‹ L'humanisme belge à l'époque de la renaissanceChapitre 3 sur 27 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

RESCIUS

Rutger Rescius n'occupe pas une place d'honneur parmi nos humanistes belges.

C'est un personnage de second plan. Mais ce fut un initiateur et un organisateur. Il inaugura dans notre pays l'enseignement de la philologie grecque, et il succéda, peut-on dire, en qualité d'imprimeur à notre premier typographe, l'illustre Thierry Martens. Son action fut féconde. Il fut mêlé de très près, à son origine, au mouvement de la Renaissance des lettres en Belgique. Il vécut dans l'intimité de ses représentants les plus éminents. Il me paraît refléter fort exactement leur mentalité et leurs aspirations.

A ces titres divers, ce savant n'est-il pas digne de retenir toute notre attention?

Rutger Rescius vit le jour à Maeseyck, pendant la seconde moitié du xv^ siècle. Il aimait à se dire « Dryopolitès » ou même, ce qui sonnait mieux encore, «Dryopolitanus», citoyen d'Eyck, la ville du chêne. En réalité, il s'appelait Rutger ou Roger Ressen (i).

(i) Un Rutger Ressen, qui est évidemment un proche parent de notre helléniste, est mentionné quatre fois dans un vieux censier du couvent de^ Nunhem (ancien comté de Homes), conservé aux Archives de l'État, à Maestricht. « Cynsregister, huis Nunhem », folio 182, années i556-i557.

Mais, l'usage était alors, quand on avait des lettres, de porter un nom latin ou grec. Ce nom savant, les jeunes collégiens le prenaient généralement eux-mêmes, sur les bancs de l'école, et la chose paraît assez raisonnable puisque les classes se faisaient en latin et parfois en grec.

Rutger s'adonna, de bonne heure, à l'étude des langues classiques.

En Belgique, il fut l'élève de Jacques Teign (i), helléniste de valeur, auteur d'un bon dictionnaire. Puis, il partit pour Paris et y fut reçu bachelier ès-arts, pendant le semestre d'hiver 1513-1514 (2). Là, il se rangea parmi les disciples de Jérôme Aléandre, célèbre humaniste italien, qui devint plus tard archevêque de Brindes, cardinal et nonce apostolique.

Cependant, le maître qui eut sur lui le plus d'influence ne fut autre qu'Érasme.

L'illustre écrivain fit à Louvain, à partir de 15 13, un séjour de quelques années, interrompu par de courtes absences. A son retour de France, Rescius s'attacha tout spécialement à sa personne et Érasme se plaisait à le nommer son fils.

A Louvain, le jeune helléniste s'employa d'abord à des besognes d'imprimerie. « Primum vivere, deinde philosophari, » disaient les anciens. Plus heureux que les philosophes auxquels s'appliquait cet adage, notre érudit put concilier ses aspirations scientifiques et les exigences de la vie matérielle. Il revit, chez Thierry Martens, les impressions grecques, et en 1516, il apposa sa signature sur un volume de 224 pages : des heures grecques en l'honneur de la Sainte- Vierge.

(i) Teign avait pris le nom de « Keratinos », parce qu'il était de Hornes : keras, corne en grec ; hoorn ou horn en flamand.

(2) « RoGERius Restius, dioc. Leod.)), fut reçu bachelier ès-arts, entre le 20 septembre i5i3 et le ig mars i5i4. Voir « Liber Receptoris nationis Alamaniae », à Paris, Bibliothèque de la Sorbonne, registres de l'Université, n° 85, fol. 140. Le même registre mentionne (fol. 267) la nomination, en iSag, de « Ceratinus Cornélius Hornensis » en qualité de questeur de la nation de Germanie.

RESCIUS 39

Mener à bien le tirage d'éditions grecques fut et sera toujours une tâche malaisée : mais, combien délicate, à une époque où les typographes ne disposaient que d'un outillage primitif et d'un personnel inexpérimenté I On sortait à peine des tâtonnements de la première heure.

En 1501, Thierry Martens avait, l'un des premiers en Europe, fait fondre un caractère spécial qui lui permît de reproduire, dans l'original, ces passages des auteurs grecs qui se rencontrent parfois dans les œuvres de la littérature latine. Le matériel étant rudimentaire, les accents et les esprits devaient être placés séparément et ajoutés dans les interlignes par le compositeur.

En 15 12, le grand imprimeur se procura un nouveau caractère moins défectueux et donna, dès lors, une extension considérable à ses éditions helléniques. En moins de dix ans, plus de cinquante volumes, imprimés en grec, sortirent de ses presses : ils comprenaient, en tout, plus de six mille pages, remarquables autant par la netteté du texte que par sa correction. Ce brillant résultat fut, en grande partie, l'œuvre de Rescius. Sa collaboration intelligente et laborieuse assura à l'officine martinienne un rang distingué parmi toutes les autres.

Cependant, le métier de correcteur ne pouvait être, pour un humaniste formé à si bonne école, qu'une position d'attente. Érasme pourvut à l'avenir de son ami.

On sait que l'Université de Louvain avait été fondée en 1425. Des cours de rhétorique et d'éloquence y étaient faits à la faculté des arts ; mais, on n'y interprétait pas les auteurs, il n'y existait, à proprement parler, aucun enseignement philologique ou linguistique.

Érasme résolut de porter remède à un état de choses aussi fâcheux. Il sut intéresser à la cause des lettres son puissant ami le conseiller de Busleiden : ce personnage légua les fonds nécessaires à la création d'une école spécialement

destinée à l'étude du latin, du grec et de l'hébreu. Ainsi fut établi à Louvain, en 1518, le « Collège des Ïrois-Langues ».

Sur la recommandation d'Erasme, la chaire de philologie grecque, objet des convoitises de plusieurs savants, fut confiée à Rutger Rescius.

C'était un grand honneur en même temps qu'une lourde charge.

Le jeune professeur inaugura ses leçons, le i" septembre 15 18, dans un local provisoire prêté par les Pères Augustins. Ce détail a porté certains biographes à croire que Rutger aurait pris l'habit chez ces religieux pour renoncer, par la suite, à ses vœux. Cette assertion est complètement fausse et il y a beau temps que M^"^ de Ram l'a réduite à néant.

L'institution nouvelle eut à lutter, tout d'abord, contre de très fortes préventions (i).

Les théologiens qui, dans leurs travaux, ne se basaient que sur la Vulgate, s'effrayaient que l'on voulût recourir au texte grec ou hébreu de la Bible et la révolution religieuse de Luther, qui grondait, semblait leur donner raison (2). Si nous exceptons les Augustins, les orateurs sacrés n'étaient pas les moins animés. Les Carmes et les Dominicains condamnaient, du haut de la chaire de vérité, les imprudents novateurs et leurs idées subversives : il est, certes, piquant de constater que les paisibles amis des lettres anciennes, qui aujourd'hui paraissent si inoffensifs, passèrent, alors, pour de dangereux agitateurs.

De leur côté, les jurisconsultes et les médecins, formés d'après les méthodes scolastiques, se sentaient amoindris et jetaient feu et flamme contre les latinistes et les hellénistes. « De verbibus (sic) non curât jurisconsultus », « des mots le jurisconsulte n'a cure », s'écriait Bartholus, tout comme il

(i) Félix Nève, « Mémoires sur le Collège des Trois-Langues », Bruxelles, i856, pages $4 et suiv. — L. Roersch, « Patria Belgica », Bruxelles, 1875, tome m, pages 413-414.

(2) Abel Lefranc, « Histoire du Collège de France », Paris, 1893, page 60.

RESCIUS 41

aurait dit : « De minimis non curât pra^tor ». Les étudiants, enfin, prenaient contre les philologues le parti de leurs maîtres et, comme le nouveau collège s'élevait sur le marché aux poissons, ils disaient à l'envi : « Nos non loquimur latinum de foro piscium, sed loquimur latinum matris nostrae Facultatis », « nous autres, nous ne parlons pas le latin du marché aux poissons, mais nous parlons le latin de notre mère la Faculté ».

L'opposition visa particulièrement Rescius. Erasme prit aussitôt, et très vivement, sa défense. On peut le voir par ces termes de la lettre qu'il écrivit, le i^' décembre 1519, au doyen de Malines Jean Robbyns :

« Toutes ces persécutions sont de bon augure. Avoir des commencements difficiles! mais c'est le propre de tout ce qui est remarquable ici-bas 1 Rappelez- vous la naissance de l'empire romain, l'histoire du peuple hébreu et les premiers temps de la religion catholique. Si saint Paul peut se glorifier d'être le prisonnier du Christ, Rescius doit se montrer fier d'être le captif du Collège des Trois-Langues. Encore, le mérite du second est-il supérieur à celui du premier ; car, ceux qui persécutaient l'Apôtre n'appartenaient pas à la religion chrétienne, tandis que les bourreaux de Rescius sont des maîtres de la doctrine catholique. Aussi faut-il défendre celui-ci envers et contre tous. Je ne sais si l'on pourrait trouver un maître plus savant; mais, il n'en existe certainement pas qui soit animé d'autant de zèle et qui possède des mœurs aussi pures ».

Et le grand Érasme demande en terminant que l'on porte à dix-huit florins le traitement de son ami. Ailleurs, il célèbre l'érudition extraordinaire de son protégé, sa modestie incroyable et sa réserve toute virginale.

Pouvait-il faire plus et dire mieux ?

En 1520, Aléandre arriva à Louvain avec la cour de Charles-Quint. Il y retourna en 152 1 et y fit paraître le texte latin de l'édit de Worms. Chaque fois, il prodigua à Rescius encouragements et consolations, et il lui répétait sans cesse :

Fais pour le mieux et ne crains personne : « bene fac et neminem metue ».

Bien que timide, Rutger était de ces natures fortement trempées qui ne se laissent pas abattre et ne désarment pas facilement. Fort des exhortations de ses deux maîtres, il lutta contre vents et marées. D'ailleurs, il était doué d'un heureux caractère et sa devise était bien celle d'un aimable philosophe : « Ne simus miseri ante tempus : ne soyons pas malheureux avant le temps ». Elle nous a été conservée par un de ses disciples qui faisait grand cas de sa belle humeur : Nicolas Cleynaerts.

Érasme prenait, à cette époque, tous ses repas avec « le captif » et les deux commensaux, leur besogne terminée, devisaient joyeusement tout en buvant.

Travail et sérénité : voilà comment ils répondaient aux clameurs de l'adversaire.

Ces quelques détails ne sont point superflus, car ils nous édifient sur les qualités morales et intellectuelles de Rescius. De son extérieur, nous pouvons également nous faire une idée : replet, rougeaud, très animé, tel était l'helléniste en 1521, lorsqu' Érasme le voyait journellement à Louvain.

Certes, le choix proposé par l'organisateur du Collège des Trois-Langues était heureux et les éloges qu'il décernait au professeur de grec n'étaient pas exagérés. Chez celui-ci, talent, bonne volonté et savoir se valaient : il possédait tout cela à un très haut degré, et l'on peut croire que ses efforts contribuèrent, dans une large mesure, à établir et à soutenir la réputation de la nouvelle école.

Nous ne savons pas exactement quels auteurs firent l'objet de ses premières leçons ; ce furent, sans doute, ceux que Martens publiait à cette époque : Homère, Aristote, Platon.

Nous connaissons les noms de quelques-uns des auditeurs

RESCIUS 43

de Rescius. Parmi ceux-ci, il en est deux qui doivent être mis hors pair : Nicolas Cleynaerts et Paul Liebaert.

Peu de figures sont aussi attachantes que celle du prêtre brabançon Nicolas Cleynaerts ou Clenardus, né à Diest (1493-1494) et mort à Grenade en 1542, après des voyages et des aventures extraordinaires, vrai martyr de la science et de la foi catholique.

Il est resté célèbre comme littérateur, comme orientaliste et, ce qui nous intéresse ici plus particulièrement, comme helléniste (i).

J'ai fait valoir, ailleurs, l'originalité et le mérite de ses ouvrages destinés à l'enseignement du grec, de sa« méthode» lumineuse et concise « luculenta et compendiosa », suivant les épithètes que son créateur lui-même lui décernait si justement. Les « Rudiments » de Cleynaerts eurent un tel succès que cinq cents exemplaires en furent vendus à Paris, l'année même de leur apparition, et que Gravius, en 155 1, en imprimait plus de quatre mille à Louvain. Du xvi^ au xix» siècle, on en publia, un peu partout en Europe, près de trois cents éditions différentes I

Paul Liebaert ou Leopardus, d'Isenberghe près de Furnes, peut passer à bon droit pour un de nos philologues les plus perspicaces et les plus érudits.

Après avoir suivi, à Louvain, les leçons de Rescius et de Cleynaerts, il dirigea pendant longtemps l'école latine de Hondschoote; puis, il fut attaché au collège de Bergues Saint-Winoc. Il se refusa toujours à quitter la Flandre alléguant l'attachement de son épouse au pays natal.

Ses travaux critiques sont fort remarquables. Liebaert s'appliqua surtout à l'étude des prosateurs grecs : procédant par comparaison, il parvint à corriger, de la façon la plus

(i) Victor Chauvin et Alphonse Roersch, « Étude sur la vie et les travaux de Nicolas Clénard ». Ouvrage couronné par TAcadémie Royale de Belgique. Prix de Stassart. Bruxelles, 1900. — G. Kampffmeyer, « Mitteilungen der Gesellschaft fur deutsche Erziehungs-und Schulgeschichte », Berlin, xviii, 1908, pages 1-22.

heureuse, le texte de Diodore, Plutarque, Strabon, Polybe, Lucien, Dion, Stobée et Athénée. Il consigna le résultat de ses observations en vingt livres d' « Emendationes et miscellanea », dont une partie seulement vit le jour après sa mort, le reste demeurant en manuscrit. Mais, l'habileté de l'auteur à débrouiller un passage obscur d'Athénée parut telle au grand Casaubon qu'il écrivit, après avoir pris connaissance du volume : « Malheur à ceux qui détiennent les dix autres livres d'un pareil homme ».

L'appel de l'illustre érudit ne devait pas rester vain.

En 1602, le philologue anversois, Jan Gruytere, professeur à Heidelberg et conservateur de la Bibliothèque Palatine, entreprit de donner une « collection » des meilleurs travaux critiques de la Renaissance, dont plusieurs étaient rarissimes.

Le recueil vit le jour à Francfort, sous le titre de « Lampe ou flambeau des arts libéraux, Lampas seu fax artium liberalium » : une large place y était faite aux œuvres de nos humanistes et l'héritage scientifique de Liebaert y figurait, cette fois, dans son intégrité.

Vers 1527, François I chercha à attirer en France un maître dont l'enseignement était aussi fécond.

Rescius faillit se rendre à cette invitation. Ses adversaires exploitaient contre lui un nouveau grief. Il venait d'épouser une toute jeune femme : on lui reprochait cette union mal assortie.

Erasme intervint et dissuada vivement son disciple de partir. Tout en le gourmandant amicalement de s'être engagé dans les liens du mariage, il l'exhorta à mettre plus que jamais toute son activité au service de son enseignement. Rescius demeura à son poste.

Ici se termine la première partie de son existence. Un événement imprévu, et de tout autre nature que son entrée

RESCIUS 45

dans la vie conjugale, vint modifier le cours de sa destinée et le forcer à faire deux parts de son temps.

En 1529, Thierry Martens, devenu vieux et sentant approcher la mort qui avait déjà étendu dans la tombe son épouse, ses enfants et ses proches, ferma son atelier et se retira chez les Pères Guillelmites d'Alost. D'après la tradition, il emportait avec lui ses manuscrits et ses livres et, détail touchant, ses presses et ses caractères typographiques, dont il n'avait pas voulu se séparer.

Il avait jusqu'alors pourvu, à Louvain, professeurs et élèves de tous les ouvrages qui leur étaient nécessaires. Son départ mettait tout le monde dans l'embarras et rendait particulièrement malaisée la tâche d'un maître désireux de s'engager dans des voies nouvelles. En cette conjoncture, Rescius n'hésita pas : il remplacera, s'il le faut, l'artisan disparu, et, puisque l'imprimerie de « l'Ancre Sacrée » est à jamais close, il en ouvrira une autre. Il y va de la prospérité des études et de l'avenir des lettres. Dans ce but, Rutger s'associa avec Jean Sturm, de Schleyden, jeune homme de vingt-deux ans, ancien élève des Frères de la Vie Commune de Liège, et qui s'illustra, par la suite, à l'académie de Strasbourg. Les fonds furent avancés par le père de Sturm, qui était intendant du comte de Manderscheidt. On fit venir d'Allemagne le matériel et l'on se mit à l'œuvre avec ardeur.

Le premier ouvrage qui sortit des presses de Rescius, en septembre 1529, était une édition des « Memorabilia », de Xénophon, revue entièrement par ses soins et offerte au frère du fondateur du Collège des Trois-Langues, Gilles de Busleiden. La dédicace de ce livre est curieuse et expose clairement les intentions des créateurs de la nouvelle « raison sociale ». Vraiment, on croirait lire un prospectus de la « maison ». Traduisons-en quelques lignes :

« Rutger Rescius au seigneur Gilles de Busleiden, salut. »

« Depuis à peu près onze ans, j'enseigne de mon mieux les lettres grecques, au collège fondé à Louvain par ton frère le seigneur Jérôme de Busleiden, prévôt d'Aire. Dans cet enseignement, je n'ai, sans doute, pas rendu à ceux qui étudiaient le grec tous les services que j'aurais voulu leur rendre; mais, du moins, leur ai-je été aussi utile que possible. Peut-être l'eussè-je été davantage, si j'avais eu, en nombre suffisant, des exemplaires des auteurs grecs.

» Afin que les textes ne nous manquent pas dorénavant, j'ai entrepris une œuvre importante, dispendieuse et pleine de difficultés. Mais, de l'avis de beaucoup, elle ne sera pas inutile, et rendra grand service non seulement à mon enseignement, mais aussi à celui des autres professeurs.

» J'ai pris comme associé Jean Sturm, jeune homme fort instruit. Nous nous sommes procuré, pour l'hébreu, le grec et le latin, les caractères les plus élégants qu'il a été possible de trouver dans les fonderies d'Allemagne. Nous en ferons venir de meilleurs, aussitôt que nous pourrons en découvrir. A l'aide de ce matériel, nous nous proposons d'éditer, à l'usage des étudiants, tous les meilleurs auteurs, surtout les auteurs grecs nécessaires à mon enseignement.

« Dans le champ immense des écrivains antiques, nous choisirons les meilleurs et nous les imprimerons aussi correctement que possible. Si quelqu'un veut en faire l'épreuve, qu'il collationne le Commentaire des « Memorabilia » de Socrate, de Xénophon, que nous donnons maintenant, avec les exemplaires des éditions précédentes. Que l'on me traite d'imposteur, si l'on ne trouve pas notre édition plus correcte en certains endroits, pour ne pas dire plus.

» Si, dans un si grand nombre d'auteurs, j'ai choisi comme premier produit de nos presses et comme sujet de mes leçons, les « Mémoires » de Xénophon, la raison en est que l'année passée, en expliquant « l'Économique », la « Cyropédie » et « l'Hiéron » du même auteur, j'ai constaté qu'il plaisait à mon auditoire. Ensuite, que non seulement les Grecs, mais

RESCIUS 47

encore les Latins, parlent de Xénophon avec les plus grands éloges...

» Louvain, le 31 juillet 1529. »

Chacune des phrases de ce manifeste était conforme à la vérité, et le fondateur de l'imprimerie nouvelle ne saurait être « traité d'imposteur ». Ce qui paraît étrange, c'est que Rescius garde un silence complet sur Martens, son prédécesseur. Les deux anciens collaborateurs auraient-ils cessé de s'entendre 1

Cette première production fut suivie rapidement de beaucoup d'autres (i). Bientôt, parurent différents traités de Xénophon (1529); puis, les Aphorismes d'Hippocrate avec leçons inédites transcrites en marge (1529); plusieurs opuscules de Lucien (1530, 1531, 1533, 1534), de Plutarque(i53i), de Platon (1531); des homélies de saint Jean Chrysostome (1530. i533> 1535; 1536) et de saint Basile (1533, 1534, 1536); un Nouveau Testament (1534); un Homère (1535); l'éloge d'Evagoras par Isocrate (1535); la Paraphrase grecque des Institutes de Théophile (1536).

Le texte, soigneusement établi par l'éditeur, n'est accompagné d'aucune note ni d'aucun commentaire. Le caractère, un peu grêle, est élégant et très clair. L'impression avec grands interlignes est fort belle et très nette ; le papier est bon : le tout atteste une recherche de style et de bon goût. Je citerai comme des volumes particulièrement réussis l'Homère de 1535 et la Paraphrase de Théophile de 1536.

En l'année 1530, en été, Jean Sturm quitta l'atelier et partit pour Paris. Il fut remplacé par Barthélémy De Grave ou

(i) J'essaie de dresser ici, ce qui nous manque encore, une liste des impressions de Rescius. Je me bornerai, vu la nature de cet ouvrage, à des indications fort succinctes. Pour plus de détails, voir : Maittaire, « Annales », Brunet, « Manuel du libraire », F. VAN DER Haeghen et R. Van den Berghe, « Bibliotheca Belgica ».

Gravius, qui s'était établi rue de Malines, en qualité de libraire-éditeur, à l'enseigne du Soleil d'Or « Sub Sole Aureo». Les volumes imprimés par Rutger avaient porté jusqu'alors la souscription : « Louvain, par les soins et aux frais de Rutger Rescius et de Jean Sturm ».

« Louanij industria et impensis Rutgeri Rescij ac loannis Sturmij ».

Parfois aussi :

« Louanij ex ofïicina chalcographica Rutgeri Rescij ac loannis Sturmij ».

A partir de ce jour, on lut, au bas du titre, la mention suivante : « Se vend à Louvain chez Barthélémy De Grave, à l'enseigne du Soleil d'Or». Et, sur la dernière page: «Louvain, de l'officine de Rutger Rescius, aux frais du même et de Barthélémy De Grave ».

« Venundantur Louanij a Bartholomaeo Gravie

Sub Sole Aureo.

Louanij ex Ofïicina Rutgeri Rescij

(Date)

Sumptibus eiusdem ac Bartholomaei Gravij ».

Rescius ne fit jamais usage d'aucune marque typographique.

Ses productions sont devenues extrêmement rares; on n'en rencontre que très peu d'exemplaires dans nos bibliothèques publiques. Plusieurs sont introuvables dans notre pays.

Presque toutes les éditions que nous avons mentionnées jusqu'à présent étaient l'œuvre exclusive du chef de la maison. En même temps, quelques humanistes distingués, ses collègues ou amis, lui confiaient la publication de leurs travaux philologiques.

Rutger imprima de la sorte les manuels de Nicolas Cleynaerts (1530 et 1531); la syntaxe grecque de Jean Varennius, de Malines (1532); le « Térence » d'Adrien Barlandus, de Baarland en Zélande (1530); la version latine de plusieurs homélies de saint Basile (1534-1535), par François de Craneveldt, membre

RESCIUS 49

du Grand Conseil ; des corrections au texte du quatrième chant do l'Enéide (1544), par Nannius, titulaire de la chaire de philologie latine ; et la traduction de quelques chefs-d'œuvre de la littérature grecque, par le même.

La plupart des auteurs cités furent portés successivement au programme des cours du Collège des Trois-Langues. En effet, comme on l'a vu, en fondant l'imprimerie dont il était l'âme, Rescius s'était préoccupé avant tout des besoins de l'enseignement. Ses intentions, il les a manifestées dans la préface de son Xénophon. Il s'en explique dans les épîtres réitérées qu'il adresse à Nicolas Olahus, conseiller intime de la reine Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas. Il expose ses projets à cet ami du grec et le presse de lui faire obtenir le privilège impérial. Ses collaborateurs, enfin, parlent pour lui. Barlandus, dans son Térence, vante la bonté et l'érudition de son éditeur, qui a établi, dans sa demeure, à grands frais et sans esprit de lucre, un atelier d'imprimerie dans l'intérêt des études. Ainsi, l'unité, qui jusqu'alors avait marqué la vie et les travaux de Rescius, ne fut pas rompue au début de sa carrière typographique, et, tout en se faisant artisan et commerçant, il demeurait humaniste.

Mais, fatalement, sa profession nouvelle devait l'éloigner des recherches d'érudition pure.

Négligea-t-il bientôt ses élèves au profit de ses clients? Se laissa-t-il absorber par sa librairie et finit-il par la considérer moins comme une entreprise scientifique que comme une « affaire »? On le croirait vraiment à lire les lettres d'Érasme. Conseils et remontrances, admonestations, puis reproches : voilà ce qu'elles contiennent maintenant à l'endroit de l'ancien commensal. « Rutger éparpille son activité. Il abandonne la critique et l'étude approfondie des auteurs et ne cherche plus qu'à en publier le plus grand nombre possible. Il laisse de côté les écrivains les plus propres à former et à épurer le goût,

comme Démosthène et les tragiques, pour s'attacher à des ouvrages aussi secs que la Paraphrase de Théophile ». Ces observations, semble-t-il, demeurèrent sans effet. Aussi, le blâme devint-il plus sévère encore. « Rescius se disperse, il est tout au négoce, il ruine le Collège! ».

Les rapports entre les deux correspondants se refroidirent de plus en plus.

La vérité, on peut l'entrevoir par deux lettres que l'imprimeur reçut du Portugal, en 1535 et 1536. Il s'était plaint à Cleynaerts, de sa fortune médiocre et de sa condition modeste. L'excellent homme faisait alors l'éducation du prince Henri de Portugal, fils du roi Jean IIL

Au milieu du faste de la cour lusitanienne, il a conservé la simplicité et la rondeur des pa)^sans brabançons : aussi, entreprend-il de consoler son ancien maître à sa manière, « clénardiquement ». « Lui non plus, il ne voit pas approcher les eaux du Pactole ; et cependant, il se croit plus heureux que Crésus. Il a pour lui Cicéron, Salomon, la crainte de Dieu et la conscience du devoir accompli ».

Il est probable que, pour soutenir son imprimerie, Rescius avait dû s'imposer non seulement un labeur écrasant, mais aussi de très lourds sacrifices. A un moment donné. De Grave et lui auront trouvé juste de chercher à se dédommager en faisant du métier. Tous deux, ils devaient songer à l'avenir et voyaient s'accroître le nombre de leurs enfants. Une des lettres de Cleynaerts commence par des félicitations : « ta famille s'est augmentée : tous mes vœux... ».

De là, la publication de nombreux volumes qui ne rentraient aucunement dans le programme que Rutger s'était tracé d'abord : le « De rébus gestis ducum Brabantiae » de Barlandus (1532); les idylles de Garbrandus Sutor, d'Alkmaar (1534); les ouvrages de controverse religieuse de Jean Dridoens (1533, 1534, 1537); plusieurs discours de Nannius (1536, 1541, 1543) sur des sujets anciens et nouveaux; la biographie d'Adrien VI par Gérard Moringus (1536); un traité d'André Vésale (1537); les harangues d'Alard d'Amsterdam (1542); les

RESCIUS 51

poèmes et épîtres de Damien de Goës (1544); les œuvres théologiques de Liévin Ammonius (1542) et celles d'Etienne Gardiner (1545). Autant de travaux qui n'avaient rien à voir avec l'enseignement du grec et qui prirent beaucoup de temps à l'éditeur.

Quoi qu'il en soit, d'excellents esprits, heureux peut-être, au contraire, de l'attention que celui-ci accordait aux actualités, ne lui en voulurent point. Il demeura en fort bons termes avec son collègue Nannius, avec Olahus dont toute la bienveillance lui demeura toujours acquise, avec François de Craneveldt, qui lui dédia son Saint Basile, avec Clej^naerts, enfin, auquel il envoyait régulièrement en lointain pays des nouvelles du « dulce Lovanium y>. Les lettres de Rescius sont perdues, mais nous possédons trois épîtres de Clénard à Rescius.

L'une d'elles est une charmante fantaisie, datée d'Evora, fête de Pâques 1535. C'est un petit chef-d'œuvre de simplicité familière et de gracieuse ingénuité.

Une question bien grave est à l'ordre du jour : comment s'y prendre pour faire un bon humaniste du petit Jean Rescius, qui vient d'avoir sept ans ?

L'illustre grammairien aura vite fait de tracer tout un programme d'études. Il est, quand il s'agit d'enseigner les langues, grand partisan de la méthode directe. Ecoutons le :

« Je connais au Portugal un petit garçon de quatre ans, dont le père sait assez bien le latin. Cet homme pour instruire son fils s'est, dès le début, servi du latin au lieu de faire usage, comme c'est l'habitude, de la langue vulgaire. Le résultat tient du prodige. Il y a déjà un an, qu'en présence de l'Infant de Portugal, le bambin récitait par cœur des passages du second chant de l'Enéide et déclamait le discours de Laocoon en y mettant une expression telle que l'auteur luimême n'aurait pu faire mieux ».

« Quand il poursuivit et reprit le récit du poète : « Sic fatus, validis ingentem viribus hastam, » etc., il me semblait que je voyais trembler toute la machine, tant il faisait bien les

gestes. Chose étonnante également, il sait parfaitement ses conjugaisons et ses déclinaisons. Il y a quelques jours, il est venu dîner chez nous avec son père et, sur ma demande, il nous a salués le lendemain par une petite lettre. Je t'en expédie l'original ». Que l'on apprenne donc le latin par l'usage au petit Jean et ses progrès seront bien plus rapides que si l'on a recours à ces « bourreaux de grammairiens » 1

Ne voilà-t-il pas pris sur le vif un curieux trait de mœurs, à l'époque de la Renaissance ?

Montaigne, on le sait, n'a pas été élevé autrement et la même « forme d'institution exquise » était appliquée dès « avant le premier desnouement de la langue des enfants » dans bien des milieux cultivés : chez les Plantin et les Estienne, par exemple.

Chez les Estienne, « dans la maison de Robert, femmes, servantes, clients, enfants, le petit Paul et la tante Catherine, tout « l'essaim de la ruche laborieuse » s'entretenait chaque jour dans le langage de Plante et de Térence (i) ».

Vers le même temps, à Liège, les petits collégiens parlaient latin dès l'âge de sept ans et, avant d'avoir atteint leur quatorzième année, ils écrivaient si bien en prose et en vers qu'ils étaient en état de rivaliser avec n'importe quel poète ou prosateur. C'est, du moins, ce que prétendait leur maître Macropedius ou Langhveld, le célèbre directeur du collège des Frères de la Vie Commune (2).

Quant à Cleynaerts, il s'inspira toujours des vues qui viennent d'être exposées. Il se servit même de sa méthode pour enseigner la langue de Cicéron à trois jeunes esclaves éthiopiens qu'il avait plaisamment surnommés le Dentu, Moricaud et Charbon : « Dento, Nigrinus et Carbo ».

Et rien n'est plus pittoresque que le récit de ses conversa-

(i) F. Brunot, « Histoire de la langue française », Paris, 1906, tome II, page 7.

(2) Voir notre « Description de Liège au xvi^ siècle (d'après r « Épistolica » de Macropedius), Bulletin de la Société liégeoise de bibliographie, I, 1893, pages 177-185.

RESCIUS 53

tions avec ces noirs enfants de l'Afrique, vrais singes, dont il rêvait de faire des lecteurs, des secrétaires et, qui sait... peut-être, des missionnaires ou des théologiens. Vraiment, ces humanistes avaient des âmes d'apôtres 1

Rutger Rescius s'acquitta de ses fonctions professorales, aussi longtemps que ses forces le lui permirent.

Nous savons qu'en 1543, il expliqua à ses élèves les premiers chants de l'Odyssée (i) et qu'en 1545, il avait commencé l'interprétation des Dialogues de Lucien.

Mais, une maladie fort grave le mit dans l'obligation d'interrompre ses leçons. Il eut comme suppléant Adrien Amerot, philologue fort distingué, né à Soissons, qui avait déjà fait ses preuves au Collège du Lys et à la Pédagogie du Château.

Rutger ne devait plus monter en chaire. Il mourut, à Louvain, le 2 octobre 1545, laissant une veuve et trois enfants: Jean, Robert et Anna (2). Il eut comme successeur Amerot qui, dans sa leçon inaugurale, fit de lui un éloge sans restriction (3).

Barthélémy De Grave prit seul la direction de l'imprimerie

(i) La Bibliothèque de l'Université de Gand possède une édition de l'Odyssée avec notes manuscrites prises au cours de Rescius par J. Aegidius, en 1645 [Gand : class. 45i].

(2) La veuve de Rescius, Anna Moons, se remaria avec le célèbre jurisconsulte Jean Wamesius, professeur à l'Université de Louvain, dont le monument existe encore en l'église Saint-Pierre, à Louvain. Elle mourut, le i^^^ janvier i585, ayant vu mourir avant elle ses deux fils. Sa fille Anna épousa en premières noces Nicolas de Bouchout et en secondes noces Adolphe du Prêt.

(3) J. Van den Gheyn, « Le discours d'ouverture des leçons d'Adrien Amerot )>, Musée belge, tome XIII, 1909, pages 57-64. Retrouvé par le savant éditeur dans le ms. II, 4644 de la Bibliothèque royale de Belgique.

Les descendants de Rescius conservèrent, pendant longtemps, une copie de la leçon inaugurale de leur aïeul.

du savant disparu. Il reçut rautorisation nécessaire, le 29 août 1546, et devint, peu après, imprimeur juré de l'Université. Il porta sa maison à un haut degré de prospérité et publia un nombre très considérable d'ouvrages importants.

Telle fut la carrière de Rescius helléniste, professeur d'université et imprimeur.

Comme imprimeur, il peut être loué sans réserve. En tant que professeur, il ne fut pas à l'abri de tout reproche. Laborieux et diligent, remarquablement organisé, il n'a pas donné toute la mesure de son talent ni répondu aux espérances qu'Érasme avait fondées sur lui. Il s'est laissé détourner de ses occupations principales par des travaux accessoires. Son nom, néanmoins, doit être cité parmi ceux des philologues qui servirent le plus efficacement à ses débuts la cause de l'humanisme.

Erasme, parlant de Conrad Goclenius, premier titulaire de la chaire de latin au Collège des Trois-Langues, a déclaré qu'il fallait lui pardonner d'avoir écrit si peu parce qu'il enseignait si bien. Qu'il me soit permis de dire du premier professeur de grec : ne lui tenons pas rigueur d'avoir négligé son enseignement, parce qu'il a publié beaucoup, à une époque où la diffusion des auteurs constituait une œuvre d'utilité primordiale.

RESCIUS

SOURCES

1. D. Erasmi « opéra omnia », éd. de Leiden, 1703 ; tome III. Colonnes : 23o (Rescius, fils spirituel d'Érasme; 523 (lettre à J. Robbyns); 667 (éloge de Rescius); 1017 (mariage); 1479, i522 (reproches d'Erasme).

2. J. FoRSTEMANN ET O. GÙNTHER, « Briefe an Erasmus », Leipzig, 1904. Pages : i33, 193, 194, 209, 228, 410 (renseignements divers); 207 (R. fils spirituel d'Erasme).

3. V. Chauvin et A. Roersch, « Une lettre inédite de Nicolas Clénard », Musée Belge, Louvain, VI, 1902, pages 33o-343 (rapports d'Aléandre, de Clénard et de Rescius).

4. N. Clenardi « epistolarum libri duo », Anvers, i566, pages 96io3 et liste de tous les passages cités dans V. Chauvin et A. Roersch, « Étude sur la vie et les travaux de Nicolas Clénard », Bruxelles, 1900, page 184.

5. N. Olah « codex epistolaris », éd. A. Ipolyi, « Monumenta Hungariae historica, diplomataria » XXV, 1875 (quatorze lettres de Rescius à Olahus et une lettre d'O. à R.).

6. K. ET W. Krafft, « Briefe und Documente aus der Zeit der Reformation im 16. Jahrhundert », Elberfeld, 1876, pages 63-65 (une lettre de Joh. Sleidanus à R. reproduite aussi dans : J.-H. Baumgarten, c< Sleidans Briefwechsel », 1881, pages i-3).

Toutes les sources indiquées dans notre notice sur R. Rescius, Biographie nationale, tome XIX, Bruxelles, 1906, colonnes i55 à 160.

Page 1