LA FÈVE
C’était le six janvier, un dimanche, je crois ;
Nous étions en famille et pour tirer les rois,
Elle mit sur la table une large galette.
11 y avait sa tante et, déjà grandelette,
Sa sœur, une fillette aux longs cheveux tombants.
— La mère en ce moment releva les rubans Roses de son bonnet, — car on sait que tout tache Cette couleur, — et puis elle me dit :
« — Eustache,
» Découpez le gâteau, d’abord par le milieu,
» Et faites-en les parts, — une pour le bon Dieu ! »
— Je pris donc le couteau noir, à lame mauvaise,
Comme ceux que l’on trouve à la boutique à treize,
Et tâchai de couper en faisant de mon mieux.
— Je sentais sur ma main la flamme de ses yeux ! . . . .
Sitôt que j'eus fini, je passai l’assiette A sa sœur, qui plaça dessus une serviette Et qui dit :
n — Pour maman, pour tante et pour Manda! »
Lorsque je pris ma part, elle me regarda,
Et chacun commença de manger en silence.
Moi, j’entendais mon cœur battre avec violence ;
Je cherchais, en sondant du doigt et du couteau,
Si je ne trouvais rien au sein de mon gâteau...
Tout à coup Amanda pousse un cri :
— je me lève :
— Elle avait avalé par mégarde la fève
Au moment où, joyeuse, elle allait me l’offrir!...
— Ce jour-là, je partis triste et pensai mourir.
Et le lendemain soir, la retrouvant rieuse,
Je souffrais de la voir aussi vite oublieuse.
— Quand, avec un regard, que lapudeur voila,
Elle me prit la main et me dit :
« — La voilà ! »
l e petit-fils a sa chambre de garçon dans les combles.
La bonne vieille mère-grand’ — avec le grand bonnet à rubans violets ( — un Boilly, un Boissieu, un Pigal), — habite le modeste appartement au-dessous.
Elle s’inquiète toujours, vieille couveuse, se trémousse et s’agite autour du petit-fils bien-aimé. Elle voudrait bien savoir et elle tâche de surprendre. — Oh ! une confidence ! ! ! Une confidence ! — et puis des conseils!...
IG
L’HOTELLKRIË
Mais la confidence ne vient jamais...
Quand parfois, le soir, après dîner, il fait un bout de toilette avant de sortir, la bonne maman tournaille et murmure de son air le plus fin : — Ah! On a des projets ?...
Un soir, très tard, il est rentré à pas de loup, ramenant de je sais quel Bullier une abominable taupe de quatre sous — quil a congédiée le lendemain, dès l’aube, en lui donnant « pour sa voiture ».
Mais la bonne vieille aux aguets a entendu, deviné; elle sait. Plus que jamais elle tourne et retourne, et enfin, voyant qu’on ne lui dira décidément rien, elle n’y peut plus tenir : — prenant avec effusion dans ses deux honnêtes vieilles mains toutes noueuses la main du jeune homme, elle lui dit, les yeux dans les yeux, toute émue :
— Au moins, — est-elle sincère?...
Le Journal Russe de Saint-Pétersbourg — et qui
Di-S COQUüClCRU-S
serait-ce? — nous donne enfin la copie exacte du Manifeste des Nihilistes, — le VRAI.
11 y a vingt-six articles, pas un de moins, pas un de plus; c’est pesé : Tout lait pur ! Le plus doux passage de ce crédo d’amour, à côté duquel le plus fougueux de nos communards selon l’évangile de Saint Saint-Genest devient bénin et même mucilagineux, est celui où le secrétaire chargé de la rédaction — (s’adresser de deux à quatre heures) — déclare avec une onctueuse, angélique simplicité — que « le devoir (des nihilistes) est de réaliser la destruction TOTALE de TOUT ce qui existe , sans reculer devant le feu , le sang et LA RUINE COMPLÈTE PE MILLIERS I)’ IN¬ DIVIDUS ». — Quelque fatuité peut-être dans cette exagération d’elfusion, mais j’ai dû citer textuellement.
Ça me rappelle ce couplet un peu vif de la complainte de Y Enfant prodigue , quand il fait la noce :
Venez à moi, chers lubriques !
Consumons tous nos instants Dans les infâmes pratiques Des plus noirs débordements !
B’agueurs sinistres et niais ! — Pas si niais ! dès ce matin, tous les journaux réactionnaires sont tombés
sur cette viande putréfiée comme la pauvreté sur le monde, et, à l’heure qu’il est, dans tous les pays de Punivers où se lit une gazette, des familles entières s’entre-serrent de terreur folle, claquant des genoux, — mais toutes prêtes à égorger, éventrer, mitrailler avec conviction et enthousiasme, femmes et enfants tenant de près ou de loin ou même ne tenant pas du tout à tout individu suspecté de nihilisme.
Chantavoine a donné !
La nouvelle n’est pas mince. A Pinstant même où il se plaignait que la politique nous empêche d’entendre le tapage de la littérature, ce vaillant, heureux et ingrat Zola qui finira par lasser la Fortune à le suivre, — voici que Chantavoine débuche de sous le Lutrin de Despréaux dont on ne se défiait plus du tout, enfourche Pégase et surgit dans l’arêne.
Chantavoine, hier inconnu, célèbre aujourd’hui, est un porte-lyre dont les pareils à deux coups ne se font pas connaître. Ï1 fait dans le Noble et combat le bon combat des vers « marqués au bon coin ». On a vu, du bureau de la Société des gens de lettres, rue Geoffroy-Marie, — je vous dis qu’Eminanuel Gonzalès a vu distinctement Pombre de Ponsard qui, de la nue,
souriait à Chantavoine lorsqu’il entra dans la lice et lui indiquait les coups à porter. Car le « genre » préféré de Chantavoine est le Bouillant.
Armagnac et Bourgogne ! Plus ardente que la bataille des réalistes et des nominaux, plus acharnée que celle des gens de Gluck et de ceux de Piccini — plus connu depuis, au boulevard des Capucines et chez Mme Gérard, sous le nom de Paccini, — voilà donc, de par ce prédestiné Chantavoine, la terrible mêlée que rêvait Zola définitivement engagée entre l’Idéal et le Béel, Réalistes et* Idéaux, Parnassiens et Naturah'c/ites /
Chantavoine trop mélodieux susurre autour de Zola. Bien ! Mais qui me chantera Chantavoine ?
Le petit Paul est gourmand. Le petit Paul est grondé et repentant.
— Vois-tu comme c’est vilain d’être gourmand, mon petit Paul ! Dis toi-même, dis que c’est bien vilain d’être gourmand ?
— Oh ! oui, petite mère. C’est bien vilain d’être gourmand ; — mais c’est bien bon !
l’iiotellkrih:
Le Guibollard de Scholl — celui qui tire l’épée « comme Damoclès » — est toujours là.
On parle d’un homme actif et industrieux.
— ... comme un castor ! surenchérit Guibollard ; — il se ferait un chapeau avec sa queue !...
En voici bien d’une autre ! Le Grand Conseil maçonnique — de l’ordre Écossais, rassurons-nous ! — vient de frapper de sommeil une loge dont il trouve les opinions « trop avancées ». Cette tape à la somnolence est signée du cher et vénérable grand-maître Crémieux, qui a eu tort. Mais c’est Guilïrey, le grand chancelier Guiffrey, qui a contresigné. — Grand chancelier Guilïrey, tu me fais de la peine !
J’achèverai mes jours à m’étonner de cette universelle manie des gens de gouverner, diriger, régenter les autres. Nous avons vu les protestants, soulevés jadis au nom de la liberté, oublier ce beau nom de protestants et s’entre-anathématiser comme de simples catholiques. Si les francs-maçons, hommes de tous les affranchissements et de toutes les franchises, se mettent, et ce n’est pas d’hier, à s’entre-morigéner
DEL COQUECIGRUES
et persécuter, faudra-t-il donc aller vivre tout seul au fond d'un bois pour se garer d’être « gouverné » par son voisin ?
J ai eu l’honneur d’être un instant franc-maçon et j’avais subi les épreuves. Malheureusement, à chaque réunion, j’oubliais constamment les rites d’enlrée, comment on doit « saluer le temple », comment il faut « découvrir la colonne ». On en riait, de bonne amitié, et moi aussi ; mais comme je me trompais toujours, ne pouvant jamais me rappeler ces niaiseries, je craignis qu’on pût croire à la fin que je voulais me moquer des gens; je m’enfuis et je cours encore. Ils n’ont jamais pu me faire revenir. — Ce grand-chancelier Guiffrey ne me le fait pas regretter; il m’aurait peut-être « frappé de sommeil » au moment où j’aurais eu le moins envie de dormir, ce qui m’eût gêné.
En m’appliquant pas mal, surtout encore pour ne pas trop désobliger de bonnes gens qui ont de l’amitié pour moi — et qur gobent ça, — j’arriverais peutêtre, à la grande rigueur et dans une certaine mesure, à admettre — pour les autres — le bonheur que promet à ses élus l’Église catholique, et qui consiste uniquement et pour l’éternité à contempler Dieu face à face.
L’HOTELLERIE
Mais je n’admettrais pas, même pour une seconde, le supplice par trop essentiel de regarder seulement de profd, assise à côté de moi à l’Institut, cette baudruche grotesque dont j’écris le nom parce que, comme disait ce bon Commerson dans ses immortelles Pensées d'un Emballeur , « les paroles ne puent pas : » — M. Emile Ollivier.
11 paraît que ce malsain en ce moment s’agite et que chacun de ses mouvements fait venir des cloques à ses voisins, selon la propriété caractéristique de cette espèce de corizes. C’est bien fait et j’en suis fort aise. Tout doit se payer, même les dettes — et les Académiciens ont là, et bien encore ailleurs, un fier compte à nous régler!
C’est le moment qu’a justement choisi cet original Labiche pour se porter candidat à l’Académie. Et dire qu'il existe à cette heure un homme de l’esprit le plus fin et le plus charmant, sympathique à tous, respecté de tous, et encore aimant personnellement la propreté, — né heureux s’il en fut un au monde, et l’ayant mérité, — auquel rien ne manque, en un mot, rien, — si ce n’est l’étrange jouissance qu’il rêve de passer de temps en temps une ou deux heures en la
DES COQUECIGRLES
vilaine compagnie de ce strabique Ollivier et du non moins affreux de Broglie, — que j’appelais Tête à claques au collège et qui n’a jamais volé son nom.
Bibelotons !
Un vieux quatrain de la Bestauration, sous la Chambre introuvable.
Il servira éternellement...
« Dans l’auguste Assemblée il est sûr que tout cloche.
La raison, chacun l’aperçoit :
Le côté droit est toujours gauche Et le gauche n’est jamais droit. »
Le très opulent comte de G..., mort il y a quelques semaines, possédait au centre du quartier de la Madeleine, au sein d’une rue paisible, un merveilleux hôtel — qu’il n’a pas emporté avec lui.
Les deux vastes portes géminées de cet hôtel à l’entrée quasi monumentale ouvrent à l’œil étonné du
L’HOTELLERIE
rare passant les perspectives d’un véritable parc. Les ramiers par centaines s’abattent des grands arbres en tournoyant pour picorer par le sable des larges allées, et le soleil a la place pour se lever et se coucher à son aise dans cette immensité de végétation.
Quand les Prussiens, appelés par l’Empire et retenus précieusement par le 4 septembre, se rapprochèrent de notre enceinte, le comte G..., que son âge dispensait de tout service public, décida qu’il ne quitterait point Paris — ce qui était de bon exemple ; — puis, en vieillard prudent, il se préoccupa de ses approvisionnements. Ses moyens le lui permettaient.
Alors on vit débarquer là toute une arche de Noé. Troupeaux de bœufs, vaches laitières, parc de moutons, cochons aux panses roses, compagnies de dindons, bandes d oies et canards. Je ne parle pas du poulailler, non plus que des greniers et offices bondés du froment de Beauce le plus pur, des huiles extrafines de Provence, ni de toutes les conserves de la nature, Cuvilier et veuve Amphoux, premières marques.
Si bien qu’au fur et à mesure des besoins, sans une seconde d’arrêt, le boucher abattait, la vachère trayait, la bergère baratait, le boulanger cuisait, le cuisinier cuisinait, et, pendant qu’aux remparts et par toute la ville châtiée, tout manquait à tous jusqu’à l'exécrable
DES COQÜECIGRUES
pain, par un froid noir sans bois ni charbon, — dans cette oasis, dans cet Eden béni, les broches tournaient éternellement devant les brasiers toujours flamboyants au-dessus des lèchefrites pétillantes, comme ces feux des verreries qui ne s’éteignent jamais. . .
Advint le 19 janvier, et, toute prête, la proclamation de déroute en cette pleine victoire finale et trop démonstrative^ — vous vous le rappelez, ce Trochu !) — la capitulation, enfin!...
Quand on lui vint apprendre la fatale nouvelle, le comte G... s’émut :
— Quoi, dit-il, déjà ! Mais on pouvait tenir plus longtemps, car enfin « on ri a pas encore trop souffert !... »
O innocences éternelles f...
Le printemps s’étant à peu près décidé à montrer enfin le bout de son nez, sauf à le moucher, les incendies sont entrés en pleine floraison sur le territoire russe, et chaque district. à l’envi s’émaille d’assassinats. v Dans une des innombrables couvées d’accusés qui défilent sous l’aile maternelle des non moins innombrables conseils de guerre, nous surprenons à Kieff
L’HOTELLERIE
un prévenu, — sujet Prussien. — Je guettais la main de celui-là, m’étonnant du retard.
A propos de Prussiens, souvenir d’un proverbe polonais :
« Il vaut mieux perdre avec le Russe que trouver avec l’Allemand. »
Guillaume Tell a pris une seconde manière, comme Raphaël. A cette heure, il jalouse Gessler. — La Suisse rétablit la peine de mort.
Je ne m’y connais pas, ou voilà une invitation aux pays qui jouissaient de la peine de mort à rétablir la torture.
Sur les murs, écrit avec ce crayon rouge vengeur que tous les Parisiens connaissent :
— Gavardie a vu le loup !
A la nouvelle de la mort de l’amiral Saisset, quelques journaux se répandent en éloges selon le rite sur le
courage de l'amiral feu, et l’un de ces enthousiastes va même jusqu’à raconter que l’amiral ne quitta son poste devant les Prussiens que lorsque « la dernière pierre » en fut balayée par les obus.
Comme il est à supposer que cette « dernière pierre » , à l’instar de toutes les dernières pierres en général, n’a pu être balayée qu’après toutes les autres pierres premières au fur et à mesure, il serait moins lyrique mais plus court de dire tout de suite que l’amiral avait le goût de se loger en plein air.
Ces exagérations me semblent plus blessantes encore pour la famille du mort que choquantes pour nous,. Encore dirai-je qu’en France et partout, louer un soldat de son courage m’a toujours paru aussi impertinent que si on le félicitait de ce qu’il porte le nez à peu près au milieu du visage. Pour le soldat Gomme pour le citoyen, puisqu’on persiste à nous canaliser séparément, le courage physique — ce qui est mépris et même inconscience de la mort — est tellement la première des vertus de l’homme qu’elle en est la dernière : celui qui ne l’a pas est au-dessous de la parole.
Vertu négative d’ailleurs, trop souvent antihumaine et secondaire en tous cas, puisque au-dessus du plus héroïque des guerriers, elle appartient en premier lieu
sans conteste au chien enragé et au fou furieux dans sa camisole de force.
Nous recevons le communiqué suivant, que nous enregistrons très volontiers, bien que la phrase finale nous ait paru un peu véhémente :
« Le Voltaire , rendant compte d’une prétendue remise de la barrette à deux évêques par le président de la République, omet de dire que ce n’est aucun de ces deux évêques qui a naguère appelé nos ministres « pourceaux ». C’est un autre.
» Il tombe d’ailleurs sous le bon sens que cette cérémonie grotesque de remise de barrette, tradition monarchique s’il en fut et essentiellement contraire à l’esprit de nos institutioos, ne pouvait avoir lieu sous le régime républicain et qu’elle n’a pas eu lieu.
» Que le Voltaire se le tienne donc pour dit! Morgué! Tatigué ! Jarnigué ! »
(Communiqué.)
DES COQUECiGRUES
sa
La Religion! quelque chose dans les temps où on en mourait, — moins que rien par les temps où on en vit.\
Nè artilleur! — L’injure — Les chiens voyageurs. — Et!!!... — Rencontre de nuit. — Les Bonapartistes et Monsieur Cryptogame. — Un parvenant. — La croix d’honneur et. Coquelin, ami des Dieux. — Tous! Tous!!! — En ballon. — La besogne des prophètes se simplifie. — la hoc signo rinces! — Devant le jury. — Enfin nous avons fait faillite !
— Trois pouces de jambes . — Le tort qu’on nous pardonne le
moins. — Consultations juridiques. — Jack Sheppard et le Courrier de Vaugelas. — Un monsieur distrait.
Nos petits neveux ne manqueront pas de se dire,, quand leurs aînés n'y seront plus :
— « C’était décidément un drôle de siècle, ce Siècle de Sarah Bernard ! Ni hommes ni actrices, tous sculpteurs, peintres et journalistes ; non pas peintres, impressionnistes; pas journalistes, reporters; pas littérateurs, naturalistes. Mais ceci n’est qu’un détail. — Figurez-vous qu’ils avaient trouvé le procédé pour faire de l’impérialisme sans empereur, le civet sans lièvre et la République avec les lois de l’empire.
L’.iOTELLERllC
» Et, pour mieux faire sentir aux populations émues la perte de leur jeune prince, prématurément fauché au pays où fleurit rhippopotame, les bonapartistes publiaient ses discours posthumes où cet espoir de la France se vantait — à Paris, d’aimer « sabrer », goût incommode à ceux qu’on sabre, — à Woohvich, et « avec chaleur » , de s’être x senti ne artilleur » , profession malsaine par excellence.
Au moins s’il s’était glorifié, même sans « chaleur », d’être né bandagiste !
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Il est deux sortes de gens qui oublient l’injure : ceux qui sont au-dessus et ceux qui sont au-dessous.
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Jusques à quand proscrirons-nous les sentiments
les plus doux de la famille?
J’ai assisté hier, sur le trottoir d’embarquement
d’une ligne de chemin de fer que la pudeur m’empêche de nommer, à un spectacle émouvant.
Une vieille dame débarquant d’un train de petite banlieue se refusait énergiquement à reconnaître son chien, qu’on venait de lui retirer de la petite boîte spéciale creusée sous les bagages, juste derrière les charbons et la fumée de la machine.
Elle avait fait enregistrer un chien blanc, on lui rendait un chien noir.
Les chemins de fer traitent vraiment ces pauvres bêtes comme un bonapartiste ne ferait pas un Zulu.
Non seulement on les sépare de leurs maîtres, mais encore on les entasse muselés dans des espèces de boîtes à dominos où ils sont admis à accepter la gale d’un compagnon malpropre et, pis encore, une « bonne » fluxion de poitrine dès la première station, quand on les a bourrés, tout chauds de la course, dans ces claires-voies.
L’HOTELLERIE
Ces administrations cupides mais sans pudeur n’ont même pas la convenance de séparer les sexes, et Dieu sait quelles mésalliances en sont déjà résultées dans certaines généalogies. — Où veut-on donc conduire nos aristocraties ? Qu’on ait au moins la franchise de l’avouer.
Recommandé au prône de la Société protectrice des animaux. — Mais à quoi sert la Société protectrice des animaux, qui pouvait rendre de si grands services .
Il est, de par le personnel grammatical, une petite drogue de conjonction tout à fait insidieuse, et que le très intéressant Courrier de Vaugelas a tort de ne pas signaler à la défiance des populations. C’est la copulative ET, qui n’a l’air de rien du tout par elle-même, et qui n’a pourtant pas sa pareille pour mettre son monde dedans.
Cette bavarde ne sait jamais s’arrêter à temps. Oubliant que le silence est d’or, elle va, va, et ne fait dire que des sottises.
Les Russes ne s’en sont pas défiés l’autre jour en condamnant le nihiliste Solowief à mort — et — à la perte de ses droits civiques.* Ils avaient cependant comme vieil exemple, pour se mettre en garde, la légende de Jean Hiroux condamné à mort — et — à seize francs d’amende ; — sans parler de notre Ordonnance de police, stéréotypée depuis la rentrée des Bourbons à chaque retour d’été, « concernant les chiens ET les bouledogues », — et encore l’ancien article 21 du règlement de la Chambre des députés que tous les corps législatifs, que nos divers gouvernements ont eus aux pieds les uns après les autres, se sont précieusement transmis : « — Dans les discussions , les orateurs parlent alternativement pour E T contre »
Ils sont bien forts tout de même, ces Russes !
À Kieff, deux heures de nuit, un jeune gommeux du cru, rentrant je ne sais d’où, rencontre un ami revenant du même endroit, mais ailleurs.
L’ami rencontré est bras dessus dessous avec un compagnon. — Présentation.
— « Mon cher, je vous présente M ....ki que vous devriez déjà connaître. Un peu espion, mais le plus spirituel et charmant garçon du monde . »
]S’est-ce pas le comble de la civilisation ?
F Les bonapartistes avec des cris féroces' [décrètent l’Empire.
Mais il leur manque l’Empereur.
Cette folie, qu’on ne peut malheureusement pas appeler douce, me rappelle par à peu^ près’ une des plus gaies histoires du brave Toppfer.
Le paisible M. Cryptogame est assis pour déjeuner, coiffé de son éternel chapeau de paillefpiqué de lépidoptères et coléoptères.
f ' ' ' ' •* “j, JflünlWT
Devant lui, debout, les poings en table, la sèche Elvire, impatiente du célibafet comminatoire.
Comme légende ?
— Elvire demande à M. Cryptogame de fixer un jour.
Et sous le dessin suivant :
— M. Cryptogame fixe jeudi — et demande pourquoi faire ?. . .
A force de se débattre contre la mauvaise fortune, cet animal de Y... n'est pas encore arrivé, mais il linira peut-être par prévaloir.
Il est certain qu’il est au moins en route, car il commence déjà à se payer le luxe d’ajouter à ses autres défauts l’impertinence.
L’arrogance, à demain.
II molestait son secrétaire, l’autre jour, — car il a un secrétaire.
Le secrétaire, entre ses dents :
« — Va donc, parvenant ! »
as
L’HOTELLERIE
Pour une foule de motifs trop longs à déduire, je n’aime pas les décorations, surtout à mon usage. J’ai dù, quoique indigne mais par simple bénéfice d’àge, je suppose, en refuser au moins deux — et une petite.
Ce qui ne m’empêche pas de m’être trouvé tout enchanté du fond du cœur chaque fois que j’ai vu les croix et les surcroix arriver à mes amis. Je me dis alors : — Puisque mon ami l’a, c’est que ça lui fait plaisir de l’avoir, d’abord ; ensuite, c’est une croix de plus. Tout profit !
Et j’allume mon lampion.
Or, on parle beaucoup en ce moment de résoudre la question — question? — de la croix donnée aux comédiens.
Donnez-la, donnez-la donc tout de suite à tous, — TOUS ! ! !
— Plus il y en aura...
DES COQUIXIGRUES
D’ailleurs, malin pour se cramponner comme un vieux singe à queue prenante, ce non moins vieux ordre de la Légion d’honneur !
De temps à autre, il s’applique et trouve le moyen de décorer quelqu’un qui le mérite.
On lui a appris et il a retenu que c’est par le croisement des espèces que la beauté de la race se perpétue.
Comme les temps changent, tout de même !
Il y a cent ans à peine, sousCalonne ou ce bon Chamillard, j’aurais pu dans les bureaux et simple croquant plumitif, contresigner l’ordre d’écrou de Coquelin pour irrévérence.
Aujourd’hui, pour rien du tout, c’est Coquelin, l’ami des dieux, qui me ficherait au Fort-l’Évêque comme un maroufle !...
Et pendant ce temps-là, Sarah Bernard, « qui n’cst pas bêle , » tient à elle seule tout simplement l’emploi des deuxMontgolfîer.
A propos deMontgolüer, une question qui n’a rien de personnel ; — mais un mauvais coup est si vite reçu, et surtout donné ! — question qui me revient souvent le soir sur le traversin et m’obsède depuis des années.
Je la renvoie aux méditations de la Parlotte des jeunes avocats, au quai d’Orsay. — Si la Parlotte n’est plus là, faire suivre : elle est assurément quelque part ailleurs.
Deux hommes sont en ballon.
L’un des deux hommes tue l’autre.
Le ballon n’a pas de pavillon et flotte, sans repère possible, par les espaces...
— De quelle juridiction — sa conscience à part — le meurtrier est-il justiciable ?
Je n’ai pas l’avantage de connaître le Président ni les membres du Jury qui ont acquitté à V unanimité , dit-on, M. Granier de Cassagnac, lequel, plus large encore que le ministère public, les récusait tous d’avance. Ils viennent de lui témoigner amicalement à quel point il avait tort dans cette crainte enfantine.
DES COTJIECIGRUES
J’ai, encore moins l’envie de me demander ici si cet acquittement, toujours unanime, correspond aussi unanimement à l’opinion publique. Il est entendu, — de par le Roy, la loi et justice, selon la formule, — que cela ne nous regarde pas, ni moi ni personne.
Mais j’ai eu l’inconvénient de connaître trop personnellement un autre Président d’un autre Jury d’assises, et je veux raconter son histoire instructive, à seule fin d’arriver cette bonne fois à une question qui me brûle depuis trop longtemps les lèvres.
Voici l’histoire ; — j’ai les témoins :
J’avais un caissier qui me volait, ce qui témoigne pour commencer que je ne suis pas précisément un original.
Charmant garçon d’ailleurs, doux, affable, gai, lettré encore. J’avais en lui confiance aveugle et tout le monde l’aimait, sauf un autre employé — qui le guettait.
Cet autre employé me le signala un beau jour comme voleur. Pas l’ombre de doute, hélas ! Sans parler de la découverte coïncidente de dépenses plus qu’exagérées, en compagnie joyeuse, au café voisin, l’indicateur me remettait le relevé quotidien des détournements commis chaque jour avec une régularité inflexible,
du premier au dernier quantième de la quinzaine.
Je chassai mon voleur — qui s’éclipsa.
Un an ou deux plus tard, — 1870, — je remontais le boulevard de Sébastopol avec un employé supérieur des chemins de fer de l’Est. C’était au plein de l’échauffourée du 31 octobre, dans l’après-midi. Les bataillons de Belleville, la Chapelle, Montmartre et autres localités non moins conservatrices descendaient au pas redoublé sur l Hôtel de Ville. En bons Parisiens, nous nous étions arrêtés au bord de la chaussée pour contempler le défdé.
En tête d’une des compagnies, un jeune et brillant capitaine, tout flambant uniformé de neuf, m’aperçoit — et m’adresse de son épée nue le salut le plus gracieux.
Je reste ébahi : c’était mon voleur — qui décidément ne m’en voulait pas.
Mais je devais être surpris davantage.
Un an ou deux encore, on accourt un matin m’apprendre une déplorable nouvelle. — Un homme que
DES C0QUEC1GRUES
j’avais connu honnête et honoré, bon, intelligent, dans une situation excellente, venait d’être arrêté pour détournements considérables au détriment de l’un de nos plus gros établissements financiers : l’affaire fit alors grand bruit.
Et ce même homme — qu’alors je connaissais à peine
— était venu une fois à moi, spontanément, pour me rendre un service ...
Sa famille éplorée me demande si je connais quelqu’un sur la liste des jurés quelle m’apporte.
Je regarde deux fois, trois fois, et ne vois aucun nom qui me rappelle un souvenir, si ce n’est — synonymie invraisemblable — le nom de mon ancien caissier voleur. — Impossible ! D’abord, il est de notoriété que ce malheureux, qui n’a peut-être endossé qu’une fois dans sa vie un costume réellement neuf, le jour de son avènement au capitanat, n’est même pas domicilié dans ses meubles. Et qu’est-ce encore que ce garslà a pu devenir pendant la Commune ? Plus que suspect à tous les points de vue pour les trieurs de jurés.
— Ce n’est pas lui.
Àh! si c’était lui ! comme j’irais au devant de cette vilaine rencontre ! Si c’était lui ! je n’aurais même pas une parole à prononcer, je n’aurais qu’à le regarder bien en face pour assurer à ces pauvres gens au moins son indulgence, — à lui !...
L’HOTELIÆRIE
Le jour du jugement, je cours au Palais, anxieux, navré de n’avoir pu servir en rien celui qui m’obligea jadis, cherchant encore, me creusant la cervelle, — et le premier visage rencontré est celui de mon ancien voleur, qui tout de noir vêtu, imperturbable mais gracieux toujours, vient à moi et — comme si nous nous étions quittés la veille après le dîner — me tend intrépidement la main — cette même main qui m’avait volé...
J’esquive de la mienne : il ne s’émeut pas.
— Que venez -vous faire ici, mon cher maître ? me demande-t-il d’un ton dégagé. Moi, je m’y trouve pour une besogne bien ennuyeuse, ils m'ont demande (sic) de présider le jury.
— A vous !!!... — Eh bien! j’en suis aise. Puisque c’est vous, X..., qui jugez aujourd’hui lesautres, vous me ferez le plaisir d’être indulgent pour un malheureux dont le sort va se trouver en vos mains, Monsieur B...
— B...! dit mon homme en se rengorgeant. Diable ! diable! — Mais son cas est grâce !... (sic.)
Je me tiens à la disposition de qui de droit pour spécifier très précisément les noms et les dates de
cette monstrueuse histoire, qui peut encore se renouveler tous les jours, — à la condition qu’on me dira en réponse dans quel bourbier de police les gens qui trient les jurés m’avaient pêché ce président-là.
Et j’arrive où j en voulais — à ma question.
Je demande en vertu de quelle loi républicaine et sur quel volet de renseignements sont triés — sous le Suffrage Universel — les jurés choisis pour disposer de la liberté, de la vie et de l’honneur des citoyens.
Je demande qui ose, et en quelle vertu, s’arroger, même au nom de la Loi, le droit inouï de ces choix.
Et, au nom du bon sens primitif, au nom du plus élémentaire sentiment de sa conservation réservé au dernier des êtres dans l’échelle animale, — je demande enfin et surtout de qui se moquent les législateurs républicains qui prétendent vouloir la vie de la République en conservant avec un soin jaloux surtout les lois précisément et uniquement faites pour la tuer.
L’HOTELLIiRlE
— Enfin, nous avons fait faillite ! — et nous ouvrons nos nouveaux magasins!!!
Dans ce cri du cœur aux variantes sans fin, la presse bonapartiste marie de son moins mal la réclame cà l’élégie. L’important pour le quart d’heure, c’est de ne pas avoir l’air de désespérer.
En jetant Tœil par hasard sur ces éloquences, je tombe sur un impair : le rédacteur s’attendrit, naturellement, en retrouvant dans le torse du deux fois EXprince impérial — « la longueur traditionnelle du buste des Napoléons ».
Accordé, sans même chicaner sur la transmission de race du Napoléon I au Napoléon III. Il est positif que le premier des Napoléons, comme le deuxième (numéroté trois) et le petit dernier avaient plein droit à se réclamer du dicton populaire: — « Trois pouces de jambes et... » etc.
Seulement, le panégyriste, étranger à l’anatomie comparée, ignore jusqu’aux travaux si répandus de notre brave Toussenel.
L’analogie passionnelle lui aurait fait rengainer son compliment bien vite en lui apprenant que la longueur du lorse et le développement des membres antérieurs appartiennent essentiellement aux carnassiers carni-
vores — (la hyène, etc.), — que la nature a disposés pour saisir et retenir la proie.
Le tort que les hommes vous pardonnent le moins, c’est le tort qu’il vous ont fait.
Je flaire un peu rance cette petite histoire, mais elle ne m’est pas désagréable tout de même.
X... a sur le pavé parisien une telle supériorité comme « raseur » que la concurrence l’accuse de faire venir ses rasoirs de Londres.
Il est le client le plus redouté de l’agréé S..., qui s’en gare comme de la peste.
Mais, l’autre jour, nez à nez, pris à l’abordage par la boutonnière et sans possibilité de fuite, S..., avant toute parole, s’écrie :
L’HOTELLERIE
« — X... ! vous savez !... Les consultations dans mon cabinet, c’est deux louis; mais dans la rue, c’est cent francs ! »