‹ L'HotellerieChapitre 56 sur 112 · OBSERVATION DIRECTE DES FAITS · texte numérisé non relu

OBSERVATION DIRECTE DES FAITS

Les renseignements reproduits précédemment ne permettant pas d'interpréter par une méthode statistique la courbe des affaires de l’hôtellerie française au cours de ces dernières années. Nous ne pouvons que rassembler les souvenirs de ceux qui nous ont précédé dans la carrière et les nôtres pour donner une appréciation très générale sur la marche des affaires de cette industrie.

Vers la fin du xix° siècle, aux environs de 1892, jusqu’en 1900, l’hôtellerie française a traversé une crise sensible à laquelle mit fin le mouvement remarquable de touristes étrangers attirés dans notre pays par la grande Exposition Universelle de 1900. Dès cette époque (1), jus-

qu'aux environs de 1910, une ère de prospérité soutenue

(x) Les années 1908-1909 furent des années « calmes », conséquence ‘ de la crise américaine de 1907-1908.

donne à notre hôtellerie un essor considérable qui se traduit par la construction et l’ouverture de magnifiques hôtels, dont quelques-uns sont encore considérés comme des modèles du genre. A partir de 1910, cependant, la concurrence devenant âpre, les affaires les moins bien assises commencèrent à souffrir et les résultats en furent souvent incertains. Pourtant, le développement du trafic automobile aux environs de 1905 provoqua en province et sur tous les lieux d’étapes la création de bonnes maisons que fréquentèrent les touristes riches : Anglais, Américains du Nord et du Sud, Allemands et Russes. La côte d'Azur devint à la mode, Biarritz fut définitivement lancé, nas plages de l'Ouest commencèrent à connaître de beaux jours. Mais les villes situées en dehors des grands circuits ne disposaient souvent que d’hôtels parfois mal installés, d’auberges plus ou moins confortables, malgré les efforts. du T. C. F. qui prévoyait le bel avenir de notre tourisme provincial.

Vint la guerre, qui porta un coup sensible aux établisscments réquisitionnés par le Service de Santé. Les évènements douloureux vinrent littéralement surprendre ce service, qui dut recourir à des improvisations coûteuses (1). De magnifiques hôtels furent livrés par l’effet d’une volonté discrétionnaire à des services qui auraient fort bien pu se contenter d'installations moins luxueuses, surtout moins fragiles. Par suite, les établissements qui échappèrent à la réquisition virent leurs affaires et leurs bénetfices augmenter dans de grandes proportions dès que le front se stahilisa, et que permissionnaires, officiers étrangers et nationaux purent se déplacer facilement. De très vieux hôtels prospérèrent d’une façon inattendue, certaines villes de province virent s’accroître considérablement leur population flottante, et leurs hôtels travaillèrent à plein rendement.

Les diverses mesures tendant à réprimer les gaspillages des denrées alimentaires, et celles prises par la police à cette époque, n’apportèrent pas une très grande gêne dans

(x) Consulter F. LequimME : La réquisition des hôtels par le service de Santé Militaire, Clermont-Ferrand 1915. Egalement la consultation de M. H. Berruéremy sur la réquisition des hôtels par le service de Santé Militaire, Clermont-Ferrand 1915 (Archives de la Chambre Nationale de l'Hôtellerie).

l'exploitation (1). Dans l’ensemble, l'hôtellerie française, exception faite des hôtels réquisitionnés, put accumuler des réserves lui permettant de faire un vigoureux eftort de rénovation.

1918, 1919, 1920, nous touchons à une crise passagère de notre industrie qui sévit dans le monde entier. Si nous en croyons les études publiées par la société Suisse des Hôteliers, on semblait désespérer dans ce pays. Nous extrayons d’un rapport (2) le passage suivant qui est typique :

« Jusqu’en 1914 l’on considérait généralement qu’en tenant compte d’un amortissement de 1,50 % sur les immeubles et 8 %, sur le mobilier, et d’un intérêt de 4 %, sur le capital investi, il fallait que 71 à 80 % des lits fussent occupés, en moyenne, pour laisser un bénéfice de 5 % (3). Or, de 1906 à 1914, le chiffre moyen des lits occupés a été de 27.88 %, pour toute l’année, et de 40.11 % pour la saison. Que faut-il conclure de ces données ? Que, déjà avant 1914, l’hôtellerie était d’un rendement insuffisant et qu’une réaction se serait produite tôt ou tard : la guerre n’a fait que précipiter les événements, tout en leur donnant une acuité insoupçonnée. De 1915 à 1921, la moyenne des lits occupés est, en effet, tombée à 23.1 , pour l’année et 28 * pour la saison... »

Nous ajouterons que seule l’organisation remarquable de l’hôtellerie suisse jui a permis de faire front à ce péril.

En France, les syndicats hôteliers ne cessèrent de précher l’optimisme, et il suffit de relire les publications de cette époque pour s’en convaincre. En effet, de nombreux hôtels, cessani leur exploitation pour faire place à des banques ou à des commerces importants, il était à prévoir que le nombre des lits se révèlerait bientôt insufrisant pour satisfaire une demande accrue qui ne devait pas tarder à se manifester. L’afflux des étrangers désireux de voir ou de revoir notre malheureux pays, ses ruines, ses glorieux champs de bataille, et aussi, disons-le sans amertume, favorisés par la dépréciation de notre monnaie, allait donner

(1) Une étude des arrêtés préfectoraux et municipaux, tendant à réglementer l'hôtellerie et la restauration pendant les hostilités offrirait un intérêt rétrospectif incontestable.

(2) Le tourisme et l'industrie hôtelière en Suisse, publié par l’Union des Banques Suisses, p. 30.

(3) D’après le D' Munson: Die Hôtelkrisis unr Ihre Bekaempfung, Berne 1922, et E. Snerz: Die Schweizerische Hôteltreuhand Gesellschaft, Berne. Ainsi que : Die Sanierungsmassnahmen, conférences faites en 1922.

une vigoureuse impulsion à l’hôtellerie française. Nous assistons donc, à partir de 1922, à un accroissement considérable du mouvement touristique qui provoquera la création de nombreux hôtels à Paris, dans les grands centres, et même dans les lieux à peine visités autrefois.

La loi du 20 juillet 1924 (modifiée par la loi du premier avril 1926) prohibant les changements de destination des locaux d’habitation, vint canaliser l’effort vers la construction d'immeubles neufs. Son but était de donner satisfaction à l’opinion public, émue par la multiplication des meublés et locaux commerciaux. Des hôtels d’un confort à peine atteint jusqu'ici, ou construits en grande série sur les modèles américains, vont s’ouvrir un peu partout. Des particuliers, des sociétés installent le gîte d’étape, transforment les auberges du vieux temps en les dotant d'installations modernes. Les progrès de la technique hôtelière, l’aide d’abord hésitante, puis plus sérieuse du Crédit National Hôtelier favorisent l'essor. C’est, il semble, l’âge d’or de l’hôtellerie, et il est vraiment dommage qu'aucune étude n'ait été faite de pareil phénomène économique qu’accompagnent la chute, par moments verticale, de notre monnaie, et la hausse rapide des prix. Il était naturel qu’au milieu du désarroi économique de cette époque un engouement inconsidéré se manifestât pour notre industrie. Il faut d’ailleurs constater que les hommes possédant véritablement leur métier ne se sont pas laissé abuser par des apparences qu’une juste connaissance des réalités démentait. Des financiers, des « gens du monde » se sont jetés sans préparation dans l’industrie hôtelière et par leurs fautes mêmes, leurs erreurs de jugements, ont promptement découragé les capitaux qui s’offraient facilement (1).

Dès 1928, par suite de la saturation du marché hôtelier, de la stabilisation des changes, de la montée inévitable des prix, de la progression des frais généraux, en particulier du fardeau fiscal, les seules entreprises gérées par des professionnels avertis ont été en mesure de satisfaire leurs commanditaires.

Aujourd’hui, une crise véritable sévit dans l'hôtellerie Française. Incontestablement, le nombre des hôtels dépasse

(1) Lire dans le « Bulletin des Directeurs Français d'Hôtels et de Restaurants », n° 12, avril 1928, un article intitulé: Les requins de l'hôtellerie. Voir aussi l’article: Les Américains en France, paru dans 1 « Illustration » du 26-10-29, sous la signature de Mrs. Miznren KEARNAY.

les besoins d’un mouvement de voyageurs normal ou réduit par suite des conditions économiques pénibles que traverse le monde entier. La concurrence acharnée que se font entre eux les hôteliers a eu pour conséquence l’effondrement de leurs tarifs qui, bien souvent, ne peuvent couvrir le prix de revient. sans doute, beaucoup de catastrophes, beaucoup de désillusions auraient pu être évitées si l’emballement de ces dernières années avait pu être réfrené par une juste appréciation du « marché de l'hôtellerie ».

Nous craignons, malheureusement, que la situation traversée actuellement par l’hôtellerie dure encore longtemps. Le remède qui s’imposerait consisterait en : fermeture des entreprises les moins bien armées, ententes syndicales pour adapter, suivant les saisons, les offres de chambres aux demandes éventuelles, enfin établissement de prix minimas des chambres et des repas suivant les catégories d’hôtels.La connaissance des milieux hôteliers ne nous donne aucun espoir de le voir appliquer, et le retour à des conditions normales n’apparaît encore que lointain (1).

(1) Dans cet ordre d'idées, voir Cour de Cas. (Ch. Crim., 6 juin 1926, D.H. 1926, p. 5or. Ce jugement doit attirer l’attention des syndicats hôteliers, car il crée un précédent regrettable. Il énonce : « Un hôtel meublé. bien qu'’exploité commercialement, n’en demeure pas moins affecté à l'habitation, et sa transformation en magasin de commerce tombe, même depuis la loi du 0 juillet 1924, sous l'interdiction formulée dans l’article 15 de la loi du 31 mars 1922. » Ainsi, il deviendrait impossible d'utiliser un hôtel meublé, dont l'exploitation est devenue déficitaire, afin d’y installer des locaux commerciaux. On sait, par ailleurs, que les immeubles à usage d'habitation sont devenus eux-mêmes trop nombreux. et arrivent difficilement à se louer. Comment sortir de ce dilemme ?

Page 1