LÀ QUESTION TAYLOR
Il y a scandale !
Ce n’est plus dans Landerneau, c'est dans cette Nouvelle Athènes qui prend naissance aux cimes de Ménilmontant, chères aux gens des coulisses et à Christian, où Paul de Rock pondait ses littératures inouïes; — qui descend par la colline des Martyrs à l’épique café du Rat-Mort, voisin des ateliers de feu Troyon, de feu Diaz, dTsabey et de Voillemot le hlond, plus vivants que jamais, Dieu merci! et de Manet, Méduse immortelle du non moins immortel bourgeois ; — qui passe la Seine et pousse comme un dard à travers Notre-Dame-des-Champs cette vigoureuse pointe de la rue d’Assas, où Gérôme sculpte ses gladiateurs, où Lambert ébouriffe ses adorables petits chats ; — puis revient sur l’Ouest en retraversant les ponts jusqu’à l’avenue du Rois-de-Boulogne qui voit d’Ennery achever son aire d’aigle au-dessus du bon-
DES COQUECIDRUES
homme B. J. — pour achever son cycle par le quartier des Ternes et l’avenue de Villiers, où Sarah Bernard respire...
Pour être simple, l’histoire n’en est pas plus belle. C’est bien humain — et laid d’autant.
Vous avez connu les temps rapprochés mais déjà héroïques, des proverbiales misères du comédien, du poète, du peintre et du croque-notes. Dans ces tempslà, où le glorieux Corneille rapetassait son soulier, Colletet était crotté, les petits violons du Roy se tenaient pour contents d’être admis à frayer autour du pot du Savoyard, tout peintre devait quêter une maison de grand seigneur à qui appartenir, et heureux le chercheur de rimes qui savait une cuisine où on l’envoyât souper !
Et que de peines dans ce chariot de Scarron pour arriver au Mans, et surtout pour en revenir ! Le plus beau des Léandres, le Destin, retroussait mélancoliquement sa moustache en contemplant son haut-dechausses troué, et, à la grande compassion de Ragotin, la divine L’Etoile reprisait sa jupe, pendant que La Rancune, songeur et mauvais, tamponnait avec l’encre de l’hôtelier les trous de ses bas jadis noirs.
Ah ! mon pauvre Scapin ! tu ne reluisais guère alors !
L’HOTELLERIE
Impertinent, tu le fus bien toujours un peu et tu le dus être parce que c’est ton métier, le soir, devant les chandelles. Mais tu n’étais pas arrogant, comme il appartient à celui qui est devenu l’ami des Dieux, et, par ces temps-là, ton souhait unique, sans relâche, hélas ! devant tes destins limités, toute ton ambition singulière de garçon de bon sens, ton rêve, ta croix d’honneur alors, — c’était, après tes longues journées de jeûne, avant de gagner ta soupente, une écuellée de soupe chaude. — L’as-tu donc tant oublié?
Ces temps-là sont changés — du tout au tout.
Aujourd’hui, Colletet, sans même avoir fait devers, fonde sur sa cassette particulière des prix pour encourager les jeunes. Tout peintre qui a bien voulu y consentir a son atelier sur rue ; le plus mince fabricant d’un quart d’opérette tire à vue sur Roger et Peragallo ; Gauthier-Garguille a deux cent mille livres de rente; Delobelle lui-même, pour n’avoir rien fait, pour être seulement resté à côté de Gauthier-Garguille, tient du Philipart plein son portefeuille, et — étrange! — le soir, rue de la Verrerie même, le bougeoir éteint, sur
DES COQUECIGRÜES
leur oreiller, le droguiste et la droguiste, spectacle horrible, rêvent en parallélisme, coude à coude, le bedon en l’air, et, les yeux ouverts tout ronds, combinant chacun de son côté un scénario machiné avec astuce pour arriver à faire agréer leur fdle unique et sa dot à l’héritier de Poinsinet le Mystifié, — mais membre de la plantureuse Société des auteurs dramatiques î
Pour l’accomplissement de cette invraisemblable métamorphose et véritablement mirifique, pour convertir en opulences tant de détresses, pour changer en velours et en brocart toutes ces guenilles et transmuer en Gras tous ces Maigres, il a suffi d’un homme, d’un seul homme. Mais il faut se dépêcher d’ajouter bien vite que ce prédestiné avait été touché de la Grâce, comme on dit de l’autre côté de nous, — c’est-à-dire qu’il avait en lui l’ineflabie Génie du Bien.
Peintre, écrivain, archéologue, soldat, voyageur, il tâtonnait jusqu’au matin où lui apparut dans l’aube de lumière sa voie, sa vraie et glorieuse voie, — quand il sentit tout d’un coup battre dans ses artères le sang généreux des Yincent de Paule et des François de Paola.
Et alors, sur l’instant même, cet homme singulier
L’HOTELLERIE
embrassa la non moins singulière profession ^Entrepreneur de Bien public, — laquelle ne se trouve sur aucun almanach Bottin, mais uniquemement dans les Martyrologes.
Par son éducation, par ses goûts, par son milieu, il aimait l’Art : il se dit qu’à tous ceux qui lui donnaient les jouissances de l’Art, il donnerait, lui, et à lui seul, la sécurité de la vie matérielle, la dignité de la vie morale, — et aussitôt il s’avança apostoliquement pour ne s’arrêter plus jamais qu’à la mort, tenant en main le signe qui donne infailliblement à cette heure la victoire : — le fraternel drapeau de l’Association.
Ce que cet homme de bien a fait d’utile et de bon pendant dix, vingt, trente, quarante, — ne vais-je pas dire cinquante années? — les miracles accomplis par lui, de labeur, de volonté, de persistance acharnée, d’abnégation, de sacrifice, il faudrait pour le raconter, non ces quelques lignes tombées d’un coin % de table dans une colonne de journal, mais un livre, un grand et vrai livre qui resterait, souvenir héroïque d’un inimitable exemple.
Toute sa longue et précieuse vie, il l’a donnée jusqu’à la dernière heure, toujours, — premier levé, dernier couché, — à tous ces artistes dont il avait fait sa
grande famille, gens de lettres, auteurs dramatiques, peintres, sculpteurs, graveurs, musiciens, comédiens, inventeurs, professeurs, que sais-je encore? Les associations qu’il n'avait pas créées, il les a galvanisées et leur a rendu la vie qui les fuyait. Et par quelles difficultés, par quelles résistances, surtout de nous-mêmes ! Et que de fiel et de venin contre ce Saint qui s’obstinait à nous sauver à sa façon, — façon qui, le bilan fait, ne se trouve point la pire, — malgré nous, contre nous !
Celui-ci lui reprochait de travailler « en vue de son oraison funèbre ». — Ah! trouvez-nous-en d’autres encore, atteints du même orgueil posthume que celui-là! — Puis on l’avait vu à Neuilly, à Compiègne. Celui qui n’alla jamais à Compiègne ni à Neuilly lui doit le désintéressé témoignage que ce qu’il en rapportait fut toujours pour les autres, non pour lui.
Un seul fait : — c’est avec le premier billet de mille francs tiré de sa poche qu’il a rassemblé, garé contre la faim, couvert contre le foid, ce troupeau de parias universellement dispersé qui s’appelle aujourd’hui l’Association des artistes dramatiques et qui doit à Taylor les deux millions quelle possède.
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Enfin c’est par quelque dix millions qu’il faut compter, dit-on, ce que nous avons eu par lui, — et par un véritable orgueil, en effet, ce gourmet d’honneur ne se trouvant pas avoir encore assez fait pour lui, voulut se donner la dernière, la suprême gloire : la gloire de mourir pauvre. . .
Y a-t-il un mois, y a-t-il un an que nous marchions derrière son cercueil ? A quelques-uns le temps a paru, — le temps paraît d’heure en heure plus douloureusement long...
Nous attendons, nous attendons toujours — et pas un seul des comités de nos associations dont Taylor fut le bienfaiteur et le père, pas même celui des artistes dramatiques, ô aîné des Coquelin qui veux la croix 1 — pas un n’a encore réclamé premier l’honneur de payer ses funérailles, notre dette sacrée à tous. — Il n’est pas dit un mot de sa statue.
A défaut du gouvernement qui n’a point paru seulement soupçonner son devoir vis-à-vis d’un grand
citoyen, nos comités eux-mêmes, nous-dit-on, « s’attendent » entre eux — et on va jusqu'à raconter que celui qui fut à la fois le premier né et le Benjamin de Taylor, le comité des artistes dramatiques ! — (deux cent mille francs de rente aujourd’hui, grâce au billet de mille du départ !) — reste immobile et muet sous la douleur d’être arrêté par ses statuts qui lui défendent, en l’espèce, une dépense « excédant cinquante francs... »
Voilà ce qui se dit, voilà ce qui s’entend, — et il faut donc que ce soit vrai, enfin ! puisqu’ à cette voix de la conscience de tous qui s’indigne et qui accuse, son écho seul jusqu’ici répond...
Au nom de nous tous, que l’on persiste à laisser malgré nous les débiteurs de notre bienfaiteur, de notre père et de notre ami, — devant ce silence trop prolongé qui est devenu impie et qui ne peut malheureusement plus permettre désormais un mot d’atténuation ou d’excuse :
— Shame! Shame!...
La magistrature que l’Europe, etc. — Un simple polisson. — Les deux Escudier. — Le Respect! — Un autographe de Victor Cousin. — Le marchand de pois chiches et l’évêque d’Agrigente. — Les mémoires de Saint-Simon. — Le Calife Ghibolar. — Un anachronisme. — Monsieur le curé à sa fenêtre . — Le roi Lear. — Le papier tuemouches. — « Messieurs delà famille! quand ça yousfera plaisir... »
Tout le monde est bien d’accord sur ce point que l’Opinion publique est une personne un peu nerveuse vis-à-vis de laquelle on est convenu d’avoir des ménagements. — Mais il y a mesure à tout, et je trouve la chère malade un peu exigeante en ce moment visà-vis de notre Police correctionnelle — « que l’Europe nous envie ».
De bonne foi, est-ce bien au moment où la Police correctionnelle traque à outrance les lettres de Rochefort dans la Marseillaise qu’on peut lui demander de les poursuivre encore dans le Figaro ?
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La Police correctionnelle n'est pas autrement que tout le monde et la portière de Balzac : — elle n’est pas comme un petit oiseau, elle ne peut pas être dans deux endroits à la fois.
Je crains bien de retrouver encore dans ces critiques passionnées le regrettable parti pris de la passion politique, laquelle se fourre toujours partout.
Nous savons de reste qu’il est des gens qu’on ne satisfera jamais.
d IrJllio l O b I)
Ces mêmes délicats ont encore l’air de faire grise mine au dernier jugement qui acquitte le Pays à propos d’un maire qui avait eu le tort, comme maire, de penser un peu trop haut.
Le Pays s’était borné à imprimer cette ligne inoffensive :
« Le maire républicain de Saint- Yrieix est un simple polisson. »
Le Tribunal a confirmé l’assertion ; il a garanti et estampillé, pour le public, la « polissonnerie » dudit maire, en acquittant haut la main le journal. Cela va tout seul. Mais, dans son indulgence, loin de condamner le plaignant, si ce n’est, je l’espère, aux frais, il a
bien voulu prendre la peine d’expliquer dans le texte de son jugement que le Pays , en traitant de « simple polisson » le maire de Saint-Yrieix, ne l’avait injurié que comme simple mufle, non comme simple maire, l’injure ayant été proférée ou motivée pendant que ledit maire « n'était, pas dans la mairie ». — Ce qui change en effet les choses du tout au tout.
Ce simple « attendu » était assez concluant pour rendre surabondants tous autres considérants possibles.
Et — je me dépêche de le déclarer — les magistrats de cette Police correctionnelle — « que l’Europe persiste à nous envier » — - n’ont pas, quand ils le pouvaient si bien, déclaré dans leurs considérants que le maire républicain de Saint-Yrieix n’avait jamais été maire, même dans sa mairie ; ils n’ont pas davantage ajouté que la commune de Saint- Yrieix n’avait jamais existé, et que, dans toutes les langues, le mot « polisson » voulait dire « gentleman ».
Sommes-nous en effet bien sûrs qu’un maire « républicain » soit bien effectivement ce qui s’appelle un maire? Et ne devions-nous pas encore tenir compte au Pays, dans un « considérant » bien senti, de ce qu’il n’a traité le maire de Saint-Yrieix que de « simple polisson » lorsqu’il lui était si aisé de l’appeler « polisson double. »
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De par l'admirable Code Napoléon qui nous régit toujours et que — « l'Europe s’obstine à nous envier *
— je m’incline bassement devant le jugement du Tribunal correctionnel — que l'Europe ne nous envie pas moins — jusqu'à ce que l'arrêt de la Cour l'ait cassé...
Ah ! messieurs, quand tout s’effondre autour de nous r religion, propriété, famille, institutions et traditions,
— gardons au moins précieusement cette dernière épave : — LE RESPECT!!!...
Oublions donc bien vite, doubles ou simples, quelques différences d'appréciation insignifiantes en ellesmêmes et qui, prolongées, affligeraient tous les honnêtes gens, — et sachons gré au Tribunal correctionnel d'avoir évoqué pour nous le souvenir de la romance cocasse de Jules Yiard sur les frères Marie et LéonEscudier, en parodie des Deux Gendarmes de l’ami Nadaud :
Deux Escudier, un beau dimanche,
L’un était un Escudier double, L’autre était un simple Escudier.
Emporté dans son traîneau par le cheval effaré, le Russe jette un lambeau quelconque à la meute des loups qui le poursuivent pour les arrêter un instant dans leur course.
Notre ministère, courant pour échapper aux réformes sans nombre qui hurlent à sonpourchas, laisse tomber après lui l'article VII, — un os en lui-même assez dégarni de moelle, mais suffisant, à voir l'agitation qu'il inspire.
Comme les autres naïfs, attardons-nous donc un instant sur ce maigre dérivatif, et, pour peloter en attendant partie, apportons à tout hasard une pièce ou deux au procès qui ne fait que commencer.
Je vois d’abord que l'on met en vente, dans un récent catalogue, une intéressante lettre de Victor Cousin — « célèbre philosophe », selon l'invariable phraséologie catalogale. — Cette lettre est d'actualité singulière.
Le signataire est « intervenu deux fois à la Chambre » des Pairs contre un pétitionnaire , directeur d'un petit » Séminaire , qui demandait les avantages de la liberté
» d’ enseignement , en voulant retenir ceux du privilège et » du monopole, ce qui est un peu fort!... »
Assurément, un peu fort, et même dès la Chambre des Pairs, sous Louis-Philippe.
Mais il s’agit bien de cela présentement pour cet honnête Jules Simon!
Ce beaucoup trop fameux Article Y1I dont ils font si grand tapage, qu’ils transforment en formidable baliste de guerre, n’eût été, sous la monarchie absolue de Louis XIV, tenu que pour un simple fétu, bon tout juste à boucher une dent creuse. Car il est digne de remarque combien l’astuce de l’Eglise a su toujours obtenir de plus en plus en avançant par les âges, et qu’elle a tiré bien mieux encore pied et aile de nos Républiques modernes qu’elle ne l’avait fait des monarchies de droit divin, excepté aux quelques moments de complète imbécillité de nos rois.
Sur la façon dont on doit considérer l’éternel esprit de l’Eglise et en traiter les gens, on peut choisir son bréviaire dans les Mémoires de Saint-Simon. Rien de plus net ni de plus précis que le noble duc, aristocrate né s’il en fut pourtant, et, plus que pas un, de cette caste privilégiée qui n’a pu naître et grandir qu’à i’ombre du Trône et de l’Autel, les deux ne faisant qu’un, toujours.
Il faut l’entendre raconter au long la curieuse histoire d’un simple marchand de pois chiches, mais « appartenant » à l’évêque d’Agrigente, et dont l’impertinence et la coquinerie déterminèrent, sous Victor- Amédée II, l’expulsion violente hors de la Sicile de tous les jésuites et frocards jusqu’aux derniers moinillons.
Il est bon de suivre comme quoi la victoire resta finalement au Roi très Catholique contre le Pape luimême. Mais après quelles batailles acharnées, quels coups de ruse persistante et multiple d’une part, de force d’autant plus brutale de l’autre ! Les monarques de ce temps-là nous donneraient un bon exemple aujourd’hui pour l’esprit ferme et la main rude !
Et assurément le plus violent de nos journaux d’à présent ne formulerait pas la condamnation sans appel, non pas du cléricalisme, — précisons bien et finissonsen! — de l’Eglise, de l’à jamais insatiabl e Eglise elle
L’HOTELLERIE
même, — avec plus d’énergie que cette écrasante conclusion du duc de Saint-Simon :
« L’affaire des pois chiches de l’insolent fer-
» Ml ER D’UN ÉVÊQUE IMPUDEMMENT ËT SOTTEMENT SÉDI- » TIEUX DOIT ÊTRE UN PUISSANT RAFRAICHISSEMENT DE » LEÇON A TOUTES LES PUISSANCES TEMPORELLES DES » MONSTRUEUX EXCÈS DE L’AMBITION ECCLÉSIASTIQUE » QUI, DANS TOUS LES TEMPS, NE PEUT ÊTRE CONTENUE » QUE PAR NE LUI PASSER RIEN DU TOUT MÊME DE PLUS » LÉGER, SOUS AUCUN PRÉTEXTE, ET UNE VIGILANCE BIEN » EXACTE A LA TENIR DANS LA PLUS ENTIÈRE IMPUIS- » SANCE D’OSER SEULEMENT SONGER A s’y LIVRER. »
V Univers qui se connaît bien aux belles manières du grand style, comment trouve-t-il celui-là ?
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