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LE CHANT DU CYGNE SIMON OGIER

Simon Ogier vit le jour à Saint-Omer, le 3 mai 1549, en la maison du Blanc-Ram ou bélier blanc, située dans la Tenne-Rue, aujourd'hui dénommée rue de Dunkerque.

Sa famille était une des premières de la ville et prétendait descendre d'Ogier-le-Danois. Son père, Allard Ogier, homme très riche et très influent, était « argentier » de la cité. Défenseur de la foi catholique et de la cause espagnole en Artois, il sauva, à différentes reprises, sa ville natale des tentatives dirigées contre elle par la faction française et protestante des « Patriots » ou Sinoguets. Dans des moments difficiles pour la chose publique, il soutint les finances communales de ses propres deniers.

Simon nous a fait lui-même, dans une de ses œuvres, le gracieux tableau de son enfance.

A rage de sept ans, il entra au Collège des Bons-Enfants de Saint-Omer, dont le recteur était alors Maxime Ballinghen « homme bien docte tant à la langue latine comme grecque, enseignant catholicquement la jonesse estant soubz sa charge en grand nombre, lequel a fait plusieurs bons et doctes enfans tant en latin que en grec (i) ». Notre collégien était

(i) Ch. Hirschauer, « Textes intéressant l'histoire de l'enseignement à Saint-Omer, Aire et Hesdin (iSôg-iSyo) », Société des antiquaires de Morinie, bulletin historique, 58^ année, tome xii, 1909, page 5o3.

particulièrement bien doué pour la poésie. Les premiers vers des « Silvse » qu'il composa sur les bancs de l'école constituaient déjà une jolie promesse de talent:

« Hse sunt primitiae studiorum docte meorum Corneli (i), haec lusi carmina penè puer w.

Pour lui, le goût des arts et la verve poétique, étaient du reste, un héritage de famille ; son aïeul maternel, Roland Haverloix, s'était fait comme versificateur et comme musicien une excellente réputation.

Enfin, le milieu était aussi favorable que l'entourage. La

cité abbatiale avait été, de bonne heure, un brillant foyer de

culture intellectuelle et l'humanisme, en particulier, y avait

trouvé, dès la fin du XV*^ siècle, en la personne d'Antoine de

Berghes (2), un promoteur généreux et influent.

Simon poursuivit ses études à Anvers, Louvain, Arras et Douai. A Douai, il conquit le diplôme de docteur en droit et s'exerça à la pratique du barreau.

En 1569, il était rentré dans sa patrie et y occupait la charge de sergent à verge de l'échevinage. La nature et la fortune lui avaient largement départi leurs dons et la vie s'ouvrait à lui riche des plus belles espérances, quand un événement terrible vint, en 1570, à jamais empoisonner ses jours.

Cette année-là, dans le courant de l'été, Allard et Simon Ogier mirent volontairement à mort leur gendre et beaufrère, Pierre des Fossez. Dans quelles circonstances et à la suite de quelle querelle de famille tuèrent-ils un homme qui leur tenait de si près ? Nous l'ignorons, mais nous possédons quelques détails sur le procès qui suivit.

D'après la coutume locale, les proches parents de la victime durent prendre l'initiative de la poursuite. Deux beaux-frères

(i) Pièce dédiée à Gérard Corncliiis, « Sjdvarum libri sex Vérone, i584, fo 4 verso.

(2) Voir ci-dessus, page 23.

de Pierre des Fossez, Jean Pomm art et Eugène le Cauchetcur, assignèrent les meurtriers devant le tribunal des échevins.

Simon s'enfuit pour échapper aux poursuites. Mais, son père, fort des services rendus, refusa de se rendre à la sommation des hommes de loi. II se réfugia dans le couvent des Dominicains de Saint-Omer, qui jouissait du droit d'asile. Du reste, ses juges se soucièrent fort peu de l'arrêter, et pendant les mois qui suivirent le crime, ils allèrent quotidiennement lui rendre visite et même manger et boire avec lui.

Devant l'attitude partiale des magistrats, Pommart et le Caucheteur en appelèrent à la justice du roi, et force fut à l'accusé de se constituer prisonnier, sur un mandat impératif venu d'Anvers et signé par le président de la Torre. Une enquête fut ordonnée au sujet des faits invoqués par les plaignants, et l'affaire fut jugée, Tannée suivante, devant un tribunal moins suspect.

L'issue de ce procès sensationnel ne nous est pas connue.

Suivant l'usage, les deux coupables furent, sans doute, condamnés au bannissement et ne purent rentrer dans leurs foyers qu'après avoir fait « zoene ». C'est-à-dire qu'ils durent, selon la coutume audomaroise, payer une indemnité fixée par le magistrat et les parties, et faire solennellement réparation de leur crime dans une des églises de la ville. Depuis lors, Allard se retira pour toujours de la vie publique. Simon quitta le pays pour de longues années, et quand il y revint, il n'y fut jamais plus qu'un déclassé.

On retrouve dans les écrits de Simon Ogier la trace de ces inquiétudes, sans qu'il en donne exactement la cause. Ses préoccupations, il les met sur le compte des guerres, « bella horrida bella », qui sévissaient alors en Flandre et en Artois. Le séjour dans sa patrie lui est devenu insupportable. « Il ira, s'il le faut, en Amérique, aux Indes et jusqu'au bout du monde plutôt que de rester dans ces provinces désolées ».

Pour son bonheur, il n'alla pas aussi loin.

A l'âge de vingt-cinq ans, il partit pour l'Italie, à la suite de Camille Caetan, légat du pape dans les Pays-Bas. Il allait y

devenir, grâce à la recommandation de Tévêque de Saint- Omer, Gérard d'Haméricourt, le précepteur des deux fils d'Honoré Gaétan, duc de Sermonetta.

On devine aisément ce que fut dans la «Terre Promise» des érudits, des littérateurs et des artistes, l'existence du poète audomarois. Le calme rentra dans son esprit : à l'entendre, ces années furent les plus heureuses et les plus fécondes de sa vie.

Les plus fécondes I et cependant, de ce moment de la carrière de Simon Ogier, il ne nous reste que deux opuscules de valeur secondaire. En 1577, il composa pour les élèves du collège de Legnano un Éloge de saint Nicolas : la langue en est élégante et châtiée ; mais, on y trouve quelques assertions plus que naïves. Quand il était un tout petit enfant, le saint patron des écoliers ne s'approchait du sein de sa nourrice, le mercredi et le vendredi, qu'à la tombée de la nuit ; dès l'âge le plus tendre, il avait appris par mortification, à jeûner deux fois par semaine.

Sept ans plus tard, notre poète fit paraître à Vérone, un recueil de vers: six livres de « Silvse », dédiés à Jean-Jacques Toniali, noble seigneur véronais. Quelques pièces fraîches et gracieuses, de facture classique, y célèbrent les mérites de plusieurs personnages de distinction ; notamment, Grégoire XIII, le cardinal Sirlet, Marc-Antoine Muret, Ronsard et Vincent de Gonzague, beau-frère de Marie de Médicis.

En 1584, l'auteur dut quitter l'Italie. Ses parents, affaiblis par l'âge et par la maladie, désiraient ardemment son retour. Après dix ans d'absence, il revint au foyer paternel, ayant fait un voyage des plus mouvementés.

Simon fut d'abord tout au bonheur de retrouver les siens et de revoir sa patrie.

Mais, il retomba bientôt dans ses idées noires (i). Tout, à Saint-Omer, lui rappelait le drame qui avait ensanglanté sa

(i) Silvae, viii, 2-5, 7-10. Odae, 11, 9, 10, 12, i3, i5, 16, 17.

famille. Il résolut de s'expatrier une seconde fois. Toutefois, il ne dépassa pas Douai, où il se vit arrêté pendant trois mois par des pluies persistantes. Il profita de ce repos forcé pour composer un nouveau volume de vers, qu'il intitula : « Pluies d'été » (Ombrotherinon libri très), et dédia à Guillaume de Pamele. Il y célébrait les exploits d'Alexandre Farnèse aux Pays-Bas.

Quelque temps après, quand survint le 17 avril 1585, la chute d'Anvers, Ogier écrivit son poème à la « Paix » (Irène), véritable « manifeste du parti espagnol ». Il y faisait le plus grand éloge du duc de Parme et y prêchait la soumission. Cet ouvrage parut à Douai en 1585, chez la veuve J. Boscard, et eut un succès tel que l'auteur en publia immédiatement un autre du même genre: «Ares». On y retrouve les mêmes idées et, délayées en soixante-trois strophes de huit vers, des flatteries à l'adresse de tous les chefs espagnols.

En 1587, la formation de l'Invincible Armada inspira de nouveau le jeune poète. Mais, il n'écrivait que tourné vers le soleil: il partit pour Bruges où se trouvaient réunis les officiers de Philippe II.

Il nous a laissé le récit de ce voyage en un joli morceau intitulé « Brugae », que Robineau (i) a spirituellement résumé dans les termes suivants. « Simon alla d'abord à Douai par Helfaut, Thérouanne, Enguinegate, Fléchinelle, Pippemont. A Febvin, il eut le bonheur de voir un morceau de la vraie croix. Mais, entre Lens et Douai, il tomba de cheval ; les pluies avaient détrempé la terre et c'est dans un piteux état qu'il sortit de ces fondrières ».

« De Douai, il se dirigea sur Lille, Menin et Courtrai. Mais pour arriver à Bruges, il fallait traverser des « bois espouvan tables et pleins de loups (2) ». Il craignait surtout

(i) E. Robineau, « Simon Ogier », Saint-Omer, 1879, pages 86 et suivantes. — Ce poème a été réimprimé en 1862, avec une traduction en vers français et un commentaire par A. Courtois, « Annales de la Société d'émulation », Bruges, xvi, 1862-1863, pages 41-58.

(2) Simon Ogier écrit toujours en latin. Mais, il lui arrive de rédiger, en marge de ses ouvrages, des notes en français.

les bandes protestantes de Maurice de Nassau et les gueux d'Ostende dont la hardiesse était sans bornes. Cependant, une forte escorte le protégeait et il arriva sain et sauf sur les bords de la Rhée, qui arrose, dit-il, les mignonnes lèvres roses des femmes de Bruges « qui rigat rosea Brugidum labella ».

« Il fut très bien accueilli partout et par tous. Les poètes le saluèrent de leurs chants et il leur rendit hommages pour hommages « Et colo poetas et color ab illis ». Mais ce qui lui fut le plus sensible, c'est la faveur que lui fit Antoine Rex de Berlaymont, qui, se piquant lui-même de poésie, força Simon Ogier, qui s'en défendait, à être son hôte et à loger dans sa riche maison ».

« Notre poète était alors à l'apogée de sa gloire. Les Caetan lui montraient autant d'affection qu'à un père. Chez les Berlaymont, il vivait en Lucullus « Lucullana domo ». Que pouvait-il désirer de plus ? ».

« Il visita les églises de Bruges, admira la Vierge de Michel-Ange, les tombeaux du duc Charles et de Marie de Bourgogne. Quand il fallut revenir, il longea la côte par Dixmude et Furnes, jeta en passant un regard aux jolies femmes de Lampernisse « facie pulcra Lampronesiades » et par Hondschoot, Bergues, Millebrœuck où il faillit être dévoré par les chiens et dut pour la première fois tirer sa durandal « sed me fulmineus tutatus est ensis », par Linck, Watten, Saint-Momehn, et le Cabaret Noble, rentra dans la rue du Blanc-Ram où il composa aussitôt une prière en actions de grâces au Christ Sauveur (« Euché », I, i) »,

Tous les vers de « Brugse » riment entre eux I Invention malheureuse s'il en fut ! Ogier l'appliqua à plusieurs de ses ouvrages qui perdirent par là toute saveur : notamment, ses « Cantilènes pieuses et pudiques », offertes en 1592 à l'archevêque de Cambrai, Louis de Berlaymont. La «Lutetia», qui vit le jour en 1590, est consacrée aux malheurs de Paris assiégé et réduit à la famine par Henri IV. C'est une œuvre de mauvais goût, farcie de souvenirs mythologiques et de réminiscences grecques et latines. Simon y porte aux nues

les Guise et la Ligue et la maison d'Espagne et y voue aux gémonies Henri IV et ses suppôts, ainsi que les sectateurs de Calvin, de Luther et de l'Islam.

Le poème est suivi de deux courtes pièces.

Dans l'une, l'auteur prêche la guerre au « roi sacrilège », il demande qu'un poignard en délivre le monde et fasse périr tous ses partisans. Dans l'autre, il célèbre l'assassinat d'Henri III (31 juillet 1589). La mort de ce tyran est le juste châtiment du meurtre du duc de Guise. Puisse l'héritier de son nom subir le même sort I Et l'implacable ennemi des Protestants se prend à regretter que Charles IX ait épargné le jeune prince dans la nuit de la Saint-Barthélémy. Il termine en félicitant le légat du Saint-Siège, Henri Caetan, d'avoir prodigué ses secours et ses consolations aux Parisiens affamés.

On le voit, Simon s'était donné le rôle de « chantre officieux du parti catholique » et il le prenait au sérieux. Dans ses vers, il développe en polémiste toutes les aspirations et les idées politiques et religieuses des chefs espagnols : pacifier les provinces ; refouler les Protestants ; guerroyer contre les Turcs et leur ravir la Terre-Sainte, berceau du Christ et de la foi, ainsi que la Grèce, berceau des arts et des lettres.

Tout ceci valut, certes, à Simon Ogier quelques royales gratifications. Il en profita pour mettre au jour, l'année même du siège de Paris, un recueil poétique de 447 pages contenant : « Irène et Ares », trois livres d'Odes (57 pièces), les Pluies d'été, trois livres de Prières (46 pièces), et douze livres de « Silvae ».

C'est ce volume qu'il faut lire, pour avoir une idée avantageuse du poète de Saint-Omer : il renferme ce qu'il

écrivit de mieux.

Cependant, le vide s'était fait autour de l'auteur. Il perdit son père, le 2S octobre 1586, et sa mère Casine ou Nicaise Haverloix, le 8 juin 1590.

Il songea alors à se créer un foyer : il avait quarante-trois

ans. Son choix se porta sur Marie d'Ausque, fille d'Antoine, appartenant à une ancienne famille bourgeoise de Saint-Omer. Il épousa, la 12 mai 1592, cette jeune femme distinguée qui était lectrice et demoiselle de compagnie de Dame deXoyelle.

Toutefois, cet établissement ne mit pas un terme aux déplacements incessants et à la vie agitée de Simon Ogier. L'aîné de ses fils, Jacques, naquit à Saint-Omer, le 22 avril 1593 ; le second, François, à Aire, le i^'' juillet 1595; le troisième, Antoine, à Douai, le 2S novembre 1597 ; le quatrième, Pierre, à Saint-Omer, le 24 janvier 1600.

On le voit, durant les années qui suivirent leur mariage, les jeunes époux, quoique fort bien assortis, ne se fixèrent en aucun lieu.

Dans ses «Elégies chrétiennes» (1594-1596), Simon dépeint en termes séduisants son bonheur domestique (i). Sans doute, il faut y voir l'expression de sentiments sincères : mais, il y a là aussi de la littérature. Dans le même ouvrage, l'auteur décrit les dangers qu'il courut à Douai, avec sa jeune famille pendant la peste de 1597 ; il raconte comment il s'enfuit de cette ville, avec les siens, dans les circonstances les plus tragiques.

La fatalité me persécute, dit-il encore en 1601.

Il semble que le « Cygne de Saint-Omer » ne connut le repos et le calme que dans deux endroits chers aux Muses : Cuincy et Col fontaine.

A Cuincy, aux portes de Douai, Antoine, baron de Blondel, possédait une charmante maison de campagne, où il avait érigé solennellement, le 20 septembre 1593, « le banc des Muses », académie de fins lettrés et de beaux esprits. Ogier en fut l'un des assidus ; il y écrivit notamment ses

(i) Coniugiumque dédit lepidum, thalamosque pudicos, Deqiie pia pulcram coniuge progeniem.

Hinc retinens cupidis lacobus colla lacertis Astj^anactœo me vocat ore patrem.

Hinc referens Modij nomen Franciscus amoenum Coniugis auricomœ pendct ab uberibus...

« Parcxncsees », comprenant vingt-huit pièces célébrant la persévérance, la chasteté, la tempérance, la fidélité conjugale, et flétrissant le vice, l'hérésie, etc.

Colfontaine « au bois l'evesque à une lieue et demie de Mons, eau claire comme cristal et froide comme glace, délices de feu Loys de Berlaymont arche vesque deCambray » était aussi le rendez-vous des littérateurs de la contrée. C'étaient : « Michel d'Esne evesque de Tournay, poète pieux et dévotieux, et digne de la harpe davidienne ; M. lean Carpentier interprète du grand prophète Esaye ; M. lean le Huvetier de la Perrière appelé communément Ferrarius, professeur de la langue latine à Douay, philosophe, orateur, et poëte rare et singulier ; Charles de Harchies S*" de Sars, généreux et valeureux, mar}^ de Marie de Longueval dame vertueuse, et méritant le nom de la dixiesme Muse, mieux que la pucelle lesbienne ; lean Sarrazin archevesque et duc de Cambray, prince courtois, et libéral, et Mécénat de tout estude libéral ; Moschus, pasteur d'Armentiere, Theocrite chrestien ; Antoine de Blondel, baron de Cuincy, excellent en poésie ; lamot, Pindare bethunien (i) ». Le poète vint passer des heures bien agréables au milieu de ces hommes distingués ; ils y oubliaient dans le culte des Muses, les ravages que la guerre faisait alors en Artois.

Pendant les années qui suivirent, l'activité, littéraire de Simon Ogier ne se ralentit point.

Et tout d'abord, dans plusieurs de ses productions, le poète reste fidèle à la mission qu'il s'est assignée d'être l'historiographe du parti catholique en Artois. Dans « Eeldora », il forme des vœux pour le succès des armées espagnoles ; dans « Galatea », il décrit les horreurs de l'invasion ennemie, « l'impiété, la perfidie et la cruauté des

(i) Je reproduis les notes en langue française, données en marge par Simon Ogier lui-même dans « Nicoleocrene », iSgy.

Français » ; dans « Albertus et Isabella », il célèbre les mérites de nos Souverains.

Les événements heureux font vibrer les cordes de sa lyre. Il chante la prise de Calais, par l'archiduc Albert, le 17 avril 1596 (Caletum) ; l'arrivée en Artois de Charles de Croy avec plusieurs milliers « de héros » (Artesia) ; la paix de Vervins, conclue le 7 juin 1598 (Vervinum); le mariage de l'infante Isabelle (Charmae).

Si la Cour daignait l'encourager, il consacrerait même toute une épopée en douze chants à la gloire de la Maison d'Autriche : la « Florias ». L'œuvre a été annoncée, dès 1589, dans une lettre au roi Philippe II ; en 1597, elle est presque achevée. Mais, Ogier ne la publiera que « quand l'Auster lui apportera une pluie d'or ». Il attend les ordres des Princes et comme Virgile, il veut pouvoir dire : « Non injussa cano ».

« Il avait rêvé, dit E. Robineau (i), d'être le Virgile de la nouvelle maison des Césars, qui essayaient depuis Charles-Quint de réunir tout l'Orient sous leur sceptre, mais le rêve du poète ne se réalisa pas plus que celui des empereurs ».

Toutes ces œuvres sont adressées à de hauts et puissants seigneurs. Citons : les Archiducs ; Georges d'Autriche ; Ernest de Bavière, prince-évêque de Liège ; Jacques Blaze, évêque de Saint-Omer ; Michel d'Esne, évêque de Tournai; Edouard de Lens, mayeur de Saint-Omer ; Jean Sarrazin, archevêque de Cambrai ; Valérien du Flos, chanoine de Cambrai. Ces pages respirent l'enthousiasme et la sincérité. Et cependant, le lyrisme de notre poète paraît être souvent un lyrisme de commande !

Ceci n'est pas une imputation gratuite. A la même époque, en effet, la muse de Simon Ogier puise fréquemment à des sources d'inspiration moins élevées.

(i) Ouvrage cité, page 3.

Vers la fin de sa vie, notre versificateur publia une série de petits volumes, Symboles, Eloges, Epitaphes, lesquels n'ajoutent rien à sa réputation et donnent une assez piètre idée de son caractère.

En élaborant ces ouvrages, l'auteur n'a eu manifestement qu'un but : se faire bien venir des hommes considérables de la région. Le prétexte ou l'occasion était d'expliquer des armoiries et des devises, de rechercher des étymologies, de rédiger des inscriptions ou des « à propos » en vers. Le tout, n'en doutez pas, dans l'espoir d'obtenir quelque menu présent. Simon est un infatigable quémandeur. Quand il escompte quelque profit, délicatesse et dignité ne sont pour lui que de vains mots. Il écrit alors, non parce qu'il a quelque chose à dire, mais bien parce qu'il a quelque chose à demander.

Et quels grossiers artifices pour attirer l'attention 1

Voici ce qu'il fait observer au sire de Cuincy, dans la préface de sa « Lutetia » : dans ce poème, les élisions sont introuvables. Il en est de même dans les « Chansons »; il en sera de même dans la«Florias». Cette particularité rapproche l'auteur des plus grands poètes de la Grèce et le met en avance sur Virgile, Ovide, Horace, Lucrèce, Catulle, Tibulle, Properce, etc. Ses détracteurs n'en conviendraient pas, sans doute; et cependant, chaque siècle marque un progrès sur les précédents et l'ère moderne a vu bien des choses et des découvertes que les temps anciens n'ont pas connues : l'art typographique, le Nouveau-Monde et les nouveaux engins de destruction.

Ailleurs, (dédicace de « Calliopesachea »), Simon Ogier fait le plus grand éloge de ses vers latins « rimes ». Il s'attribue effrontément la paternité de ce nouveau genre de poésie et le proclame plein de beauté, de délicatesse, de charme, d'agrément, de douceur ; « longé pulcherrimum et venustissimum, atque lepidissimum, et suauissimum, iucundissimumque ».

Cette innovation merveilleuse lui a valu, dit-il, de vives critiques de la part d'envieux détracteurs et de rivaux impuissants. Mais, les plus grands esprits ont été unanimes à

l6o LE CHANT DU CYGNE

l'en féliciter et notamment Laevinus Torrentius, évêque d'Anvers, Vaast de Grenet, abbé de Saint-Bertin, et Louis de Berlaymont, archevêque de Cambrai.

A l'appui de cette assertion, l'auteur publie une lettre fort élogieuse qu'il a reçue de l'archevêque. Il voudrait pouvoir en dire davantage. «Mais voici que les Français viennent l'en empêcher. Ceux-ci cherchent par tous les moyens à s'emparer de Saint-Omer, alors que les Audomarois nourrissent dans leur collège des fils de France et qu'ils les éduquent de leur mieux « splendidè, lautè, magnificè, et liberaliter ». Récemment, le jour de Saint-Chrysogone, l'ennemi a tenté un hardi coup de main contre la cité, et maintenant, au moment même où Simon écrit, le veilleur, du haut de la tour de Saint-Bertin, fait retentir sa voix de stentor pour annoncer une nouvelle attaque. Il faut courir aux armes : le poète dépose la plume, prend son mousquet, et s'en va faire le coup de feu sur les remparts».

Le 24 novembre 1594, jour de Saint-Chrysogone, Henri d'Orléans avait, en effet, assailli la ville « avec ses petars » par la Porte Sainte-Croix. Simon s'aperçut, le premier, du danger et donna l'alarme. Sa vigilance a sauvé la place. « Mais, moins bien traité que les oies du Capitole, le cygne audomarois n'a reçu aucune récompense, ni bourse pleine d'or, ni coupe à la double croix rehaussée de pierres précieuses ». (Encomium V).

Un dernier trait.

En 1602, le petit François Ogier, qui n'avait alors que sept ans, signa et envoya à François Moschus, curé d'Armentières, les « Franciscasmata », recueil comprenant vingt et un « asmata », ou poèmes, dédiés à des personnages contemporains : évêques, « mayeurs», médecins, conseillers, avocats, négociants. L'enfant n'était certes pour rien dans ces pages. Tout cet arsenal de basses flatteries dirigées contre la faiblesse humaine était l'œuvre de son père.

Triste défaut, singulier travers ! Nous aurions mauvaise grâce cependant à trop nous en plaindre : les Symboles,

SIMON OGIER l6l

Eloges et Epitaphes sont un véritable « trésor », une mine de détails et de renseignements sur l'entourage de l'auteur, sur la société, sur les mœurs et les usages du temps. De multiples curiosités y trouveraient leur aliment et, malgré tous les reproches qu'elle mérite, cette littérature encomiastique du XVIP siècle, s'imposera longtemps encore à l'attention de

tous les chercheurs.

Simon Ogier passa à Saint-Omer les dernières années de

son existence. Ses trois derniers nés y virent le jour : Pierre

en 1600, Marie en 1602 et Simon en 1603. Celui-ci, enfant

posthume, fut baptisé le 4 juin 1603 : notre poète mourut donc,

à la fin de l'année 1602 ou dans les premiers mois de 1603, à

l'âge de cinquante-quatre ans. Sa veuve lui survécut jusqu'en

De tous ses fils, François « francq chevalier », le filleul de

François de Maulde, perpétua seul sa lignée : il porta son nom

avec grand honneur.

Au commencement du xvill^ siècle, la descendance de Simon Ogier et de Marie d'Ausque se divisait en deux branches, jouissant l'une et l'autre de toute la considération publique : celle des Ogier, seigneurs du Bray et celle des Ogier, seigneurs du Braudrel.

Philippe-Joachim, petit-fils de François, échevin de Douai, fit enregistrer en 1699, au Grand Armoriai, les armoiries suivantes : d'azur à un cygne d'argent, becqué de sable, s'essorant et sans pieds, surmonté de trois étoiles d'or à six raix rangées en chef.

C'étaient, depuis longtemps, celles de sa famille.

Simon Ogier s'était donné comme devise les deux mots « Sol or Olor », qu'il traduisait de la façon suivante : je suis un cygne qui se console. Il inscrivit, au bas de chacun de ses ouvrages, cette courte phrase qui sonnait bien, rappelait les initiales de son nom et le blason des siens et résumait d'une façon si frappante les occupations et préoccupations de son existence.

l62 LE CHANT DU CYGNE

C'était une heureuse trouvaille et il en était fier : « Solor

Olor », toute sa vie tient en ces neuf lettres.

Simon Ogier fut un écrivain érudit et laborieux, mais inégal. Ses œuvres renferment certaines qualités : de la clarté, de la facilité ; parfois, de l'élégance. A ne considérer que certaine face de son talent, on s'explique la faveur, l'incontestable renommée, dont le « Cygne de Saint-Omer » jouit auprès de ses contemporains.

Toutefois, ses vers sont souvent prolixes et monotones ; fréquemment aussi, ils sont vides de sens. L'auteur manque d'idées et d'imagination, il n'a pas de goût.

Que penser de l'homme ? Oublions la sanglante tragédie de 1570, dont les détails nous sont inconnus, et laissons au meurtrier le bénéfice des circonstances atténuantes. Que reste-t-il ? un personnage prétentieux et vaniteux, intrigant et flatteur, qui paraît bien cacher sous un masque de jactance naïve une âme assez basse.

En faut-il plus pour qu'il soit permis d'affirmer que Simon Ogier annonce la décadence de l'humanisme belge ? Il l'annonce, à la fois, par les défaillances de son style et par les défauts de son caractère.

SOURCES

Nos études sur Simon Ogier, dans la « Biographie nationale », tome XVI, colonnes 98-107 et dans la « Bibliotheca Belgica « de F. van der Haeghen, deuxième série. On y trouvera toutes les références et la bibliographie détaillée des œuvres d'Ogier.

Nous avons surtout mis à profit les travaux suivants :

1. A. Courtois, « Biographie poétique de Simon Ogier », Mémoires de la Société des antiquaires de la Morinie, tome x, pages 141-197.

2. E.-M.-D. RoBiNEAU, « Simon Ogier », Saint-Omer, 1879. Tirage à part d'articles parus dans le « Mémorial artésien ».

3. Bled, « Un dernier mot sur Simon Ogier », Société des antiquaires de la Morinie, bulletin historique, vu, pages 437-453.

INDEX ALPHABETIQUE.

Adinus, Jean, 58.

Adrien VI, pape, 5o.

Adwerth^ abbaye d', i8.

Aegidius, J., 53.

Aelgoet, Liévin, 69-70.

Aelius Antonius, Nebrissensis,

Agricola, Rodolphe, 6, i5, 17,

Agrippa de Nettesheym, 74, 76,

Aire, 46, i32, i33, i35.

A IX- la - Chapelle, 124.

Alançon, le duc d', 76.

Alard d'Amsterdam, 5o.

Albert d'Autriche, l'archiduc,

époux de l'Infante Isabelle,

io5. — Albert et Isabelle, i58.

Albert de Brandebourg, 95-99.

Albret, voir Henri d'.

Alde, 64. Aléandre, Jérôme, 38, 41, 55,

Alexandre, saint, 106.

Alkmaar, 12, 19, 5o.

Alost, 45, 72.

Amerbach, Boniface, 80, 82, 95.

Amerot, Adrien, 53.

Amersfoort, 12.

Amiens, 3i.

Amman, Josse, 126.

Ammonius, ou Vander Maude,

Jacques, 58. — Jean, 58, 59,

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