‹ L'hôtellerie des coquecigruesChapitre 17 sur 26 · CG · texte numérisé non relu

CG

L’IIOTELLERIE

Les chapeliers vieux style en ont dans l’aile. Ils ont beau en être arrivés à offrir aux passants, contre un vieux chapeau, un chapeau neuf et quatre francs, ça ne mord plus. Percés à jour, ils expirent sous la position et encore sous quelques vieilles rancunes. Plus de chapeliers! Ni hommes, ni femmes, tous fourreurs! Ceux qui ne peuvent se mettre fourreurs s’en vengent en étant fourrés.

Tous les poils de bêtes de la nature, ours, marmottes, loutres, visons, martres, putois, chinchillas, moutons astrakans, hermines encore et renards bleus, — ainsi dénommés parce qu’ils sont gris, - — ayant décliné leur suffisance à emmitoufler cette population de grelottants, il a fallu suppléer à la parcimonie du Créateur. Les lapins et les chats nous ont libéralement fourni l’appoint, et Dieu sait avec quelle variété de transformations fantastiques !

Seulement ce n’est pas cher. Dans des prix ridiculement doux, vous trouvez couramment des houppelandes et autres witchouras, toutes doublées d’une loutre plus ou moins spécieuse mais pleine de fausseté, et le moindre « singleman » coiffe son chef, jusque-là modeste, d’un astrakan en coton qu’on a pour rien. Tous boyards ! Et sous ces pelleteries inaccoutumées, imaginaires mais d’ordre somptueux, quelles étranges

DES COQUECIGRIES

figures de Samoyèdes ahuris, Norwégiens hétérogènes, Groën landais pour rire !

Les tailleurs, eux, n’avaient pas eu à attendre le froid pour se mettre en garde et « tomber >» le client.

Depuis longues années, la France s’était faite ici tributaire de l’Anglais, — question de genre, — et l’Anglais, qui nous donnait d’abord du bon à bon compte, dès qu’il nous a tenus, nous a fait payer de l’exécrable très cher.

Le plus fâcheux, c7est que notre vieille et honnête fabrication française s’est mise à copier « l’article » anglais et s’y est dépravée. Vous ne trouverez plus de draps que dans les annales de l’histologie. M. Thiers a emporté avec lui le dernier pantalon de « casimir » gris ministre, et M. de Rémusat, qui s’appelait logiquement « Charles », comme dans les Rendez-vous bourgeois, s’il revenait renouveler sa lévite, préférerait aller tout nu.

Il n’y a plus désormais que des étoffes, — pas des étoffes ! je ne sais quelles choses sans nom en dépit de tous leurs baptêmes, manières de parenchymes bourrés ou foulés, épais, rêches, brutaux, spongieux à la fois et

L’IIOTÈLLERIE

âpres, non moins incapables de conserver la chaleur que sans pareils pour recueillir la pluie, et qui n’ont même pas l’excuse dernière et la dernièrèpudeur d’être seulement solides.

— Ah ! le vieux carrick de mon vieux papa, noisette brûlée, à trois collets ! Une fois déjà il avait été retourné sur son maître qu’il servait fidèlement — depuis combien d’années ! — et pendant combien d’années rn’en fit-on une inépuisable série de culottes, inusables même sur l’enfant brise-fer — et qu’on put même retourner sur lui une fois encore !...

Quant à ce drap présent, qui ne fut jamais du drap, à ces étoffes qui ne seront jamais des étoffes, cela se constitue dans le mystère des ténèbres avec tout, pourvu que ce ne soit pas de la laine, avec du varech, de la sparterie, de l’alfa, des copeaux, de la rognure de zinc, du carton-pâte, du silex, que sais-je ! mais sans qu’il y entre un poil, à moins que ce soit un poil à gratter.

Et ça pèse!

Précisément mon tailleur vient de me livrer un paletot d’une telle gravité spécifique que deux hommes de nos jours, comme disait le bon Homère, auraient peine à l’ébranler.

DES COQUECIGRIES

Dans ma stupeur devant cette masse, je n ai point tout à fait perdu mes sens : j’ai fait peser sur-le-champ mon paletot. Il donne juste quatre kilos et demi — neuf livres ! — y compris l'air ambiant qui le traverse, et y persiste.

Neuf livres ! Si je me rappelle bien, c’est précisément la première surcharge, l’initiale, qu’on imposait au jeune fantassin Romain dont on commençait l’entraînement aux fatigues de la guerre. C’était son affaire; mais, moi? — Romain, je ne l’ai jamais été, et il se fait probable que je ne le serai jamais; — fantassin, je le suis sans l’être ; jeune, peut-être encore un peu trop quelquefois; mais, pour ce qui en paraît !...

J’ai soumis humblement ces observations à mon tailleur et, — étant entendu que je n’avais pas à compter sur le moelleux mais sur la pesanteur de mon paletot pour me réchauffer, — je me suis même permis d’ajouter que j’atteindrais sensiblement le même but, avec économie non moins sensible, à mettre un crochet sur mon dos, deux fagots sur mon crochet et à les porter de la Madeleine à la Concorde, avec retour.

Mais le tailleur m’a démontré limpidement que je n’y entendais rien — et m’a laissé le paletot.

Et jeme suis rappelé à ce moment mon ancien voyage

L’HOTELLERIE

au pays de Werther, le reître sentimental à l’odeur de bière aigre, et sa Charlotte aux bras rouges en pelures d’oignons, — quand j’errais de la Sprée berlinoise, rivière si sale quelle exclut toute idée de suicide, jusque vers la Vistule et le Niémen, par les sapins et les sables d’un sol maudit.

J’étais envahi déjà par le mal mélancolique et pénétrant qui ne lâche plus son infiltré, le' mal du pays, de mon beau, grand et cher nigaud pays de France, si énervant et irritant quand on y vit — et loin duquel les heures sont si intolérablement longues.. .

Et comme je buvais les paroles de notre consul de Dantzig, blanchi sous le harnais des transactions internationales, quand il me racontait quel respect unique et mérité, quelle vénération avait l’étranger pour la proverbiale, éclatante loyauté de notre fabrication et de notre négoce français...

Que me dirait-il aujourd’hui, s’il vit encore, ce digne M. Dejean — devant mes quatre et demi kilogrammes de paletot ?

Vieux drapiers, honneur du travail de France, vieux

et honnêtes draps, gloire d’Elbeuf, de Sedan et de Louyiers, — et toi, vieux carrick de mon vieux papa ! — qu’êtes-vous devenus ?...

J’ai voulu attendre le résultat de la dernière infusion de thé et de menthe poivrée pour constater qu’à quelques légères indigestions près, déjà heureusement finies, la Fête des Rois s’est très bien passée et que la République ne s’en porte pas plus mal. M. Raudry d’Asson et moi, nous sommes contents.

Cette Fête des Rois m’a toujours agréé fort, mon civisme ne perdra rien à l’avouer. Comme granivore très essentiel, j’ai d’abord la joie d’y retrouver l’honnête galette du petit Chaperon rouge. Toute paisible, toute intime, et sans être sujette à caution comme son frère aîné le médianoche Réveillon, — un garnement s’il en fut, noctambule, casseur de carreaux et rosseur de guet, — la Fête des Rois est bien la fête réservée au sein des familles. (— « — Ah ! le sein des familles ! »... s’écriait ce polisson de Rache, en appuyant.)

Je ne veux pas prétendre que le diable y perde tout Tels et tels y trouveront encore matière à protester

L’HOTELLERIE

avec un peu trop de conviction contre le phylloxéra qui, de son côté, a eu bien réellement les premiers torts. Sans se piquer absolument le nez — (lexique de Compiègne) — et en faire à la lettre une pelotte, j’en sais qui sont bien décidés à ne jamais laisser passer la moindre occasion de s’y planter au moins une ou deux épingles. Qu’y faire ?

Pouvons-nous oublier , nous-mêmes, que nous sommes du pays des Gaules, — le pays du vin et du curé de Meudon?

Jeune, j’étais un peu comme tout le monde, très sévère pour mes défauts — quand je les trouvais chez les autres, — et surtout impitoyable pour les autres défauts qui me manquaient. En fait, en vérité vraie, de cette vieille Société des Buveurs d’eau, que je persiste à préférer aux sociétés de M. Philippart, j’étais le seul à n’avoir jamais bu de vin. Aussi la vue d’un ivrogne m’exaspérait.

J’en ai rabattu.

Ce n’est pas du tout parce que j’ai appris depuis que tout peut se plaider. Mais j’ai vu mieux tout d’abord, en regardant de plus près, les pauvres gens, ces affligés, en quête éternelle et stérile de qui et de quoi les

console. A tant de maux qui aurait le cœur de marchander le remède même décevant? Comment être sévère aux misérables — et puis où commencent et s’arrêtent nos misères?

On arrive encore, en avançant par les années, à apprécier que la première vertu de l’homme est en définitive la bonté, c’est-à-dire l’indulgence. L’ivrognerie est au moins le vice bienveillant par excellence.

Quel débordement de tendresse dans ce bon ivrogne que rencontra Préault, vers une heure du matin, sur le boulevard Beaumarchais, quand on y plantait les petits arbres devenus de grands garçons aujourd’hui !

L’ivrogne tombant, dans l’un de ses zigzags, s’était retenu à l’un de ces petits arbres, et il le tenait étroitement embrassé, lui répétant de temps à autre :

« — Je t’en prie!... je t’en prie ! Laisse-moi m’en aller!... »

« — Monsieur, me disait cet autre, — un convaincu, celui-là! — monsieur, c’est plus fort que moi, mais

L’HOTELLERIE

quand j'ai pris seulement un premier verre de vin, je sens aussitôt en moi un tout autre homme; — oui, un tout autre homme, et qui vaut mieux que moi, monsieur! — et auquel j'éprouve immédiatement le besoin irrésistible d’offrir la politesse d'un second verre... »

Où rencontrer plus d'accortise?

Et comme toutes leurs histoires, à ces ivrognes, sont gaies, bon enfant ! Sent-on assez la profondeur philosophique, et, dans une juste mesure, l’appréciation, l’amour du « athome » dans cette belle et simple réponse du Lithuanien . . . ki à sa servante :

Il était rentré ivre-mort, selon sa coutume.

Selon sa coutume aussi, la vieille bonne l'avait couché.

Quand il fut bien bordé dans son lit, la fidèle servante, avant de se retirer :

« — Monsieur n’a plus rien à m'ordonner?

» — ... Si... si... ma bonne Catherine... — Tu me réveilleras quand j'aurai soif! ... »

DES COQUECICRUES

Rien n'y manque, à ces histoires, l'esprit non plus. Et, par exemple, toujours supérieur en toutes choses, à quelles hauteurs sidérales ne plane- t-il pas, l'ami Lherminier, notre dernier gentleman !

L'autre soir — « dans le monde » — un autre Polonais, qui était devenu son ami intime depuis plus d’une demi-heure, lui demande tout à coup :

« — Monsieur, pourquoi dit-on : « Saoul comme un Polonais ? »

Mais Lherminier, de son ton le plus superlativement dégagé:

« — Cher monsieur, cela ne peut être dit ici que par quelques Polonais qui se üattent !... »

Un non Français et drapier, ce qui ne gâte rien, m'a adressé, pour défendre l’honneur de la fabrication

L’HOTELLERIE

française, un lettre fort civile et, à mon regret, non signée.

Je ne demande pas mieux que de reconnaître avec mon honorable correspondant les gloires de la grande industrie nationale créée sous Colbert et l'incontestable, légendaire supériorité des Montagnac et des noirs de Sedan sur les draps anglais ou allemands, raides, durs, tombant droit et « bons à vêtir des clergymen. »

Il n’en reste malheureusement pas moins acquis, et beaucoup trop cher, qu’on ne nous habille plus qu’avec des draps qui ne sont plus en drap.

Je ne crois point non plus ici à l’efficacité des droits protecteurs. La protection ne peut jamais être qu’un topique ou un palliatif, emplâtre qui soulage un membre en faisant dépérir le corps. Le remède est ailleurs, selon moi : plus haut et plus loin.

Quant à mon paletot de 4 1/2 kilos, qui a laissé mon correspondant un peu incrédule, je n’avais rien « laissé dans les poches » avant le pesage. Je tiens l’oiseau à la disposition et au libre examen de mon correspondant. J’ai dit 41/2 kilos, c’est quatre kilos et demi — et c’est bien moi qui regrette de n’en pouvoir rien rabattre.

DES CO QUE CI GRUES

Toujours et à jamais les procès de M. de Baulïremont contre sa femme, laquelle me paraît dorénavant tenir le meilleur bout, ce qui, à vue de nez, ne me déplaît point. C’est une guerre à mort et au delà, qui laisse de bien loin derrière elle la sanglante querelle d’Etéocle et de Polyniceet l’interminable guerre des Atrides.

Ce combat à outrance, qui se renouvelle éternellement entre les deux époux, est bien le plus éloquent des plaidoyers pour le divorce. Mais les pères Didon ont bien autre chose en vue, pour s’attacher à ces détails !

Dans le parti noir, on accuse généralement les républicains de vouloir détruire la famille en attaquant l’indissolubilité du mariage, qui se dissout de droit surtout dans les pays monarchiques et catholiques. Mais nous savons de quel côté sont les pires sourds...

Le divorce ne peut-être d’ailleurs et il ne sera jamais que l’exception, les ménages assortis — ou résignés — étant en fait la grande majorité. Et combien aussi d’unions parfaites !... Baucis et Philémon sont heureusement éternels.

Mais encore est-il que là même il ne faut rien pousser à l'excessif, ne fut-ce d’abord que pour ne pas faire de jaloux. Et il faut bien dire enfin que le spectacle de deux âmes unies, qui est un fort beau spectacle, peut arriver dans tels ou tels cas à devenir parfaitement répulsif.

Un exemple, sans aller plus loin, d’un « comble » de l’amour conjugal poussé jusqu’à l’horrible. — Si vous avez l’estomac solide, suivez-moi.

Nous allions jadis, quand nous le pouvions, passer nos journées de jeunesse dans l’île Saint-Germain, dite l’île des Ravageurs dans les Mystères d’Eugène Sue.

Nous trouvions là notre bateau et une manière d’auberge tenue, par un des membres de l’indénombrable lignée des Contesenne, dynastie de traiteurs Séquaniens, plus touffue et pullulante que la tribu de Juda.

Un jour, après la pleine eau, nous voici donc à table. On nous sert le potage, que nous attaquons avec vigueur, — lorsque tout à coup un cri d’horreur. . .

L’un des nôtres vient de trouver dans sa première cuillerée de soupe une dent, — une dent humaine...

DES C0QUEC1GÜUES

Nous nous sommes aussitôt dressés, appelant Contesenne avec des clameurs vengeresses.

11 accourt : les cris se sont subitement éteints, et, d’un geste dramatique, la cuiller lui est sous le nez tendue, — pendant que toutes nos paires d’yeux ronds d’indignation sont braqués sur le coupable....

Contesenne voit la dent ; — si Contesenne qu’il soit, il en a pâli...

Mais ce n’a été qu’un éclair...

La figure du traiteur vient de s’illuminer tout d’un coup. Il est calme, et, avec son plus ravissant sourire :

« — Oh ! monsieur Hanguet, dit-il, vous pouvez être tranquille! — ce n’est pas de la bonne, cest de ma femme!... »

Nouveau jeu des salons. — Par catégories. — Les cent mille francs de M. Isaac Pereire. — Au pont des Invalides. — Quid? Quis? — Le dernier perdreau et le docteur Cherville. — Pouah! — A. Dumas à la Maison d’Or. — Toujours Guibollard! — Madame Crémieux. — Baucis et Philémon. — Chez le Photographe. — Un contrepoids. — M. Vinoy et le journal de M. Clémenceau. — Souvenirs. — Un juge de l’Honneur! — La nuit de Noël. — Centregaucherie. — La Comédie anti-Humaine.

La Chronique parisienne n'a pas à chômer. Elle n'aurait que l'embarras du choix dans l’infinie quantité de petits faits quotidiens en sous-ordre qui font heureusement, à l'heure qu’il est, toute notre histoire. — Heureux, a-t-on dit, les peuples qui n'en ont pas !

Ainsi, les uns s’agitent autour des innovations réglementaires de l'Exposition de peinture, le nouveau « Jeu des Salons » de cet ingrat Turquet, que j'ai comblé de biens jadis, sans qu'il s'en soit jamais douté.

L’HOTELLERIE

Je comprends l’aversion contre tout ordre et toute classification, bien qu’il faille toujours commencer oü tout au moins finir par là. En somme, les critiques d’art qui crient le plus fort à cette heure sont toujours forcés de créer pour leur propre travail cette classification qu’on leur prépare aujourd’hui d’avance. Il faut espérer, d’autre part, queM. Turquet ne mènera pas les choses plus loin et ne poussera point l’ordre jusqu’à catégoriser en subdivisions tous les portraits — par chambrées de profils droits — et chambrées de profils gauches.

Comme mesure d’ensemble, on serait imprudent d’affirmer que le décret Turquet soit plus bête qu’autre chose, comme il serait téméraire de jurer qu’il le sera moins. 11 faut voir. — Attendons lâchement le résultat pour nous prononcer.

Un financier célèbre, qui se trouve être en mêm* temps un penseur et un homme de bonne volonté, s’est préoccupé depuis longtemps des misères sociales.

Il vient libéralement de fonder un concours avec cent mille francs de prix divers pour la solution de l’éternel problème.

Cent mille francs, — c'est une somme ; mais, s'il obtient à ce prix la suppression du paupérisme, je suis sûr que M. Isaac Pereire sera le premier à trouver que ce n’est pas cher. . .

La débâcle des glaces de la Seine a détruit tous les travaux préliminaires de reconstruction du pont des Invalides. La dépense à jamais perdue se chiffre haut.

Pourquoi ces travaux, entrepris trop tard ou trop tôt, n’étaient-ils point terminés avant la saison des débâcles ?

Et pourquoi ces échafaudages étaient-ils disposés en amont et non en aval dupont primitif, dont les culées devaient élémentairement les garantir ?

Perte : — Quid ?

Le coupable : — Quis ?

Cherche ! ! i . . .

Nous ne saurons notre force que quand nous en serons arrivés à la responsabilité — la responsabilité effective, — j’entends rigoureuse, absolue, envers tous, — sur biens et par corps.

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La persistance et l’épaisseur des neiges ont anéanti le gibier. La perdrix surtout est détruite, n’ayant pas l’esprit d’être opportuniste comme les oiseaux émigrants et de fder sous la bise. — Un beau livre de plus pour la plume exquise du docteur Cherville : « le testament du dernier Perdreau. »

En attendant, la chasse vient d’être close, à peu près comme on ferme l’écurie après le cheval parti. Le stock des décédés — chevreuils, faisans, perdreaux, bécasses, etc. — est entassé aux devantures des marchands, et chaque heure le décime, — pendant que Monselet soupire...

Les plus friands flairent et passent : ils attendent un faisandage plus accentué. Un amateur forcené m’a engagé sa foi qu’une bécassine n’est vraiment mangeable que lorsque, depuis plusieurs jours pendu par le bec, son corps se détache et tombe, laissant la tête au croc pendue. — Pouah !

C’est l’heure annuelle où revient l’histoire de la bécasse d’A. Dumas fds, histoire que je ne puis me résoudre à accepter que comme légende.

is ;

Alexandre arrive à la Maison-d’Or et demande à Verdier un gibier un peu « monté ».

Un garçon vient lui soumettre quelques pièces que Dumas flaire et refuse. — Ce n’est pas encore ça !

« — Je suis désolé, lui dit Verdier, mais je ne vois plus rien... »

Le garçon fait à son patron un signe que surprend Dumas.

« — Qu’est-ce que c’est ?

» — Dame ! monsieur Verdier.., il y a bien encore la bécasse... — Vous savez?...

» — Y pensez-vous ? se récrie le patron ; une bête pourrie !... — Et d’abord, pourquoi ne m’avez- vous pas obéi quand je vous ai dit avant-hier de la jeter ?

» — Pardon ! pardon !... fait Dumas, devenu tout oreilles. — Montrez-moi donc ça ? »

Le garçon va et rapporte l’objet. . . — de quoi renverser !...

Dumas flaire longuement la bête.

« — Eh bien ! mais... dit-il, voilà qui est excellent ! — Mettez-la moi de côté pour après-demain !... »

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Guibollard prêche :

« — ... Oui, mes frères, comme vous dit l’Evangile, en vérité vous feriez plutôt passer une aiguille par le trou d’un chameau... »

Pendant que nous marchions hier — pour la dernière fois — derrière la vénérée madame Crémieux, je pensais à celui qui restait seul, écrasé sous le poidsqu’on ne lève pas...

Tout le monde a dit, mais sans jamais le redire assez l’inaltérable tendresse de ce ménage modèle, qui tint en partie double fidèlement la promesse, — que le soupçon d’un nuage ne troubla jamais, — et qui a fait revivre pour notre exemple, pendant un demisiècle, le touchant souvenir de Baucis et de Philémon.

Il y a quelques années, madame Crémieux accompagnait son mari chez leur ami, qui est aussi un peu le nôtre, le photographe N...

On s’assied, on cause, on rit, tout en disposant Pohjectif ; et quand le mari est en place, bien monté à point et « entraîné >>, pour l’instant décisif, rayonnant de toute sa bienveillance naturelle, surchaufïé de toute l’affection dont il se sent entouré, — madame Crémieux le regarde, le contemple, s’absorbe dans ce visage comme si elle le buvait, et, l’œilhurnide, du plus profond de leur vieil amour :

DES COQUEGIGRUES

« — Et ils osent dire qu’il est laid! s’écrie-t-elle. -— N’est-ce pas, monsieurJN..., que mon mari est be aïs ?...

« — Et vraiment, nous dit N..., je vous jure qu’elle disait vrai et que l’excellent homme, en ce moment surtout, était beau; — beau d’abord de par le magnétique influx de la tendresse inspirée et méritée, — mais beau aussi de la beauté vraie, celle qu’imposent, à travers la discordance des lignes conventionnelles, l’intelligence supérieure, l’infinie bonté, l’indulgence éternelle, l’amour de la justice — et surtout l’inaltérable sérénité de la conscience pure. .. »

Il est un contrepoids salutaire aux grandeurs inventées par le Tentateur éternel, — aux honneurs factices imaginés pour l'orgueil humain par la ruse humaine, — à tous ces « Grands Cordons » faits, au fond, comme tous les cordons, pour attacher, — à tous ces gros traitements si lourds qu’ils écrasent, là où ils portent, le budget fait de la peine des humbles qui travaillent pour payer toutes ces croix et tous ces rubans :

A ces gloires admirées, enviées d’en bas, le contrepoids légitime et consolant, c’est l’opinion publique — * avec son œil toujours ouvert et son oreille qui ne dort jamais, — qui guette implacablement pour juger sans appel comme Cour suprême.

C’est ainsi qu’il a été ces jours-ci, un peu trop pour

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M. Yinoy, question du général grand Chancelier de la Légion d’honneur.

Dans un article d’entète, tout à fait remarquable, le journal la Justice a rappelé à ceux qui n’oublient pas leur histoire et appris à ceux qui l’ignorent que le grand Chancelier de la Légion d’honneur d’aujourd'hui, — simple colonel à l’époque du 2 Décembre d’exécrable mémoire, — avait poursuivi dans les montagnes des Basses- Alpes et fait successivement fusiller — après le combat ! — huit des braves citoyens qui avaient défendu la loi , et la République contre celui qui violait l’une pour assassiner l’autre.

Il n’eût été que temps pour cette légende de s’arrêter là.

Elle va plus loin.

Aux temps des cinq mortels mois — hier ! — quand on s’obtinait à croire à tout, même aux plans déposés chez les notaires, il suffit alors d’un malheureux atteint de folie loquace, pour tenir en arrêt obstiné pendant tout cëlemps et finalement livrer lié tout un peuple d’honneur avec une simple parole : — a Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas ! »

Lorsque, juste à la dernière minute, notre gouverneur macrocéphale — ô Escohar ! — faussa compagnie à son serment, ce fut, très fâcheusement pour lui, M. Yinoy qui se trouva là tout justement premier pour

prendre « la main » passée et signer au lieu et place du Trochu déguerpi.

C'était, pour M. Yinoy peut-être un dévouement héroïque, qui put même lui être lourd, mais non moins assurément, par-devant l’Histoire, un irréparable malheur personnel, qui n’avait désormais pour refuge que l’ombre et le silence...

Nous n’avons pas dès lors à nous étonner si des républicains, — au nombre de quelques-uns, — apprécient, l’heure présente, que c’est là des titres tout ou moins peu suffisants pour octroyer aux autres l’honneur — et même pour le leur retirer.

Nuit de Noël ! que tu sois la « nuit bleue et froide de décembre » que nous a dite incomparablement le très cher, à jamais irremplaçable Baudelaire, avec ta scintillante poussière d'étoiles à toute volée lancée dans le bleu profond d’un ciel d’acier ; — que tu sois l’éclatante nuit polaire, aveuglante de pâle clarté, phosphorescente comme l’électrique lueur, — ou la nuit opaque des brouillards, sous la Plaie des Ténè-

L’HOTELLERIE

bres, quand les chapelets sans fin du gaz avare ne piquent plus à l’œil inquiet du piéton attardé qu’un premier, unique point rougeâtre, lugubrement perdu dans l’infini du noir plein de frissons ; — nuit sacrée, d’attente pieuse et de recueillement pour le croyant qui a trouvé son Rédempteur ; de fièvre, de malédiction et de blasphème pour l’inassouvi qui attend toujours le sien ; — nuit de l’orgie, des bruits discordants, du tumulte et des cristaux brisés, chantée par les joyeux fous assez jeunes pour oublier la mort et même la vie ; — ô Nuit de Noël, où tu es surtout la nuit aspirée, la nuit de l’année, l’incomparable et adorable nuit, la nuit bénie, c’est dans la chambre d’innocence du petit enfant qui vient de s’endormir pour se réveiller bien vite, après avoir rituellement déposé dans sa cheminée son petit soulier, béant aux espérances, — le petit soulier, toute son âme, croyant et presque palpitant luimême de l’ardeur d’attente, comme si un cœur y battait...

Mais encore, puisqu’il nous faut aller au fond de toutes choses, jusqu’à quel instant précis sont-ils bien tout à fait sincères dans leur foi au « Petit Noël, » ces chers tout petits? Il est si |dein de séductions, d’entraînements, ce charmeur de « Petit Noël, » ce mystérieux et éternel bienfaiteur qui nous a tant comblés, que nous avons tous béni, sans qu’il nous ait été donné de le voir jamais.

DES COQUECIGÎtUES

Jusqu’à quel âge avons-nous cru, bien vraiment cru, au « Petit Noël »? A quel moment confus s’éveille chez tel ou tel enfant le premier vague soupçon qui va tout à l’heure jeter le premier désarroi dans l’essaim charmant des croyances naïves, provoquer l’examen, déterminer la compréhension? L’appât du joujou, l’intérêt, puisque ce vilain mot a déjà pris un sens dès que l’enfant a ouvert les yeux, ne sont-ils pas des auxiliaires un peu suspects pour la crédulité prolongée parfois au delà du vraisemblable ?

Eh bien! j’en connais un, un tout petit déjà bien grand, car il compte ses huit ans bien sonnés — neuf ans presque! — et qui « gobe » pour de bon le « Petit Noël ». Et notez que l’enfant est intelligent, d’un caractère sérieux et réfléchi, — mais d’une innocence !...

Strictement, chaque année, il ne manque pas de déposer son soulier dans la cheminée de sa petite chambre, et il attend, convaincu.

Cette nuit-là, non moins régulièrement, le papa et la maman sont sûrs de leur affaire : de minuit à uneheure, ils seront, sans manquer, réveillés tout à coup par les cris de joyeuse surprise de l’enfant, dont l’ardeur de convoitise, qui veille dans le rêve, aura raison du sommeil même : « — Maman 1 Papa ! viens donc

» voir ce que le « Petit Noël » m’a mis dans mon sou- » lier!!!... »

Mais, la nuit dernière, papa et maman n’ont pas été dérangés, — et, mystère! ils le savaient d’avance...

Au matin, Marianne, entrant à son habitude dans la chambre de l’enfant, a vu Petit Paul dans son petit lit, éveillé et assis sur son séant, tournant et retournant une lettre décachetée et, pour lui, lettre, hélas ! close encore, — la lettre qu'il a trouvée pour tout bien dans le soulier du « Petit Noël. »

« — Marianne, lisez-moi ce qu’il y a là-dedans. »

Marianne lit :

« Petit Paul.

» Vous savez que j’ai toujours été très bon pour * vous ; mais je suis très mécontent de votre conduite » cette année. Vous n’êtes pas sage du tout, vous ne » voulez même pas apprendre vos lettres, ce qui est » véritablement honteux à votre âge, et de plus vous » avez griffé Marianne, qui vous aime tant et a tant » de soins pour vous.

» Je me borne, pour cette fois, à vous laisser cet

» avertissement dans votre soulier. Mais ne vous y » fiez pas ! Si vous deviez continuer ainsi, Tannée » prochaine, ce n’est pas une simple lettre que je vous » apporterais, mais autre chose dont on vous a quel- » quefois menacé et que vous me semblez tout à fait » avoir besoin de connaître...

» Vous êtes assez intelligent pour comprendre ce » que je veux dire...

»^Signé :

» Le Petit Noël. »

Petit Paul a écouté en silence, immobile....

La lecture finie, il a repris des mains de Marianne la lettre, Ta fourrée sous son oreiller — et a dit gravement à sa bonne :

— Marianne, il est inutile que vous disiez à mes parents que j’ai reçu cette lettre...

Candeur ingénue de l’enfant, duvet du fruit, pollen de la fleur, charmes indicibles, — une fois et à jamais perdus. ..

C ENTREGAUCHERIE

De la dépouille de nos lois A force de joncher la terre,

On s’asseyait sur de Marcère ;

Paul Bethmont n’eût pas eu deux voix.

Triste et mourant, pauvre pécore,

Le Centre gauche, vainement Ruminait une fois encore Son éternel vomissement :

« — Banc que j’aime, adieu, je succombe, » Banc des ministres — dont on sort ! a Et dans chaque vote qui tombe » Je vois un présage de mort.

» Fatal museau que ce Dufaure !

» Il disait de son ton narquois :

» — Va toujours 1 un nouveau Dulaure » Naîtra pour chanter tes exploits !

» La Gauche partout m’environne,

» La Droite rit, moi je détonne ;

» Je regarde en vain le Bureau.

» Plus bas que Simon, que Broglie » Je tombe en mélasse, en bouillie :

» Buffet devant moi fait le beau l

» Et je claque ! En vain se démène » Savary, tout jaune, devant » Cette Gauche républicaine » Qui ne vaut guère mieux, pourtant !

» Tombe, Globe, feuille éphémère !

» Sous tes nouvelles à la main » Cache aux yeux de monsieur le Maire » Mon sort qui reste incertain.

» Mais si mon amante voilée,

» La Présidence qui me fuit,

» Revenait, un simple : — « Pihuit !

» M’aurait bien vite rappelée !... »

Il dit, décampe, et sans retour..

— Ce n’est pas vrai, car cette graine Est éternelle. Au premier jour

Il reviendra, gant ou mitaine.

On le mit pourtant sous le tas En attendant sa réveillée,

Et Cunéo, dit « la Pâtée »

— Lui dont mon chien ne voudrait pas ! — Vint tout seul déposer son cas

Sur la pierre du mausolée.

L’HOTELLERIE

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