‹ L'hôtel Le TellemontChapitre 2 sur 2 · XXXIX · texte numérisé non relu

XXXIX

Sœur Gabrielle prévint la visite de Mathée. Dès le lendemain, elle arriva.

— Chère petite Madame, je guettais vos fenêtres, je pensais bien que vous reviendriez enfin... on a besoin maintenant de toutes les Françaises. Et nous devons prévoir... Le commandant Sarriot, qui est parti hier, me disait dans son langage militaire qu'il y aura « de la casse » (quel mot effroyable et triste, n'est-ce pas ? ) et que les ambulances doivent être prêtes avant le premier coup de canon... Il faut tant de choses ! Naturellement, je viens vous quêter...

— Et je veux être très généreuse, ma sœur... Je devais aller chez vous...

— Cela ne m'étonne pas, que vous soyez généreuse... Une femme de votre famille I Et une femme de soldat!... Est-ce qu'il reviendra en France, ce cher mari ?

Mathée rougit.

— Je ne pense pas qu'on le renvoie.

— Tant pis ! Pardonnez-moi ce mot, mais vous l'avez dit déjà, j'en suis sûre... Depuis hier, il a passé sur la France un vent d'héroïsme... C'est une Belle au bois dormant qui s'éveille, en pleine beauté, en pleine jeunesse, — et, j'en suis sûre, en pleine foi... Un soldat regretterait de ne pas vivre ces jours terribles et grands...

Mathée l'avait reçue dans la galerie. Elle promena autour d'elle un regard rapide.

— Comme c'est beau et vaste! Quel superbe hôtel î Et ce jardin !... Et vous avez, naturellement, tout le confort possible, le confort moderne, comme disent les e'criteaux des maisons à louer : chauffage central, électricité, bains ?...

— Naturellement, dit Mathée, un peu surprise. La religieuse se leva.

— On cherche déjà des locaux pour les ambulances privées... Aucun ne vaudrait celui-ci î

Mathée eut un tressaillement.

— Mais, ma sœur, on trouvera des magasins, des salles... Vous n'avez pas supposé que je puisse livrer cet hô'el avec tout ce qu'il renferme, mon chez moi, mes souvenirs, à la banalité d'une ambulance !

— La banalité ! répéta la sœur, choquée. Banale, une ambulance où Ton soignera les soldats de la France, où l'on étanchera le sang versé pour elle !... Mais, ma chère petite Madame, cela consacrerait à jamais une maison de famille! Ce serait son plus beau titre de gloire! Moi, si j'avais une demeure comme celle-ci, je la prêterais sans hésiter à nos

blessés, et plus tard, fy ferais placer une plaque de marbre, vous savez, comme à l'église de la Trinité, qui a servi d ambulance en 70, afin d'appren ire aux générations futures que mon logis même a fait son devoir dans la grande tribulation qui nous attend...

— Ma sœur, où voudriez-vous que j'allasse ?

— Mais ici même ! Votre place serait chez vous pour soigner les soldats !

— Et mon fils ! Pourrais-je le garder dans un ah contaminé !

— L'air ne serait pas contaminé, dit vivement sœur Gabrielle. Vous pourriez demander qu'on ne vous envoie pas de malades, seulement des bless. Le petit serait encore au large, à votre second étage... C'est un monde, cet hôtel... Et quelle atmosphère pour un fils de soldat ! Plus tard,, on lui dirait : Tu as été l'hôte des soldats de la France, tu as respiré le même air qu'eux... Et vous l'amèneriez quelquefois près des papas, de ceux qui auraient la nostalgie de chez eux et mourraient d'envie d'embrasser un petit enfant... Voilà ce que je ferais, moi, si j'avais un fils!

Sœur Gabrielle aurait fait, n'importe où et n'importe comment, de belles et bonnes choses : donnant sa maison, si elle en avait eu une, prêtant son enfant, si elle avait été mère...

L'idée jetée comme au hasard, l'idée que Mathée avait d'abord trouvée folle, irréalisable, prenait corps tout à coup et devenait séduisante. Ce serait un grand geste, digne des Le Tellemont...

— Mais si je pouvais me décider à cette chose... invraisemblable, dit-elle, hésitante, si je me décidais avec la restriction que vous dites : pas de contagieux, — je prévois mille difficultés...

— Lesquelles ? s'écria impétueusement sœur Gabrielle. L'argent, si généreuse que vous soyez'' Je viens du ministère, où j'ai un ami... Il n'est pas question, pour le moment, de recevoir des blessés à Paris; mais on les prévoit, cependant. Et le cas échéant, on remboursera aux ambulances privées une partie des frais...

— Ce n'est pas cela! interrompit Mathée. Si je transforme l'hôtel en ambulance, j'en veux assumer toute la dépense...

— Oh I... fit la sœur avec ravissement.

— Mais c'est si imprévu ! Il faut que je réfléchisse. . .

— C'est juste, quoique les beaux élans s'énervent à subir un arrêt... Je me chargerais de toutes les démarches... Il faudrait que tout fût prêt à fonctionner le jour où le gouvernement ferait appel au public... Vous devrez avoir un médecin-chef et un chirurgien non mobilisables, — j'en connais ; — des infirmiers, j'en connais aussi, trop âgés pour partir, assez verts pour servir... Et des infirmières de la Croix-Rouge, et deux sœurs pour les gardes de nuit, et des femmes de peine... Oui, je vous trouverai tout cela... Vous pouvez d'ailleurs passer votre examen et être diplômée : il y aura des sessions supplémentaires... Voyons, ma petite Madame, un bon mou» vement ! Est-ce oui?

Mathée hésitait encore. C'était si soudain ! Elle s'efforça de rire.

— Mais, ma sœur, la guerre n'est pas encore déclarée !

— C'est comme si elle l'était... Prévoir vaut mieux qu'improviser. .. Allons, prenez votre résolution !

Mathée regarda autour d'elle, étourdie, émue... Les portraits semblaient tous la regarder et attendre sa décision...

Fut-ce la pensée du rôle généreux des Le Tellemont lors des guerres, des épidémies, des disettes, — rôle dont la trace demeurait dans les archives de la famille ? Fut-ce l'orgueil d'un geste digne d'eux et d'ellemême ? Ou bien, tout au fond de son cœur, y avaitil, inconnue d'elle-même, la pensée de celui qu'elle avait un jour constitué le maître de cette demeure ?

Elle se décida brusquement.

— Eh ! bien oui, ma sœur, j'y consens...

Sœur Gabrielle lui sauta au cou, puis rajusta sa cornette, froissée par l'ardeur de son étreinte.

— Voilà qui est bien 1 Et qui sera le plus content ? Le jeune mari, j'en suis sûre, qui pourra être fier de voir sa maison mobilisée...

Mathée tressaillit, mais ne releva pas cette parole.

De ce moment, elle se montra résolue ; étonnamment pratique, comme toutes les femmes de sa famille, elle commença à discuter avec la sœur les détails matériels et les démarches officielles.

Toussainte survint pendant cette visite, et se

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montra profondément émue et ravie... Même, elle se mit à pleurer.

Quel bienfait moral pour Mathée fut cette décision î Maintenant elle ne pensait plus à autre chose. Elle couvrait des feuilles de chiffres, calculant largement, bien que minutieusement, ce que lui coûterait l'entretien de trente blessés. Elle renoncerait à tout superflu pendant la guerre, et réduirait au minimum ses dépenses personnelles ; elle pourrait donc consacrer à son œuvre beaucoup d'argent... L'hôtel Le Teîlemontne pouvait être qu'une ambulance modèle, dépassant toutes les autres en confort, en recherches de tout genre.

Elle se rendit au siège de la Croix-Rouge avec sœur Gabrielîe. Naturellement, on prit bonne note de son offre, et l'on consentit en principe à rattacher son ambulance à la Société de Secours aux blessés, à la condition quelle serait sous la direction du Comité et d'infirmières diplômées.

— Je vois ce qu'il vous faut, dit le personnage éminent qui venait de causer avec elle : une infirmière-ma'or très libre, pouvant demeurer dans la maison. Elle recrutera elle-même son personnel, et vous gardera, naturellement, comme auxiliaire... Voici la composition d'un lit avec tout ce qu'il comporte... Voulez-vous que je vous envoie MmeDelignart ? Elle a organisé plusieurs de nos dispensaires, et est remarquablement intelligente...

Un rendez-vous fut pris aussitôt pour rencontrer cette dame, et Mathée se retira, en somme, satisfaite.

— Je connais Mme Delignart, dit la sœur. Qui ne connaissait-elle î

— -C'est la veuve d'un gros industriel. Elle a perdu son fils unique au Maroc, et s'est jetée dans les couvres... Elle est toute ronde, un peu autoritaire, mais, ainsi qu'on vous l'a dit, c'est une organisatrice.

Mathée se trouva soudain refroidie.

— J'aurais aimé n'avoir pas d'ingérence étrangère... Je me serais mieux arrangée avec des religieuses.

— Il n'y en a pas assez pour suffire à tout... Il vous faut bien une direction... Mais vous verrez que tout ira bien... Et, après tout, si vous avez quelques petits ennuis, vous pouvez bien les supporter pour la France î

Cependant, Paris se transformait. Un soufle fort, v'brant, s'emparait des âmes. Mathée frissonnait d'un sentiment inconnu en voyant passer les régiments, des roses au képi, en entendant les exclamations et les cris de la foule. Elle sentait vaguement que quelque chose se transformait rapidement dans la mentalité de ce peuple. L'enthousiasme gardait Dde note contenue ; une sorte de résolution animait jusqu'aux visages. Et quand elle voyait passer des officiers avec leurs femmes, une émotion douloureuse, inexpliquée, la prenait toute, mélangée d'une joie un peu honteuse de savoir son mari très loin, et d'un regret mal défini de ne pas le voir à ce suprême et périlleux honneur.

Sœur Gabrielle revint le lendemain, avec une

grande femme robuste, au teint rouge, et en grand deuil, qu'elle présenta à Mathée comme Finfirmièremajcr désignée par la Croix-Rouge.

Mathée pensa que c'était bien prompt. Elle fut très aimable, mais y eut vraiment quelque mérite. Mme Delignart était d'un monde très différent du sien, — de la bourgeoisie, comme elle disait, ce qui dépréciait quelque peu ce mot, cher aux Le Tellemont quand ils le faisaient précéder de Fadjectif haute. Elle ne fut pas le moins du monde impressionnée par l'aspect de Fhôtel, et commença à en discuter les installations au point de vue pratique.

i — Cette galerie fera une salle superbe... Peu de meubles à déménager... Les tableaux? Pourquoi? Ils sont placés trop haut pour rien craindre, *et ils amuseront les blessés...

Mathée frémit de cette parole sacrilège, et ouvrit la bouche pour une protestation indignée.

— Si vous aviez l'habitude des malades, continua tranquillement Mme Delignart, sans s'apercevoir de l'effet produit par ses paroles, vous sauriez que dans leurs longues heures de fièvre et d'insomnie, ils ont tous la manie de compter les fleurs ou de suivre les dessins des papiers de tenture... Ici, il n'y a pas de papiers, mais les portraits les distrairont vraiment, surtout si vous prenez la peine de leur conter les histoires dé ces ancêtres, qui ont dû être de grands personnages... Mais il faudra monter dans vos greniers tout ce qui est fragile et précieux... Des tables en bois blanc, faciles à laver, des chaises de paille, de

bons voltaires démodés, mais commodes, des lits fer, point de rideaux autres que du calicot bla pour le soleil... Voilà ce qu'il faut pour un de toir... J'installerai le médecin dans ce petit salon Cet office sera une pharmacie convenable... Ce saL rond une salle d'opérations... Il faudra installer d lavabos, placer des conduites d'eau...

Elle prenait des notes, agissant comme en pa conquis. Elle ne s'aperçut même pas de la froide de Mathée, et lui secoua vigoureusement la main < prenant congé d'elle, la laissant consternée, déco ragée, en face de la sœur.

Je dois avouer que celle-ci ne put plus iongtem retenir un fou rire.

— Vous êtes bien gaie, sœur Gabrielle ! Cet femme est odieuse ! Comment l'a-t-on choisie to exprès parmi le personnel d'élite de la Croix-Roug< Je ne serai plus chez moi... Décidément, si l'on i m'en donne pas une autre, je renonce à mon projet — Une Le Tellemont, abandonner une œuvre con mencée, annoncée, — revenir sur ses engagements s'écria la religieuse, cessant brusquement de rir Impossible! Quant à être chez vous... vous y ser< toujours... au second étage... Ici, vous serez ch< les blessés... Allons, chère Madame, un peu de coi rage ! A l'armée, le fils d'un duc obéira au fils d'u chiffonnier si celui-ci a un galon de plus... Voye: vous, chacun de nous a une idole plus ou moir cachée... La vôtre ne se cache pas, elle est tro grande et trop belle... C'est votre maison, avec tôt

ce qu'elle représente dans le passé et dans le présent... Eh ! bien, sacrifiez-la aujourd'hui pour la France, et pour tous ceux qui vont se battre et mourir.

Et la sœur, murmurant qu'elle était attendue, s'en alla très vite, sans attendre de réponse.

Ce soir-là, Mathée fit sa prière plus humblement que d'habitude, se sentant moins d'élan qu'elle ne l'avait d'abord cru pour le devoir patriotique embrassé si brusquement...

Ce n'est pas ici l'histoire de la guerre, mais l'hi toire d'une âme.

Ce fut pour Mathée, dans les angoisses qui s'en parèrent bientôt de tous les cœurs, une puissani diversion et un bienfait mimi ue préparer une ambi lance. Elle remporta sur elle-même une véritab victoire en se laissant diriger par Mme Delignart, qi était bonne et remarquablement intelligente, ma qui manquait de nuances, et qui ne comprenait p le sacrifice que faisait la jeune femme en s'effaçai dans sa propre maison, et en voyant ainsi transforn ce cadre cher et vénéré. Mathée fut une vraie Frai çaise, en ces jours où nos premières troupes furei fauchées à Maissin, à Rossignol, à Charleroi. Elle rappelait d'une âme docile et vaillante le mot < sceur Gabrielle : « Chacun de nous a une idole qu faut détrôner... » Son idole, à elle, cette maisc qu'elle avait livrée, perdait chaque jour sa leauté

son aspect coutumier. Et une sensation singulière, une impression de liberté pénétrait en elle, comme si ce sacrifice l'eût déchargée d'un fardeau dont, à la vérité, elle n'avait pas senti le poids, mais qui ralentissait probablement l'élan de sa vie...

Peut-être avait-elle cru que l'image de Sernin, qui la hantait partout, s'évanouirait dans la dispersion des vieux meubles et des objets familiers au milieu desquels il avait vécu. Mais il se produisit quelque chose d'étrange : Sernin sembla rentrer dans ces salles préparées pour des soldats, au milieu des lits de fer et des. meubles de bois blanc... Elle essayait de fuir ce fantôme, d'étouffer cette pensée dans l'activité vertigineuse de ses journées. Mais l'angoisse demeurait quand, en dépit de tout, elle croyait le revoir dans le cadre nouveau de cette demeure... Cette angoisse, elle la comprit, et se l'expliqua, le jour où Toussainte, d'une voix très ferme et avec un peu d'exaltation, prononça un matin le nom interdit...

— Mathée, je ne peux pas, je -ne dois pas vous cacher que Sernin a obtenu de revenir... Il est parti il y a quinze jours, et m'a télégraphié de 13 jrdeaux... Il est allé tout droit rejoindre son corps... Je vous dis cela afin que vous priiez pour lui...

Mathée devint pâle, et chercha instinctivement l'appui d'un meuble. Elle ne put parler... Elle inclina la tête, et fut soulagée en voyant entrer Mme Delignart qui, affairée, venait lui annoncer l'arrivée des premiers blessés...

Il y eut tout à coup tant de choses à faire, tant d gens à prévenir par le téléphone, qu'elle ne put r penser, ni souffrir, ni surtout se trouver seule ave Toussainte, ce qu'elle redoutait d'ailleurs plus qu'ell ne le désirait.

Ce ne fut que le soir, une heure avant l'arrivé des blessés, qu'elle put s'échapper, remonter che elle et embrasser son fils.

Car c'était près de ce petit, après tout, qu'ell cherchait un refuge... Elle avait besoin de lui... Eli le serra passionnément sur sa poitrine, et, seule ave lui, lui fit faire sa prière.

Toussainte lui avait appris à prononcer à pe près distinctement le nom de Jésus, et le lui fai sait répéter matin et soir. Sa mère prit ses petite mains, les joignit, et lui apprit lentement, d'une voi tremblante, à compléter sa prière en unissant le deux mots qu'il savait...

— Chéri, dites au bon Jésus de garder papa !...

Il ne pouvait comprendre, mais il entendit le syllabes familières, et, habitué à regarder l'image di divin Enfant en disant : Jésus, il ajouta de lui-même Papa !

Et sa mère le couvrit de baisers et de caresses. E il lui sembla que 'son cœur, à elle, n'était plu: si dur, que le pardon (elle en était encore là, n'était plus une vertu inaccessible, et que Dieu & rapprochait d'elle pour écouter la prière naïvi qui, prononcée par l'enfant, avait jailli du cœur d l'épouse...

Combien, cependant, l'effort était incomplet ! Car elle ne pensait pas encore qu'elle-même pût avoir j besoin du pardon de ce jeune mari qu'elle avait si

cruellement humilié...

Le lendemain, elle revit Toussainte, et, pâlissant et rougissant tour à tour, elle recueillit tout son courage.

— Toussainte, voqIci-vom me donner U i#*ce de votre frère ?

Toussainte, émue, hésita.

— Oh ! dit Mathée avec amertume, je m'attends à des lignes injustes, violentes... Mais n'ai-je pas le droit de lire ce qu'écrit mon mari ?

A regret, mais n'osant pas refuser sa demande, Toussainte prit une lettre dans son carnet, et les doigts de Mathée tremblèrent en la recevant.

Elle s'approcha de la fenêtre pour la lire, et surtout pour cacher les impressions que son visage trahirait peut-être trop violemment.

La lettre de Sernin était ^datée de Bordeaux, courte, écrite d'une main évidemment agitée et nerveuse.

« Oui, je suis en France 1 Après un échange de télégrammes, avec l'appui du bon, cher général Fonbrune, je suis parti, faisant l'envie de mes camarades moins favorisés. Je rejoins mon régiment sans retard, ne pouvant, ne devant pas te dire où il se trouve. Mais tu auras mon adresse, et tu me parleras

le mon fils... Peut-être aurais- je pu passer par Paris, et j'aurais eu le droit, alors, d'embrasser le petit bien-aimé... Mais je ne puis revoir sa mère... qui me méprise, — et mieux vaut sacrifier l'âpre joie de cet adieu...

« Sois tranquille, Toussainte, si je tombe, ce sera en chrétien. Je demande à Dieu la force de pardonner l'injure que ne méritait pas mon erreur... E. y a des moments où j'ai presque pitié d'elle, où je répète le mot du Sauveur : elle ne savait pas ce qu'elle faisait... Non, elle ne savait pas ce qu'était mon cœur, qu'elle a brisé, mon amour, qu'elle a humilié...

« Je voudrais mourir un jour de bataille, — tomber en chef, expirer dans une prière, et laisser derrière moi un souvenir de bravoure tel qu'il la ferait tressaillir, et qu'elle serait forcée de me regretter et d apprendre à mon fils à honorer ma mémoire. Mais je sais que je n'ai pas le droit de m'offrir à cette mort que j'appelle. Seulement, la vie m'est un fardeau... Adieu, ma sœur chérie. C'est sur toi .que je compte pour me faire revivre en mon fils... »

Mathée ne revint pas tout de suite vers Toussainte, Elle sentait une douleur aiguë, et en même temps une révolte.

-^ — Il est étrange, dit-elle, se retournant enfin, que votre frère se croie l'offensé...

— Mathée 1 s'écria Toussainte, reprenant la lettre qu'elle lui tendait d'une main qui tremblait encore,

Mathée ne prononcez pas des paroles, que vous regretteriez peut-être demain !

Mathée s'interrompit avec un grand effort. Et avec plus de peine encore, au bout de quelques secondes, elle dit d'une voix à demi brisée :

— Vous me donnerez de ses nouvelles, puisqu'il ne m'écrit pas...

Les blessés arrivèrent. Dans toutes les ambulances, on garde le souvenir poignant et sacré de ce premier contact avec la gloire et la souffrance.

Ils venaient de la Marne, retrouvant des forces pour exprimer leur enthousiasme et leur regret de « n'avoir pas vu la fin ». Car, après les jours d'anxiété pendant lesquels la France s'était tenue forte, vaillante, vivant de foi, la victoire était venue, non pas la surprendre, mais répondre à son invincible attente.

Ce fut un inoubliable moment. Tl semblait à Mathée, accoutumée qu'elle était à vivre de souvenirs et à tout relier au passé, que les ombres familières des Le Tellemont accueillaient et saluaient avec elle ces soldats sanglants. Les ombres des Le Tellemont?... N'en était-il pas une autre, plus vivante, plus familière, hantant ces salles et souriant à ses frères d'armes ?...

Elle aida aux pansements. Elle frissonnait malgré elle, et ce n'était pas seulement de pitié pour ces chairs déchirées : elle se trouvait tout à coup jetée dans la réalité de la guerre, et songeait avec effroi

qu'une autre infirmière, une inconnue, toucherait peut-être bientôt les membres brisés de son mari...

A ce moment, Mathée obtint de l'archevêché l'autorisation de transformer en chapelle le salon bleu. Un matin, la messe y fut célébrée par un prêtre soldat, dont les leggins dépassaient l'aube, et la cravate bleue l'étole. La porte de communication avec la galerie resta ouverte, permettant aux malades de suivre le saint sacrifice. #,. \ +

Elle fut remuée dans l'âme. Le contraste du passé et du présent l'étreignait. Elle se souvenait des dernières paroles qui s'étaient échangées en ce lieu entre elle et son mari, — paroles de colère, de mépris, presque de haine. Et maintenant, le Sauveur s'y immolait pour ceux qui l'offensaient sans cesse, et elle croyait entendre l'écho des paroles du Calvaire : « Mon Père, pardonnez-leur ! y>

Quelque chose d'inconnu traversa son cœur, et elle resta longtemps prosternée devant l'autel, qu'elle avait drapé des plus précieuses dentelles des dames Le Tellemont...

Une petite voix la fit tressaillir... Mathieu, sur les bras de sa tante, était à la porte, et, apercevant une statue de la sainte Vierge offrant à l'adoration son divin Enfant, il comprit vaguement que c'était le lieu et le moment de la prière. Et la petite voix claire répéta joyeusement : « Jésus \ Papa ! »

Mathée fondit en larmes, et avant de quitter le petit sanctuaire, elle murmura à Toussainte :

— Dites-moi où lui écrire...

De nouveau, elles s'embrassèrent, et tout nuage disparut entre elles.

« Sernin, nous prions pour vous, et nous vous attendons ! Que Dieu vous garde et vous ramène ! »

Après avoir écrit et déchiré vingt lettres, Mathée avait seulement tracé ces mots. A cette époque, on ne s'envoyait guère encore que des lettres ouvertes.

Comme elle suivait d'un élan silencieux ces lignes, qui n'exprimaient pas bien l'état de son cœur, parce qu'elle-même le comprenait mal ! Le grand travail qui se taisait en elle était encore inachevé. Elle pardonnait, elle s'avouait qu'elle aimait encore son mari, mais elle se jugeait toujours l'offensée, et la pensée qu'elle avait été dure, qu'elle avait exagéré la faute de Sernin et outré la rancune, ne pénétrait pas encore bien son esprit. Même, elle était humiliée de sentir sa tendresse si vivante, parce que c'était une faiblesse, pensait-elle, d'aimer un être diminué. Elle ne comprenait pas bien qu'elle avait blessé Sernin au plus intime de lui-même ; mais enfin, elle faisait les premiers pas vers lui, et il y avait dans ce geste un mérite dont il lui était déjà tenu compte, car son

âme raidie commençait à se fondre dans la prière et la confiance.

Que répondrait-il ? Le doute et l'angoisse se partageaient son âme avec l'espoir. Etait-il possible qu'il méconnût l'effort qu'elle faisait en allant à lui? Son amour pouvait-il être à jamais éteint, alors qu'ellemême sentait se raviver le sien ? Et cependant, le regard et l'accent de Sernin la hantaient lorsqu'il lui avait jeté un défi hautain, disant qu'elle devrait s'agenouiller pour obtenir qu'il revînt...

Mais sa petite carte n'arriva jamais. Avec beaucoup d'autres, elle s'égara pendant cette période, et les lettres de Sernin à sa sœur, écrites au crayon e: en hâte, ne parvenaient pas toutes non plus. L'enthousiasme, la « fureur sacrée » l'avaient gagné. L'amour de la France, entrant comme un flot dans la plaie béante de son cœur, le comblait. Une fois, il fit allusion à la gloire qui devait l'auréoler.

« Que je vive ou que je meure, je veux que mon fils soit fier de moi jusqu'à l'enthousiasme ! »

Et, confirmant son aspiration, une citation parut, faisant pleurer Toussainte, et pénétrant Mathée comme une lame brûlante.. .

« Officier de la plus haute envergure, chef dans toute l'acception du mot. A conquis une tranchée allemande avec trente hommes, et, blessé, a refusé de s'arrêter un instant. Nommé capitaine à titre temporaire. »

— Il écrira, mais ne parlera guère des glorieux détails, dit Toussainte, riant et pleurant.

Mathée frissonnait... De fierté ou de douleur?../

— Il a été blessé, dit-elle enfin. S'il était entré dans une ambulance, il vous aurait écrit...

— Sans doute ! Il se bat encore...

Jour après jour, elles attendirent sa lettre. Jour après jour, elles s'interrogèrent chaque matin, d'un regard d'abord plein d'espérance, puis attristé, inquiet...

Mathée écrivit au colonel du régiment. Les lettres s'égaraient, les chefs tombaient, les régiments se renouvelaient, les officiers changeaient de corps... Elle faisait de longues stations dans les bureaux du ministère. Elle écrivait et télégraphiait dans toutes les ambulances voisines des régions où elle supposait que son mari avait combattu.

Aucun renseignement précis ne put lui être donné : on pouvait affirmer seulement que le capitaine d'Yturbarram n'était pas signalé parmi les morts.

Alors elle explora elle-même tous les hôpitaux de Paris, espérant trouver un blessé provenant du 2*colonial.

Elle connut les affres et les déboires des nouvelles contradictoires, qui semblaient d'abord se préciser.Un soldat avait relevé le capitaine d'Yturbarram, et affirmait qu'il était blessé légèrement. Un autre l'avait vu tomber, frappé d'une balle à la tête. Il pouvait être mort, ou prisonnier, ou très grièvement blessé, incapable d'écrire...

Enfin, elle finit par atteindre un camarade de Sernin, qui donna des détails brefs.

M L HOTEL LE TELLEMONT

« D'Yturbarram a eu le bras traversé lors de l'attaque de la tranchée, mais il n'avait pas voulu être évacué. Trois jours plus tard, dans une affaire très chaude, il a été de nouveau frappé, près de moi. Je Fai trouvé à l'abri d'un talus. Il était sans connaissance, blessé à la poitrine. Le terrain a été pris et repris. Le soir nous en restions maîtres, mais il n'était plus là. Il a dû être fait prisonnier, à moins qu'il ne se soit traîné plus loin et n'ait reçu une autre blessure... »

Et du ministère, un avis parvint, un peu après :

« Le capitaine d'Yturbarram, blessé, a été porté comme disparu. »

Disparu !... Ceux qui, à propos des leurs, ont lu et savouré ce mot am&r, peuvent seuls dire les angoisses qaïl renferme !

Et si Toussainte était profondément atteinte dans sa plus vive tendresse, dans le seul bonheur humain que représentât pour elle son frère, que ne ressentait pas Mathée 1

Car Toussainte, du moins, s'était séparée deSernin dans un élan d'affection. Ils avaient échangé des sentiments de paix et de tendresse. Mais elle !... Le mot de mépris était le dernier qu'il eût entendu de ses lèvres. Et s'il ne revenait pas, elle ignorerait tout de lui... Quelle pensée avait-il eue pour elle ? Pendant les heures qu'il avait mises à mourir sur le champ de bataille, — s'il était mort, — l'avait-il revue telle qu'elle était aux jours heureux, ou gardait il la seule vision de leur horrible adieu ? Lui avait-il pardonné

son incompréhension, sa colère, son insulte?... Car soudain, à la lumière implacable de la mort, de l'irréparable, elle ouvrait les yeux sur elle-même, et voyait, épouvantée, les torts qu'elle avait eus. N'avait-il rien laissé pour elle ? Dans la tombe inconnue où il reposait peut-être, y avait-il, ensevelie avec lui, une lettre, un adieu, quelque chose qui pût combler l'affreux abîme, rapprocher leurs âmes, et adoucir l'effroyable remords qui, maintenant, sans voile, sans excuse, rendrait sa vie insupportable?...

Et il fallait vivre comme s'il n'était pas mort, soigner les blessés, leur sourire, leur donner du courage, écrire à des mères qu'elles reverraient leur fils, à des épouses que leur bonheur n'était pas évanoui... Et le petit Mathieu répétait sa prière : Jésus ! Papa ! Bt Toussainte devenait plus pâle et plus mince, bien qu'elle répétât des mots d'espérance.

Car, après tout, il était seulement disparu. Il n'y avait aucune preuve, aucune affirmation de sa mort. Il pouvait vivre... Il pouvait être très malade dans une ambulance lointaine, dépouillé, comme c'était souvent arrivé, de tout ce qui pouvait l'identifier. Il pouvait être prisonnier, et n'avoir pas la permission d'écrire... Il pouvait être dans une forteresse, ou dans un cachot, poi»r une parole trop flère, un geste révolté, une tentative d'évasion. Et alors, on le reverrait un jour, et l'on oublierait, dans l'ineffable joie de ce retour, les angoisses, les agonies...

Dans ces alternatives décevantes d'espérance et de découragement, le lait de Mathée avait tari, sa frai-

cheur s'était altérée, ses yeux s'étaient cernés. S'il était mort, si elle ne pouvait plus jamais échanger avec lui un mot — un seul, — qui eût tout éclairci, tout fondu, elle mourrait aussi, comme son père, de chagrin. Elle le dit à Toussainte, devant qui elle épanchait maintenant son cœur brisé. Et Toussainte lui dit doucement : « Non, vous ne mourrez pas, parce que ce sera un devoir de vivre, pour votre fils, pour élever son nom très haut, pour l'honorer, devant le monde, pour les œuvres d'une veuve « vraiment veuve »...

Mais aussitôt, elle tressaillit et s'écria :

— Mathée, Dieu nous a entendues ! Mes saints, au ciel, prient !... Vous serez heureuse... j'ai fait un vœu...

— Un vœu ! Ah ! dites celui que je peux faire, moi! dit Mathée, revenant à l'espoir dans un de ces sursauts qui, trop souvent, la laissaient ensuite plus écrasée.

Elle commença à chercher ce qu'elle pouvait offrir à Dieu pour Sernin, — quel dépouillement, quel sacrifice...

Tout à coup, une idée s'offrit à elle, et la fit tressaillir d'effroi et de douleur.

Ce qu'elle aimait le plus parmi les choses ? Ce qui: tenait à son âme, ce qui avait nourri sa fierté, son orgueil, peut-être?...

Elle frémit de ce quelle allait faire, puis, soudain, dans un élan qui l'emporta toute, elle s'agenouilla dans le petit salon bleu où chaque matin l'écho des

paroles divines : « Ceci est mon sang qui sera versé pour vous, » faisait taire l'autre écho, celui des paroles humaines cruelles et passionnées dites en ce lieu même.

Et à haute voix, — d'une voix inconsciemment solennelle, elle promit, si Dieu lui rendait son mari, de consacrer sa maison, sa belle vieille demeure, — le berceau des Le Tellemont, — à une œuvre de guerre : soldats mutilés, ou enfants orphelins...

De nouveau elle sentit, mais combien plus vive, plus intense, l'impression enivrante d'un détachement, d'un allégement mystérieux... Et elle entrevit, en la comprenant, ce qu'est cette liberté de l'âme se dépouillant de ce qui arrête sa course ou retient son vol...

Il y a des mois*d'écoulés.

Les saisons changent. La guerre, la terrible guerre se continue sous les soleils brûlants, sous la neige impitoyable, et encore sous les souffles tièdes d'un autre été.

Le petit Mathieu parle :i — c'est un gazouillement pas encore très clair, mais très joli... Il est étonnamment développé ; fil -semble que les grandes et terribles choses qui se^ déroulent autour de lui hâtent son éclosion. Sa joie est d'aller de son petit pas ferme distribuer dans la^salle des blessés des cigarettes, du chocolat, des mandarines, des gâteaux. Il cause avec eux. Il se fait comprendre et apprend leur argot. Jadis, Mathée'eût frémi d'entendre ces mots étranges sur les lèvres de (son fils; mais aujourd'hui elle pense que tout est^ennobli, ou du moins devient tolérabie venant de ces pauvres êtres souffrants, et cependant toujours gais. Elle retrouve un pâle sourire quand son fils les salue d'un : « Bonjour, poilu 1» et fronce ses fins sourcils pour dire en forçant sa

l'hôtel le tellemont 2<të

petite voix : « Les méchants Boches. » Maintenant elle lui parle de son papa ; la photographie de Seroia a repris depuis longtemps sa place dans les chambres du second étage. Il l'embrasse, et l'emporte en cachette, pour la .montrer à ses amis.

— Moi, j'ai un papa. Peut-être il est blessé, peutêtre il est au ciel. Et moi aussi j'irai mer les vilains Boches !

Les soldats le taquinent.

— Non, tu n'iras pas à la guerre. Tu auras une beMerobe rouge, comme ceux-ci, qui te regardent...

Mais le petic Mathieu se fâche.

— Non, pas robe rouge! Veux un képi et un sabre ? Veux « mourir pour la patrie ! »

— Et si les Boches coupent tes jolis petits pieds?

— J'aurai une jambe en bois qui fera : Pan! pan!

Le cœur de Mathée se déchirait à le voir si charmant. Certes il était son orgueil et serait sans doute sa consolation. Mais la pensée que Sernin ne le verrait peut-être jamais était trop dure. L'enfant lui apparaissait dans un nuage de tristesse. Elle trouvait à l'aimer une amertume en même temps qu'une ivresse...

Le vert robuste de l'été habille les arbres. La campagne serait reposante, tranquille, jolie, avec ses horizons lointains de montagnes, si, incessamment, le canon ne tonnait, tantôt loin, tantôt proche, éveillant l'angoisse, l'idée d'hécatombes, la pensée des êtres humains fauchés par milliers en pleine jeunesse.

A vingt minutes de Baie, c'est la frontière. Des fils barbelés sont tendus sur la route jadis ouverte, hospitalière, que suivaient gaiement de nombreux touristes. Les moindres sentiers sont gardés. Et lorsqu'un homme vêtu d'un bourgeron et portant un pic sur l'épaule s'avance à travers un petit bois, sans hâte apparente, semblant se rendre à son ouvrage, mais les yeux ardemment attachés devant lui, vers un point qu'il ne quitte pas de vue, un garde-barrière allemand surgit de derrière un bloc de rochers et lui crie de s'arrêter.

S'arrêter? L'homme mesure l'espace devant lui...

Il ne sait pas au juste quelle distance il doit parcourir, il connaît seulement sa direction, mais le but doit être proche. S'arrêter sous la menace du fusil que déjà le garde épaule ? Plutôt risquer la mort ! Il jette son pic, fait un bond de côté, et part comme une flèche à travers les arbres.

Le coup de fusil retentit. Deux autres gardes accourent et se lancent à la poursuite du fugitif... Une course tragique... L'homme file dans le bois en zigzag, mettant les arbres entre lui et les balles qui sifflent... Puis il arrive en terrain découvert... Il est touché... Il s'arrête une seconde. Mais une énergie terrible le surexcite ; il bondit de nouveau, et, d'une course folle, continue à devancer ceux qui le poursuivent.

Deux minutes... deux siècles... Il franchit un ruisseau d'un élan désespéré, et vient tomber aux pieds d'un douanier suisse, sans dire un mot, inondant de sang la place où il gît...

... Dans une ambulance...

Des infirmières se tiennent près du lit où on Ta couché, inerte. Il est l'objet d'un intérêt intense, très spécial. Sur lui, aucun papier. Il a une alliance gravée de deux noms, et une médaille attestant sa foi catholique. Son type brun et fin dénote un méridional, ses mains un homme du monde. Il garde la trace d'anciennes blessures, dont Tune, à la poitrine, s'est rouverte dans saeourse: et dans sa fuite, il a eu un bras cassé et a reçu une balle à la tête. Il a fallu

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une énergie surhumaine pour continuer à courir, ainsi blessé...

C'est un soldat, évidemment, un soldat qui s'est évade des prisons d'Allemagne.

Il est anéanti, sa vie est en danger... On le trépane. Mais il est si faible qu'on ne peut encore l'interroger, et quand il soulève sa paupière, son regard est inconscient, la pensée qui l'animait s'est engourdie dans l'affreux ébranlement qu'il a subi.

Et les bonnes infirmières se désolent. Il a une femme qui s'inquiète, et qu'elles seraient si heureuses de rassurer !

Il y a eu des discussions au sujet des noms gravés sur l'alliance. Si ce sont des prénoms, ils ne sont pas ordinaires : ils ressemblent plutôt à des noms de famille. Et le président de la Croix-Rouge reçoit la note suivante :

« Un blessé, très probablement un prisonnier évadé, habillé de vêtements civils, est soigné à l'hôpital de... Après l'opération du trépan, il est resté dans un état d'anéantissement, et n'a pas encore parlé. Son alliance porte les noms de Sernin et de Mathée. Les avez-vous dans vos listes? »

Ces renseignements furent transmis par la Croix- Rouge suisse à la Croix-Rouge française, avec une annotation :

« Aucune personne portant l'un des noms ci-dessus indiqués n'a demandé de nouvelles à la Croix- Rouge de Genève depuis le commencement de la guerre. Sont-ce des prénoms ? »

L HOTEL LE TELLEMONT 2Ht

A Paris, on jugea qu'en effet c'étaient des prénoms, et l'on compulsa les listes des soldats et des officiers au sujet desquels les familles s'étaient adressées au Comité central. Ces recherches furent vaines, et Femployé qui en avait été chargé vin: en rendre compte à son chet.

— Je crois, Monsieur, dit-il, qu'il n'y a qu'à s'adresser au ministère de la guerre. Mais comment découvrir un officier ou un soldat portant ce prénom, si c'en e^t un ? Mathée, en ce cas, doit être le nom de sa femme.

Un général en tenue fanée, assis près du bureau, se leva brusquement.

— Mathée ! De quoi parlez-vous, si je puis le demander? Mathée! Je ne pense pas qu'il y aitea France une autre femme que ma pupille à s'appeler ainsi !

— Oh ! général, c'est providentiel ! Le mari de votre pupille se nomme-t-ii Sernin ? Il s'agit très probablement d'un prisonnier évadé, très malade, soigné en Suisse... Son alliance porte les noms de Sernin et de Mathée.

— Sernin d'Yturbarram 1 s'écrie le général d'une voix étranglée. Je le croyais mort I L'adresse, vite, que je télégraphie ! Et vous allez me laisser le soin, la joie, d'annoncer à ma pupille qu'elle n'est pas veuve !

— Mme d'Yturbarram 1 dit le comte de... avec ua réel intérêt 1 Oh! je la connais, la pauvre femme! Si éprouvée, et si vaillante ! Elle a créé dans son hôtel

une ambulance modèle... Certes, général, allez lai dire... Mais, ajouta-t-il s'interrompant, les nouvelles sont bien mauvaises... Songez que le blessé n'avait pas repris connaissance !

— On revient de si loin ! Ainsi, le brave enfant s'est évadé ! Cela lui ressemble bien ! Un colonial, vous savez... Il aura été atteint en franchissant la frontière... Quel malheur que je ne puisse accompagner sa femme en Suisse ! Quand je dis quel maiheur, je ne le regrette pas pour moi, car j'ai déjà la nostalgie de là-bas...

Il prit l'adresse, et s'en alla de son pas vit, toujours jeune, au bureau de télégraphe le plus proche. Là, on le prévint qu'il n'aurait pas de réponse avant trois jours au plus tôt.

Il en fut navré. Que faire.? Il s'en allait le soir. Mathée, cependant, devait partir tout de suite. Et ce serait dans un inconnu terrible, puisqu'on ne pouvait lui affirmer que son mari était encore vivant.

Reiroidi, inquiet, car, après tout, il apportait des nouvelles peu rassurantes, il héla un taxi et donna l'adresse du quai des Tournelles.

Il se disait tout le temps : « Je lui annoncerai la chose en douceur... » Il entra tout droit dans la salle où la rangée de lits s'allongeait entre les portraits des Le Tellemont, et chercha des yeux Mathée, ayant hâte, comme il se le répétait, de se débarrasser de sa tâche, qui ne lui semblait plus aussi agréable qu'au premier moment.

Mais il s'arrêta brusquement, toujours ému malgré lui.

Un piano avait été apporté dans la galerie, et une musique idéalement douce remplissait le vaste espace. Mathée et Toussainte chantaient un duo pour distraire les blessés. Parfois le général, qui était un amateur passionné de musique, croyait entendre une note brisée ; mais le chant se poursuivit jusqu'au bout, et alors, comme il allait s'avancer, un blessé cria : « La Marseillaise ! »

Toussainte, qui s'était levée, regarda Mathée ; celle-ci inclina la tête, et, accompagnée par sa bellesœur, elle entonna de son admirable mezzo le chant que le général avait entendu quatre jours plus tôt à l'assaut d'une tranchée...

— Elle est brave, pensa-t-il, sentant sur sa joue hâlée quelque chose d'humide.

Oui, elle était brave, et ce n'était pas la première fois qu'elle leur disait l'hymne guerrier qui avait été le chant de mort de tant de disparus. Mais comme elle l'achevait, il saisit encore cette impression de brisure, et il entendit un blessé dire à demi voix : « On n'aurait pas dû lui demander ça!... L'autre ne sait pas — c'est un nouveau, — que son mari a disparu... »

Mathée quittait le piano pendant que des bravos énergiques retentissaient autour d'elle. Elle était pâle, avec deux taches rouges sur les joues, et elle tiessaillit en voyant le général, qui lui avait fait ses adieux une heure auparavant.

3(i2 L'HOTEL LE TELLEMONT

— Vous! Qu'y a-t-il ? Oh! savez-vous quelque chose ? Pourquoi êtes-vous revenu ? s'écria-t-elle avec agitation.

Déconcerté, le général balbutia.

— Quelle idée !... Je viens, parce que... eh! bien, je viens vous voir 1

Elle l'entraînait déjà dans un petit réduit où les regards curieux des blessés ne pouvaient les suivre, et elle lui prit les mains, essayant de parler avec calme.

— Vous venez me dire...

Elle fit une pause, et s'écria soudain :

— Non, non, vous ne venez pas me dire qu'il est mort! Je suis folle ! Cest le chanoine qui me l'aurait annoncé... J'ai pensé à tout cela, allez! Alors, dites vite !

Il voyait sa blouse blanche violemment soulevée par les battements de son cœur.

— Eh ! bien oui, je voulais vous dire cela doucement, parce que... c'est bon et c'est mauvais...

— 11 vit? Et il est blessé? Malade? Pas... pas perdu ?

Le général , effrayé , comprit subitement ce que peut. comporter de tortures un immense amour.

— Il vit... très probablement... Hest enJSuisse... Il s'est évadé... Mais il était sans connaissance quand la Croix^Rouge a télégraphié ou écrji,

— Et comment ânt^on su ? Il m'a appelée, alors... ou sa sœur ?

La voix de Mathée faiblit.

L'HOTEL LE TELLExMONT 303

— Il n'a pu appeler personne, puisque je vous dis qu'il ne parlait pas... C'est son alliance... Vos deux noms... Ils étaient joliment embarrassés, à la Croix- Rouge, et par bonheur, j'étais là, pour un pauvre diable de fantassin... Naturellement îe nom deMathée m'a saisi ; il n'y a que vous à vous appeler ainsi... Et tout s'est découvert... Mais il n'y a pas une minute à perdre. Je pars ce soir et ne puis vous accompagner. Mais je vais du moins employer les heures qui me restent à vous faciliter le départ, et à faire toutes les démarches nécessaires.

Il lui donna alors les détails qu'il connaissait, et demanda qui elle emmenait.

— Ma sœur, naturellement, et mon fils avec sa nurse.

Il prit son carnet.

— Leur signalement, pour les passeports... Mathée donna rapidement, avec lucidité, les détails

nécessaires. Elle s'était ressaisie, et l'obligation d'agir lui rendait un calme factice,

Et elle appela Toussainte, pour lui dire la précieuse et terrible nouvelle, et elle prit son fils dans ses bras, lui répétant vingt fois qu' « il allait voir papa... »j

Les heures furent dévorées par les préparatifs hâtés.

Avant son départ, Mathée entra dans la salle où les blessés, qui s'entretenaient d'elle avec un intérêt profond, la saluèrent de toute leur sympathie.

— Ayez espoir, Madame I J'en ai connu un qui a

304 L HOTEL LE TELLMEONT

été quatre jours sans connaissance... Et il est au front aujourd'hui... On dira une prière pour votre mari, je vous le promets pour tous, n'est-ce pas, les camarades ? Et vous nous le ramènerez pour qu'on voie sa. . .

Il allait dire familièrement « sa tête », ou même « sa binette », mais de voir Mathée en costume de ville, — un costume sobre, élégant, l'impressionnait évidemment, et il resta correct.

— ... Pour qu'on le connaisse quoi ! et qu'il nous raconte comment il a échappé aux Boches...

Elle serra toutes les mains qui se tendaient vers elle, et fut pressée sur la poitrine de Mme Delignart.

— Je suis heureuse pour vous, bonne petite dame... heureuse qu'il y ait encore des revoirs...

Et Mathée, qui savait quelle plaie inguérissable elle cachait sous sa brusque bonne humeur, l'embrassa les larmes aux yeux...

Le petit Mathieu s'accrochait à sa robe et trottinait en répétant à tous ses amis :

— Mathieu va chercher son papa...

Quel cruel voyage ! Ni Mathée ni Toussainte ne purent fermer les yeux. Qu'allaient-elles trouver? La fin de tout, encore plus affreuse s'il mourait au port, ou la joie suprême de le ramener?...

Parfois, dans sa fatigue, Mathée avait d'étranges hallucinations. Le bruit du train avait pour elle des notes et des nuances mystérieuses ; on eût dit tantôt une sorte de chant ou de mélopée, tantôt une harmonie sauvage dans laquelle elle cherchait un sens. C'étaient des gémissements indicibles, des plaintes, puis des cris de triomphe...

Et le jour vint, et le bruit n'eut plus de sens, dans la lumière crue et dans l'approche du but...

Baie...

Des formalités, des visas, après ceux de la frontière... Des retards qui rongent le cœur...

Enfin Toussainte appelle une auto, et les voilà en route pour l'hôpital.

Dans cette terrible incertitude, pour ne pas mourir

306 l'uotel le tellemont

foudroyée si elle ne trouve plus son mari, Mathée essaie d'envisager le pire, de se répéter à elle-même, pourjs'y habituelles motsimpitoyablesqui^'accuailleront peut-être : « Tout est fini »... Alors, si elle doit les entendre, q»ue Dieu l'aide, car vivre serait au-dessus de ses forces ! La pauvre Toussainte aussi souffre un martyre, mais elle l'oublie dans l'inexprimable anxiété de sa sœur...

Les voici arrivées. Le parloir est tout blanc, soigneusement ripoliné, un peu froid, triste, malgré un bouquet de roses, parce qu'il y manque l'image du Christ consolateur... Et tellement silencieux au seuil de cette maison de souffrances !

Une infirmière entre, et attache un regard bienveillant sur les deux femmes pâles et tremblantes. Mathée essaie de parler. Mais c'est Toussainte qui prend la parole.

— Nous venons pour le blessé qui s'appelle Sernin... Elle est sa femme...

Et son regard interroge, fait la demande qu'elle n'ose prononcer : vit-il ?

Mais soudain le visage de l'infirmière s'est éclairé, et elle saisit les mains de Mathée.

— Oh ! chère clame, il a repris connaissance depuis deux jours! Nous avons télégraphié à Paris qu'il s'appelle d'Yturbarram... Le capitaine d'Yturbarram... C'est bien celui que vous cherchez, n'est-ce pas?

Mathée avait rêvé, par moments, l'ivresse de cette heure. Il lui semblait qu'elle aurait besoin de crier,

de crier de joie, et qu'elle devrait faire, pour ne pas mourir de bonheur, le même effort qu'elle avait fait pour ne pas succomber à l'angoisse... Mais elle avait trop souffert. Dans son cœur broyé, la joie ne s'infiltrait que goutte à goutte... Les mots bienheureux n'avaient pas de sens pour son oreille. Elle voyait pleurer Toussainte, et restait figée, comme insensible;

— J'ai télégraphié à Mlle Toussainte d'Yturbarram, dit l'infirmière, regardant Toussainte d'un air interrogateur. Sans doute il a voulu préparer sa chère femme...

— Oui, oui, c'est oela, dit Toussainte, essayant de sourire, et c'est moi, maintenant, qui vais le préparer à revoir sa femme et son fils.

— Un bel enfant, dit l'infirmière avec admiration. Il ressemble à son père... Alors, comme il faut encore ménager notre blessé, je vais lui dire qu'il va revoir sa sœur, et Mademoiselle fera le reste. Voulezvous me suivre dans une chambre plus confortable, chère Madame ? Et l'étant, n'a-t-il besoin de rien ?

Pauvre Mathée ! Elle n'avait pu goûter la joie, et maintenant un flot d'amertume ^yenait inonder son

cœur... Sernin ne 1'avaifc pas demjadée...

Elle resta calme en apparence.

— Merci mille fois..: Mon fils^l Bris du lait dans le wagon... Et nous sommes très bien ici .. Je voudrais le garder près de moi, pour FHmener à son père quand vous le permettrez.

— C'est cela, dit la bonne infirmière. Il faut doser

la joie, n'est-ce pas, chère Madame ? Mais ce ne sera pas long... Venez, Mademoiselle...

Toussainte embrassa Mathée, et suivit l'infirmière. Une porte-fenêtre ouvrait sur un parterre. Mathée y envoya le petit Mathieu avec la nurse, et resta seule, les mains jointes, prêtant l'oreille, calculant, avec un instinct de son esprit pratique, le temps qu'il faudrait pour atteindre la salle, — le délai nécessaire pour préparer Sernin, la visite de sa sœur, son entrevue avec Toussainte... Que dirait-il ? Voudrait-il la voir tout de suite ? Serait- il heureux de sa venue? Car enfin, il était chrétien, et il n'avait pu affronter la mort. sans lui pardonner i

Ainsi, dans cette douloureuse atteinte, leur foi commune était, après tout, le refuge de son cœur, l'espoir de leur réconciliation, la paix et l'amour de leur foyer...

Comme c'est long ! Le petit Mathieu s'ennuie dans les allées étroites et fleuries du parterre. Il demande son papa, et la nurse^a grand'peine à le distraire...

.CLSV^Ï&Sl*

— Capitaine, j'ai de bonnes nouvelles pour vous. Mais il faudra être très sage, ne pas vous agiter, et boire à tout petits traits le breuvage de joie...

Sernin est soigné dans une petite chambre claire, haute de plafond. Sur sa table il y'a un plant de pélargoniums qui ont l'air en velours, et devant la fenêtre ouverte, un accacia se balance doucement, laissant flotter dans l'air le parfum de ses grappes blanches.

— Un télégramme !

Et il essaie de se soulever sur son lit. Mais il est cruellement blessé. Sa tête est entourée d'ouates qui font paraître plus brun son visage pâle, son bras est pris dans un appareil, et d'anciennes blessures se sont rouvertes dans la course précipitée qui l'a mis hors d'atteinte.

— Si vous me promettez d'être raisonnable, je vous annoncerai une chose qui est encore meilleure qu'un télégramme.

310 '•^'hotei^le tellemont

— Oh l dite* vite !..^>*

Et il fà'i?lTrrfencbrt surhumain pour paraître calme, afin d'entendre la bienheureuse nouvelle.

— Votre sœur va arriver... Mais il faut être tranquille !

— Je suis tranquille...

'^tomme il s'applique à parler lentement, doucement, pour ne pas trahir le battement de son cœur, pour ne pas retarder le moment heureux ! Heureux ? Pas complètement, hélas! Ce n'est pas seulement Toussainte qui aurait dû venir.

— Elle est arrivée... Elle est tout près...

La porte s'est ouverte, et la mince petite silhouette de Toussainte apparaît dans la chambre claire. Elle lui rit dès l'entrée, et court à son lit.

— Oh ! Toussainte ! ..

La porte est doucement refermée, ils sont seuls, et il répète le nom dont les syllabes familières mettent à ses lèvres un goût de douceur...

— Oui, c'est moi ! Mais ne parle pas encore ! Tu nous diras plus tard pourquoi tu n'écrivais pas... Nous et ons à demi mortes d'inquiétude !

— Je n'écrivais pas parce que j'avais déjà essayé de mV vider... Tu dis : nous?...

— N.i ,u relie ment ! Ta pauvre Mathée a tant, tant souffert ! Et cependant, ndus tâchions de te faire honni ur en soignant des soldats. Ah ! cette guerre ! Ce qu ie a fait éclore de beauté !... Votre hôtel est maint an,t une ambulance, et Mathée est une admi-

l'hôtel le tellemont su

zombie infirmière... Nous ne nous sowrnes pas quittées, d'ailleurs.

— Nous !... répéta-t-il tout bas.

— Et... Es-tu fort, Sernin ? Peux-tu supporter la plus grande joie de ta vie?... Si je te disais que... qu'elle, Mathée... Eh ! bien oui, elle est ici '

Mais elle s'interrompit, effrayée, en voyant l'altération soudaine du visage de Sernin.

— Elle!... Non, non, je n'ai pas la force de la voir !

Consternée, Toussainte s'agenouilla près de lui.

— Oh ! Sernin, calme-toi, et pense à ce qu'elle a souffert ! Elle est venue, elle est tout près livrée à une angoisse sans nom ! Il n'est pas possible que tu ne lui aies pas pardonné ! Toi aussi tu Avais eu des torts, mon chéri...

— Lui pardonner ! Ah! Toussainte, tu n'as donc pas compris que je l'aime, que je n'ai jamais cessé de l'aimer ? Mais la revoir, et penser au mot qu'elle m'a dit!

Et il était tout à coup si oppressé que Toussainte eut peur.

— Ce mot, elle le rétracte, elle en a honeur, elle le pleure avec des larmes de sang ! Elle t'aime, elle est fière de toi ! Et écoute, Sernin... Pour obtenir ta vie, ton retour, elle a fait un vœu... L'hô el... sa maison... le berceau de tous les siens... El- ! bien, elle a promis de le donner à des veuves ou à des â4s de soldats?

— Elle ! Elle a fait cela ! Pour moi !

Et il se mit à sangloter comme un enfant.

— Oh ! Sernin, tu veux la voir, n'est-ce pas? Il eut un recul.

— Et si elle se souvient de mes torts ? Car j'ai eu tort... Si son pardon, à elle non plus, ne comporte pas l'oubli !

— Tu es cruel ! s'écria Toussainte, révoltée.

— Non, j'ai peur, peur pour le bonheur que je rêve, peur parce que je l'aime et que je ne puis voir son amour diminué !

— Tu es fou ! dit-elle, riant et pleurant. Et elle était déjà loin...

Il attendit, se demandant, lui aussi, si cette attente n'allait pas le tuer... Il regardait la porte... Il entendit le bruit léger de la serrure, et vit sa femme sur le seuil... ,

Sous son regard dilaté d'extase et de crainte, Mathée s'avança , d'abord cruellement incertaine , et, tout à coup, se pencha pour l'embrasser doucement.

— Sernin I

Il la regardait avidement, et la peur d'un malentendu hanta de nouveau son cerveau fatigué.

— Oh! Mathée!...

Elle ne comprit pas bien, elle non plus, l'intense interrogation qu'il mettait dans ce mot. Elle saisit sa main, et se laissa tomber à genoux près de lui.

— Je viens... pour toujours... Vous soigner, d'abord... Et vous emmener... chez vous !

Il tremblait de tous ses membres, il était si faible ! Ils étaient au seuil d'une vie nouvelle. Ils^restaient comme hésitants dans leur amour qui ne s'exprimait pas... Ils ne se comprenaient pas encore, ils étaient l'inconnu l'un pour l'autre. Et un sursaut de douleur et d'orgueil souleva encore une fois l'âme de Sernin.

— Si je rentre chez vous, ce ne peut être diminué, humilié...

Elle le regarda de ses yeux maintenant noyés de larmes, des yeux sincères, très doux, — un regard qu'il n'avait jamais vu. Et elle serra sa main plus fort.

— Non, non, vous y rentrerez en maître... En maître aimé, honoré, dont je suis flère, que je mourais de regret d'avoir offensé un jour...

Il jeta un cri d'extase, et Mathée fut pressée sur son cœur.

— Ma bien-aimée î Maintenant je peux demander votre pardon . . . maintenant ! . . .

Elle posa une main sur sa bouche, avec un sourire mouillé de pleurs.

— Chut î Ne parlez pas ainsi I Le maître ne demande pas de pardon... Tout cet horrible temps est oublié, n'est-ce pas?

Et tout à coup, elle s'aperçut qu'il était très pâle.

— Oh! je vous fatigue! Et cependant, si vous étiez assez fort, s'il est vrai que la joie ne fait pas de mal, il y en a encpre une pour vous...

Il l'interrogea du regard.

— Le petit Mathieu est venu...

Oh! quel autre cri de bonheur? Et une minute après, Mathieu entre à la main de sa mère; elle a voulu qu'il le voie marcher : un petit homme. Et la chère, la fidèle Toussainte est là aussi, pour voir la rencontre bénie.

Sernin couvre de baisers la petite figure expressive qui est l'image de la sienne.

— Je ne te fais pas peur, chéri, avec mes vilains bandages ?

Le petit se redresse fièrement.

— A pas peur des blessés 1 j'en ai chez moi. Mathée l'entoure de ses bras.

— Dis comment tu fais ta prière, comment tu la faisais quand tu étais tout petit...

— Jésus, papa, répond Mathieu avec un petit rire de pitié pour ce langage primitif.

Sernin pleure comme un bébé, et son fils le regarde curieusement.

— T'es un soldat, et tu pleures ! Les autres aussi, des fois, quand ils m'embrassent... Et maman pleure souvent...

— Mais c'est fini, dit gaiement Toussainte. Et bientôt tu l'amèneras à tes blessés, ton papa. Il aura un uniforme et la croix de guerre, et tu seras fier de lui.

— Oui, et je serai un soldat !

Toussainte les regarde avec une expression inef-

fable. Elle se dit que le foyer est maintenant reconstruit, que les malentendus sont dissipés à jamais, et que bientôt elle pourra répondre à l'ineffable appel, qui, entendu dans la tourmente, lui a révélé l'élan de son cœur vers l'Epoux divin...

Elle emmena sans bruit l'enfant, laissant son frère aux soins de Mathée...

Epuisé de fatigue et de bonheur, il s'endormit tandis qu'il tenait sa main. Et quand il s'éveilla, une heure plus tard, comme les premières ombres du soir envahissaient la chambre, il la revit près de lui, dans sa blanche livrée d'infirmière, plus belle, plus idéale dans le rôle qu'elle avait appris, pour l'amour de lui, près des soldats de France.

... Alors, elle s'agenouille de nouveau, soudain émue et comme oppressée de ce qu'elle a à dire, parce qu'elle va rejeter l'ancienne forme de sa vie pour aborder, changée, un seuil nouveau...

— Sernin, même plus tard, même après cette horrible guerre, tu resteras soldat, et je te suivrai partout, parce que tu es mon bonheur 1

Il la regarde, profondément ému.

... Cette horrible guerre...

Mais par-delà cette chambre étroite, et par-delà son foyer reconstitué, Sernin revoit les mois que son pays vient de vivre, — les soldats héroïques, les morts sublimes, la toi planant sur les champs de bataille, le sang offert en expiation, — puis les femmes donnant

l'hotbl le tellemont

sans compter leurs forces, leur jeunesse, leur beauté, tout cela dans un tel rayonnement de splendeur, qu'i en a comme un vertige...

Et il réptèe à demi voix :

— La guerre... la guerre rédemptrice...

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