu dises, elle a un grand cœur... C'est quelque affreux malentendu ! Dis-moi ce qui s'est passé, et nous chercherons à nous deux comment réparer l'erreur, — car c'en est une, ce ne peut être que cela! Oh ! mon chéri, si je ne te voyais si malheureux, je rirais presque de t'entendre parler — à votre âge et vous aimant, — de choses irréparables !
Mais elle ne riait pas, la pauvre Toussainte. Elle gardait une peur de la vieille histoire de jeu, et elle avait pressenti l'inflexibilité des Le Teliemont, alors qu'elle ne connaissait que trop la sensibilité aiguë que son frère dég'.iisait sous une légèreté et une gaieté affectées.
Sernin reprit assez d'empire sur lui-même pour lui raconter ce qui s'était passé : la vengeance abominable de Roger Berthac, la surprise affreuse de Mathée, sa colère, et les reproches sanglai s
au souvenir desquels il grinçait des dents de fureur.
— Mais tu as dû tout lui expliquer, lui dire les excuses qu'on peut trouver à ta malheureuse réticence! disait Toussainte, en larmes. Certes, tu as eu tort, mais c'est pour l'avoir trop aimée, pour avoir trop craint de la perdre !
— Croit-elle seulement à cet amour ? Ne se dit-elle pas, à cette heure, que je craignais de perdre sa fortune ?
— Mais tu en as si peu usé pour toi-même, de cette fortune 1 On eût dit que l'argent ne passait par tes mains que pour être transformé en présents pour elle!
— Oui, toi qui me comprends, tu as découvert cela .. Mais elle ne l'a pas remarqué, j'en suis sûr... Crois-tu, d'ailleurs, qu'elle m'ait permis de me défendre ? Tout le passé de sa race s'est levé pour me condamner, mais sans m'entendre... Ses ancêtres étaient, dit-on, des juges intègres... Mais elle a été un juge passionné, inflexible...
— Sernin, tu lui as dit, au moins, que cette somme a été remboursée !
— Il y a seulement deux mois... Ce misérable avait eu soin de le lui dire...
— Tu lui as expliqué que tu avais tenu à la payer sur ta solde? Cela ne l'a pas touchée?
— Toi, tu comprends cela, nous sommes de la même race... Elle n'a vu, elle, dans le retard de ce paiement, que l'humiliation qui résultait pour elle de
savoir que son mari a été si longtemps endetté vis-àvis d'un homme indigne... Mais quand elle m'a dit, elle, ma femme, la mère démon enfant, qu'elle me j méprisait et avait honte de porter mon nom, je suis
parti... pour toujours...
Il attendit quelques secondes avant de prononcer ces derniers mots, et, sans qu'il s'en aperçût, il y mit une intonation désolée qui redoubla les sanglots de Toussainte.
— Ne dis pas ces horribles, ces cruelles paroles, Sernin ! Tu n'en as pas le droit ! Et tu as un fils!
— Oui, un fils que je reprendrai plus tard, s'écriat-il impétueusement, que je garderai dans la mesure que m'accordera la loi ! Je mettrai mon empreinte sur lui, je l'ai dit à sa mère, et lui ne sera jamais un cœur sec, étroit, rivé à un passé désuet ! Il sera des nôtres, Toussainte, et tu m'aideras dans cette tâche !
— Sernin, dit-elle, frissonnant, tu ne peux pas penser à une séparation 1 Tu ne peux pas parler froidement d'arracher cet enfant à sa mère ! Elle est sans reproche, et la loi ne te le donnerait pas ! ajouta-* t-elle d'un accent désespéré.
— Moi aussi, je suis sans reproche ! Ai-je joué, depuis cette cruelle leçon ? Ai-je prodigué l'argent des Le Tellemont ?... On nous partagera mon fils... Au pis-aller, il sera mis dans un collège où je le verrai, où je saurai me faire passionnément aimer de lui... Et quand il sera un homme, c'est vers moi qu'il
viendra... Ne sais-tu pas qu'il m'aime déjà mieux que sa mère?
Toussainte se tordait les mains.
Sernin se calma, et regarda la pendule.
— Il est tard, dit-il d'un ton qu'il essayait de rendre ordinaire, et je pars demain de bonne heure* Il faut que j'essaie de dormir...
— Sernin, si tu retournais vers elle ! Je suis sûre qu'à cette heure elle est en larmes et qu'elle t'attend !
— Elle m'attendra longtemps, — toujours, — à moins que, ainsi que je le lui ai dit, une catastrophe ne brise son orgueil et ne la jette à genoux... A genoux, entends-tu I
— Tu es insensé ! Et tu es odieusement dur ! dit Toussainte, révoltée. Il y a des devoirs, dans le mariage...
— Pas, que je sache, le devoir d'endurer non seulement des reproches qui sont injustes, malgré la faute commise, mais le mépris, elle l'a dit, d'une femme qui me tolérerait sous son toit pour garder les apparences... Elle l'a dit encore... Tu ne la connais pas comme elle s'est révélée ce soir à moi, Toussainte î
Toussainte, découragée, se tut. Elle sentait que les quelques heures qui devaient s'écouler jusqu'au départ de son frère (il devait prendre le paquebot le surlendemain), n'auraient pas suffi pour le calmer et pour opérer un changement dans sa résolution... Après tout, cette absence inévitable n'était-elle pas
238 LHOTEL LE TELLEMONT
préférable à une réconciliation hâtée, incomplète ? Eloignés l'un de l'autre, les récriminations seraient épargnées. Dans le recul des événements, les choses J reviendraient à de plus justes proportions. Mathée
envisagerait, elle, avec plus de calme l'erreur d'un mari qui l'adorait, — lui, l'insulte peut-être inconsciente d'une femme qui, gâtée par la vie — et par l'orgueil — n'avait pas appris l'indulgence. Ils souffriraient de leur séparation... Et puis, l'enfant était là, l'enfant, le lien si doux, l'enfant, qui avait le regard de son père et le sourire de Mathée, en qui se fondaient les deux races, sur qui se concentrait leur amour. Inconsciemment, de par son être frêle et chéri, il serait une plaidoirie vivante pour la paix, pour l'oubli... Enfin, Toussainte verserait sans relâche les gouttes de baume sur ces blessures béantes... Et surtout, il y aurait les myriades de bienheureux qu'elle invoquerait jour et nuit...
Vaguement confiante en l'avenir, quoique le présent fût si sombre, elle prépara en hâte le divan sur lequel Se min allait essayer de reposer. Quand il fut couché, elle revint vers lui comme une jeune mère, le borda d'un geste soigneux, et lui souhaita d'oublier dans le sommeil son affreuse soirée. \
— Si je pouvais goûter du calme, dit-il, ce serait dans ce cher décor où ont vécu nos parents, où ils se sont aimés, compris... Nos vieux meubles nous gardent tout cela... Quelle paix il y avait chez nous! Tu t'en souviens, Toussainte ?
— Tu goûteras encore la paix chez toi, et même
le bonheur, Sernin... Non, non, ne proteste pas, dors, si tu peux... Moi, je prierai mes saints...
Elle tint parole. Retirée dans la chambre où sa tante était morte, et qu'elle avait prise pour elle avec un pieux respect, elle pria, demandant une aide spéciale à cette âme récemment partie, qui n'avait guère connu ici-bas de vie personnelle, mais s'était dévouée au bonheur de ces enfants sans mère.
Le lendemain, à l'aube, elle réveilla son frère. H parut d'abord un peu égaré de se trouver là, car il s'était endormi tard, et d'un sommeil lourd. Il y eut un peu de hâte. Toussainte prépara du chocolat, rangea la valise, puis accompagna son frère à la gare.
Elle avait eu l'espoir fou que Mathée serait là. Alors, elle s'effacerait bien vite et les laisserait aux joies et aux tristesses d'une réconciliation et d'un adieu.
Sernin vit son regard errer autour d'elle, et il eut »n rire ironique.
— Qui cherches-tu ? Ce n'est pas Mathée, je pense ! Elle n'est pas capable de cela !
Elle l'embrassa fébrilement, et le regarda monter en wagon. Il resta quelque temps à la portière, les yeux attachés sur elle, et elle eut le cœur déchiré de voir comme il paraissait changé dans la lumière crue du matin, — changé, pas seulement fatigué, avec une expression dure qu'elle ne lui avait jamais connue.
Comme le train s'ébranlait, il se pencha.
— Si je ne reviens pas, fais que mon fils m'aime..» et m'honore...
Ce fut son dernier mot : il disparut bientôt devant les yeux brouillés de larmes qui le cherchaient encore.
Toussainte ne rentre pas tout de suite. Elle verse des larmes amères, non, cependant, sans espérances. Comment cette vertu ne lui serait-elle pas familière, à elle qui vit habituellement en la société de ces saints intercesseurs dont elle lit chaque jour les admirables histoires, dont elle a expérimenté ia puissance? Les anges qui remplissent le monde, bien plus nombreux, bien plus forts que les autres « puissances de l'air » dont l'Apôtre nous dit la méchanceté, ne vont-ils pas, à son humble demande, suivre Sernin dans son exil, et l'entourer de leurs influences bénies? Leurs voix silencieuses ne combattront-elles pas ses pensées amères, ne lui rappelleront-elles pas le serment qu'il a juré à l'autel, et qui comporte l'indulgence avec l'amour? Et Mathée ? Toussainte pense qu'à cause du petit être dont le gardien céleste voit la face de Dieu, la maison est toute pleine aussi d'esprits de lumière, de ceux qui ont un jour annoncé la paix surla terre. Surtout elle a une confiance sans limite, une
confiance tendre, filiale, en la Reine des pléiades immortelles, qui a été sa Mère, à elle et dont, sur sa demande, son filleul porte la blanche livrée... Elle se dirige vers le sanctuaire qui lui est consacré entre tous dans ce Paris, plus fidèle qu'on ne le croit à sa foi chrétienne... elle entre à Notre-Dame-des- Victoires, y entend la messe, et y reçoit le Pain quotidien qui est la force et le délice de sa vie.
Notre-Dame-des-Victoires ! Combien de fois elle a triomphé, non seulement dans les luttes et les peines visibles, mais dans le secret des cœurs ! Elle appuie toujours son pied vainqueur sur l'antique serpent. Elle combat toujours l'orgueil dans les âmes, dans les vies... Il sembla à Toussainte qu'elle comprenait tout à coup ce secret de la victoire, l'humilité. Celle que Dieu sollicitait d'être sa Mère se proclamait sa servante, et devant le messager d'en haut, et devant Elisabeth saluant en elle le Roi du monde. Et c'était là, et c'est encore le suprême triomphe de l'âme sur la Toute-Puissance divine : à un cœur humble rien n'est refusé... Toussainte pria ardemment, jusqu'à en être épuisée, pour ceux que séparait un cruel malentendu d'orgueil, et, calmée par sa supplication, elle rentra enfin chez elle.
Dans la loge, il y avait une petite fille qui s'avança au-devant d'elle : à cette heure, la concierge faisais des ménages dans la maison.
— Il y a une dame qui vous attend, mademoiselle Toussainte. Maman lui a ouvert votre porte, il y a déjà longtemps...
Toussainte, le cœur battant, monta précipitamment ses trois étages. Etait-ce Mathée ? Regrettait-elle déjà ce qui s'était passé ?
C'était Mathée. Mais un seul regard jeté sur elle fit comprendre à Toussaint? que l'heure du regret n'avait pas sonné...
Très pâle, impassible, elle était assise en face du divan en désordre sur lequel avait dormi Sernin... En proie à quelles pensées? Pas des pensées de paix, assurément, car lorsque Toussainte vint à elle, les bras tendus, elle se retira légèrement en arrière, et avança la main d'un geste raide.
— Il est inutile, dit-elle précipitamment, d'entrer dans des explications qui ne convaincraient ni vous, ni moi. Ce qui s'est passé est irrévocable... Je viens vous demander — si quelqu'un de votre race peut dire la vérité, je crois que c'est vous, — si vous saviez ce que votre frère m'a caché lors de notre mariage..
Toussainte rougit violemment.
— Je l'ai su il y a quelques jours seulement, ditelle, retenant une parole indignée.
Mathée attachait sur elle un regard pénétrant.
— Je vous crois... Vous l'avez su, n'est-ce pas, qu?nd il a eu cette bassesse de vous demander de l'argent ?
— Mathée, s'écria Toussainte, vous n'avez pas le droit d'insulter mon trère dans ma maison ! Ce qui est à moi est à lui... Plût au ciel que j'eusse connu plus tôt cette pénible histoire!
— C'est bien ... Je ne désire pas rompre avec vous . . . je tiens même, pour le monde, à ce que vous veniez chez moi... mais à la condition que le nom de votre frère ne soit pas prononcé...
Toussainte eut une révolte ; mais elle se domina, et prit les mains de Mathée, presque malgré elle.
— Vous me laisserez cependant une fois plaider sa cause ! dit-elle. Vos ancêtres les magistrats ne jugeaient point sans entendre les explications et les excuses !
— II m'a dit ce qu'il croyait devoir l'excuser, et je n'y ai vu qu'une aggravation de torts.
— Parce que vous ne l'avez pas écouté, parce que vous ne savez pas tout! s'écria Toussainte avec véhémence. Laissez-moi vous dire une fois, — une seule fois, si vous voulez, ce qui peut, ce qui doit vous rapprocher !
— Je constate que vous savez mieux que moi, sa femme, ce qui le concerne î... Mais encore une fois, je fais de votre silence la condition de nos rapports futurs. Plutôt que d'entendre son nom, je ne vous verrais plus... Et alors, ajouta-t-elle, oppressée, révélant inconsciemment la peur que lui inspiraient les propos du monde, on connaîtrait tout de suite une rupture que je voudrais tenir secrète... au moins quelque temps...
Toussainte entrevit dans une pensée rapide les conséquences de son refus : Sernin n'aurait jamais de nouvelles de son fils.
— ' Vous ne pouvez pas, dit-elle cependant,
m'empêcher de prononcer devant votre enfant le nom de son père !
Une souffrance vive, mais promptement réprimée, passa sur les traits de Mathée.
— Il est encore assez jeune, répondit-elle, pour que notre pacte dure quelque temps. D'ailleurs, je vais prochainement quitter Paris... Voulez-vous promettre ?
Toussainte hésita un instant.
— Eh ! bien oui, dit-elle, profondément émue. Je consens à me taire, parce que tout vous parlera de lui, même mon visage, si pareil au sien... Vous ne pourrez, après tout, me voir sans lire dans mon cœur, et vous y verrez que Sernin est digne de vous, en dépit d'une erreur qu'il a palliée par toutes les délicatesses de son honneur... Oui, de son honneur ! répéta-t-elle avec fermeté, voyant le mouvement de Mathée.
Celle-ci se leva sans répondre.
— Naturellement, il ne peut plus être question d'intimité entre nous... D'ailleurs, je vous le répète, je compte partir pour la Suisse avec l'enfant et la nurse... Je ressens le besoin d'un milieu inconnu ! s'écria-t-elledans un accès de douleur. Mais en attendant, vous pourrez voir Mathieu quand il vous plaira. . . Ah ! j'oubliais l'argent ! Il faut que vous me laissiez arranger cela...
Elle avait ouvert son sac : Toussainte l'arrêta d'un geste impétueux.
— De l'argent entre nous, Mathée! Jamais l Ce serait toucher à l'honneur de mon frère ! J'aimerais
mieux ne jamais vous revoir, ne jamais.*, revoir le petit Mathieu, ajouta-t-elle, sa voix faiblissant.
Mathée rougit, et haussa légèrement les épaules.
— Comme vous voudrez... Seulement, il me semble que cette dette entre nous élargit encore l'abîme...
Elle tendit froidement la main. Toussainte l'embrassa malgré elle sans que Mathée luirendît son baiser, et elles se séparèrent, ayant toutes* les deux le cœur brisé.
Toussainte à Sernin.
« Mon cher, cher Sernin, je veux que tu aies très vite des nouvelles de ton fils... Le chéri a une dent, une dent mignonne à peine sortie de ses gencives roses, et sur laquelle il fait sonner le hochet massit et un peu barbare que ses menottes ont peine à tenir, mais qui a été celui de sa mère et de beaucoup d'autres.
« Ta femme m'attendait chez moi, ce triste matin de départ, pour me demander de ne pas rompre avec elle. Je ne veux pas te tromper : elle y mettait une condition, ne pas parler de toi. J'ai hésité... Mais voir ton fils ! Mais t'écrire ses progrès ! Mais maintenir quelque chosedetoi dans cette maison où Mathée, je le sens, souffre un martyre, cela valait un sacrifice... Ne crois pas, cependant, que je t'aie renié : j'ai dit à ta femme que ton honneur est intact, et que j'acceptais ses conditions parce que tout mon être lui crierait que tu restes digne d'elle...
« Mon chéri, je te supplie de prier ! Ne te raidis pas dans ton orgueil blessé... Regarde la vérité... Avoue-toi que tu as eu tort, un tort réel... Moi seule puis te le dire, parce que moi seule, peutêtre, sais ce que tu vaux, parce que j'ai compris, même en te blâmant, les ressorts qui t'ont conduit. Mais que le souvenir de ta faute, mon chéri, attendrisse ton cœur pour le jour où Mathée se rapprochera de toi, et excuse à tes yeux une dureté qui, j'en suis sûre, ne vient que d'un accès d'amour. Elle n'a pu supporter une ombre sur l'idéal que tu étais pour elle. . . Et toi non plus tu n'admets pas que son caractère très haut et très noble, ait un défaut ... Hélas 1 les pauvres cœurs humains sont pétris d'argile !...
ce Sernin, tourne-toi vers Dieu ! Prie la chère Sainte Vierge! Demande d'être souple quand leur voix te montrera ta route, et en attendant, pense à ton fils, et espère quand même en l'avenir ! »
Et les réponses de Sernin inondèrent Toussainte 'de tristesse. Il ne récriminait pas. Il ne disait pas un mot de sa femme, il n'épanchait pas son désespoir... Il écrivait de petites lettres dont un prétexte de service excusait toujours la brièveté, — parlant de son fils, et, quelquefois, faisant allusion à l'époque lointaine où il l'aurait à lui, mais n'exprimant jamais l'espoir ou le désir de rentrer à ce foyer d'où il se trouvait chassé, où il ne pouvait rentrer que comme un coupable, toléré pour le monde.
Elle mettait, elle, tout son cœur dans ses lettres, donnant sur son filleul des détails infinis, touchants dans leur puérilité. Mais bientôt elle n'eut plus cette ressource de remplir ainsi ses missives : Mathée allait passer l'hiver à Méran, et sans la pensée de Sernin, sans la séparation d'avec l'enfant, qui l'aimait et poussait des cris de joie à son approche, Toussainte eût ressenti un infini soulagement.
Car ses visites à l'hôtel Le Tellemont la déchiraient. Elle y retrouvait partout l'image vivante de
son frère. Le bonheur perdu hantait ces chambres solennelles et ce jardin triste. Rien ne demeurait de son ancienne intimité avec Mathée : même la sympathie semblait éteinte. Mathée était froidement polie, mais elle souffrait elle-même visiblement de leurs rencontres, elle n'avait pas désarmé. Elle était terriblement changée ; la crise intime qu'elle subissait l'avait maigrie et pâlie. Il y avait quelque chose de lassé dans son effort d'amabilité banale. Quand elle oubliait un instant le rôle qu'elle avait assumé, quelque chose de tragique passait dans son regard. Mais tout en elle respirait l'orgueil invincible de sa race, cet orgueil qui, se jugeant offensé, n'admettait ni l'excuse d'autrui, ni le pardon.
Elle était si jeune, et la vie était >si longue! Resterait-elle toujours ainsi ? L'amour sincère qui l'avait portée vers Sernin était-il mort à jamais? Le regret d'un grand et rare bonheur ne l'attendrirait-ii pas un jour? Toussainte se demandait tout cela, désolée, parfois révoltée, malgré sa douceur, de ne pouvoir passer ce seuil qu'à la condition de taire le nom de Sernin comme celui d'un criminel.
Le départ de Mathée était donc un allégement.
Et Mathée ? Comment décrire ce qui se passait en elle, l'effondrement de sa vie, la faillite de son orgueil et de son amour !
Cet effondrement, elle l'avait voulu, et après tout, il avait quelque chose de factice, de faux. Mais avec sa mentalité, son point de vue spécial, étroit, absolu, il ne lui semblait pas qu'elle eût pu l'éviter. Sernin l'avait trompée ; que ce fût par un mensonge formel ou une réticence coapable, il n'en avait pas moins agi contre la droiture qui était l'objectif de sa vie à elle, l'apanage, l'héritage des Le Tellemont. Il savait la condition à laquelle le colonel s'était occupé de son mariage : c'était la rectitude de sa conduite, et, très spécialement, l'absence d'une passion mettant en danger la sécurité de la famille. Peu importait à Mathée qu'il eût joué une fois ou cent. Il aurait dû, s'il eût été l'homme qu'elle croyait, avouer dès lors ce qu'elle venait de découvrir. Si la faute avait vrai-
ment été unique, le colonel aurait-il admis qu'elle ne se renouvellerait pas ? Elle-même, aimant Sernin si profondément, aurait-elle passé outre ? C'était probable. Mais il s'était tu ; il n'avait pas eu confiance en elle... Oh ! ceci aggravait cruellement des torts qu'elle jugeait impardonnables! Elle lui avait tout livré d'elle-même : ses rêves, ses idées, toute la pureté de son cœur de jeune fille ; elle eût cru pécher contre lui en réservant une seule de ses pensées... Elle avait bravé les usages ordinaires du code mondain en faisant les premiers pas vers lui... Elle avait manqué, pour son amour, aux traditions de sa maison ; elle avait décidé son sort en dehors des principes et des projets de sa grand'mère, et tout cela pour découvrir qu'elle avait donné son cœur, et son noble, son précieux amour, et tous les trésors de sa race qu'elle portait en elle, à un être indigne, à un homme qui, en recevant ces dons inestimables, en paraissant lui livrer le tout de lui-même, lui cachait une faute et une dette.
Car elle avait vécu près de deux années près de lui, fière de son nom, de sa valeur, se croyant honorée d'être sa femme, et pendant ce temps, il y avait un être méprisable, un aventurier louche qui avait des droits sur lui, qui pouvait lui jeter sa dette à la face ! Elle retournait ces pensées dans son esprit, comme autant de pointes mortelles qui ulcéraient et empoisonnaient ses blessures. Elle s'excitait sans cesse contre celui qui n'était plus là pour se détendre, pour exercer l'influence non tout à fait disparue d'un
amour après tout réel. Car de cela, elle n'arrivait pas à douter. Malgré elle, elle croyait à l'ardente sincérité de sa tendresse. Et d'ailleurs, elle ne pouvait nier non plus qu'il n'usait qu'à peine de l'argent Qu'elle eûï voulu le voir prodiguer.
Et elle se demandait encore si le secret de ce drame torturant pourrait être longtemps gardé. Un moment viendrait-il — elle frissonnait d'horreur en y pensant, — où le monde s'étonnerait de ne pas revoir ce jeune mari jadis si passionnément aimé ? Verrait-on se dérouler un odieux procès de séparation, une lutte pour l'enfant, dans cette enceinte où l'écho du nom de son aïeul était à peine expiré ?
Alors, dans l'affolement, dans l'horreur d'un tel scandale, elle arrivait à songer à un compromis, que l'amour et le déchirement de son cœur ne lui eussent pas arraché. Quand deux ou trois années auraient passé, (heureusement Sernin était absent!) elle pourrait, par l'intermédiaire de Toussainte, offrir à Sernin de revenir. Oh! le bonheur avait fui! Elle n'oublierait rien. Elle ne lui rendrait jamais l'amour ni la confiance ; elle continuerait à le mépriser ; seulement, elle contiendrait l'expression de ce mépris, et aurait des égards apparents pour le père de son fils... Il lui avait, à la vérité, crié un adieu sans retour. Mais pour l'enfant, il consentirait à revenir, sauf à multiplier ses absences...
Enfin, l'heure n'était pas venue d'afficher cette condescendance menteuse. Elle avait deux ans pour souffrir seule, attiser sa rancune, et se préparer à une
concession qu'il ne devrait pas regarder comme un regret ou une marque d'affection...
En attendant, elle ne pouvait plus supporter de vivre dans cette maison où Sernin avait passé, où il avait pour ainsi dire marqué de sa personnalité chaque recoin, chaque objet. Son souvenir prenait corps à tout instant, et même l'enfant, qui ressemblait si étrangement à son père, et dont les gazouillements avaient les mêmes intonations que les siennes, lui parlait sans cesse de l'absent dont elle s'abstenait de prononcer le nom et de demander des nouvelles.
Elle avait toujours eu des habitudes religieuses extrêmement méthodiques. Elle mesurait à des intervalles réguliers la réception des sacrements. Cependant, elle avait laissé passer deux fois les époques auxquelles elle s'approchait du confessionnal d'un vieux chanoine, qui l'avait baptisée, et qui avait été l'ami de son grand-père. Mais elle n'osait pas partir sans remplir enfin ce devoir différé.
Bien que l'orgueil déformât son jugement et altérât son point de vue, bien qu'elle voulût se persuader qu'elle agissait justement, elle était trop droite pour ne pas s'accuser au moins d'intransigeance. Mais elle déclarait qu'elle pensait satisfaire suffisamment au devoir du pardon en consentant, dans un avenir éloigné, à ouvrir sa maison à son mari, sans lui rendre son amour ni sa confiance.
Le vieux prêtre connaissait les âmes, — et il connaissait Mathée. Il démêla à peu près les torts de Sernin, bien que sa femme les grossît involontaire-
ment, et il conclut péremptoirement S la nécessité d'une réconciliation immédiate.
Il y eut une lutte cruelle dans le cœur de Mathée; mais elle déclara en pleurant qu'elle ne pouvait obéir, et qu'elle croirait manquer à sa dignité en faisant des avances à son mari.
— Et je souhaite ardemment ne jamais le revoir ! ajouta-t-elle avec une sincérité farouche.
Le prêtre pria quelques instants, pendant qu'elle se demandait, épouvantée, s'il allait l'éloigner de la table sainte, puis il rendit son arrêt.
— Vous allez partir, vous serez très seule, et vous avez besoin du bon Dieu .. Les âmes de bonne volonté ont seules le droit de s'approcher de lui. Certes il est indulgent, et il daignait s'asseoir à la table des pécheurs. Cependant, pour que vous puissiez le recevoir, il vous faut au moins cette bonne volonté indispensable... Vous répéterez chaque jour, sincèrement, cette prière : « Mon Dieu, donnez-moi la lumière et la force pour accomplir mon devoir... » A cette condition, je vous absoudrai, et vous permettrai de prendre place au divin festin...
Mathée frémit de révolte. Avait-elle jamais manqué à son devoir, elle, une Le Tellemont ? De par son ascendance et son éducation, n'en avait-elle pas la force en elle-même ? Et dans la pensée du prêtre, ne devait-elle pas, en priant ainsi, demander le courage de s'humilier devant Sernin ?
— Je ne crois avoir failli à aucun devoir, cornmença-t-elle.
Mais ce prêtre débonnaire, qu'elle avait toujours connu plein d'indulgence, l'interrompit avec une j sévérité inconnue.
— Vous n'en êtes pas juge... Promettez- vous de répéter les paroles que je vous impose, de les répéter d'un cœur humble et sincère ?
Mathée hésita encore. C'était une lutte tragique. Mais elle eut l'épouvante de cette autre rupture dont le prêtre la menaçait. Rompre avec Dieu !....
— Dieu connaît votre faiblesse, reprit-il plus doucement. Il veut bien être patient avec les âmes, et attendre que l'heure soit venue... Mais il ne m'est pas permis d'exiger moins qu'une prière, un acte de soumission à la volonté divine...
Et Mathée, frémissant de nouveau, inconsciemment étonnée qu'on lui parlât de sa faiblesse, à elle qui se croyait forte, prononça enfin les paroles qui lui coûtaient tant.
Elle partit pour Méran vers le milieu de l'hiver r et y trouva le confort et l'élégance qui lui étaient indispensables. Elle avait choisi un lieu de séjour qui ne lui rappelât point son voyage de noces. Mais si les voyages sont une diversion dans certains états d'esprit, elle n'y trouva aucun soulagement à son cuisant regret, à son affreuse déception. Puis, elle était trop seule. Elle aimait passionnément son fils, mais elle n'était pas de ces femmes qui s'intéressent aux moindres gestes des tout petits, qui restent à les regarder dormir, qui passent de longs moments à les faire sourire ou gazouiller. Elle lui donnait ellemême des soins assidus, mais il ne pouvait rien à la cruelle impression d'isolement qui l'enveloppait. D'ailleurs, elle n'avait pas été préparée aux voyages. Le sens du pittoresque n'était pas très développé chez elle, quoiqu'elle possédât celui du beau. Elle aurait eu besoin de Sernin ou de Toussainte pour s'intéresser à de menus incidents, à des rencontres, pour
remarquer, même, les figures originales entrevues. La régularité de sa vie, l'ordonnance à la fois sévère et pompeuse de sa maison lui manquaient. Elle n'était pas tout à fait elle-même hors du cadre auquel elle empruntait un reflet en même temps qu'un relief. Et cependant, elle n'avait pas le courage d'y vivre. La pensée de revoir ses amis, de s'entendre demander des nouvelles de Sernin, de découvrir sur leur visage une curiosité, un soupçon, cette pensée l'effrayait, elle qui s'était crue autrefois au-dessus de tous les propos mondains.
Et quand vint la chaleur, quand elle fut lasse d'errer dans les belles avenues aux noms d'archiduchesses, et de contempler la silhouette de marbre de l'infortunée impératrice dont le souvenir hante Méran, elle partit pour Lucerne, où elle retrouva le même isolement, le même secret désespoir, avec une pareille indifférence pour les sites les plus beaux du monde.
Mathieu, cependant, devenait robuste, d'une gaieté bruyante. Chose étrange, son premier mot avait été : papa. Jamais personne n'avait prononcé ces syllabes devant lui ; jamais Mathée n'avait pensé qu'elles dussent retentir à ses oreilles avant son propre nom, — et percer son cœur d'un trait cruel. Elle vit dans un éclair ce qui aurait pu être : le jeune père ivre de joie, elle-même fière et contente. Mais c'était une vision vaine... Elle essaya de détourner l'attention du petit des triomphantes syllabes qu'il répétait à tout instant... Chaque fois qu'elle" voulait lui apprendre
à prononcer son nom, à elle, le doux petit mot de maman, qu'il aurait dû dire d'abord, le bébé éclatait de rire, et criait « papa » avec un remarquable esprit de contradiction.
Toussainte ignora cela. Mathée échangeait avec elle des cartes banales, ne demandant jamais de nouvelles deSernin, ets'irritant d'ailleurs, avec assez peu de logique, de ce que sa belle-sœur ne faisait jamais d'allusion aux lettres d outre-mer.
Avait-elle espéré que son mari lui écrirait, implorerait son pardon?... Que] Toussainte prendrait l'initiative d'une réconciliation qu'elle commençait à trouver possible, bien qu'elle ne se l'avouât pas?... Oui, son cœur faiblissait, sinon son orgueil. Elle n'eût pas voulu aller au-devant de Sernin, et elle était déchirée de constater qu'il ne venait pas à elle,. déchirée, lasse de souffrir, mourant de chagrin d'être sans tendresse, et de honte d'être une femme « séparée ».
Chaque soir elle s'astreignait à faire la prière qui lui coûtait toujours... Elle demandait la lumière, elle qui croyait voir si clair, si juste, — et la force, elle qui ne pensait pas avoir jamais défailli. Mais cette prière, même faite sans élan, par pur devoir, faisait son œuvre, très lente, très cachée, très sûre, comme une eau filtre, invisible, sous la terre, pour l'humecter et la féconder... Mathée s'épouvantait maintenant de sa situation, de son avenir. Elle commençait à être ébranlée dans sa confiance en ellemême. Parfois, rapide comme l'éclair, l'idée qu'elle
avait pu errer dans son sens orgueilleux de la justice, traversait son horizon trop personnel. Et comme elle ne sentait pas encore le courage de s'examiner, de revenir en arrière, tre se donner un démenti à ellemême, elle commençait à répéter d'un cœur moins obstiné: « Donnez-moi la lumière... Donnez-moi la force... »
Ce fut dans ces pensées et ces tortures intimes que les premières rumeurs de guerre vinrent la surprendre. Elle vivait beaucoup en elle-même, et était très solitaire, — une solitude intérieure et extérieure qui excluaient la lecture assidue des journaux et l'échange des impressions. Mais un jour, vers la fin de juillet, elle reçut une lettre du colonel Sallonges, avec qui elle n'était cependant pas en correspondance, — l'envoi de cartes postaies ne comptant guère, — et qui ignorait d'ailleurs le drame intime de sa vie.
Cette lettre était brève et pressante.
« Ma chère Mathée, les événements se précipitent. Malgré les dires optimistes, je suis tellement persuadé que nous sommes à la veille de la guerre, que je viens vous conseiller un retour immédiat. Un peu plus tard, qui sait les difficultés que rencontrerait un voyage en pleine mobilisation ! L'avis que je vous donne est sérieusement motivé ; je ne puis vous donner des précisions, mais j'insiste formellement.
« J'aère mon uniforme. Enfin !... Vous ne pouvez savoir quelle ivresse ressent votre vieux tuteur. Mais
en revanche, quel regret inconsolable pour votre mari s'il ne peut revenir de là-bas !
« Hâtez-vous. Partez plutôt aujourd'hui que demain. A bientôt. »
Mathée lut cette lettre avec stupeur. Elle comprit immédiatement que le colonel, ayant conservé d'intimes amitiés militaires, écrivait à bon escient, et elle n'hésita pas un instant à suivre son conseil. Elle relut le feuillet... «Quel regret inconsolable pour votre mari s'il ne peut revenir... » Elle eut un battement de cœur, un sentiment inattendu, pas très héroïque : la joie folle, sauvage, de penser que si la guerre était déclarée, Sernin serait rivé à son poste lointain... et préservé...
Immédiatement elle se ressaisit. Elle ne l'aimait plus. Il ne lui donnait pas signe de vie... Il était un étranger peur elle, et elle le méprisait... Pourquoi son cœur avait-il battu ?
Puis, elle eut honte d'elle-même. L'eût-elle aimé, aurait-elle dû, aurait-elle pu l'empêcher de se battre ? Certes elle avait à un trop haut degré le sens du devoir pour empêcher Sernin de remplir jusqu'au bout ses obligations militaires...
Mais il était loin, et, plus que probablement, il resterait à son poste, dût-il ronger son frein. Car il souffrirait: il était d'une race militaire... il rêvait sans doute de faire du petit Mathieu un soldat. Elle frissonna, comme si l'écho de la guerre prochaine arrivait jusqu'à ce petit enfant.
Le soir, elle partit. Les trains étaient encombrés, les touristes s'en allaient en foule. Elle sortit de son isolement voulu, écouta les conversations, et se trouva soudain en pleine réalité. Et quelle réalité !...
Le vovage fut long'; et désagréable. Il y avait des encombrements, des arrêts. Elle vit des trains chargés de troupes, et tressaillit de l'enthousiasme des soldats. Ule rcgards.it maintesant avec ma intérêt soudai» «* campagnes de Test où allaient éclater les horreurs de la guerre. Elle plaignait les femmes de quarante et cinquante ans, qui avaient des fils soldats. Et de temps en temps l'étrange pensée traversait son esprit : « Il est loin !»
La voici de nouveau chez elle. Les domestiques s< •sont hâtés de tout remettre en état ; mais elle ne ressent aucune des impressions qu'elle attendait: U soulagement de retrouver son confort et son milieu après des mois de vie d'hôtel et de contact banal, — et, d'autre part, le sentiment du vide affreux laissé pai Sernin. Elle est sortie d'elle-même. La guerre l'absorbe, la terrifie. Les Le Tellemont aimaient leui pays. Ils étaient l'une des expressions de sa multiple, admirable diversité. Ils réalisaient la France grave, attachée aux principes, à la fois généreuse et économe, — la grande bourgeoisie, en un mot, pour les nommer ainsi qu'ils s'appelaient eux-mêmes. Et comme dans toutes les calamités ou les nécessités nationales ils avaient été noblement prodigues, Mathée se propose de donner beaucoup à toutes les œuvres que vont engendrer tant de misères...
...Le lendemain de son arrivée, elle envoya un pneu à Toussainte. Si elle ne s'était retenue, elle l'eût fait le jour même. Pourquoi, dans toutes ses
émotions, Toussainte lui était-elle nécessaire ? Qu'avait-elle à lui dire ?
Toussainte arriva.
C'était le jer août au matin. Elles se regardèrent avec une sorte de curiosité ardente, et se trouvèrent tristement changées. Mais cette fois, Mathée ouvrit les bras. Puis, embarrassée de son geste, elle redevint froide.
— Le colonel Sallonges m'a rappelée... Ainsi, on ne croit pas pouvoir éviter la guerre ?
— Le frère de Mme Hémelles, le général de Surmont, y croit fermement... J'étais si inquiète de vous l Les trains doivent être encombrés ?
Elles disaient des banalités... Mathée sonna tout à coup.
— Vous ne reconnaîtrez pas votre filleul... IL vous ressemble, pourtant.
Et la nurse entra, portant le petit Mathieu.
— Laissez-fe nous, Emily, il sera sage...
Elle prit l'enfant, et l'approcha de Toussainte.
Celle-ci, ies yeux pleins de larmes, couvrait de baisers le joli visage si semblable au sien, en effet, — * au sien et à celui de son frère. Le petit la regarda d'abord gravement, puis éclata de rire, la caressa, et lança dans une note gaie et perçante son mot favori : « papa, pa...pa. »
Toussainte tressaillit, et Mathée devint très pâle.
— Il dit cela machinalement, dit-elle parlant sèchement. Naturellement, personne ne le lui a appris... 1
— Naturellement ? répéta Toussainte avec douleur. Oui, c'est un instinct chez ce petit... c'est le mot le plus facile et le plus naturel... Mais, il eût été naturel aussi que vous le lui eussiez enseigné, Mathée, ajouta-t-elle avec douceur.
Mathée garda un instant le silence, puis du ton le plus indifférent qu'elle pût prendre :
— Votre frère ne peut pas revenir en France ? Toussainte tressaillit, et s'efforça à son tour de
parler avec calme.
— I! fera évidemment tout au monde pour revenir.
— Oui. mais il faut bien des officiers aux colonies, et après tout, vous devez être contente qu'il y soit.
— Suis-je contente?...
Elles se regardèrent avec une sorte de curiosité passionnée. Mais Toussainte ne put pénétrer la pensée de Mathée. Elle constatait seulement que c'était sa belle-sœur qui avait la première parlé de Sernin.
— S'il reste là-bas, reprit la jeune fille, il ne se consolera jamais. Nous sommes une race militaire, vous savez... Et puis, j'aime la France...
Tout à coup, une rumeur l'interrompit. C'était un bruit de voix, extraordinaire dans une maison où les domestiques étaient si bien stylés. Et aussitôt, un coup léger ayant été frappé à la porte, Jacques, le valet de chambre, parut, la figure bouleversée, s'effaçant devant un visiteur.
— Le colonel Sallonges...
M?thée jeta un petit cri. Le colonel entra d'un pas pressé. Il avait rajeuni, se tenait non seulement droit, mais raide, et avait une flamme dans les yeux.
— Vous voilà, à la bonne heure 1 Vous auriez pu être retenue là-bas pendant quelques semaines, et les jours qui viennent... eh! bien, une Française doit les vivre dans son pays !
~~'9k 1 colonel, la guerre est déclarée ? s'écrièrwH: en même temps les deux jeunes femmes.
— La mobilisation... Mais c'est la guerre inévitable, immédiate.. . Tant mieux ! Il fallait bien ea finir avec les menaces et les insultes de ces gens-là... Vous savez, j'ai des influences... Fonbrune va demander votre mari. Vous pouvez lui écrire que si ses chefs de là-bas s'y prêtent, il aura sa place en première ligne.
Mathée frémit en essayant de sourire, — un sourire tragique. Toussainte pâlit, et cependant, son visage se transfigura.
— Vous me donnez à dîner, n'est-ce pas ? reprit le colonel. Je repars ce soir régler mes affaires et chercher mes cantines... On me promet un poste de choix .. A sept heures précises, s'il vous plaît... Il est beau, mon filleul, un vrai d'Yturbarram...
Il leur serra la main? effleura de sa moustache la joue du bébé, et s'en alla d'un pas vif et joyeux.
De l'avoir vu et entendu, c'était comme un premier contact avec la guerre.
— Vous dînerez aussi avec nous, Toussainte... Et vous assisterez à la toilette de nuit de Mathieu,..
LHOTEL LE TELLEMONT 2<;7
Elle ne disait jamais « Bébé ». Ce nom de Mathieu semblait doux à ses lèvres, et elle voyait en ce petit être un avenir arrangé par elle, — l'avenir d'un Le Teîlemont.
Toussainte accepta l'invitation, et joua avec son filleul, ie cœur serré, malgré ses sourires, de penser que Sernin était si loin, et qu'il perdait pour toujours de si jolis spectacles.
Le dîner fut animé, en ce sens que le colonel parla beaucoup, et montra un entrain de sous-lieutenant.
— Et vous ? dit-il, regardant alternativement Mathée et Toussainte. Vous ne resterez pas oisives, j'espère ? Une femme et une sœur d'officier doivent remplir leur rôle... Nous aurons des blessés, des veuves, des orphelins ; il faudra des soins, de l'activité, de l'argent...
— Je suis infirmière de la Croix-Rouge, répondit Toussainte. Je suis allée tout l'hiver à un dispensaire.
— Moi, j'ai mon fils, dit Mathée, hésitante.
— Un gosse de cet âge-là! En quoi peut-il vous empêcher de soigner ceux qui vont se battre pour lui éviter à jamais d'aller à la guerre ? Si je reviens touché, je compte bien sur ma pupille pour mes pansements! En temps de guerre, les heures se dédoublent, et vous ne serez pas plus mauvaise mère parce que vous étendrez le champ de vos devoirs.
Il but son café en hâte, et embrassa sur les deux joues Mathée et même Toussainte.
— Colonel, dit celle-ci, laissez-moi vous offrir une médaille, comme je l'aurais fait pour Sernin...
— Et je l'accepte comme je l'aurais reçue d'une "fille... Merci, mon enfant, elle me portera bonheur, que je sois épargné ou que je meure pour la France... Après tout, je ne demande qu'une belle mort... et une bonne mort, ajouta-t-il portant gravement la médaille à ses lèvres avant de la glisser dans son porte-monnaie.
Et il s'en alla en leur souriant...
— Il a raison, dit Mathée, qui se sentait le cœur étrangement serré. Il faudra que j'agisse, moi aussi... Les miens ont toujours été prodigues d'eux-mêmes dans les calamités publiques... Vous reviendrez, Toussaint^, nous irons ensemble trouver sœur Gabrielle...
Cette fois, le baiser qu'elles échangèrent fut vraiment affectueux...
Mathée s'agenouilla pour faire sa prière. Le devoir, c'était aussi la tâche immédiate, la tâche d'une Française. Mais pour celle-là, elle sentait déjà un entrain nouveau ; elle l'électrisait comme une diversion puissante.