DEFINITION
Les nombreuses définitions qu’on a données du tourisme sont la preuve de la difficulté qu’il y a à le définir. Pour les uns, c’est tout simplement l’amour du voyage, pour d’autres c’est une industrie créatrice de bénéfices nationaux et d’exportations invisibles. II nous semble que toujours, on se soit placé au point de vue des causes ou des effets du tourisme, sans le considérer, dans son essence même. A notre avis c’est l’art du « bien voyager » (1). Comme tous les arts, il est indépendant de toute fin extérieure, mais comprend aussi un ensemble de moyens destinés à faciliter l’éveil de sentiments et de sensations, d’ordre à lui particuliers.
Il paraît intéressant d'étudier à quels besoins il répond et dans quelle mesure il est possible de réaliser la perfection matérielle que réclame, pour être complète, toute jouissance artistique.
D'abord, pourquoi voyage-t-on ? Les motifs en sont très
(1) « Jadis le tourisme était l’art du bien voyager. Aujourd’hui il est devenu l’industrie nationale du bien recevoir. Il en résulte qu’il a passé, tout d’un bloc, du domaine de l’agrément individuel ou collectif à celui de l’économie générale !.. »y Rapport de M. L. Auscher, Vice-Président du T.C.F. reproduit dans le Rapport sur le programme d’outillage national. Annexe au procès-verbal de la séance de la Chambre des Députés du 3 juillet 1930 (N° 3658. Annexe) pages 212 et suivantes.
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divers, parce qu'ils-sont tous individuels. On voyage par curiosité, par amour du pittoresque; quelquefois pour satisfaire aux exigences d’un tempérament maladif, pour faire une cure thermale, marine ou d’altitude. On voyage aussi pour ses affaires, commerciales, industrielles, familiales. Le voyage s’analyse même, pour certains, en la sorte de griserie que procure la rapidité du transport.
Mais ce qu’il faut remarquer, c’est que, de plus en plus, dans tout voyage, on cherche, autant que faire se peut, à conjuguer son intérêt, le soin de sa santé, sa curiosité et son plaisir. Le tourisme proprement dit, à quelque besoin qu'il réponde, comporte, dans une certaine mesure et sous une forme quelconque, un élément « artistique » au sens où nous l’avons dit tout à l’heure. Il est toujours l’occasion d’une jouissance intellectuelle; il est, dans tous les cas, un « incomparable moyen d’excitation pour la pensée. » (1)
Or, pour atteindre cette jouissance intellectuelle, il faut que le déplacement soit effectué dans les conditions les meilleures, d'autant plus, que le progrès des installations matérielles et l’observation de plus en plus rigoureuse des règles d'hygiène autrefois méconnues, ont habitué le voyageur à un bien-être journalier, dont il se prive difficilement.
Est-il besoin d’ajouter qu'épris de vitesse et aussi partisan du moindre effort, on cherche de nos jours, à voir le plus possible dans le minimum de temps ? Il en est résulté une sorte de taylorisation du tourisme qui s’est imposée peu à peu, et qui, pour critiquable qu'elle soit au point de vue purement artistique, apparaît de plus en plus, comme inéluctable. De là cette nécessité de « préparer » le voyage, de peur que l’accomplissement de besognes fastidieuses ne vienne amoindrir chez le touriste le plaisir qu'il recherche.
Le tcurisme, pratiqué non seulement par les élites, mais par les foules est vraiment né en France avec le vingtième siècle. Si le Français n’avait été, jusque-là, indifférent aux beautés de son pays, du moins ne connaissait-il que celles qui étaient à sa portée et encore, d’une certaine manière. Taine, en 1855, traduisait l’attrait pour les déplacements de la plupart de ses contemporains en leur amour pour les repas et les siestes sur l’herbe avec, comme signe infaillible, leur goût des petits jeux de sociétés. Peu à peu, l’extension des voies de communication, la rapidité et la commodité des
(1)Herriot « Créer », Payot, 1919, p. 298.
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moyens de transport, le développement de l'instruction, aussi bien, l’influence de la guerre de 1914-1918, ont donné au tourisme un essor considérable. Pour répondre à des besoins nouveaux, une véritable industrie s’est développée. On a songé, chez nous, comme ailleurs, à « commercialiser >» — si le mot n’est pas trop fort — les trésors de beautés naturelles, de monuments et de traditions offerts à la curiosité des touristes et dont notre pays est si heureusement doté. Mais il ne semble pas qu’on se soit encore préoccupé, autant qu'à l’étranger, d’étudier les répercussions du tourisme sur l’économie nationale. La connaissance des problèmes qui se posent à cette occasion est pourtant indispensable, si l’on veut « organiser » cette industrie en France, pour en tirer le meilleur profit.
Constatons, cependant, que si le phénomène touristique a déjà retenu l’attention de quelques économistes étrangers, son rôle social n’a pas encore été mis en lumière. Qui dira la valeur civilisatrice du tourisme, son influence profonde sur les mœurs des peuples et sur les relations internationales ?
Barrès, dans une page célèbre (1), évoque la douce pression qu’exerce sur l’imagination des hommes, pleine de la médiocrité de leurs besognes professionnelles, le souvenir ou l’attente de beaux voyages, des contacts avec ces courtisanes romanesques que sont « Séville et Venise, Sienne et Tolède et Cordoue ». Nous ajouterions avec les délicieuses cités provinciales, avec les sites charmants de notre propre pays.
Le tourisme qui permet des échappées vers des cieux, des images, qui, étant moins familières, semblent moins décevantes, a incontestablement une vertu apaisante et moralisatrice. Mais il est aussi un admirable facteur de civilisation et de paix. Aidant au rapprochement entre les peuples qui s’ignorent et, de ce fait, sont tout prêts de se haïr, il tend à leur prouver que tous les hommes, à quelle que race qu’ils appartiennent, sont astreints au travail et ont à lutter pour la vie : en tous lieux la faible nature humaine reste immuable, son destin est le même. Dès lors, à quoi bon cultiver en soi la haine, l’amour fraternel, l’union étant si nécessaires pour faire front aux fléaux naturels qui, de toutes
(x) Du Sang, de la Volupté et de la Mort (Le Page des chiens courant).