UN ARCHÉOLOGUE
Il noua des relations avec nombre de lettrés et de hauts dignitaires réunis à Rome et se révéla à tous comme un archéologue ingénieux, avisé et instruit.
Son mérite fut promptement apprécié parle cardinal Marcel Cervinus. Le prélat accueillit le jeune étranger dans son palais et lui demanda de composer un recueil complet de toutes les inscriptions qu'il avait pu examiner jusqu'alors. Pighius s'acquitta sans tarder de cette mission et, en 1554, il offrit à son protecteur un gros volume manuscrit, contenant un nombre considérable de textes épigraphiques.
Malheureusement, dans son zèle, l'auteur avait accueilli assez bien d'inscriptions fausses. De même que les meilleurs esprits de son époque, il fut la dupe du fameux mystificateur napolitain Pirro Ligorio et copia, de la meilleure foi du monde, quantité de textes apocryphes. Néanmoins, les services rendus par notre compatriote à l'épigraphie latine sont immenses. Mommsen a proclamé l'utilité de ses travaux et les auteurs du « Corpus inscriptionum latinarum » y ont eu très fréquemment recours.
En 1554, le cardinal Cervinus ceignit la tiare sous le nom de Marcel II. Il aurait, certes, exercé une grande influence sur la destinée de Pighius, mais il mourut prématurément en
mai 1555 (i).
Etienne trouva bientôt un autre protecteur non moins
(i) Par la suite, le recueil d'inscriptions offert à Cervinus fit retour à son auteur. Celui-ci, peu de temps avant sa mort, l'envo^^a à Jean de Gruytere (Gruterus), en échange de quatorze florins d'or et d'un exemplaire du « Corpus » de Gruterus.
Après avoir passé par plusieurs mains, le précieux répertoire de Pighius fut acheté, à Paris, par l'helléniste Luzac de Leyde ; de là, le nom de « Sylloge Luzaciana » ou « Lugdunensis », sous lequel il est connu. Enfin, il fut vendu, il y a quelques années, à la Bibliothèque royale de Berlin où il se trouve encore (cod. pict. A 6ih). Quatre copies en sont connues, dont deux conservées à Leyde, une à Berlin, et une à Bruxelles : Berlin : bibliothèque royale, cod. pict. A 61 f. — Leyde : bibliothèque universitaire, Ms. Burmann, Q 7 et 8. — Bruxelles : bibliothèque royale, ms. 4347-4350.
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éclairé. La môme année, il quitta Rome pour se rendre à Bruxelles, où Grauvelle, qui aimait à s'entourer de savants et encourageait leurs travaux, le nomma bibliothécaire de sa maison.
Dans sa nouvelle position, notre humaniste resta fidèle aux études d'épi graphie.
Toute sa correspondance en fait foi. A Charles Rym, ambassadeur à Constantinople, il demande une copie du monument d'Ancyre, document de premier ordre pour la connaissance de l'histoire ancienne, découvert à Angora en 1555 par de Bousbecques. Pighius se déclare même prêt à en assumer tous les frais de transcription qu'il sait devoir être très considérables. Pouvait-il prévoir alors que le texte complet de cette inscription fameuse — l'existence d'une traduction grecque au verso du texte officiel latin ayant été reconnue par Paul Lucas, au début du xviii^ siècle — ne serait établi qu'en 1861 par Georges Perrot, envoyé en mission en Galatie par l'empereur Napoléon IIL
Plus tard, Pighius reçut de Rome d'importantes copies d'inscriptions exécutées par Nicolas Florentins de Haarlem : elles sont actuellement conservées à la Bibliothèque royale de Bruxelles (i).
L'épigraphie peut être considérée comme une science belge et le savant professeur gantois J. Roulez (2) n'exagère aucunement en proclamant qu'un des nôtres, Martin de Smet, né à Westwinckel, en 1525, doit en être salué comme l'un des fondateurs : « son recueil d'inscriptions, noyau du « Corpus inscriptionum» de Gruterus, forme le fondement de la méthode épigraphique actuelle ».
C'est qu'en effet, cet érudit songea le premier à donner des inscriptions une transcription exacte et complète, conservant les divisions des lignes, indiquant fidèlement lacunes et cassures, mentionnant la provenance, formulant des règles
(i) Voir C. L L. vi, p. liv.
(2) « Biographie nationale », tome v, colonne 767.
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qui sont encore observées aujourd'hui. Un seul reproche pourrait lui être adressé : il adopta, dans le classement des textes, la disposition par catégories, au lieu de s'en tenir avant tout à la disposition topographique.
De Smet était rentré à Westwinckel, après un séjour de six ans en Italie. Il s'occupait à mettre en ordre les nombreux documents qu'il avait recueillis lorsque, le 13 janvier 1558, un incendie, allumé par la malveillance, réduisit en cendres sa maison, ses livres et tout le « gibier de son estude ».
Le désastre fut en partie réparé par Pighius, qui s'empressa fort obligeamment de mettre ses notes à la disposition de son confrère. Malheureusement, Martin de Smet ne put mettre la dernière main à son œuvre. Il mourut prématurément : au dire des biographes du xvii^ siècle, des soldats espagnols l'ayant rencontré sur la route de Termonde, le prirent pour un ministre protestant et le pendirent à un arbre sans autre forme de procès.
Son recueil épigraphique fut publié à Leyde, en 1588, par les soins de Juste Lipse : l'auteur avait trouvé un éditeur digne de lui.
Pighius passa quatorze années dans la demeure de l'évèque d'Arras. Il y élabora tout d'abord une édition de Valère Maxime qui vit le jour chez Plantin, en 1567. Elle contient un texte épuré d'après une dizaine d'excellents manuscrits, émendé en plus de huit cents passages et accompagné de plus de treize cents notes. A en croire l'éditeur, celui-ci n'aurait usé de la conjecture qu'avec la plus grande circonspection. En réahté, sa critique s'}^ montre assez aventureuse et ses assertions ne méritent pas une entière confiance : il corrigea le texte à chaque page et de façon assez arbitraire.
Néanmoins, l'ouvrage, qui avait été tiré à douze cent cinquante exemplaires et dont l'impression coûta 224 florins 5 sous, eut un succès extraordinaire. François Modius le
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considérait comme une « résurrection » de Valère Maxime (i). Il pouvait en parler en connaissance de cause, car il avait découvert à Bambero^ un précieux manuscrit ayant échappé à Pighius et en avait tiré d'utiles leçons.
Juste Lipse emploie la même image : «. ...valetudinem et colorem tibi débet, imo vitam », dit-il dans sa lettre des nones de septembre 1585. En même temps, l'illustre philologue, alors professeur à Leyde, envoyait à Pighius une série d'observations, résultant surtout de la collation de deux anciens manuscrits appartenant aux frères Vander Burch, à Utrecht. Etienne Winand en enrichit la troisième édition de son œuvre (Anvers et Leyde, Plan tin, 1585). Celle-ci, ainsi augmentée, eut un nombre de rééditions fort considérable (2) : elles reproduisent pour la plupart l'épître dédicatoire, datée de Bruxelles, le 13 août 1566, et adressée au jeune prince Charles-Philippe de Cro3^
En 1568, Pighius publia, sous le titre de « Themis Dea seu de lege divina » (Anvers, Plantin), une courte monographie archéologique dans le goût du temps. Se trouvant un jour à Rome, à l'époque du nouvel an, il y rencontra, dit-il, après les cérémonies officielles, son ami Morillon et l'ambassadeur espagnol D. Didacus Hurtado de Mendoza. Les trois personnages se rendirent ensemble chez le cardinal Rudolfo Pio de Carpi, lequel avait acquis récemment un précieux terme en marbre de Paros.
Le prélat les reçut en son palais et, après le repas, leur fit voir cette intéressante trouvaille. Une savante discussion s'engagea alors entre les assistants, auxquels s'était joint Antonius Augustinus. Ils reconnurent en l'objet une représentation de Thémis. Tel est le sujet de cet opuscule dédié à Granvelle. Une seconde dissertation qui y fait suite est
(i) Fr. Modius, « Novantiquae lectiones », pages 245 et suivantes et 426 et suivantes.
(2) On en trouvera le relevé et la description complète dans la « Bibliotheca belgica » de M. Ferd. van der Haeghen, au mot « Valerius Maximus ».
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consacrée à l'explication d'un bas-relief trouvé aux environs d'Arras.
Les traités archéologiques de l'époque étaient fréquemment rédigés en manière de dialogues. C'était pour leurs auteurs une façon de faire valoir à la fois la solidité de leur érudition et l'élégance de leur style ; par les agréments de la forme, ils tempéraient la sécheresse du fond et savaient rendre la science attrayante et la philologie acceptable.
Juste Lipse a fait intervenir le secrétaire de Granvelle dans une des dissertations de l'espèce les plus connues. Si nous en cro5^ons l'illustre professeur, il réunit chez lui, à Louvain, en décembre 1577, pendant les jours des saturnales antiques, ses excellents amis les poètes Dousa et van Leernout, le docteur Giselin et Pighius. En cette circonstance, Etienne Winand débita à la docte assemblée toute une conférence sur l'origine, le développement et l'organisation des combats de gladiateurs. Cette causerie fait le fond de la première partie du volume que Lipse publia en 1582, sous le titre de « Saturnalium
sermonum libri duo ».
En 1571, Pighius partit pour l'étranger en compagnie du prince Charles de Clèves. Ce jeune seigneur, âgé de dix-sept ans, donnait les plus belles espérances : son père, le duc Guillaume, avait décidé de terminer son éducation en lui faisant voir la cour de Vienne et les principales curiosités de l'Italie. Pighius fut chargé de l'accompagner en qualité de cicérone et de gouverneur.
Les voyageurs quittèrent Bensberg, le 19 octobre, avec une brillante escorte et gagnèrent la Péninsule par l'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie. Ils avaient parcouru une grande partie de l'Italie et trois ans s'étaient passés, quand ils arrivèrent à Rome ; mais le voyage fut brusquement interrompu en cette ville par la mort inattendue du prince Charles, qui y succomba le 7 février 1575.
Pighius a laissé, dans son « Hercules Prodicius » (Anvers,
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Plantin, 1587, 628 pages in-8°), un journal fort détaillé et extrêmement curieux de ces mois de péréf^rinations. Il y consigne les renseignements les plus divers : impressions de voyage, description des antiquités rencontrées en cours de route, réceptions brillantes, fêtes et tournois, visites aux ateliers, rapport circonstancié sur les faits et gestes du jeune homme, relation complète de sa maladie. Bref, il semble, en composant ce livre, avoir voulu permettre aux parents de son malheureux élève de revivre avec celui-ci les dernières années de sa courte existence. Le récit est entremêlé de digressions historiques et archéologiques savantes, mais passablement indigestes. L'auteur s'y met lui-même en scène, sous le nom de « Corona Pighius ».
Le duc lui témoigna sa reconnaissance en lui donnant une prébende de chanoine en l'église Saint- Victor, à Xanten.
Xanten est, aujourd'hui, une paisible petite ville, située aux confins de l'Allemagne et des Pays-Bas, dans le vieux pays de Clèves verdoyant et fertile.
Ses origines sont des plus vénérables.
Xanten, la « Colonia Ulpia Trajana » des Romains, fut fondée par Trajan aux portes du grand camp légionnaire de Vetera, une des places-fortes destinées à couvrir la ligne du Rhin. A la fin du troisième siècle, elle servait de garnison à une légion thébaine, dont le chef saint Victor et de nombreux soldats s'étaient convertis au christianisme. Ils moururent jusqu'au dernier, en confessant leur foi, à l'époque de la persécution de Maximien, et la cité prit, à la suite de cet événement, le nom qu'elle porte encore « ad Sanctos », Xanten.
La collégiale de Saint- Victor, construite à l'endroit où fut versé le sang des martyrs, est une des églises les plus importantes et, par son ameublement, les plus somptueuses de la province rhénane. Elle dresse ses deux tours majestueuses, ses cinq nefs aux lignes si pures et son chœur élancé, soutenu par de puissants contreforts, au milieu d'un vaste jardin. Dans
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ce décor frais et riant, dans l'éternel rajeunissement de la nature, les bâtiments du chapitre — cloître, salles de réunion, école, bibliothèque, demeures des chanoines — ont gardé l'aspect des anciens jours. Une porte romane, à l'arcature large et profonde, défend l'entrée de cette cité du recueillement et de la prière. L'enclos capitulaire séduit à jamais le voyageur par la vision des temps qui ne sont plus : il a le charme pénétrant de nos vieux béguinages.
Ce fut en ces lieux que Pighius vint se fixer, le 31 août 1575. Il y remplit successivement les fonctions d'écolâtre et de commissaire. En même temps, sans négliger l'étude des monuments anciens que l'on découvrait presque quotidiennement dans la contrée, il reprenait avec ardeur les travaux qu'il avait commencés, dès sa jeunesse.
Au nombre de ceux-ci, il en était un qu'il avait conçu sur un plan gigantesque et activement poussé sur les exhortations de Granvelle. C'était une chronologie détaillée et raisonnée de l'Etat romain à travers les siècles. Les Fastes capitolins, que l'on avait mis au jour depuis peu, donnaient le catalogue des consuls, censeurs et dictateurs avec leurs maîtres de cavalerie. Pighius résolut d'y adjoindre, pour chaque année, le nom des magistrats ordinaires de Rome et des provinces, avec l'indication des faits marquants, édits, lois, plébiscites, victoires, triomphes et défaites : besogne considérable, qui supposait des lectures immenses jointes à une vaste érudition et à un talent de divination très grand.
Le 22 août 1597, l'auteur offrit en manuscrit, au roi Philippe II, la première partie de ce « trésor ». Elle parut, deux ans après, chez Moretus, en un beau volume in-folio de 469 pages, intitulé : « Annales, magistratuum. et provinciar. S. P. Q. R. ab. urbe. condita. incomparabili. labore. ex. auctorum. antiquitatumq. varieis. monimenteis. suppleti... ».
La partie matérielle de cette importante publication avait été également préparée de longue main : les annales de la maison Plan tin nous apprennent que, dès 1563, cinquante-deux médailles avaient été gravées pour les Fastes de Pighius, par
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Arnaud Nicolaï ; en 1574, Gérard Jansen do Kampen en grava sept (i).
Mais, la mort ne permit pas à l'infatigable vieillard de voir l'achèvement de son entreprise. Il succomba, le 19 octobre 1604, dans la quatre-vingt-quatrième année de son âge.
André Schott se chargea de la mise en œuvre des matériaux qu'il avait amassés. En 1615, le savant jésuite anversois fit paraître, chez la veuve de J. Moretus, la suite et la fin des « Annales » : deux gros in-folios de 510 et 735 pages, qui firent époque dans la science. En tête du second volume, Jean Winter, de Xanten, inscrivit l'éloge funèbre de l'auteur : les vertus sacerdotales, l'érudition et le caractère du défunt y étaient appréciés de la manière la plus flatteuse.
« Cogitavi dies antiquos et annos aeternos in mente habui » : c'est par ces mots, empruntés au psaume "j^j^ qu'un des admirateurs de Pighius résumait son existence.
Eberhard von Vollenhofen, échanson du Chapitre de Saint- Victor, trouva dans la succession du défunt, dont il était l'ami intime, des notices manuscrites fort importantes, accompagnées de nombreux dessins. Depuis 1680, ce dossier a pris place à la Bibliothèque royale de Berlin : il y est connu sous le nom de « Reliquiae Pighianae ». Véritables reliques, en effet, d'autant plus précieuses que, parmi les deux cent trente-quatre monuments et objets antiques qui y sont décrits, beaucoup ont disparu.
La science allemande contemporaine ne s'y est pas trompée.
Dans une étude publiée en 1868, le célèbre philologue Otto Jahn a fait ressortir toute la valeur du manuscrit de Berlin. Depuis lors, M. Matz en a découvert les minutes à Gotha, dans la Bibliothèque du duc de Saxe-Cobourg : il a donné
(i) Max Rooses, « Christophe Plantin, imprimeur anversois », Anvers, 1890, pages 269 et 273.