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;Le banquier RutTo Scilla. — Naples sous la cotonnade. — Les vieux rats. — L’horloge de Swift. — Mon ancien ami K;rr, passé aux Yolsques. — Pourquoi ça ne change jamais. — A quoi reconnaît-on une religion ? — Proudhon et le procureur Cordoen. — On demande un commun dénominateur. — Le prince Hohenzollern et les punaises. — Le duc de Médina Cœli. — Le Homard à la Coppée. — L’aimable Monselet, et même Charles. — La Fève. — Est-elle sincère? — Les Nihilistes. — L’enfant prodigue. — Chantavoine et Zola. — Le chapeau de castor. — Guiffrey m’afflige! — Eugène Labiche. — Un vieux quatrain. — Le comte de Greffuhl. — Un proverbe polonais. — La Suisse et M. de Gavardie-. — Le courage. — Communiqué.
Vers Tan de notre ère 1873, je crois, la bonne ville de Naples en s’éveillant un matin aperçut sur Tune de
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ses principales maisons une immense bande de calicot blanc tendue.
Par celte bande de calicot, en caractères tamponnés noirs et rouges, Ruffo Scilla, banquier célèbre dont nul n’avait jamais entendu parler, voulait bien faire assavoir au public Napolitain et d’autres lieux qu’il s’engageait, même personnellement ! à servir pour toute somme en ses bureaux versée un intérêt mensuel de 6 pour 100, par chaque mois, — et payés d’avance !
Nous ignorons si ce Ruffo Scilla avait ou n’avait pas la mèche historique de sa race; nous pouvons dès à présent supposer qu’il possédait au moins quelque toupet. Son affiche en cotonnade était modeste, se contentant de tenir de la place. Quant à ses bureaux, simplicité plus patriarcale encore : d'humbles employés sur des escabeaux, devant des tables de bois noirci.
Immédiatement le public afflua — et les versements commencèrent. On versait cent francs : de la main à la main, ce bon Ruffo Scilla vous remettait six francs, se contentant d’en garder pour lui seulement quatrevingt-quatorze.
Cet excès de discrétion toucha la population. On ne parlait que de Ruffo Scilla et de sa banque à 6 pour 100 par mois, — payés d’avance. Ce dernier trait, à
DES COQUECI GRUES
lui seul, eût clos la bouche aux plus méfiants. — D'avance !
Le succès fut tel que le Gouvernement s'en émut, et, moins osé que le bon Piouher dans l’Affaire des Mexicains, crut devoir faire annoncer qu'il n'était pour rien dans tout ceci.
Cependant un certain groupe d’incrédules, vieux rats ayant perdu leur queue aux batailles antérieures, se tenaient à l’écart, dans l’expectative. La foule les raillait et leur faisait honte. Ils grognaient tout bas, attendant malicieusement le second mois des fameux 6 pour 100 — d’avance !...
Le second mois arriva.
A la grande surprise des vieux rats, le digne Ruffo Scilla paya sans broncher, à bureaux ouverts, rubis sur l’ongle, d'avance toujours, — et cette fois en or ! — les seconds 6 pour 100!...
L’enthousiasme alors se changea en délire. Des coins les plus lointains des Abruzzes,de la Calabre, de la Pouille et de la Sicile entière, les populations, avisées comme électriquement, confluèrent aux guichets de Ruffo Scilla. On passait les nuits, entassés dans la rue, pour être premiers à l’ouverture des portes. On s’y battait. Il y eut nombre d’yeux pochés et pas mal de coups de couteau. Les personnes « comme il faut » couraient la ville, en quête de
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recommandations à fin d’obtenir de Ruffo Scilla qu'il acceptât leur argent. Les poètes lui composaient des sonnets où ils l’appelaient : le père du Peuple. Les propriétaires escomptaient à tous prix leurs fermages, et il n’était pas un lazzarone ou un pifïerare qui ne cherchât à vendre la chemise quil n’avait pas pour courir en porter le montant à cet excellent Ruffo Scilla. Il n’y avait plus d’argent nulle part dans la ville et ses environs, si ce n’est chez Ruffo Scilla. Tout commerce était arrêté, toute fabrique suspendue ; mais il y en a si peu par là que j’en parle seulement pour ne rien omettre.
Enfin, que vous dirai-je ? Les vieux rats eux-mêmes, les vieux rats, ébranlés peu à peu, finalement gagnés et irrésistiblement entraînés dans le « tutti », vinrent déposer aux pieds de Ruffo Scilla ce qui leur restait de leur tronçon de queue?
D’autre part, l’exemple avait porté ses fruits. Une à une, d’autres banques encouragées par un pareil précédent, ouvraient boutique et arboraient la bande de calicot devenue classique. Chaque matin voyait une nouvelle bande de cotonnade, sous laquelle un nouveau banquier, frais éclos dans la nuit.
Mais ceux-là eussent rougi d’être aussi regardants que le Ruffo Scilla, ce pingre! 6 pour 100 par mois! C’était donc pour humilier les clients? — Ce n’était
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plus 6 qu’ils offraient, qu’ils fourraient de force dans vos poches, qu’ils vous flanquaient par le visage : c’était 7, c’était 8, c’était 9, 10, 11, 12, 20, 50, tout ce qu’on voulait pour 100 ! — Non par mois, par quinzaine, par huitaine, par jour, par heure, d’avance et l’avant- veille, en or, en rubis, en diamants
Si bien que la ville de Naples entière, des Camaldoli à Portici, de Pausilippe àCapo di Monte, complètement disparue sous les bandes de cotonnade, n’avait littéralement plus une « lire », même dans ses Musées, pour montrer aux étrangers; et qu’à la fin du troisième mois — d’avance ! — Naples, dépouillée du crâne aux semelles, comme Eve et Adam, ne possédait même plus pour voiler sa nudité les bandes de calicot emportées par la brise et noyées dans les flots bleus de la Méditerranée .
Je me rappelais cette histoire, — cette histoire éternelle ! — cette nuit, après avoir lu les journaux du soir, en passant devant le logis désert de Ruffo Scilla Philipart Avenue de l’Opéra, cette rue deQuicampoix prolongée à jamais.
Et, — sans plus m’entendre à ces choses que l’horloge de Swift qui marquait l’heure aux passants sans la savoir pour elle-même ; — même devant tant de désastres — dont 100 pour 6 assez peu intéressants au fond, — j’entrevoyais tout au loin dans les ténèbres,
L’HOTELLERIE
à cette heure sombre, avec une irrésistible et imbécile pitié, le lamentable halluciné et forcené Ruffo Scilla errant sur quelque plage, seul, sans un ami, sans un abri, — plus pauvre encore peut-être et plus affreusement désespéré que tous les misérables faits stérilement par lui...
Mon ancien ami Karr — que je persiste à ne pas désaimer, même un peu par trop passé aux Volsques, — a écrit et je le soupçonne même d’avoir au moins une petite fois répété cet axiome, morceau taillé d’emblée pour gosiers larges et devenu fameux du coup pour sa commodité :
« Plus ça change , plus cest la même chose. »
Ça a « l’air d’une pensée », comme disent les Barbiers à Séville, et l’on se penche pour en admirer la profondeur, les naïfs topant du coup, les malins clignant de l’œil. Ceux-là profitent.
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IléJas ! tout au contraire, et vous le savez trop bien, ô Karr !
Oui, c’est en effet toujours la même chose, mais c’est précisément parce que ça ne change jamais.
Religion, politique, morale, nous nous obstinons à marcher sur la tête, et de temps à autre — (93, 1871), — nous sommes tout surpris de ne pas nous trouver à notre aise...
Et alors, avec quelle fureur horrible nous nous vengeons de nous — sur les autres!.....
Un journal, la Révolution française , vient d’être condamné à une grosse amende, et M. Bolàtre, son gérant, balayé pour trois mois en prison comme une brosse à dents derrière une commode, pour — « outrages à une religion reconnue par l’État. »
Je m’incline, c’est convenu, — à moins que le jugement soit cassé, auquel cas j’abuse du droit de ne plus m’incliner du tout ; — mais je reste rêveur...
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Comment peut-on « outrager » une religion ?
Qu’est-ce qu’une religion « reconnue » ?
Comment et à quoi peut-on « reconnaître » une religion ? — Et comment la reconnaître, surtout quand on ne l'a jamais vue?
Combien de religions « reconnues » ? Une, à la rigueur je pourrais un peu mieux comprendre ; mais deux ? mais trois ? — Et puis, s’il en est trois, pourquoi pas quatre ? — Si c’est quatre, pourquoi pas cinq ?
Sommes-nous sûrs, — bien sûrs — qu’il n’y ait de religions que les religions brevetées ?
Comment une religion obtient-elle son brevet ? Quel « Etat » suffisamment breveté lui-même pour i octroyer cette estampille ?
Etc. , etc. , etc. . . — Il y aurait vingt volumes de questions à foisonner sur ce thème cocasse, à savoir : — qu’il m’est tout à fait licite de tourner en bourrique, et ça me va, la religion de ce farceur de père Loyson parce qu’il opère à Valentino, mais qu’il m’est rigoureusement interdit même de discuter celle de Léon XIII, parce que ce ui-ci officie au Vatican.
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Je nie rappelle — ce n’est pas d’hier, et c’est encore la même chose, ô Karr ! justement et injustement parce que ça na pas du tout changé — une conversation un peu bien véhémente avec un brave homme de ce temps-là, tenu pour considérable et même considéré, et qui faisait un métier dont il devait d’autant plus souffrir : — rendre la justice sous l’invocation de ce qui est l’inique. C’était un M. Cordoen ou Cordouen, procureur général sous (!) Napoléon Cent Onze, — le crime couronné. — 11 mourut à la tâche, m’a-t-on dit. Il y avait de quoi.
On venait de condamner à quelque chose de monstrueux, — trois ans de prison je crois, — Proudhon, pour son admirable livre la Justice dans la Révolution, — véritable Manuel de l’Homme de Bien, aujourd’hui de libre parcours en toutes les mains, — et je disais à ce magistrat superlatif :
« — Voici un homme absolument et en tout point honnête, vous le savez de reste; — désintéressé s’il en fût, vous en mettriez votre main au feu et même la sienne ; — qui a fait son devoir en disant ce qui est pour lui la vérité, à tous risques et périls personnels, dont il n’ignore. — Pas de profit, seulement des coups.
» Subsidiairement, — son livre — compact à la fois et abstrait , — ne saurait troubler les masses
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auxquelles, pour le moment présent, il ne s'adresse point et qui n’y liraient goutte. C'est à vous, c’est à moi qu’il parle. Moi, comment pourrait-il me corrompre ? Vous, je vous estime assez pour être sûr que depuis longtemps vous avez l’honneur d’être corrompu.
» Eh bien, à cet homme honnête, désintéressé, courageux, qui a fait son devoir, qui ne peut nuire à personne en quoi que ce soit au monde, vous infligez l’abominable supplice de trois ans de prison, — uniquement parce que son avis n’est pas le vôtre !
» Allons un peu plus loin. — Au collège, lorsqu’on nous faisait additionner des fractions, nous devions, préalablement, réduire ces fractions à un commun dénominateur. Et l’inéluctable nécessité de cette opération primordiale d’équilibrer, égaliser équitablement toutes choses si vous voulez les entrepeser juste, vous suit et poursuit dans tous les ordres, matériels et moraux.
» Essayez donc, je vous en délie, de réduire à un commun dénominateur l’impondérable, immatérielle pensée de ce juste ou de tout autre, avec la suppression plus que matérielle de sa liberté, de son droit indéniable à tout être humain, de venir, d’aller, de respirer l’air qu’il lui convient, qu’il veut! »
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11 répondait, ce procureur général; et à quoi n’eût-il pas répondu, étant procureur, ce qui est même plus que d’avoir été avocat. Mais — sunt verba .
Il n’est question, dans les feuilles, que du prince de Battenberg, que les Bulgares, embarrassés, paraîtil, démanger leur soupe tout seuls, viennent d’obtenir des Russes comme monarque.
Bizarrerie humaine et ubiquiste, comme certaines folies sont parallèles : — la Grèce demande son souverain Georges aux Danois, comme aux Allemands les Roumains leur prince Hohenzollern, — ce qui fut l’occasion d’un beau gâchis, — comme hier l’Espagne son ex-roi Amédée, à l’Italie.
Là-dessus l’imagination travaille, et l’on rêve malgré soi de gens qui, manquant de punaises, iraient en emprunter au voisin .
Sans comparaison !
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Au Salon, devant son portrait, un monsieur attendri :
— Comme c’est bien mon bon regard! Doux, loyal et intelligent !
Coupé avant-hier chez un aimable confrère, à propos de la mort du duc de Médina Cœli :
« Le duc, à la chasse, avait été blessé involontairement de deux balles dans le ventre... »
Probable.
Celui qui nous resterait comme le type unique et charmant du dernier lettré, si Banville n'existait pas, Monselet, le maître exquis, nous servait dernièrement, en façon de nouvelle rémoulade, un de ses plats les plus lins, — le Homard à la Coppcc , — un chefd’œuvre que j’ai retenu du premier coup par cœur et qu’on ne saurait jamais assez redire.
D7.S coqueci grues