‹ L'hôtellerie des coquecigruesChapitre 1 sur 26 · ET QUI VALAIT TANT · texte numérisé non relu

ET QUI VALAIT TANT

Nadar

PRÉFA.CE

Voici , lecteur, un livre très original, bref, rapide , incisif, tel qu'il les faut pour être lus, en cette époque à la fois somnolente et furieuse , par des gens qui n'ont pas le temps de vivre , ni de mourir. Notre temps n'est pas précieux, mais il est rare , à ce point que la suprême politesse, à la ville et même sur la scène, consiste à ne jamais faire une tirade. Ce livre est ainsi, parce que son auteur est lui-même un original , affamé de liberté, de vérité, de justice, qui ne craint rien, ne désire matériellement rien , appelle si audacieusement un chat : un chat , qu'au besoin il l'appellerait : deux chats; ne tient ni à sa peau, ni à son argent, et brave ainsi les deux grandes religions modernes.

Et qui sont ces Coquecigrues qu'il chasse et fouaille à tour de bras sans pour cela interrompre un instant son bon et large sourire? Ce sont les niais, les égoïstes, les marchands d'eau claire, les diseurs de rien du tout, les gens qui achètent des saucisses pour ne

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pas attacher leurs chiens avec , les maréchaux ferrants pour ferrer les cigales, les marchands de vessies qui écrivent sur les vessies le mot: lanternes, les amants de la liberté bâillonnée , les prometteurs qui vous montrent le ciel d’où tomberont les alouettes toutes rôties ; et pour ces gens-là Nadar est lui-même une Coquecigrue , car en effet c'est l'un ou l'autre.

Lis , sans crainte de t'ennuyer ; tout cela est éblouissant d'esprit et de bon sens; mais ici l'esprit est fait d'indignation autant que de bonne humeur. Le civilisé qui a écntces notes au hasard, avec un bout de crayon qui traînait dans sa poche, a horreur du lieu commun et de la platitude, comme s'il était un sauvage, et peutêtre aurait-il en effet mérité de naître dans un pays sauvage ! Il est cependant Parisien jusqu'au bout des ongles et il n'y a pas un point de l'asphalte du boulevard qui ne connaisse la semelle de ses bottes; mais au lieu de subir Paris, c'est toujours lui qui a entraîné et séduit Paris au profit d'une idée généreuse ou du moins folle , car ce dompteur d'hommes a toujours eu le don de créer l'agitation où, quand et comme il veut, et de faire jaillir du rocher l'argent , le milliorii le flot vivifiant , dont pas une goutte ne demeure en ses mains toujours ouvertes. Un brave homme a dit de lui comiquement qu'il passait la moitié de sa vie à payer les dettes des autres, et l'autre moitié à ne pas payer les siennes propres; à ce second membre de phrase commence la fantaisie, car Nadar paie ses dettes aussi, et plutôt vingt fois qu'une ; mais il trouve surtout le moyen de s' embarrasser des affaires du prochain, comme un songeur prodigieusement actif , évidemment né pour se mêler de ce qui ne le regarde pas.

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Qui n'a dans la mémoire, dans le cœur, sur les lèvres, le miraculeux poème de Victor Hugo intitulé « Plein ciel t>,oùle poète, le prophète, le clairvoyant exprime avec une vertigineuse éloquence ce qui est l'aspiration, le tourment sublime, le désir effréné de l'homme moderne? Après avoir vaincu le temps, V espace, la nuit , et fait monter par l'intrépide Science les coursiers fougueux qui furent jadis des Chimères, l'homme n'est pas content ni rassasié d'affranchissement ; illuifaut encore plus. Créa'ure pétrie de boue et de ciel, il veut lancer et emporter sa fange en plein ciel; il veut se libérer de Vignoble pesanteur , s'envoler avec les pensées et les oiseaux dans la lumière, et, comme a dit le maître, jeter derrière lui, dans la sombre mit les pieds du faune. Le poète des « Châtiments », et aussi des rachats , des pardons, des délivrances, a fait mieux que de deviner, d'imaginer la formidable machine qui fendra les nuées , soufflettera les nuages, nous portera éperdus de joie à la patrie natale et effacera sous son ombre gigantesque cet amas d'injustices, de rapines et de niaiseries qui se nomme : la carte du monde. Oui cette machine ailée et libératrice , le poète a mieux fait que de la deviner ; il l'a vue avec ses clairs yeux, gui ne sauraient être étonnés par les soleils ni par les évidences :

La toile d’araignée humaine ; un vaste piège De cordes et de nœuds , un enchevêtrement De soupapes que meut un câble où court l’aimant ,

Une embûche de treuils , de cabestans , de moufles,

Prend au passage et fait travailler tous les souffles ;

L’esquif plane, encombré d’hommes et de ballots,

Parmi les arcs-en-ciel, les azurs, les halos,

PRÉFACE

El sa course , écheveau qui sans fin se dévide,

A pour point d’appui l’air et pour moteur le vide; Sous le plancher s'étale un chaos régulier De ponts flottants que lie un tremblant escalier; Ce navire est un Louvre errant avec son faste ; Un fil le porte : il fuit, léger, fier, et si vaste ,

Si colossal, au vent du grand abîme clair ,

Que le Lèviathcn, rampant dans l'âpre mer,

A l'air de sa chaloupe aux ténèbres tombée ,

Et semble, sous le vol d'un aigle, un scarabée Se tordant dans le flot qui l'emporte, tandis Que l'immense oiseau plane au fond d'un paradis.

Mais qui construira , qui déchaînera , qui fera s'envoler l'immense oiseau ? Regardant l'entreprise comme plus difficile que de décrocher les étoiles , les plus ardents, les plus fous, les plus avides de ciel et d'infini se contentent de désirer que le hasard suscite le Prométhée qui les délivrera , et en attendant , disent qu'ils n'y peuvent rien , se contentent de manger chaud , de boire frais , de gagner à la Bourse le plus d'argent qu’ils peuvent , et de dormir dans un bon lit , les pieds plus bas que la tête. Certes , ce diable d'homme , mon vieil ami, aurait agi prudemment en faisant comme tout le monde; mais le malheur a voulu qu’il méprise la prudence presque à l’égal de la résignation , et lui aussi , il serait sorti volontiers « d’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve ». Penser , agir , sont pour lui une même chose , et c'est précisément avec ce système de roulement que les pierres n’amassent pas de mousse. «A pour point d’appui l’air ! » lui aussi, comme le poète ,

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sans le secours d'aucune science et guidé par son seul instinct , il devina que , de même que le navire est spécifiquement plus lourd que Veau, le chariot aérien , comme l'oiseau , doit être plus lourd que l'air ; il s'associa avec d'autres hommes dont la même pensée avait traversé l'esprit , et dès lors entreprit cette chose absurde, cette folie , cette niaiserie , ce crime , de vouloir faire prévaloir une idée juste ! Avec quelle rage il parla, prêcha, supplia, écrivit , on se le rappelle encore et qui pourrait l'oublier ? Ses cris auraient réveillé les morts ; ils ne réveillèrent pas des vivants que n' éveillerait pas la trompette du jugement dernier, et qui veulent avant tout être tranquilles !

Avec son principe faux , V aérostation avait longtemps retardé, et elle retarde encore V avènement de la navigation aérienne. Par le plus effroyable paradoxe en action qu'un être vivant puisse réaliser, Nadar entreprit de demander à l'aérostation même l'argent nécessaire pour la combattre. Il construisit un ballon colosse, pour effectuer des ascensions dont les recettes devaient donner le million nécessaire ; le ballon, sorti de rien, créé à force de volonté, d'obstination, de génie, d'entêtement, d’audace , s’enleva en effet, et fit plusieurs voyages ; mois il n’enrichit pas son capitaine , qui, à cette affaire, laissa quelque trois ou quatre cent mille francs de sa bourse, et lors de sa chute, en Ranovre, abominablement traîné pendant des lieues , faillit y laisser sa chair et ce qu'il aime mille fois plus que sa chair, sa douce , vaillante et intrépide femme ! Nadar avait là une bonne occasion d'apprendre qu’il faut avant tout songer à soi mais le destin avait affaire à un incorrigible, qui vivra jusqu'à la fin dans l’impénitence finale. Il l'a bien prouvé pendant

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la guerre de 4870, où il eût réalisé de grandes choses utiles , s'il eut été mieux aidé et mieux compris ; du moins il continuait à se donner lui-même , avec cette insouciance qui chez lui est non pas une seconde , mais une première nature!

Je connais Nadar depuis toujours; je Vax vu riche , grâce à son travail, à son infatigable ardeur, et je ne sais pas d’homme que l'argent ait moins étonné que lui; je l'avais vu tout jeune, luttant contre la pauvreté et l'étonnant à force de virtuelle joie et d’inventions spirituelles. Il était déjà lui, improvisant , dessinant , écrivant des romans sans table et sans plumes , vivant de tous les métiers qu’il ne savait pas encore, et il n’en aurait vécu « que trop honnêtement », comme dit Racine, s’il n'avait été généreux jusqu’à la sottise (à moins de quoi, l’on est avare), et s’il avait pu voir passer les marchands d’âmes , les faux tribuns, les imbéciles triomphants sans leur jeter à la face quelque épithète rabelaisienne, bien crue et sonore! Et de peur qu'on ne sut pas bien que c’était lui qui avait crié , il avait pris le parti d'ètre d'une taille énorme, au-dessus de la démesurée; et craignant de ne pas être reconnu, il mettait, il met encore chez lui une vareuse écarlate , parfaitement rouge. Il avait même les cheveux pareils ; mais le temps , qui n’a pas osé neiger sur sa tête, les a rendus blonds et il a changé le brasier pourpré en une jaune flamme d'or , afin que les passants continuassent à être étonnés.

En 4 848, l'ardeur de la lutte , la fièvre du combat fit de Nadar un caricaturiste; jusqu’à 1852, à travers les journaux de Charles Philipon, et daxis la Revue Comique il improvisa un tas d'étonnants chefs-d’œuvre bizarres, absurdes, fous, naïfs, ef-

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frontês , charmants, qui n'avaient rien à voir avec l'art de Raphaël, et ressemblaient aux dessins d'un enfant qui aurait été malin comme un diable. Par malheur, l'homme n est pas parfait, et il faut bien qu'on perde un à un tous les duvets de ! pêche. La première fois que feutrai chez Gavarni, en compagnie des frères de Goncourt, il me dit tout de suite, avec l'expression d'une vraie tristesse : — « Ah! nous sommes perdus, voilà Nadar qui a appris à dessiner! » Je pensais comme ce grand homme , et volontiers f aurais regretté l'innocence première de notre ami ; mais on fait ce qu'on peut, et sa seconde manière a bien son prix, puisqu'elle nous a donné le Panthéon Nadar et beaucoup d'autres planches infiniment curieuses La même transformation s'était accomplie chez l'écrivain et nous ne pouvons pas non plus nous en plaindre ; Quand j’étais étudiant, La Robe de Déjanire, Le Miroir aux Alouettes, Le Droit au Vol, les Mémoires du Géant, les Histoires Buissonnières auraient suffi à établir une renommée. D' ai leurs Nadar a eu beau apprendre et savoir beaucoup, il ne dépend pas de lui de ne pas rester naïf; il l'a été, le sera et l'est éperduement. Lorsque , dans un de ces beaux discours où il caressait les phrases comme de belles odalisques aux formes harmonieuses, Lamartine engagea les jeunes Français à aller délivrer la Pologne , promettant de leur envoyer des armes et de l'argent , Nadar ne se le fit pas dire deux fois ; il partit, en compagnie de notre si aimable ami Antoine Fauch^ry, n'emportant rien que Vor de ces prome ses. Le poète du Lac n'avait pas de rancune; le dos tourné, il ne pen a plus à ses périodes musicales. Nos voyageurs ne reçurent jamais ni armes , ni argent ,

vin

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furent d'ailleurs arrêtés aux casemates de Magdebourg , internés à Eisleben , où est né et mort Luther , et durent revenir à 'pied comme ils étaient partis , Nudar si gaiement, malgré sa déconvenue, qu'il a fait deux fois le chemin , semblable au petit enfant de Saint- Amant,

qui va, saute, revient,

Et joyeux à sa mère offre un caillou qu'il tient.

Malheureusement, s'il ramassait le caillou, il ne pouvait pas l'offrir à son excellente mère, qui ici se consumait et mourait d'inquiétude . Un soir au Café de l’Europe, aujourd’hui aboli par le percement du boulevard Saint-Germain, nous vîmes entrer nos deux amis, coiffés de, shapskas de couleur groseille bordés d’astrakan, et qui, après nous avoir embrassés, nous montrèrent leurs passeports sur lesquels leurs noms étaient écrits Nadarsky et Faucherisky!

Mais, bon lecteur, en voilà déjà très long. Entre sans crainte à ^Hôtellerie des Coquecigrues, et tu y trouveras un bon et franc compagnon, qui pour être un buveur d'eau, ne t'en fera pas moins faire une pinte de bon sang. Nadar ne possède pas de fermes en Beauce et rien ne brille à sa boutonnière, pas même une fleur des champs, mais il mérite ton amitié tout entière ; car toujours , et c'est là sa gloire, son orgueil et le meilleur de son héritage, il a possédé d’illustres, solides et précieuses amitiés, notamment celle du grand poète Baudelaire , ce rare espiit, cett : âme divine, qui mourut marqué au front par le mépris et par l'invincible haine des Coquecigrues.

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