‹ L'humanisme belge à l'époque de la renaissanceChapitre 2 sur 27 · Chapitre VIII. Le chant du cygne · texte numérisé non relu

Chapitre VIII. Le chant du cygne

Simon Ogier 149

Index alphabétique i65

Les Origines lointaines. — Les Frères de la Vie Commune. — L'influence bourguignonne. — Robert Gaguin et la diffusion de l'humanisme flamand a Paris.

La Renaissance des lettres anciennes se produisit, dans nos provinces, comme dans les autres parties de l'Europe, à la fin du moyen âge et au commencement des temps modernes.

Au moyen âge, l'étude de l'antiquité fut, sinon absolument abandonnée et délaissée, du moins reléguée à rarrière-plan(i). La philosophie, la théologie, le droit se partagèrent les faveurs du public lettré et constituèrent, avant tout, la base de toute formation intellectuelle.

« Que le moyen âge ait eu, au sens propre du mot, écrit M. Louis Delaruelle (2), la connaissance de l'antiquité, cela ne saurait plus, aujourd'hui, être mis en question. Mais, de la connaissance à la compréhension, on doit reconnaître qu'il

(i) Sur les études de philosophie et de théologie en Belgique au moyen âge, voir les notices de MM. M. De Wulf et E. Van Roey dans « Le Mouvement scientifique en Belgique », Bruxelles, 1908, tome II, pages 447-523 : excellents travaux d'orientation. Voir aussi : M. De Wulf, « Histoire de la philosophie en Belgique », Bruxelles et Paris, 1910.

(2) L. Delaruelle, « Guillaume Budé », Paris, 1907, page 3.

y a loin, et le moyen âge n'eut jamais à aucun degré, le sens de l'antiquité. Ce qu'on cherchait alors chez les auteurs anciens, c'étaient des « histoires » ou bien des exemples propres à illustrer des préceptes moraux. On ne faisait point de leurs œuvres l'objet d'une étude désintéressée et qui fût à elle-même sa propre fin ».

Certes, notre pays posséda, à cette époque, des écoles où l'enseignement de la langue latine fut en honneur; il donna le jour à plusieurs poètes latins qui ne furent pas dénués de mérite. Nos grandes abbayes, on ne peut le nier, formèrent des centres d'études où la connaissance du grec et de l'hébreu n'était pas toujours ignorée. Leurs bibliothèques étaient abondamment fournies de manuscrits des classiques grecs et latins. « Claustrum sine armario quasi castrum sine armamentario » : un couvent sans bibliothèque, c'était comme un château-fort sans arsenal (i).

Seulement, la discipline philologique n'était pas encore constituée, la méthode n'existait pas, les traditions anciennes étaient rompues, et il fallait, pour que notre pays comptât de véritables amis des lettres anciennes, qu'une transformation de la pensée s'accomplît et que la science se retrempât dans ses sources vives. Il fallait que l'on comprît de nouveau toute l'importance de la civilisation antique et que l'on fît de cette civilisation l'objet de recherches raisonnées, approfondies, méthodiques « et qui fussent à elles-mêmes leur propre fin ».

Ce fut l'œuvre des humanistes.

L'humanisme est un mot que l'on a détourné bien souvent de son sens habituel et je me verrais forcé d'en dire ici davantage si M. Louis Delaruelle, en le définissant d'une manière aussi exacte que précise, n'avait mis les choses au point : « L'humanisme au seizième siècle, c'est seulement à l'égard des choses anciennes, un sentiment d'admiration

(i) Un couvent sans bibliothèque, écrira Thomas à Kempis, est comme une table sans mets, un jardin sans fleurs, une bourse sans argent.

enthousiaste, qui aboutit à l'étude exclusive et à l'imitation des modèles antiques. Son histoire, c'est l'étude des monuments littéraires que nous a valus cette disposition d'esprit toute spéciale (i) ».

A ce mouvement, nos compatriotes ont pris une part considérable. Retracer l'existence laborieuse et mouvementée de nos humanistes, mesurer leurs efforts et juger leurs travaux, ce serait écrire un important chapitre de notre histoire littéraire, — l'un des moins connus, et cependant l'un des plus attachants.

On s'accorde généralement à dire que l'impulsion nous vint d'Italie, pays de tradition classique et terre de «survivances».

Certes, la philologie fut, dès le xiv^ siècle, noblement représentée dans la Péninsule par les noms fameux de Pétrarque (ti374) et de Boccace (U37S)) et, durant le « quattro-cento », les études classiques y jetèrent un vif éclat. L'Italie, il faut l'admettre, s'est prise avant nous d'enthousiasme pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité ; au xv^ siècle, l'élan y a été plus spontané que dans nos provinces et nous avons été très sensibles à l'influence italienne. Mais il faut cependant se garder d'exagérer celle-ci et c'est une tendance à laquelle on ne céderait que trop facilement,

Félix Nève, auteur d'une compétence reconnue en ces matières, n'a-t-il pas proclamé que la Renaissance n'est devenue un fait européen qu'après avoir été pendant deux cents ans un fait italien (2) ?

De son côté, Ferdinand Brunetière, plus excessif encore et s'inspirant, semble-t-il, de travaux oii l'on ignore tout des

(i) L. Delaruelle, « op. cit. )>, page 2, note i ; d'après le bel article de H. Hauser, « Revue historique », tome lxiv, 1897, pages 259-261.

(2) Félix Nève, « La Renaissance des lettres et l'essor de l'érudition ancienne en Belgique », Louvain, 1890, page 5.

origines de l'humanisme aux Pays-Bas, soutient que la Renaissance européenne commence, quand la Renaissance italienne a terminé son évolution (i). M. Imbart de la Tour semble être du même avis : « Au début du xvi^ siècle, l'œuvre intellectuelle de l'Italie est faite. Ses grands humanistes ont disparu. Toute la primauté passe aux artistes et le génie italien trouve son expression la plus complète sur la toile ou sur le marbre. La Renaissance devenait un fait européen, elle s'éveillait au delà des monts, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne; elle va apparaître en France (2) ». Dans un ouvrage moins récent, Georg Voigt, plus circonspect, émettait cependant l'assertion suivante qui se rapproche plus, me semble-t-il, de la vérité : « Pendant un siècle, dit le grand historiographe de l'humanisme italien, l'humanisme semble si exclusivement limité à l'Italie que ses traces apparaissent par ailleurs, tout au plus, comme des étincelles ou des flammèches perdues et promptes à s'éteindre. En réalité, on dirait que l'humanisme dut concentrer en soi toute sa puissance lumineuse avant de la faire rayonner sur la chrétienté. En Italie, il était prédominant dans les cercles qui mènent la pensée humaine, il avait droit de cité dans les Universités, chez les riches marchands, chez les nobles et les prélats, dans les républiques et dans les cours et même à la curie apostolique : . . . et cependant, il faut attendre l'époque de Nicolas V (1447-1455) pour apercevoir les premiers indices certains d'une propagande humaniste au delà des Alpes (3) ».

(i) Ferd. Brunetière, « Histoire de la littérature française classique », tome i, i^e partie, Paris, 1904, page 25.

(2) P. Imbart de la Tour, « Les origines de la réforme », tome 11, Paris, 1909, pages 344-345. Il est à remarquer que, dans l'énumération donnée, l'auteur ne cite pas nos provinces. Il les désigne aussi, sans aucun doute, par le mot « Allemagne ».

(3) Georg Voigt, « Die Wiederbelebung des classischen Alterthums oder das erste Jahrhundert des Humanismus 3^ Auflage bes. von Max Lehnerdt », Berlin, 1893, tome 11, pag© 245. Je traduis fidèlement.

Ne l'oublions pas cependant, la science était alors internationale, les diverses écoles des différents pays ne constituaient pas des mondes fermés, il y avait entre elles pénétration mutuelle, échanges réciproques et incessants.

Au xiv^ siècle et au xv% les Belges sont répandus dans l'Europe entière. Faut-il s'étonner qu'à un moment où la conscience scientifique se réveille, ils se soient tournés vers l'Italie, vers le pays où s'était épanouie la civilisation romaine ?

Ils y sont allés chercher, tout naturellement sans doute et spontanément, des aliments pour leur propre foyer. Car, ils en avaient un, bien distinct du foyer italien ; tout comme, dès le haut moyen âge, ils avaient eu leurs centres d'études philosophiques et historiques (i).

Mais, nous admettrons sans peine qu'avant le milieu du xv^ siècle, l'humanisme italien ne déborda pas au delà des frontières de la Péninsule. A cette époque, il ne s'était pas encore répandu soit en France (2), soit dans nos provinces. Vienne le jour où il aura pour y pénétrer la force d'expansion suffisante, l'humanisme belge aura déjà porté des fruits et, j'espère le prouver en plus d'un endroit de ce volume, partout où les savants italiens rencontreront ceux des Pays- Bas, ils trouveront en eux des émules et parfois même des maîtres.

En 145 1, Poggio Bracciolini apprit, non sans stupéfaction, qu'un doyen d'Utrecht recherchait les manuscrits des discours de Cicéron et qu'il en avait déjà réuni

(i) Parlant de nos historiens, M. Karl Hanquet, écrit dans « Le Mouvement scientifique en Belgique », Bruxelles, 1908, tome 11, page 294 : « la chaine de nos historiens médiévaux et modernes parait si bien soudée en tous ses anneaux, leurs aptitudes paraissent si ataviques, leur langue si nationale, leur discipline si traditionnelle, qu'il ne peut être question de Renaissance à proprement parler ».

(2) L. Delaruelle, « Guillaume Budé », « op. cit. », page 6.

plusieurs (i) : « Ainsi donc, si loin de l'Italie, on trouve aussi de fervents adeptes des lettres I »

C'est que, dans nos contrées, le mouvement est beaucoup plus ancien qu'on ne paraît le croire. Faut-il s'en étonner? A toutes les époques de l'histoire, les courants artistiques et intellectuels existent à l'état latent, avant de fixer l'attention.

Les chefs-d'œuvre ne sont le fait ni d'une improvisation ni du miracle.

« La goutte creuse la pierre, non par la violence, mais en tombant fréquemment », dit avec vérité une de nos vieilles inscriptions, charmante d'harmonie imitative :

c< Gutta cavat lapidem, non vi, sed saepe cadendo (2) ».

En matière d'humanisme aussi, la goutte a, chez nous, creusé la pierre.

Tout d'abord, voici, dès le xiir siècle, une figure bien caractéristique : celle du grand dominicain Guillaume de Moerbeke, né en Flandre vers 12 15, attaché à Viterbe à la cour pontificale en qualité de pénitentiaire dès 1268, envoyé

(i) c( Miratus sum tam studiosum eloquentiae et optimarum artium virum tam longe ab Italia, cuius haec studia vernacula esse videntur, reperiri ». Lettre x, 23, du 3i décembre I45i, citée par Voigt- Lehnerdt, « Die Wiederbelebung », « op. cit. », tome 11, page 263.

Dans une lettre, bien intéressante, écrite de Bergues-Saint- Winoc en i5io à Georges d'Halluin, le grammairien Despautère met déjà en parallèle les humanistes italiens et ceux des pays étrangers. Le passage, qui est inconnu, vaut d'être reproduit :

« Lingue latin.e instauratio per neotericos. Qui [Petrarcha] non sine divino numine circiter annum domini M. ccc. xl. barbarie! bellum indixit fugientesque musas revocans, eloquentiae studia vehementer excitavit. Post hune cœpit lingua latina mirum in modum instaurari ab Leonardo Arretino, Guarino Veronensi, Francisco Philelpho maxime autem Laurentio Valla. ... Nec Itali solumhanc rem curarunt. Nam Aelius Antonius Hispanus, Herasmus Hollandus, Rodulfus Agricola Frisius, Jodocus Badius Cimber, vel (ut nunc loquuntur) Flander, et alii plurimi diligentissime laborarunt in instaurandis veteribus linguae latinae thesauris. Ceterum hi omnes inter barbarie! milites conversât! . . . «Prefatio in Artem versificatoriam» .

(2) « Gutta cavat lapidem, consumitur annulus usu » (Ovide, 4 Pont. 10, 5).

par Grégoire X au concile de Lyon en 1274, archevêque de Corinthe de 1277 à 1286.

« On a souvent signalé les connaissances philologiques de Guillaume de Moerbeke, son intelligence du grec, à une époque où on compte sur les doigts ceux qui possèdent une langue savante autre que le latin ; les philologues de la Renaissance ont vanté ses traductions d'Aristote ; Susemihl les tient en honneur si grand qu'il joint à l'édition critique des « Politiques » d'Aristote la version latine de Guillaume de Moerbeke (i) ».

En Moerbeke, apparaissent déjà quelques-uns des traits essentiels qui donneront plus tard à l'humaniste, proprement dit, une physionomie bien particulière. C'est un apôtre de la science ; non seulement, il la fait avancer par son enseignement et par ses écrits, mais il a des relations étendues et lointaines. Il suscite des travaux scientifiques de la part de savants étrangers. Ses principaux amis sont Thomas d'Aquin, le mathématicien Jean Campanus, Witelo, physicien polonais, Henri Bâte, « l'astronome-philologue » ; ce dernier, né à Malines en 1244, fut précepteur de Guy de Hainaut, évoque d'Utrecht et frère de Jean d'Avesnes (2).

Quantité de menus faits, glanés un peu partout, témoignent que, dès le « quattro-cento » plusieurs de nos compatriotes, à la curiosité très éveillée et très avertie, fréquentèrent les Universités de l'étranger : ils séjournèrent en Italie, au moment du «développement spontané» (3) de la Renaissance italienne.

(i) Maurice De Wulf, c< Henri Bâte de Malines », Bulletins de l'Académie royale de Belgique, classe des lettres, 1909, page 467.

Sur Moerbeke, voir M. De Wulf, « Histoire de la philosophie en Belgique », Bruxelles et Paris, 1910, pages 47-5i.

(2) De Wulf, « Henri Bâte », page 469.

(3) Dans ses « Lezioni di Letteratura italiana » (16^ édition, Naples, 1894), L. Settembrini a divisé en trois périodes l'histoire de la Renaissance italienne : i^le développement spontané, 1304-1374; 2° l'érudition, 1374-1492 ; 3° l'art payen, 1492-1564. Voir aussi F. Brunetière, <c Histoire de la littérature française », édition citée, tome I, page 4.

Pendant la seconde moitié du xiv^ siècle, Radulphus de Rivo, qui devint chanoine de Tongres et recteur de la faculté de Cologne, apprit à Rome les lettres grecques chez Simon de Constantinople, futur archevêque de Thèbes. Au cours de voyages nombreux, Radulphus recueillit plusieurs manuscrits, qu'il légua à l'abbaye de Saint- Jacques, à Liège, et aux églises de Bréda et de Tongres : notamment, le texte grec du Nouveau Testament, dont Érasme se servit par la suite (i).

Un des correspondants favoris et des amis les plus intimes de Pétrarque était le limbourgeois Louis Heyligen ou Sanctus, de Beeringen, chantre de la chapelle du cardinal Jean Colonna, né en 1304, mort en mai 1361. Dom Berlière a évoqué, récemment, la mémoire de ce personnage, que l'illustre humaniste se plaisait à appeler son « cher Socrate ».

« La communauté d'idées et de goûts que Pétrarque trouvait dans un ami du même âge que lui, dit le savant historien (2), jointe aux talents exceptionnels que Sanctus possédait en littérature et en musique, la maturité de son jugement, l'exquise suavité de ses manières l'avaient rendu particulièrement cher au grand poète. Celui-ci se sentit aimé et il rendit affection pour affection. Ses lettres sont un précieux et immortel témoignage de cette amitié forte et durable.»

Ainsi, dès le début de la première Renaissance en Italie, nous constatons, dans ce pays, la présence de nos compatriotes. Loin de s'y comporter en « barbares », comme on eût dit alors, ils se distinguent. Ce sont des savants, des érudits, des lettrés, qui ont les yeux ouverts sur le monde.

(i) Sylv. Balau, « Biographie nationale », tome xviii, col. 548- 55 1 et sources indiquées dans cette notice. — D. Ursmer Berlière, « Documents pontificaux concernant Raoul de Rivo ». Nouvelle édition, Namur, 1908.

(2) D. Ursmer Berlière, « Un ami de Pétrarque, Louis Sanctus de Beeringen », Rome et Paris, igoS, page 26. — Georges Monchamp, « Pétrarque et le pays liègaois », Leodium, chronique mensuelle de la Société d'Art et d'Histoire du diocèse de Liège, iv, 1905, pages 1-16.

LES ORIGINES DE L'HUMANISME BELGE g

Faut-il les considérer comme des humanistes au sens propre du mot? Assurément non. Mais il convient de saluer en eux des précurseurs, des pèlerins de la première heure, dont avec les années, le nombre ira toujours en augmentant.

Salve qTmm totiens optaram visere Roma ; Roma per anfractus, per saxa petita, per Alpes ; Parque tôt invisas ripis cedentibus undas ! Eduxit fateor tua me celeberrima fama Sedibus e patriis...(i).

Parlant de la Renaissance française, M. Imbart de la Tour s'exprimait en ces termes : « on ne peut dire qu'elle ait été entièrement ou une importation étrangère ou une éclosion spontanée. Depuis longtemps, nous étions préparés à la culture nouvelle par notre éducation même (2) ». Cette formule heureuse pourrait s'appliquer aussi, me semble-t-il, à l'humanisme belge.

Quels furent nos éducateurs ?

Ils nous vinrent du nord, la chose n'est pas contestable : ce sont les Frères de la Vie Commune (3).

Leur fondateur Gérard ou Geeraert de Groot n'a cependant rien d'un humaniste. C'est un prédicateur et un écrivain

(i) Pierre Burrus, « Moralium carminum libri novem », Paris, i5o3, folio 106. Ces vers datent de 1475.

(2) Imbart de la Tour, « Les origines de la réforme », tome 11, page 347.

(3) Sur les Frères de la Vie Commune, il y a toute une littérature depuis le mémoire bien vieilli, mais toujours révélateur de Delprat, « Verhandeling over de broederschap van G. Groote », Utrecht, i83o ; 2® édition, Arnhem, i856. On trouvera une bibliographie très complète de la question dans : M. Schoengen, « Jacobus Traiecti alias de Voecht narratio de inchoatione domus clericorum in Zwollis », Amsterdam, 1908, pages ccviii-ccxii. Depuis, voir A. Renaudet, « Jean Standonk, Un réformateur catholique avant la réforme », Société de l'histoire du protestantisme français, bulletin, Paris, 1908.

ascétique, il est l'ami de notre mystique « admirable » Jan van Ruusbroec (i).

Gérard vit le jour à Deventer, en 1340, et mourut le 20 août 1384. Il fit ses études en sa ville natale, à Paris et à Prague.

Ses contemporains, et notamment maître Guillaume de Salvarvilla, docteur en théologie et archidiacre de Brabant en l'église de Liège, célèbrent l'étendue et l'universalité de ses connaissances. En 1366, il réside en Avignon, en qualité d'ambassadeur à la cour du pape. Peu après, il rentre aux Pays-Bas, il est pourvu de riches prébendes et vit dans le luxe. Cependant, une maladie fort grave lui rappelle ses fins dernières. Il échappe à la mort et, après sa guérison, revenu des choses de ce monde, il renonce à ses biens et mène une existence de sacrifices. Il se voue à la méditation et à la prière, il se livre à la prédication et cherche à mettre un terme aux abus dans lesquels le clergé et certains ordres religieux étaient tombés. Avec un de ses disciples, Florent Radewijns, de Leerdam (1350-1400), il jette les bases de l'ordre des Frères de la Vie Commune, dont la maison mère fut consacrée, le 15 octobre 1387, à Windesheim, à quelque distance de Zwolle.

Ancien élève de la faculté de Prague, chanoine d'Utrecht et vicaire de la collégiale de Saint-Leboïnus à Deventer, Radewijns était, de même que Geeraert de Groot, renommé pour son savoir et ses vertus. Sa générosité était proverbiale. Il aimait surtout à secourir les étudiants pauvres, auxquels il mettait en main de quoi subvenir à toutes les dépenses de leur instruction. Un jour, il accueillit de la sorte un jeune

(i) M. Willem De Vreese donne de très curieux détails sur l'amitié de G. de Groot et de Ruusbroec dans sa notice toute récente sur le dernier : « Biographie nationale », tome xx, colonnes 5i5-5i6, 5i8 et 549. « Gérard de Groote fut averti par une révélation divine de la mort de son ami vénéré : les cloclies de Deventer sonnèrent toutes seules, comme si une force divine leur avait donné le branle ».

travailleur qu'il prit à sa table et défraya de tout. Cet écolier sans ressources n'était autre que Thomas à Kerapis l'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ, œuvre admirable où se retrouve l'esprit qui animait Gérard et son disciple favori (i).

Florent Radewijns fut le véritable organisateur du nouvel ordre : de plus, quelque temps après la mort de son maître, il fonda à Windesheim une seconde congrégation de chanoines réguliers, soumis à la règle de Saint Augustin, « qui garda toujours les plus étroites relations avec les Frères et vécut de la même pensée (2). »

Les Frères de la Vie Commune devaient, selon la règle qui leur fut donnée, vivre en commun, sous la direction d'un recteur, et, sans se lier par des vœux éternels, viser en tout à leur sanctification. Afin de pourvoir à leur subsistance, ils s'adonnèrent tout d'abord à la transcription des manuscrits. C'est de leurs mains laborieuses et habiles que sont sorties ces belles copies de classiques qui, dès la fin du xiv^ siècle, se répandirent chez nous. D'intéressants documents, retrouvés

(i) Voir, à ce propos, la belle étude de Grube, « Gerhard Groote », Cologne, i883. Je ne pense pas que l'on puisse contester sérieusement aujourd'hui l'origine flamande de l'Imitation. Pour la bibliographie de la question, voir Renaudet, « Jean Standonk », c( op. cit. », page 8, note i. « L'un des ouvrages les plus répandus dans les premières années du xvi^ siècle, écrit ailleurs M. A. Renaudet (Revue d'histoire moderne et contemporaine, tome xii, 1909, page 265), est 1' « Imitation » ; on en lit le texte latin, souvent aussi l'adaptation française, 1' « Internelle consolacion. » Les ordres réformés, surtout, semble-t-il, la congrégation augustinienne de Château-Landon, fondée par des missionnaires hollandais de Windesheim, la communauté des pauvres clercs établie au collège de Montaigu par le Flamand Jean Standonk, entretiennent et encouragent ce goût de la littérature contemplative, que partagent également, malgré leurs divergences, les humanistes et les scolastiques. Les humanistes aiment et vénèrent les mystiques ; ils leur ont dû peut-être quelques-unes de leurs conceptions religieuses. Souvent, les typographes qui publient les historiens ou les orateurs antiques, impriment avec autant de zèle les rêveries des solitaires ou des ascètes. Lefèvre d'Étaples les a goûtées ; il a donné une édition des « Noces Spirituelles » de Ruysbroek... ».

(2) A. Renaudet, c< Jean Standonk », « op. cit. », page 8.

de nos jours, en font foi. Je citerai le testament d'Henri de Piro, chanoine de Saint-Paul à Liège, qui, en 1440, légua au chapitre de la Collégiale les œuvres principales de la littérature latine.

En 1433, deux clercs de Deventer vinrent se fixer à Louvain, dans une maison que leur avait léguée Henri Wellens, chapelain de Saint-Pierre, et ils y vécurent tout d'abord de travaux calligraphiques. Cent ans après, l'atelier était toujours en pleine activité et, lorsque Sanderus visita le couvent en 1662, il y trouva encore tous les objets et outils nécessaires à des calHgraphes de profession (i).

Bientôt, tandis que les religieux de Windesheim collaboraient à la restauration et à la réforme des ordres religieux, les Frères de la Vie Commune sans cesser de s'adonner à la prédication, ouvrirent des collèges où ils travaillèrent à la formation intellectuelle et morale de la jeunesse en donnant l'exemple d'une vie tout évangélique.

L'institution venait à son heure : elle prospéra rapidement. La fondation du collège de Deventer fut immédiatement suivie de celle du collège de Zwolle. Puis, des collèges de Hiéronymites furent établis à Amersfoort en 1398, à Munster en 1401, à Cologne en 1417, à Wesel en 1420, à Bruxelles en 1422, à Bois-le-Duc, Duisbourg et Gouda en 1425, à Liège en 1428, à Gand en 1429, à Louvain en 1433, etc. Ils eurent promptement des milliers d'auditeurs. Nous n'avons de chiffres précis (2) que pour la seconde moitié du xv^ siècle : ils sont fantastiques. A Zwolle, la population du collège est annuellement de 800 à 1000 étudiants ; à Alkmaar, il y en a 900 ; à Bois-le-Duc, 1200 ; à Deventer, vers l'année 1501, ils sont 2200 I A Gand, en 1500, « toute la jeunesse belge se retrouve comme chez les Hiéronymites, comme à un grand

(i) Edw. van Even, « Louvain dans le passé et dans le présent », page 184.

(2) Joseph Wiese, « Der Pâdagoge Alexander Hegius und seine Schiller », (dissertation d'Erlangen), Berlin, 1892, page 7.

marché des lettres (i) » : le mot est de Badius Ascensius.

Dès la seconde moitié du XV'^ siècle aussi, de nombreux élèves des Frères se sont répandus à travers l'Europe et jouissent d'une notoriété très légitime.

C'est Jean Wessel, de Groningue (1419-1489), la « Lumière du monde, le second fondateur de l'Université de Paris (2) ».

C'est Jean Standonck, de Malines(i443?-i504), le rénovateur du collège de Montaigu à Paris (3). Plus tard, ce sera Josse Badius Ascensius(i462-i535),run des plus savants et des plus laborieux imprimeurs de France, qui, ses études accomplies au collège de Gand, se rend à Ferrare et à Bologne, enseigne le latin à Valence et s'établit à Lyon, puis à Paris (4). De ses premiers maîtres, ce grand humaniste garda toujours un excellent souvenir. Il leur dédia, dans les termes les plus flatteurs (5), ses

(i) « Omnis belgica juventus veluti ad commune atqiie idem locupletissimum litterarum emporium » : préface du Doctrinal d'Alexandre de Ville-Dieu, Paris, André Bocard pour Jean Petit, i5oo.

(2) (c Lux mundi, Academiae parisiensis, rege Ludovico xi, instaurator »,

(3) Sa carrière a été parfaitement retracée par A. Renaudet, « Jean Standonk », « op. cit. ». Depuis, il y a les travaux de M. Marcel Godet : « Jean Standonck et les Frères Mineurs », Archivum Franciscanum historicum, 11, 1909, fasc. 3 ; « Le collège de Montaigu », Revue des études rabelaisiennes, vu, 1909 ; « La congrégation de Montaigu (1490-1580) », Abbeville, 1910. Je préfère écrire Standonck et non Standonk.

(4) Ph. Renouard, « Bibliographie des impressions et des œuvres de Josse Badius Ascensius imprimeur et humaniste », Paris, 1908. Trois volumes. Voir aussi notre étude : « J. Badius Ascensius Gandensis », Revue des bibliothèques, Paris, 1909, n°s 7-g.

(5) Ph. Renouard, « op. cit. », tome 11, pages 6 et 5oo. Voir notamment la dédicace de l'Horace, des ides d'octobre i5oo :... « sed sanctos anima recessus [apud vos didici], deum omnia supra amare, et casto filialique timoré metuere, res nihili nihilipendere, nocturnis carthis impallescere, diurnis moribus insistere, nil praeter vitiaDeique ofîensam formidare. Ad hoc pacem,concordiam,tranquillitatem, caeterasque virtutes quae in ista domo sibi certa delegerunt penetralia,toto pectore amplecti. Proinde diu multumque mecum disquisivi quid ista tam honestadomodignumcomminisceret... Suscipite igitur,viri integerrimi, hanc exiguam, fateor,lucubratiunculam,socratico atque paterno quo me aliquando suscepistis sinu. Neque ob hoc aspernemini, quam eruditionis bonae pleniores ipsi edere potestis.

éditions du « Doctrinal » d'Alexandre de Ville-Dieu et des épîtres d'Horace. Il se fit même, au chapitre huitième de sa Vie de Thomas à Kempis imprimée en 1526, l'historien de leur ordre (i).

Des noms que je viens de citer, je voudrais rapprocher celui du cardinal Nicolas de Cues « ce géant intellectuel de la fin du moyen âge ». « En Allemagne, dit J. Janssen (2), il fut un des restaurateurs de l'étude approfondie et rai sonnée de ces chefs-d'œuvre de l'antiquité classique qui unissent en une si belle harmonie la liberté et la mesure, l'inspiration et le naturel. Sa prédilection pour les auteurs classiques qu'il avait lus avec ardeur à Deventer, à l'école des Frères de la Vie Commune, se changea en Italie où il acquit une connaissance parfaite de la langue grecque, et grâce à la fréquentation assidue de Platon et d'Aristote, en un véritable enthousiasme. Et cet enthousiasme, il ne pouvait l'apaiser qu'en enflammant à son tour le plus grand nombre possible de disciples. Au cours de toute sa carrière, professeur infatigable, il remit en honneur partout oii il le put l'étude de ces philosophes. Il en fit à la fois un élément de formation intellectuelle et un moyen de prouver la supériorité de la foi catholique.

« Lorsqu'il termina son existence si laborieuse et si bien remplie (1464), le cardinal se disposait, au témoignage de Trithème, à faire entrer dans le domaine public, grâce à l'invention récente de l'imprimerie, tout un trésor de manuscrits grecs qu'il avait pu acquérir lors d'un voyage à Constantinople. Parmi les jeunes gens, dont il avait

(i) ce ... si paucis prsescripsero sodaHtium ac sanctam congregationem clericorum regularium quos peculiari nunc Fratres vocant nomine, eorumque institutores et instituta ut partim ex Thomas Malleoli monumentis collegi, partimque aut puer ipse vidi, aut ex optimis praeceptoribus mais accepi Gandavi insigni Flandriae oppido, in domo fratruni divi Hieronymi (Renouard, tome i, page 176 et tome II, page 260) ».

(2) JoHANNES Janssen, « Geschichte des deutschen Volkes seit dem Ausgang des Mittelalters », Fribourg, 1878, pages 4-5. Je traduis littéralement.

favorisé avec tant d'entrain le développement intellectuel, ce fut Rodolphe Agricola qui travailla le plus, et dans le même esprit que lui, au progrès des études classiques ».

11 ne faudrait pas croire, cependant, que du jour où les Frères de la Vie Commune ouvrirent leurs écoles, ils se firent des propagateurs de l'humanisme. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'au début ils formaient leurs disciples à la pratique de la vertu et leur inculquaient l'amour de la science : « Fratres devotarii qui pauperes gratis scientiis et bonis moribus imbuerent», disait-on d'eux, lorsque Standonck était leur élève à Gouda (i).

Standonck, d'ailleurs, n'est pas un humaniste; on l'a constaté avec raison.

Tout d'abord, les disciples de Gérard deGroot enseignèrent d'après les méthodes du moyen-âge. « C'était toujours par les Distiques de Caton, le Doctrinal, le Mammotret et le Brachylogus, qu'ils s'acheminaient lourdement à l'étude des œuvres antiques, pour n'y chercher encore que des sentences morales ou des élégances de latinité (2) ». Toutefois, dès la première heure, ils furent des adversaires décidés des doctrines surannées et battirent en brèche les errements et les exagérations de la théologie et de la scolastique.

Cette circonstance favorisa-t-elle dans la congrégation la prompte éclosion des tendances humanistes : je le croirais volontiers. Une chose est certaine: c'est que, dès la seconde et la troisième génération, ces tendances furent chez elle absolument prépondérantes. Le fait se constate, non seulement dans les collèges des Hiéronymites, mais encore dans d'autres écoles de Flandre tenues probablement par des maîtres formés par ceux-ci. La preuve en est fournie par des documents décisifs : la correspondance et les notes de

(i) « Liber de origine congregationis canonicorum regularium », Biblioth. nat. de Paris, ms. lat. 15049, f° ^7 ^°y cité par A. Renaudet, « Jean Standonk », « op. cit. », page 7, note 4.

(2) A. Renaudet, « ibid. », pages 11 et 12.

l6 INTRODUCTION

Johannes de Veris ou Van den Vere, nommé écolâtre d'Oudenbourg en 1458 (i), sont imprégnées, d'un bout à l'autre, de l'esprit le plus pur de la Renaissance.

Au fur et à mesure que le siècle avancera, les Frères se feront, de plus en plus, les apôtres des idées nouvelles. Dans leurs classes, ils continueront toujours d'apprendre aux enfants à connaître, aimer et servir Dieu. Ils leur montreront pour le surplus, à priser par dessus tout les lettres classiques et à repousser « la barbarie » de toutes leurs forces :

« Hic veri fratres ac simplicitatis amantes Cœnobiis prosunt gymnasiumque iuvant, Et quia sunt docti, doctos venerantur amantque, Barbariem ex totis viribus ejiciunt (3). »

Ainsi, les Frères de la Vie Commune sont à la base de tout le mouvement humaniste dans nos provinces et nous pouvons suivre les maillons de la chaîne qui relie ces excellents maîtres — « eruditionis bonae pleniores, » suivant le mot de Badius Ascensius — à nos plus grands philologues. La série se poursuit sans solution de continuité. En voici un exemple, choisi parmi beaucoup d'autres.

Dans une lettre écrite de Steyn, en juin 1489 à Corneille Gérard, Erasme cite quelques amis des lettres anciennes, nés aux Pays-Bas « hos omnes et nostra viderunt videntque saecula, et nostra edidit Germania » et passe ensuite à l'énumération des humanistes italiens : « ut autem ad Italos veniam. y> D'une part, Valla, Philelpho, Aeneas Sylvius ou Pie II, Agosto Datho, Guarino, Poggio Bracciolini, Gaspa-

(i) Cette correspondance et ces notes, sur lesquelles je compte revenir très prochainement, sont conservées à la Bibliothèque du Grand Séminaire de Trêves. Je dois la connaissance de ce précieux répertoire, à la grande amabilité de Dom Ursmer Berlière,O.S.B.

(2) Feys et Van de Casteele, « Histoire d'Oudenbourg », Bruges, 1873, tome I, page Sgo.

(3) Eloge de l'Ecole de Deventer par Murmellius, dans « Epigrammata paraenetica Daventriae composita », Munster c. iSiy.

rino Barzizza; d'autre part, Alexandre Hegius, Rodolphe Agricola, Corneille Gérard, An tonius Gang, Frédéric Morman, Barthélémy Zehender, Guillaume de Gouda, dont plusieurs sont des Frères de la Vie Commune.

Je me bornerai à étudier ici l'influence d'Hegius, le premier des savants du Nord mentionnés par Érasme.

Alexandre Hegius (i), meester Sander van den Heek, né à Heek en Westphalie en 1433, ^^ ses études chez les Frères de la Vie Commune, puis dirigea successivement les collèges de Wesel, Emmerich et Deventer. En tant qu'éducateur, il est demeuré célèbre et l'on cite souvent encore de nos jours, en Allemagne, ces vers 011 il faisait ressortir l'importance de l'étude de la langue grecque (2) :

Quisquis Grammaticam vis discere, discito Graece. Ut recte scribas, non prave, discito Graece. Lingua Pelasga vetat viciosos scribere versus. Argumentari quisquis vis discito Graece.

Quisquis Rhetoricen vis discere discito Graece. Scire Mathematicam quisquis vis discito Graece. Artibus et medicis qui captus discito Graece...

Voulez-vous apprendre la grammaire, les lois du style, la prosodie, la philosophie, la rhétorique, les mathématiques, la médecine, apprenez le grec I

En vérité, cela ne sonne-t-il pas comme un manifeste de la culture nouvelle I

N'était-ce pas dire : remontez aux sources vives de la Science. Interrogez-en les créateurs eux-mêmes et ne ressassez plus les arguties et les subtilités d'une logique dépravée et d'une érudition abâtardie I N'était-ce pas, dès la

(i) Joseph Wiese, « Der Pâdagoge Alexander Hegius und seine Schiller », « op. cit. ». Depuis : P. S. Allen, « Opus epistolarum Des. Erasmi », tome i, page io5.

(2) « De utilitate linguae graecse » dans « Alex. Hegii carmina », Deventer, 29 juillet i5o3. Cet ouvrage parut après la mort dAlex. Hegius, survenue le 27 décembre 1498.

l8 INTRODUCTION

fin du XV® siècle, poser les fondements de la science moderne régénérée et prête à de nouvelles conquêtes I

Hegius était en étroite communauté d'idées avec les hommes les plus savants des Pays-Bas : les Wessel, les Rodolphe de Langen (i) et les Rodolphe Agricola (2). Avec les deux derniers, il fonda une véritable académie humaniste en l'abbaye d'Adwerth, près de Groningue. Des épîtres fort curieuses ont porté jusqu'à nous le souvenir tangible des travaux et des préoccupations de la docte compagnie. « Notre Germanie, écrivait Agricola en 1451, sera si lettrée qu'elle ne paraîtra pas moins latine que le Latium (3) ».

A De venter, meester Sander favorisa les débuts de l'art typographique. Il manda en cette ville l'imprimeur Richard Paffraet de Cologne ; puis, il y appela Jacob van Breda. On compte que, jusqu'à la fin du xv^ siècle, 450 ouvrages sortirent des officines de ces deux artisans. Dans le nombre, on remarque une forte proportion d'éditions classiques : un Plante, plusieurs traités de Cicéron, un Virgile, un Sénèque, des traductions de Platon, d'Hésiode et d'Ésope.

Parmi les innombrables élèves qu'Hegius forma à Deventer, beaucoup se vouèrent, à leur tour, à la science et à sa diffusion. Je n'en citerai que deux : Erasme de Rotterdam, qui mérita d'être appelé le Père de la Renaissance, « renascentis elo-

(i) Rodolphe Lang ou von Langen, né à Everswinkel près Munster c. 1488 ; chanoine de Munster ; études à Erfurt 1456-1460 ; voyage en Italie 1465 ; second voyage en Italie i486 ; mort iSig.

(2) Rodolphe Husmann ou Agricola, né à Baflo près Groningue, 17 février 1444, latiniste de réputation européenne ; études à Erfurt, 1456-1460 ; Louvain, 1460 ; Cologne, 1462 ; Pavie, 1468 (?). Sa correspondance nous le fait voir résidant tour à tour à Pavie, Ferrare, Groningue, Heidelberg, Worms, Rome et Trente. Voir : P. S. Allen, « Opus epistolarum D. Erasmi », Oxford, 1906, tome i, pages 106, 107, 197 etc. : véritable mine d'indications relatives aux humanistes des Pays-Bas. — P. S. Allen, « The Letters of Rudolph Agricola », The english historical review, igo6, pages 3o2-3i7.

(3) Passage cité par M. Imbart de la Tour, « Les origines de la réforme », tome 11, page 341.

quentiae parens » et Jean Murmellius, de Ruremonde, dont j'ai retracé ailleurs la carrière (i).

Murmellius naquit en 1480 et mourut en 15 17, après avoir enseigné les humanités pendant la moitié de sa courte existence. Longtemps, ses publications scolaires furent dans toutes les mains. Son recueil des élégies de Tibulle, Properce et Ovide (1504) eut soixante-dix-sept éditions. On en cite trente de sa « Pappa puerorum », dont plusieurs virent le jour en Pologne.

Ouvrons son Manuel des écoliers « enchiridium », réimprimé à Munster en 1892, par les soins du Docteur Bomer : l'auteur s'y révèle pédagogue aussi avisé que novateur hardi. Il a l'âme d'un apôtre et prêche la croisade contre les méthodes surannées. La routine lui est odieuse. Ce qu'il faut avant tout, c'est rajeunir et vivifier l'enseignement dans les classes. Il faut renouveler la bibliothèque des écoles et, mieux que tout autre, Murmellius paie de sa personne. Grammaires, dictionnaires, éditions des classiques païens et des auteurs chrétiens, ouvrages de pédagogie se succèdent sous sa plume avec une rapidité vraiment déconcertante. En quinze ans, il n'écrit pas moins de quarante volumes.

Murmellius dirigea l'école d'Alkmaar, pendant quelques années. Il y eut comme élève et, plus tard, comme successeur Pierre Nanninck ou Nannius (i 500-1 557), qu'un vote unanime porta, en 1539, à la chaire de latin au collège des Trois- Langues et qui, pendant dix-huit ans, illustra l'Université de Louvain (2).

A Louvain, Nanninck fut remplacé à son tour par Corneille Wouters, d'Oude-Water, ancien élève des Frères de la Vie Commune d'Utrecht, ancien professeur de rhétorique au même établissement, le maître de Juste Lipse.

(i) c( Biographie nationale », tome xv, 355-365. On y trouvera l'indication des sources.

(2) Voir notre notice sur Nannius, d'Alkmaar, dans la « Biographie nationale », tome xv, 415-425.

Ainsi se reconstitue sans peine, à ses différents degrés, la parenté scientifique qui unit les principaux représentants de l'humanisme en Belgique aux successeurs de Gérard de Groot et de Florent Radewijns.

On le voit, il y a là plus que quelques manifestations isolées ou que des cas exceptionnels. A deux siècles de distance, avec un enseignement qui se perpétue et des traditions qui s'établissent, c'est un réseau qui s'étend, c'est une marche générale et progressive dans la même direction, c'est une école qui se forme. Une école : c'est-à-dire, comme le disait Bouchot (i), la concomitance féconde de recherches, de trouvailles et d'émulation.

Quelques glands ne deviennent pas une forêt, quelques graines emportées par le vent ne feront pas une récolte. D'où proviennent les moissons opulentes? — De généreuses semailles et de longs mois de germination mystérieuse, en un milieu approprié par de patients travaux.

A côté des collèges des Frères de la Vie Commune, un autre centre d'études et de progrès, dans nos contrées, fut la cour des ducs de Bourgogne, princes généreux et magnifiques, chez lesquels l'amour des livres et le culte du beau étaient héréditaires. Il y a là un second courant, que je ne puis que signaler ici rapidement et qu'il serait fort intéressant de suivre de plus près (2).

(i) Henri Bouchot, « Revue des Deux-Mondes », 1908, tome i, pages 171 et suivantes.

(2) Voir dans 1' « Histoire de Belgique » de M. H. Pirenne, tome II, 2^ édition, Bruxelles, 1908, chapitre iv, une synthèse, très neuve et très réussie, du mouvement intellectuel dans l'Etat bourguignon. — Le lecteur trouvera également de nombreux détails, empruntés de première main, aux documents originaux, dans : G. DouTREPONT, « La littérature française à la cour des ducs de Bourgogne », Paris, 1909 ; voir surtout, aux pages 120 et suivantes, le chapitre 11 : l'Antiquité.

Sous l'impulsion donnée par nos ducs, les copies de manuscrits se multiplient ; certaines de nos villes deviennent des centres très importants pour la fabrication des livres de luxe. On se prend de curiosité, d'intérêt, d'engouement pour tout ce qui est du domaine des belles-lettres.

Les ducs et leurs successeurs aiment à s'entourer de poètes (i), qui célèbrent en vers français et qui, plus tard, chanteront en vers latins, les événements importants de leur existence. Ainsi se crée une littérature néo-latine, de forme et d'inspiration classique, dont nous retrouverons par la suite la trace dans les productions les plus anciennes de l'art typographique.

Au xv^ siècle, ce sont des princes de la maison de Bourgogne ou des seigneurs de leur entourage qui, chez nous, apparaissent comme les protecteurs les plus convaincus et les plus généreux de l'humanisme naissant.

Georges d'Halluin (né avant 1473, mort en 1536), prit luimême une part active au mouvement de la Renaissance (2). Parmi ses écrits, on remarque un commentaire des premiers livres de l'Enéide, un vaste ouvrage sur la restauration de la langue latine et une traduction française de l'Éloge de la folie d'Érasme. Il avait réuni dans son château de Comines une bibliothèque admirable et préférait à toutes choses de vivre au milieu des livres et des manuscrits :

Munera qui sprevit aulae famosa superbae

Pro dulci Aonidum ludo et sudore Minervae (3).

Il fut le bienfaiteur et l'ami du célèbre grammairien

(i) H. PiRENNE, « op. cit. », page 468 : « On trouve dans cette littérature de cour, réservée à un petit nombre de courtisans et de grands seigneurs lettrés, un effort d'art très remarquable et qui annonce les approches de la Renaissance. »

(2) L. RoERSCH, Biographie nationale, tome viii, 628-633.

(3) De l'épitaphe de G. d'Halluin, en l'église de Comines, incendiée en 1579.

Despautère, deNinove(i), l'auteur de ces étonnants manuels, tant de fois réimprimés, dans lesquels, deux siècles durant, tous les enfants de France et des Pays-Bas, les princes du sang y compris, apprirent les rudiments de la langue latine.

Georges d'Halluin était le petit-neveu de Philippe de Comines, par sa mère Jeanne de la Clite, vicomtesse de Nieuport, gouvernante de Marie de Bourgogne et de Philippe le Beau. Son père, Jean d'Halluin, vicomte de Roulers, conseiller et chambellan du duc de Bourgogne, commanda les troupes de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire.

Fils également d'un conseiller des ducs Philippe et Charles, ce Jérôme de Busleiden, membre du Grand Conseil, qui fut le fondateur du Collège des Trois-Langues de Louvain (2).

Busleiden habitait, à Malines, une demeure princière — aujourd'hui mont-de-piété — délicieux morceau de notre architecture nationale. Il y avait formé une collection d'objets d'art et d'antiquités, qui fit l'admiration de l'illustre Thomas Morus, à son passage en Belgique.

Cependant, à Saint-Omer et à Cambrai, deux prélats, fils du comte de Berghes Josse V aux Grosses Lèvres, l'un des plus vaillants capitaines des armées de Bourgogne, ne

(i) Je ferai paraître prochainement dans la « Bibliotheca Belgica » de F. van der Haeghen une étude très étendue sur les ouvrages de Despautère. — La Bibliothèque Nationale de Paris possède un exemplaire de la Syntaxe, édition de Paris, i56i, avec reliure en maroquin rouge, aux armes de Louis XIII [Bibl. nat. Rés. x 12942]. L'exemplaire de 1' « Universa grammatica «, édition de Rouen. 1620, conservé à la Bibliothèque de l'Université de Paris [Rr 2] a appartenu à Louis II, duc d'Enghien et prince de Condé, qui dans son enfance y a consigné quelques prières et quelques notes. Enfin, on conserve à la Bibliothèque de l'Arsenal [382 4°] une Méthode de Despautère gravée à l'intention du duc d'Anjou, frère du Roi.

(2) Voir la biographie de Busleiden insérée dans Félix Nève, « Mémoire historique et littéraire sur le Collège des Trois-Langues », Bruxelles, i856, « passim » et « La Renaissance des lettres et l'essor de l'érudition ancienne en Belgique », c< op. cit. », chapitre m. Sur la fondation du Collège, voir ci-après notre Chapitre I.

travaillaient pas moins utilement à la diffusion des lettres classiques (i).

Antoine de Berghes, abbé de Saint-Bertin, fit de l'école abbatiale un centre littéraire et scientifique justement réputé. Son nom apparaît fréquemment dans la correspondance et dans les écrits des premiers humanistes flamands. Jacques de Pape (2), de Poperinghe, qui fut recteur des écoles latines de Lille, de Warneton et d'Ypres, lui offrit ses prémices littéraires, un poème sur le voyage de Philippe le Beau en Espagne en 1501. Neuf ans plus tard, Pierre de Ponte (3) — l'Aveugle de Bruges — lui dédia sa « Bertinias » ou biographie poétique des SS. Bertin et Omer.

C'est une physionomie remarquable que celle de Petrus de Ponte. Essayons d'en fixer les traits : la chose en vaut la peine. Frappé de cécité à l'âge de trois ans, Pierre fut recueilli par les moines de Saint-Omer, alors qu'il n'était qu'un pauvre enfant ignorant et infirme. Leur sollicitude en fit un professeur érudit, un poète, un grammairien, un philologue. Au début du XVP siècle, l'Aveugle de Bruges réside à Paris, il y vit de leçons particulières, il fonde un foyer, élève une nombreuse famille. Trente opuscules sont encore là qui attestent son activité littéraire et scientifique : ouvrages d'enseignements, édition annotée de la Pharsale de Lucain, recueils de proverbes, épîtres familières, manuels de piété, poèmes de tous mètres et de tous genres, satires, églogues, élégies, pièces de circonstance, impromptus, poèmes didactiques. Sa première œuvre imprimée, adressée

(i) Sur Antoine et Henri de Berghes, voir les sources dans P. S. Allen, « Corpus epistolarum Des. Erasmi w, « op. cit. », tome i, pages 334 et 160.

(2) Voir nos articles sur « Jacobus Papa » dans la « Biographie nationale », tome xvi, c. 571-573 et dans la « Bibliotheca Belgica », 2® série.

(3) Voir notre article dans la « Bibliotheca Belgica », 2^ série. Nous y avons décrit plus de soixante éditions différentes des œuvres de Petrus de Ponte.

de Paris, le 28 février 1506 « venerabilibus flandrigenis » est une élégie sur la mort de Philippe le Beau. Dans une lettre à Charles Quint, placée en tête de la seconde édition, de Ponte raconte que, quand Philippe fit sa joyeuse-entrée à Saint- Omer, il lui débita un compliment en vers latins de sa composition. Le prince écouta avec bonté le jeune poète et l'élevant dans ses bras lui adressa amicalement quelques paroles d'encouragement.

En 1500, Antoine de Berghes reçut la visite du jeune cardinal Jean de Médicis, qui allait devenir, plus tard, un des grands papes de la Renaissance. Le futur Léon X emporta un impérissable souvenir de la réception qui lui fut faite à Saint-Omer, en un milieu aussi éclairé. Lorsque l'abbé de Saint-Bertin mourut, le 12 janvier 1531, chargé d'années et comblé d'honneurs, son nom fut béni par tous les amis de la culture nouvelle.

On peut en dire autant de son frère Henri, abbé de Saint- Denis en Brocqueroie, près Mons, évêque de Cambrai, chancelier de la Toison d'Or, chef ecclésiastique de la cour de Bourgogne, décédé en 1502, après avoir, six ans auparavant, béni l'union de Philippe d'Autriche et de Jeanne de Castille.

L'essor que les deux frères de Berghes imprimèrent aux études anciennes se fit sentir en Flandre française et en Artois jusqu'au xvii^ siècle. La biographie du poète Simon Ogier qui termine le présent volume en fournira la preuve.

Je ne sais si l'on a fait suffisamment ressortir l'appui que le plus illustre des penseurs de la Renaissance trouva chez Henri de Berghes et chez Philippe le Beau.

Né à Rotterdam, le 2S octobre 1466, Érasme fit ses études au collège de Deventer et y subit fortement l'influence d'Hegius et d'Agricola. En 1487, il entra au couvent des Augustins de Steyn et fut ordonné prêtre, le 25 avril 1492, par David de Bourgogne, évêque d'Utrecht. A cette époque, l'évêque de Cambrai songeait à se rendre à Rome dans l'espoir d'y obtenir le chapeau. Il cherchait pour l'accom-

pagner et l'assister dans ses démarches un secrétaire rompu aux difficultés du latin. On lui désigna Erasme qui accepta avec empressement de quitter les Pays-Bas. Le voyage projeté n'eut pas lieu ; mais, Henri de Berghes ne cessa, dès lors, de protéger le jeune littérateur. Il l'envoya, à ses frais, au collège de Montaigu où il put fréquenter les cours de l'Université de Paris.

En 1504, une généreuse subvention de Philippe le Beau permit à Érasme de séjourner à Louvain, ainsi qu'en témoigne la quittance suivante, conservée à Lille, aux Archives du Département du Nord (i) :

« Je, frère Erasme Roterdamensis, religieux de l'ordre de Saint-Augustin, confesse avoir receu de Simon Longin, conseillier et receveur général de toutes les finances de monseigneur l'Archiduc d'Austrice, duc de Bourgoingne etc, la somme de dix livres de quarante gros monnoie de Flandres la livre pour don que mondit seigneur m'en a fait de grâce espécial pour une fois pour Dieu et en aulmosne pour m'aidier à entretenir aux escoles à Louvain oii je estudie présentement. De laquelle somme de x livres dudit pris je suis content et bien païé et en quicte mondit seigneur, sondit receveur général et tous aultres. Tesmoing le seing manuel de maistre Philippe Haneton, secrétaire d'iceluy seigneur, cy mis à ma requeste le xxi^ d'Octobre, l'an xv^' et quatre ».

Dans le groupe des humanistes flamands dont la formation a été favorisée par le rayonnement de la culture bourgui-

(i) HouDOY, « Histoire de la cathédrale de Cambrai », Mémoires de la société des sciences de Lille, tome vu, 1880, page io3 (cité par P. S. Allen, « op. cit. », page 403). Le même auteur publie, page 273, l'extrait suivant des archives de Cambrai, relatif aux funérailles d'Henri de Berghes : « A M^ Erasme de Roterdamis, poète, pour avoir fait aulcuns épitaphes et en aulmosne, vi 1. ».

gnonne, la personnalité la plus marquée est sans contredit Robert Gaguin (i).

Le fait est d'autant plus intéressant que ce personnage apparaît, à l'aube de la Renaissance, comme un précurseur et qu'il fut à Paris un des principaux artisans de la Renaissance française. « Grâce à un tel homme, l'humanisme français, écrit M. Imbart de la Tour (2) n'a pas seulement un chef, mais un centre ».

Je m'attacherai en terminant à cette grande figure, qui me fournira l'occasion de dire quelques mots de la première diffusion de l'humanisme flamand dans la capitale de la France.

Robert Gaguin naquit, en 1433, à Calonne-sur-Lys, aux confins de la Flandre et de l'Artois. Il perdit son père de bonne heure : l'histoire de son enfance est celle de ces innombrables orphelins sans ressources qu'accueillaient les monastères. Sa mère confia le soin de son éducation aux Trinitaires de Préavin. Ce fut dans leur maison que Gaguin fit ses études ; puis, que se sentant appelé à la vie religieuse, il fut ordonné prêtre et fit sa profession.

L'abbaye de Préavin était située dans la forêt de Nieppe, non loin du château de la Motte-au-Bois, qui devint, en 1457, la résidence d'Isabelle de Portugal, veuve du duc Philippe le Bon. Cette princesse y vécut jusqu'à sa mort « dans la pratique de la charité et la culture des belles-lettres (3) ».

(i) Voir sur Robert Gaguin l'ouvrage capital de Louis Thuasne, « Roberti Gaguini epistole et orationes », Bibliothèque littéraire de la Renaissance, tomes 11 et m, Paris, 1903-1904.

Dans une notice parue dans la « Bibliotheca Belgica », 2« série, en 1909, M. Ferd. van der Haeghen, mon vénéré Maître, et moi nous avons décrit toutes les éditions des œuvres de Robert Gaguin, qui sont conservées dans les principales bibliothèques de l'Europe.

(2) Imbart de la Tour, « Les origines de la réforme », « op. cit. », tome II, page 35o.

(3) L. Thuasne, « Roberti Gaguini epistole, op. cit., » tome I, page 7. Quand Isabelle mourut en 1471, Robert écrivit sa biographie en latin. En 1467, il avait traduit en la même langue l'épitaphe française de Philippe le Bon ; il reçut pour ce travail, de maître Gilles Dubois, trésorier de Bourgogne, la somme de seize livres.

Ce fut elle qui, très généreusement, permit au jeune Trinitaire, désireux de poursuivre ses études, de se rendre à Paris.

L'existence de Gaguin fut singulièrement féconde.

Homme d'église et diplomate, théologien, humaniste et historien, son activité se porta sur les objets les plus divers et, dans tous les domaines, elle se traduisit par des œuvres durables. Ministre de la maison du Grand-Pré, dès l'âge de vingt-sept ans, puis successivement ministre des maisons de Verbérie, de Tours et de Paris, c'est lui que ses supérieurs choisissent comme mandataire pour représenter leur ordre en France, en Italie, en Allemagne, en Espagne. En mai 1473, il est élu à l'unanimité général des Trinitaires et devient, du même coup, l'un des personnages les plus considérables de Paris. La cour fait fréquemment appel à son habileté et à son expérience et trois rois de France le chargent de missions diplomatiques aussi importantes que délicates en Allemagne, en Italie et en Angleterre.

Cependant, Robert poursuit ses travaux scientifiques et cultive les lettres. Il exécute des recherches historiques qui aboutiront en 1495 ^i la publication de sa fameuse Chronique de France, dédiée à Pierre Burry de Bruges. Entre deux voyages, il compose des vers latins, ou des vers français, tels son « Débat du Laboureur, du Prestre et du Gendarme ».

A Londres, il trompe les longueurs de l'absence, en écrivant le « Passe temps d'Oysiveté ».

Ung jour en allant à West-maistre (Westminster) En ung bateau par la Tamise Je m'adressay au herault Sestre Et luy dit comme on se devise

Les oyseux à petit s'amusent.

Tel est le début du « Passe temps (i) » qui n'est qu'un long

(i) Paris : Bibl, de la baronne James de Rothschild, i^e édition, c. i5oo et Bibl. de l'Arsenal, 2°^^ édition, c. 1545. Le poème fut composé en 1489.

dialogue entre l'auteur et le héraut Chester ou Sestre, sir Thomas Whyting, venu à Douvres au devant de la légation française.

Arons nous paix ? Que vous en semble ? L'ung n'en scet rien, l'autre devine.

On vit mal où peuple domine.

Chester se prononce pour la paix.

Je la désire Plus qu'autre bien que Dieu nous donne Mon corps et mes biens abandonne Pour l'avoir. Hélas ! Paix soit faite ! Joye sans paix est imparfaite.

Mais, l'envoyé du roi de France se fait l'avocat de la guerre : l'inaction, la prospérité, la fortune amollissent les caractères. Voyez ce que devinrent dans la paix Hannibal, Alexandre, Sardanapale, Narcisse, Absalon et, d'autre part, Sémiramis, Dyna, Hélène, les Sabines et Messaline, et même, au ciel, certains anges. Au contraire, la guerre est bonne et nécessaire, elle est « de mal préservative » elle est « purgative ». D'ailleurs, elle est dans la nature, elle est en nous, elle est autour de nous.

Alors, Chester « s'émerveille » et dit « comme mal content » :

Vous avés propre mandement De paix, et vous querés discort.

Tel rit, duquel le parler mord.

S'il est ainsi que guerre vaille, Guerre soit, boutons par tout feu...

Mais, il faut distinguer et prendre en ce qu'avance Gaguin les « ditz par bon endroit ». Certes, la paix peut être néfaste et il y en a quatre mauvaises : la paix avec le diable, la paix avec la chair, etc. Mais, il y a aussi la bonne paix, qui se confond avec la justice.

Ce qui nous perd, c'est l'orgueil, l'envie, l'amour des

richesses. De Dieu, nous ne faisons compte. A quelles aventures un roi conquérant n'expose-t-il pas son pays 1 Songez à Crésus, à Richard Cœur-de-Lion et aux ducs de Bourgogne.

Quatre Ducs furent Bourguignons, Dont assez fresche est la mémoire :

Desquels les ungz sont sages et bons, Les autres ont eu tant de gloire Et d'entreprinse transitoire Que leur maison en est confuse, Eaue qui trop croist ront son escluze.

La conquête n'est jamais durable. Que reste-t-il de la puissance des armées françaises en Italie et en Terre-Sainte, des victoires des Danois et des Saxons sur les Anglais et des expéditions de Guillaume de Normandie ? La paix, au contraire, est profitable, surtout quand elle vient de Dieu : Dieu nous la donne I

Chaque strophe du « Passe temps » se termine par un vers, précepte, maxime ou proverbe, qui la résume, souvent fort heureusement. De l'abondance des détails, ces vers, en style lapidaire, dégagent parfois, avec beaucoup d'à-propos, une idée générale ou une pensée philosophique qui auraient pu être perdues pour le lecteur. Ils font ressortir judicieusement la part d'enseignement et de vérité que comportent et les paroles de l'auteur et les faits allégués par lui. Dans leur concision et leur simplicité, ils contribuent largement à la beauté et à l'originalité de cette œuvre savoureuse et pittoresque : « Travail ront l'homme qui ne pose ». — « Deuil est attendre et rien avoir». — « Bon cœur combat pour la victoire ». — « Pain sec en paix a grant saveur ». — « Il n'est plaisir que par bon temps ».

En Robert Gaguin, c'est par dessus tout le professeur et l'humaniste qu'il nous faut considérer.

Professeur, il l'était depuis 1473, année où il reprit au couvent des Mathurins, le cours de rhétorique que Fichet avait délaissé en Sorbonne.

Sept ans après, il fut reçu dans la faculté de décret. Il en fut nommé doyen en 1483 et se vit depuis lors, à différentes reprises, investi de cette dignité par la confiance de ses collègues. Bien que chargé d'années et affaibli par la maladie, il l'accepta même, une dernière fois, en 1499 par dévouement à l'Université. Il mourut peu de temps après, le 22 mai 1501, à l'âge de soixante-huit ans.

De même qu'Alexandre Hegius favorisa à Deventer l'établissement des premières imprimeries, l'illustre Trinitaire fut un des introducteurs de l'art typographique en France. Il partage cet honneur avec son ami Guillaume Fichet, bibliothécaire de la Sorbonne, né en Savoie en 1433, et Jean Heynlin, de Steyn (grand-duché de Bade). Ce fut à leur intervention que Martin Krantz, Ulrich Gering et Michel Friburger installèrent, en 1470, l'atelier de la Sorbonne.

On y imprima, tout d'abord, les œuvres d'un humaniste italien : les Épîtres et l'Orthographe de Gasparino Barzizza de Bergame (i). En tète du second de ces ouvrages, Fichet inséra une lettre à Robert Gaguin dans laquelle, tout en glorifiant la divine invention de Gutenberg, il « célébrait avec enthousiasme la Renaissance des lettres en France et la part glorieuse qui revenait à Gaguin dans cet événement (2)».

Lorsqu'en 1472, Fichet partit pour l'Italie à la suite du cardinal Bessarion, ce fut notre compatriote qui reprit, pourrais-je dire, sa succession et qui représenta le mieux, à Paris, les tendances nouvelles. Il contribua à les implanter par ses publications, par son « Ars versificatoria » imprégnée de classicisme (première édition, 1473), par ses traductions des Commentaires de la Guerre des Gaules de Jules César (1485) et de la troisième décade de Tite-Live (1492-1493), dédiées l'une et l'autre au roi Charles VIII. Il y contribua,

(i) Viendront ensuite des éditions de Salluste, Florus, Valère- Maxime, Cicéron, les Elégances de L. Valla, etc.

(2) L. Thuasne, « R. Gaguini epistole et orationes, » op. cit., tome I, page 24.

bien plus encore, par l'autorité de son enseignement, par l'étendue de ses relations et la haute situation qu'il occupa pendant un quart de siècle.

Les Épîtres de Robert Gaguin constituent, sans contredit, un des monuments littéraires les plus intéressants de l'époque. Cet ouvrage est dédié à Badius Ascensius. Parmi les correspondants do l'auteur, figurent do nombreux savants et humanistes originaires des Pays-Bas et, plus particulièrement, de la Flandre. Je citerai Martin de Delft, né à Utrecht, recteur de l'Université de Paris (1479); Guillaume Hermann et son oncle Corneille Gérard, tous deux de Gouda; Érasme, Josse Badius Ascensius et Arnold de Bost ; enfin, trois Brugeois : Pierre Burry, Charles et Jean Fernand.

Tous ces humanistes sont fort avantageusement connus. Mon témoignage pouvant paraître suspect, j'invoquerai celui do M. Louis Delaruelle, l'excellent biographe de Guillaume Budé (i) :

« Pierre Burry est un simple chanoine d'Amiens ; ses vers lui font un nom dans le monde littéraire parisien. On recherche avec avidité ses poésies morales, ses hymnes, ses péans en l'honneur de la Vierge ; dans l'édition de Josse Bade, ils ont l'honneur d'un commentaire suivi, et ils sont, sans nul doute, expliqués dans les écoles. Ses amis le proclament l'Horace de la France. Ce sont les mêmes qui, dans Charles Fernand, voient un nouveau Cicéron. Tout jeune encore, Fernand enseigne les humanités à l'Université parisienne; on vante son « éloquence admirable » et cette rare érudition « plus suave que le miel » dont ses auditeurs étaient enchantés. Son frère Jean n'a guère moins de succès comme professeur. Les étudiants se pressent à son cours sur Térence ; avec eux des personnages de marque viennent écouter l'orateur en vogue. Pour achever d'asseoir sa renommée, Charles Fernand publie lui-même un recueil de ses lettres familières suivant une pratique, nouvelle en France, des humanistes italiens. Il est jeune

(i) L. Delaruelle, « Guillaume Budé », op. cit., pages 17-20.

encore, tous les espoirs lui sont permis ; des chagrins de famille jetteront les deux frères au cloître où leur vie s'achèvera ».

« Des relations s'établissent bien vite entre ce petit monde et les lettrés des pays voisins. Les nôtres sont souvent d'origine flamande, et cela les rapproche du foyer de culture que sont encore les Pays-Bas bourguignons. Puis, à cette époque, les écrivains de langue latine sont toujours des clercs et souvent des moines; d'un pays à l'autre, le lien que l'Eglise établit entre eux les prépare à s'entendre et à s'apprécier. Lorsque notre Gaguin se rend en Allemagne, il est, à Heidelberg, accueilli par des vers louangeurs où on le remercie d'avoir amené « Apollon parmi les Germains », il compte Jean de Trithème, le célèbre abbé de Spanheim, parmi ses correspondants. Un homme semble avoir été l'âme de cette confrérie internationale, c'est le Flamand Arnold de Bost. Sa vie s'écoule tout entière à Gand dans un couvent de l'ordre du Carmel ; mais le renom de ce simple moine franchit bien vite les murs de son couvent, et toute l'Europe savante connaît Arnold de Bost. Ermolao Barbaro lui adresse un de ses ouvrages ; Gaguin lui écrit assez souvent et soigne les lettres qu'il lui envoie ; c'est grâce à Arnold qu'il est lié avec Trithème. Du fond de sa cellule, le moine gantois régente ses correspondants ; il entretient leur zèle pour l'étude, il stimule, au besoin il dirige leur activité littéraire. Il décide Gaguin à écrire, sur la Conception de la Vierge, un poème qui doit répondre à l'œuvre du dominicain Bandello. Il institue entre tous ses amis un vrai concours poétique en rhonneur de Saint Joachim (i). C'est un fait, à notre point

(i) A cet appel répondit toute la phalange des théologiens et des humanistes flamands : Robert Gaguin ; ^ Josse Clichthove, de Nieuport, le disciple préféré de Lefèvre d'Etaples; Guillaume Bibaut, de Thielt, général des Chartreux ; Jacques Keymolen, religieux du Carmel à Gand; Roger de Venray, chanoine augustin au couvent de Saint-Pierre de Hagen, près de Worms. — De même, l'allemand Sébastien Brant, l'auteur du « Narrenschiff ».

de vue intéressant que ce tournoi poétique organisé par un Flamand. Le moment n'est pas venu où l'influence littéraire de la « Germanie » sera définitivement remplacée par celle de l'humanisme italien ».

« Cependant, dans notre pays, s'annonce l'invasion italienne... ».

Cette citation me paraît tout à fait démonstrative et j'ai tenu à la donner tout entière. Elle indiquera que, sur ces questions délicates, à la suite de recherches indépendantes des miennes, mon savant collègue de Toulouse aboutit à des conclusions analogues à celles que je formulais, en 1906, dans un article sur les Humanistes belges (i).

Certes, le mouvement de la Renaissance s'est fait sentir dans tous les pa5^s civilisés, et il présente tels caractères de généralité et d'universalité qui, dans une certaine mesure, ne font de lui qu'un seul mouvement.

Mais, il faut bien admettre aussi qu'il ne se manifesta pas, d'une manière uniforme et suivant les mêmes lois, dans les différents pays de l'Europe.

La résurrection des idées antiques se traduisit, suivant les régions, par la création de plusieurs écoles ou foyers d'humanisme, ayant une physionomie propre et des traits distinctifs. Définir ceux-ci, serait une tâche malaisée et délicate. Elle supposerait une connaissance approfondie des humanismes régionaux et ne pourrait être entreprise qu'après une enquête minutieuse sur chacun d'eux, sur ses origines, sur les conditions dans lesquelles il a vu le jour et s'est développé ! Et encore, risquerait-on de poser des règles arbitraires, d'abuser des vues théoriques et d' « affaiblir les hardiesses de pensée individuelle ».

Il n'en est pas moins vrai, cependant, que, dès le « quattro-cento », il existe un humanisme septentrional de même qu'il existe un humanisme méridional. Et il est

(i) « Les humanistes belges de la Renaissance », Revue générale, Bruxelles, juillet 1906.

absolument faux de prétendre que « la Renaissance européenne commence, alors que la Renaissance italienne a terminé son évolution ».

Nous venons de constater, au contraire, que deux courants littéraires et scientifiques en voie de se répandre, l'un venu du nord et l'autre venu du midi, se sont rencontrés à Paris et qu'ils ont favorisé l'éclosion de l'humanisme français.

Sans doute, l'humanisme belge est plus récent que l'humanisme italien. Mais, il n'en procède pas directement; il ne se confond pas avec lui.

Il a germé, grandi et mûri, dans nos contrées, parce que les temps étaient venus et qu'un air printanier circulait partout. Né en un sol moins bien exposé, certes, que celui de l'Italie, mais également fertile et bien préparé, il y a vécu, dans d'autres conditions d'atmosphère et de climat, de sa vie à lui, forte et vigoureuse.

Son histoire est, avant tout, celle des aspirations, des efforts, parfois des humbles tâches, de religieux, de professeurs et d'imprimeurs.

Sorti, tout d'abord, des collèges de pauvres clercs, adonnés à la prière, à l'étude et à la mortification, il est moralisateur et religieux, et reste fidèle aux traditions du milieu et du pays où il a vu le jour. Tout ce qu'il empruntera à l'éducation étrangère, il le transformera, selon le tempérament national.

Dans le grand renouveau intellectuel du xv^ siècle, nos compatriotes, loin d'être purement réceptifs, ont fait preuve d'initiative, d'activité, d'énergie. Religieux et professeurs, publicistes et éditeurs, ils ont contribué, dans une large mesure, à l'éclosion et à la diffusion des idées, à l'orientation et à la direction des esprits. Ils ont frayé des voies nouvelles. Plus tard, leurs successeurs brilleront, en Europe, au premier rang.

Je me propose d'étudier ces faits dans les pages qui vont suivre. J'y ai réuni une série d'études et de portraits qui montreront au lecteur, par des exemples frappants, ce que

plusieurs de nos humanistes ont su réaliser. Mon intention est d'augmenter, plus tard, le nombre de ces notices et de chercher de la sorte, sinon à écrire l'histoire complète de l'humanisme belge, tout au moins à en étudier, de façon approfondie, les aspects principaux.

Page 1