CHAPITRE VI
Fr. MODIUS
Les innombrables voyageurs que la vapeur entraîne, chaque année, à travers les plaines de la Flandre et conduit à Ostende ne se doutent guère, tandis qu'ils arrivent à destination, qu'ils viennent de passer bien près des vestiges d'une cité autrefois prospère et florissante.
L'ancienne agglomération urbaine a fait place à une bourgade, silencieuse et déserte, enfouie sous la verdure, et rien ne ferait supposer qu'en ces lieux s'éleva naguère une ville de commerce et d'industrie, siège d'une puissante abbaye et berceau d'hommes célèbres : j'ai nommé Oudenbourg.
Ce fut en cet endroit que naquit, au milieu du xvi^ siècle, le 4 août 1556, d'une noble maison alliée aux familles les plus anciennes et les plus distinguées de la contrée, Messire François de Maulde : trois fois heureux, si nous en cro3^ons un de ses amis, par son origine, son esprit et sa beauté (i).
De longues recherches, et parfois des trouvailles inatten-
(i) J'ai donné dans mes « Particularités concernant Fr. Modius», Musée belge, XII, 1908, pages 77-78, des détails circonstanciés sur la famille de Modius. Il était fils de Jacques et de Françoise Clayssone, fille de Jean ; il perdit ses parents de bonne heure. Son aïeul maternel appartenait à une ancienne famille brugeoise, dont les membres avaient occupé de hautes fonctions publiques.
Les de Maulde et les Clayssone étaient alliés aux Meetckercke, Nans, Baerse, Damhoudere, de la Woestyne, Marivoorde.
dues au hasard de la lecture, m'ont fait vivre dans une intimité assez étroite avec ce personnage qui fut un savant de valeur et un voyageur intrépide. J'ai feuilleté sa correspondance et étudié ses œuvres. L'auteur n'y a pas seulement déposé le fruit de ses méditations et de son labeur, il y a laissé aussi de nombreux renseignements sur lui-même. Mais, ce qui m'a permis de me familiariser surtout avec François de Maulde c'est l'examen d'un petit cahier entièrement de son écriture, conservé actuellement à la Bibliothèque royale de Munich. Notre compatriote y a consigné l'emploi de son temps, plusieurs années durant, et tenu très exactement note de ses recettes et de ses dépenses.
Tout cela n'était évidemment pas destiné à la publicité et n'en est que plus intéressant. L'auteur s'y peint sur le vif et y écrit en latin, en flamand, en allemand, en français, selon l'impression du moment, tout ce qui lui passe par la tête.
Que de détails intimes on surprend sur ces pages jaunies par le temps I Je voudrais en transcrire ici quelques-uns et dénouer à l'intention du lecteur les fermoirs de soie verte de cet agenda d'un autre âge.
A trois siècles de distance, la curiosité n'est plus de l'indiscrétion.
Les ancêtres de François de Maulde avaient été jurisconsultes et magistrats : son intention fut d'abord de se consacrer comme eux à la pratique du droit. Il commença ses études à Oudenbourg et les continua à Bruges et à Louvain.
En 1573, il fut proclamé docteur en droit par la faculté de Douai. Mais, la Flandre était alors en pleine effervescence politique et religieuse, les tribunaux chômaient et les avocats n'étaient guère écoutés : le jeune seigneur abandonna sans trop de regrets un projet dont la réalisation semblait semée de difficultés. Il revint à Bruges et songea à se faire prêtre. Son oncle maternel, Robert Cla3^ssone, un des premiers Belges entrés dans la Compagnie de Jésus, y avait occupé brillamment la chaire publique de théologie fondée par Jean de Witte,
évêque de Cuba : c'était un orateur renommé, qui avait prêché à Paris devant Catherine de Médicis.
François reçut la tonsure en l'église Saint-Donat, le samedi 6 août 1575. Toutefois, il interrompit bientôt ses études théologiques et renonça pour toujours au sacerdoce.
Encore une fois, les circonstances furent-elles plus fortes que sa volonté ? Ou faut-il voir dans tout ceci, la conduite d'un jeune homme hésitant et versatile, cherchant sa vocation ?
Modius reconnut enfin où le poussaient ses véritables aspirations. Il se mit à l'école des meilleurs humanistes de Louvain et de Bruges (i), fit de la lecture des auteurs grecs et latins son occupation favorite et devint philologue.
Cette qualité, qui l'aurait, de nos jours, confiné dans une spécialité assez étroite, pouvait l'amener aux plus hautes destinées.
Représentons-nous ce qu'était le philologue de profession dans la société du XVP siècle. Il n'était pas seulement l'érudit faisant progresser la science par ses publications et son enseignement, mais encore l'orateur d'apparat, le polygraphe éloquent et lettré, qui prenait la parole et maniait la plume dans toutes les circonstances importantes, chaque fois que la langue latine, dont il savait tous les secrets, devait être parlée ou écrite avec facilité et élégance.
Il n'y avait à cette époque ni journaux, ni revues, rien de semblable aux publications périodiques dont nous sommes encombrés, et cependant un grand public, très cultivé, s'était formé sous l'influence des courants scientifiques et artistiques de la Renaissance. L'humaniste était l'enfant gâté de cette société du bel air et du bel esprit. Il était le propagateur des idées nouvelles et, par ses poésies, qui passaient de main en main, le dispensateur de la gloire.
(i) A Louvain : Corneille Valerius. A Bruges : André Hoyus, poète et historien et Jacques Cruquius, de Messines, le célèbre éditeur d'Horace, qui y occupa pendant quarante ans, la chaire de belles-lettres « in bonis, in humanioribus litteris » fondée par Jean de Witte.
Auprès des princes, sa place était tout indiquée. Dans leur adolescence et leur jeunesse, il leur servait de gouverneur. Plus tard, il devenait leur conseiller et leur guide, leur secrétaire et leur envoyé. On a dit plaisamment de notre temps que le journalisme y mène à tout, à la condition d'en sortir ; on pourrait dire avec plus de vérité du xvi^ siècle que la philologie y conduisait à tout à la condition d'y rester.
Bruges était alors un foyer brillant de culture intellectuelle. C'était la Rome, c'était l'Athènes de la Belgique :
« Quod Latio Roma est, doctae quodque Helladi Athenae, Hoc ego sum Belgis, Belgica Bruga, meis. Non Phœbo sedes, aut Musis notior ulla est, Quam mea quae immoto stat prope Roia vado (i) ».
François de Maulde, devenu le philologue Francisons Modius, y prit bientôt place dans un cénacle de savants et de poètes.
Ces hommes distingués, anciens élèves des universités de Louvain, Douai, Dôle et Paris, entretenaient en commun le culte des Muses et celui de la science, tout en occupant les plus hautes fonctions publiques. Tous se sont fait, par leurs publications, une réputation des mieux établies.
C'étaient : le délicat et savant poète Jean van Leernout ; Adolphe van Meetckercke, traducteur des bucoliques grecs ; François Nans, excellent helléniste, le tuteur de notre philologue. Puis, les docteurs Pantin et Ghyselinck (Giselinus). Le premier avait publié à Bâle, en un volume de près de six cents pages in-folio, l'art médical de Celse avec commentaire. Le second, plus jeune que son confrère, était en même temps qu'un grand travailleur un praticien dévoué : car, la peste « hastige ziekte » avant éclaté à Oudenbourg, en 1576, ce
(i) Brugae Flandrorum,iine des Silvae de Modius dans ses Pœmata, Wiirzbourg, i583, page 102. Roia, la Reye, rivière qui arrose Bruges.
courageux médecin, qui venait de se marier, alla y combattre le fléau. Ceci lui valut une gratification de 18 livres de la part du magistrat (soixante-douze francs, poids argent).
Tous ces amis des lettres anciennes fréquentaient volontiers la demeure somptueuse et hospitalière de Marc Laurin, qui possédait un médaillier célèbre et une magnifique bibliothèque,en son hôtel de Watervliet, à l'angle de la rue du Vieux-Bourg et de la rue Neuve.
Modius travaillait alors à une édition du poète bucolique Calpurnius de Sicile.
De temps à autre, il quittait Bruges et partait en vo^^age d'études, ou, plus exactement, d'exploration scientifique : séjournant à Louvain ou visitant, à travers la contrée, les bibliothèques qui lui étaient accessibles, et particulièrement celles des vieux monastères. Il parcourut ainsi la Belgique en tout sens, consignant ses impressions en une langue bizarre où il y a du latin, du flamand et du français.
A Tongres, cité qui n'est pas grande, mais très ancienne et très peuplée, toutes les maisons sont recouvertes d'ardoises et construites en bois. A Huy, les rues sont étroites ; sur la place, on admire la fontaine « dite le Baçinoir ». A Landen, « très petite villette, on peult veoir les trois portes du mitant de la marchiet ».
Mais le temps n'était plus aux paisibles recherches. Bientôt, nos humanistes brugeois se virent contraints d'interrompre absolument leurs travaux. Les difficultés politiques augmentaient de jour en jour et le pays se soulevait contre le Gouvernement espagnol. En Flandre, la situation était des plus graves, les dissensions s'accentuaient, la révolution fermentait, elle éclata bientôt.
En 1577, Juste Lipse dut fuir Louvain et se réfugier à l'université de Leyde. Bruges fut une des étapes de son voyage. Il y fut reçu de la façon la plus chaleureuse par Jean van Leernout et ses amis. Ce fut pour eux tous un dernier jour de
fête, suivi d'un triste lendemain. Peu après, ils quittèrent à leur tour leurs foyers et se dispersèrent.
François de Maulde abandonna, un des premiers, le lieu de sa résidence. Il se rendit à Leyde, avec son compatriote Louis Carrion, humaniste et jurisconsulte de grande valeur, d'origine espagnole.
Il s'y fit inscrire, le 19 mars 1578, au nombre des étudiants de l'Université ; mais, il quitta la ville, quelques mois plus tard. Il partit brusquement, oubliant de payer toutes ses dettes et ne laissant à son hôte, le professeur Janus Hautenus, d'autre alternative que d'en réclamer le remboursement à François Nans.
Modius était allé rejoindre à Cologne le jeune comte Charles d'Egmont, fils cadet du fameux comte Lamoral, décapité sur la Grand'Place de Bruxelles, le 5 juin 1568.
Le jeune seigneur était doué des plus belles qualités. Notre philologue fut chargé de compléter son éducation et de lui apprendre les devoirs de la cour « officia aulica ». Disons, plutôt, qu'il contribua, pour tout ce qui pouvait être de sa compétence, à en faire un prince accompli ; espérons surtout qu'il ne lui inculqua pas les beaux préceptes que nous avons trouvés dans le mémorandum, conservé à Munich :