CHAPITRE III
Erasme de Rotterdam peut être considéré comme l'incarnation même de l'humanisme « agissant ». C'était à qui, au début du XVP siècle, dans le groupe des intellectuels les plus distingués, pourrait approcher cet homme extraordinaire, entrer en communauté d'idées avec lui et obtenir quelques lignes de sa main.
« Si quelqu'un put jamais se dire concitoyen de tout homme qui pense, écrit Ferdinand Brunetière (i), assurément c'est Erasme. Sa correspondance nous le montre en relations avec tout ce qu'il y avait alors d'érudits en Europe »,
Le croirait-on ? — L'illustre écrivain, pour répandre sa pensée et son enseignement à travers le monde, recourut fréquemment aux bons offices de trois de nos compatriotes : Hilaire Bertholf, Liévin Aelgoet et Félix Rex, lui servirent, pendant longtemps, de secrétaires, d'hommes de confiance et d'émissaires.
Le fait ne vaut-il pas la peine d'être mis en lumière ? — Et n'est-il pas intéressant de suivre, à travers l'immense correspondance d'Érasme, la trace de ces humanistes flamands si peu connus ; n'est-il pas instructif de chercher à déterminer la part de collaboration, modeste sans doute, et
(i) F. Brunetière, « Histoire de la littérature française classique », Paris, 1904, tome I, page 35.
cependant précieuse, qu'ils prêtèrent au plus célèbre des penseurs de la Renaissance ?
Déchiffrer les vieux grimoires est une des occupations les plus divertissantes qui soient au monde. Elle nous permet de nous représenter les hommes d'autrefois et presque de les faire revivre. N'est-ce pas là le meilleur moyen de renouer la chaîne qui nous unit au passé et de mener victorieusement contre le temps le bon combat que doit soutenir tout historien digne de ce nom ?
Une autre raison m'engage à évoquer la mémoire des secrétaires flamands d'Erasme. Jusqu'à présent, on ne leur a pas rendu justice dans notre pays. La Biographie nationale, publiée par l'Académie royale de Belgique, ne contient sur eux que renseignements incomplets. Dans ce recueil si accueillant d'habitude, Félix Rex est passé sous silence et Aelgoet figure sous un nom qui n'a jamais été le sien (i) ; la notice consacrée à Bertholf est insignifiante : Alphonse Rivier le déplorait déjà en 1880 (2).
Je m'occuperai tout d'abord d'Hilaire Bertholf.
En parcourant un jour les « Mémoires pour servir à l'Histoire des XVII provinces des Pays-Bas, de la principauté de Liège et de quelques contrées voisines », compilation austère du savant Paquot, imprimée en 1765, je demeurai pensif à la lecture des lignes suivantes :
« Parmi tant de personnes distinguées dans la République des Lettres, qu'a produit (sic) la ville de Gand, il ne faut pas douter qu'elle n'ait quelquefois produit des magots de corps et d'esprit; car il en est de l'une et de l'autre sorte. Hilaire Bertholf, qu'on me permettra de nommer Bertoul, fut seule-
(i) GoETHALS. Je reviendrai très prochainement sur la vie et les travaux de Liévin Algoet.
(2) A. RiviER, « Claude Chansonnette, jurisconsulte messin et ses lettres inédites, » Mémoires... publiés par l'Académie royale de Belgique, coll. in-80, XXIX, 1880, p. 14.
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ment de la première ; et son génie, joint à son application, le dédommagea suffisamment de ce défaut ».
« Cet homme naquit vers la fin du xv« siècle. Il se rendit, de bonne heure, habile dans la Poésie, et mérita par cet endroit l'estime d'Erasme. N'ayant jamais connu ce savant, il apprit un jour qu'il était à Gand, et l'ayant attendu au sortir d'une église, il lui offrit une pièce de sa composition. Érasme en fut tellement charmé qu'il dit tout bas à Charles Utenhovius (van Utenhove) qui l'accompagnoit : « Comment se peut-il que de si beaux vers viennent d'un homme si laid ? » Conclusion : il fallut voir le Poëte à table; Bertoul s'y rendit et Érasme ne put s'empêcher d'admirer son nez. La nature n'y avoit pas épargné l'étoffe, et l'Art, j'entends celui qu'apprènent les élèves de Bacchus, y avoit ajouté du sien, en le garnissant de rubis dans toute son étendue. Érasme l'ayant donc contemplé à son aise : Ça, dit-il, Bertoul, il faut que tu nous fasses une épigramme, qui commence par «Nasus Bertulphi ». Celui-ci qui entendoit raillerie, et qui sentoit actuellement les vapeurs du jus de la treille, le satisfit sur le champ, et vérifia ainsi ce qu'on a dit d'un célèbre poète.
Horace a bu son saoul, quand il voit les Ménades. Satur est, cum. dicit Horatius : Ohé !
« Nos bibliothécaires s'arrêtent tout court à cet endroit et ne nous apprènent rien du reste de la vie de Bertoul...».
Voilà, certes, un personnage présenté de façon originale !
Malheureusement, Paquot n'en dit guère plus long que les « bibliothécaires » auxquels il a eu recours et, dans la Biographie nationale, le baron Jules de Saint-Génois termine par ces mots la notice qu'il consacre à Bertholf : « En résumé, Bertholf constitue une personnalité qui appartient plutôt à la tradition qu'à l'histoire littéraire ».
Nous allons voir ce qu'il en faut penser.
Hilaire Bertholf naquit en Flandre, à la fin du xv^ siècle.
^2 AUTOUR d'Érasme et de Rabelais
Selon Paquot, il vit le jour à Lede, non loin d'Alost. La chose est possible. Toutefois, on peut se demander aussi s'il ne naquit pas à Gand, et si son nom de famille n'était pas «Van Lede», nom très répandu dans la région, dès le xiv^ siècle.
Ceci n'est pas une vaine conjecture; car, il nous faut remarquer que, dans ses œuvres, notre personnage écrit luimême son nom sous les formes suivantes : Bertuliphus Ledius (151 1). — Berthulphus Ledius Gandavus (15 13). — Hylarius Bertulphus Ledius Gandavus (1523). — Bertulphus Ledius (1523). — Hilarius Bertulphus Ledius (1524). — Hilarius Bertulphus (1529). — Hilarius Berthulphus Ledius (1535).
Selon toute probabilité, Hilaire fit son éducation première à Gand, au collège d'Eloi Houckaert : on trouve quelques courtes pièces latines de sa façon dans les feuillets liminaires des Biographies de S* Liévin, de Bertulphe le Confesseur et de sainte Colette qu'Houckaert fit paraître à Paris, en 151 1, chez Badins Ascensius.
Notre étudiant se rendit ensuite à Paris. Il s'y lia d'amitié avec un jeune Espagnol, qui devait s'illustrer plus tard, Jean- Louis Vives.
En 1509, Vives suivait en Sorbonne (i) les cours du Gantois Jean Dullaert, le commentateur d'Aristote. Il est permis de croire que les deux jeunes gens se rencontrèrent à l'école de ce philosophe : Bertholf inséra, d'ailleurs, un poème en tête de la « Summa philosophie naturalis clarissimi philosophi Pauli Veneti », éditée par Dullaert, en novembre 15 13, chez Gilles Gourmont à Paris.
De la capitale de la France, Hilaire passa à Toulouse, où il se voua de son côté, pendant plusieurs années, à l'instruction de la jeunesse.
Il s'y consacra spécialement aux études latines et y prépara un savant et important ouvrage qui sortit des presses d'Antoine Blanchard à Lyon, le 12 décembre 1523. C'était
(i) F. Kayser, « J.-L. Vives, » Historiches Jahrbuch, Munich, XV, 1894, p. 3o8.
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une édition complète des traités grammaticaux d'Antoine de Lebrixa avec le texte de tous les commentateurs et des notes inédites de l'éditeur : le tout, constituant un gros volume in-4° de 208 feuillets, fut mis en vente à Lyon, chez Simon Vincent, au mois de janvier suivant (i).
Dans l'entretemps, dès 1522, Bertholf était entré au service d'Érasme. Faut-il croire que ce fut à la suite de l'aventure racontée par Paquot ? Je l'ignore : mais, la recommandation de Vives ne fut certes pas étrangère à ce changement de position.
Le nouveau secrétaire sut gagner bientôt toute la confiance de son maître, qui appréciait surtout en lui trois qualités : le dévouement, l'érudition, l'enjouement. Le prénom d'Hilaire fournit aussi, maintes fois, matière à plaisanterie facile à l'illustre philologue, qui, de même que tous ceux de son époque, aimait les jeux de mots : « Hilarius, hilaris, hilaritas, le joyeux, le jovial, la gaîté ».
Exemple. En 1523, le bruit de la mort d'Érasme courut à Bruges et Marc Laurin, doyen de Saint-Donat, en fut fort effrayé. Bertholf se rendit auprès du digne prêtre pour le rassurer, tandis qu'Érasme lui écrivait, de Bâle, de ne plus se laisser émouvoir, dorénavant, par de pareils racontars : « même s'il ne survenait plus — le trait est intraduisible — d' « Hilaire » pour le faire rire et lui rendre courage ». « Etiamsi nullus accurrat Hilarius qui te exhilaret animumque reddat ».
« Nomen omen », disaient les anciens : un nom est un présage. Erasme était de leur avis.
En 1522 et 1523, Bertholf fut envoyé en mission dans
(i) Remarquons que, dans son dialogue /< S\modus Grammaticorum » ou Synode des Grammairiens, Erasme met en scène un personnage qu'il appelle Bertulphus.
diverses villes de Belgique. Puis, il accompagna son maître en Suisse et se fixa notamment à Bâle et à Genève. En cette ville, il sut se faire un ami d'un des savants les plus originaux de cette époque d'agitation confuse : le docteur Henri- Corneille Agrippa de Nettesheym (i), une manière de « prototype de Faust ».
Ipse philosophus, daemon, héros, Deus et omnia (2).
Agrippa, dont le nom s'est perpétué jusqu'à nos jours dans le wallon de Liège, où Agrippa, <c Agrâfâ », se dit encore pour désigner le grimoire, devint, par la suite, le médecin de Louise de Savoie, mère de François P^; puis, il fut attaché à la personne de Marguerite d'Autriche et nommé historiographe de Charles-Ouint.
Sa correspondance contient une lettre amusante de Bertholf, écrite de Bâle après un dîner auquel avaient assisté, outre le signataire, Érasme, Claude Chansonnette, Philibert de Lucinge, Thomas Zegerus et quelques autres convives de moindre importance. Hilaire y rappelle que, deux ans auparavant, il s'est concilié les bonnes grâces du docteur en lui dédiant quelques menues pièces de vers qui lui plurent, malgré la médiocrité de leur façon et l'obscurité de l'auteur.
En effet, elles firent même tant de plaisir au destinataire qu'il les conserva toujours et qu'elles ont été insérées à la suite de ses œuvres complètes. On y remarque cinq épitaphes pour le tombeau de l'aimable « Filiolus », le petit chien du célèbre professeur, et un poème en l'honneur de Madame de Nettesheym, née Jeanne-Louise Tissié.
Ce compliment se compose de cinq distiques délicatement tournés : un jour que Junon, voulait être irrésistible et sûre de son époux, elle supplia Vénus de lui donner sa ceinture aux vertus merveilleuses. Vain espoir et prière inutile I Que
(i) J. Stecher, « Jean Lemaire de Belges, sa vie, ses œuvres », Louvain, 1891, p. XLI.
(2) Un des vers placés en tête du tome 11 des œuvres d'Agrippa.
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la belle quémandeuse aille à Genève : le talisman de grâce et d'amour, c'est Jeanne-Louise qui le détient I
Ah I qu'en termes galants ces choses-là sont dites I Et comment refuser son appui à un jeune poète qui a pareilles attentions ?
Hilaire était, d'ailleurs, un puriste.
Dans une lettre, datée de Baie en avril 1524, il gronde amicalement, mais avec fermeté, le réformateur Guillaume Farel d'être devenu, sous un prétexte religieux, le chef des ennemis des lettres et des muses. Eh quoi I l'Évangile a dissipé les ténèbres de la scolastique et nous parlerions et prêcherions l'Evangile comme les Duns Scot et les Tartaret! Mais, les Pères de l'Église enseignent tout le contraire et saint Augustin, saint Jérôme et saint Paul ne méprisent pas les poètes I
En Suisse, le secrétaire d'Erasme fréquentait les milieux protestants. Les questions religieuses le laissèrent toutefois, semble-t-il, assez indifférent. Il allait bientôt, du reste, déployer sur un tout autre théâtre ses qualités d'entregent.
Il représenta Érasme, à plusieurs reprises, à la cour de l'Empereur, et, en mai 1523, il fut chargé de remettre en mains propres à François P'' une œuvre de son maître : la Paraphrase de l'Évangile de saint Marc. L'entrevue se passa le mieux du monde. Le roi de France accueillit avec faveur le présent et reçut avec bonté le porteur. Bertholf séjourna à la cour. Il y plut et il s'y plut. Il y noua des relations avec plusieurs seigneurs des plus distingués, notamment François du Moulin, évêque deCondom, grand-aumônier de France (i).
A cette époque, Érasme avait quelque velléité de s'établir en France (i). Son secrétaire n'était là que pour lui préparer les voies. Il s'acquitta à merveille de cette mission délicate.
(i) Abel Lefranc, « Histoire du Collège de France, » op. cit., pages 89 et 99.
76 AUTOUR d'Érasme et de Rabelais
En janvier 1524, on nous dépeint Hilaire comme devenu tout à fait français, tout à fait homme de cour : « totus gallicus, totus aulicus ». Après une absence, il regagne la France avec bonheur, car il aime ce beau pays par-dessus tout et, dans sa joie, il oublie le reste du monde. C'est Érasme luimême qui le mande à François du Moulin, le 12 décembre 1524, et il ajoute : Qu'il y demeure donc et y fasse son chemin si le ciel de France lui est favorable. Que le grand-aumônier le protège I Mais il ne faut pas lui donner trop d'argent : mieux vaudrait, s'il en paraît digne, le pourvoir d'un bénéfice, aux revenus assurés.
Sans doute, Bertholf avait désappris chez les grands qu'un vrai Flamand est économe.
Il demeura en France, mais il n'obtint aucune prébende. Il fut attaché, peu après, à la personne de Marguerite de Valois ou d'Angoulème, sœur du roi et veuve du duc d'Alençon.
On voudrait des renseignements circonstanciés sur le séjour de notre compatriote auprès de la femme distinguée qui écrivit l'Heptaméron et fut la protectrice des Marot, des Des Périers, des Melin de Saint-Gelais, la perle des perles, la « margarite des margarites ».
Malheureusement, de cette période de son existence, Hilaire ne nous a laissé que deux lettres concises adressées à Agrippa de Nettesheym. Elles nous le montrent se rendant à Tours et en Avignon, voyageant avec Claude Chansonnette, s'intéressant aux menus faits de la politique contemporaine, mais observant sur le reste une réserve absolue.
En 1527, Marguerite de Valois épousa en secondes noces Henri d'Albret, roi de Navarre. Il est probable que Bertholf la quitta à cette époque.
Peu après, nous le retrouvons en Belgique, songeant à prendre femme. Ceci n'était pas du goût d'Érasme, qui, bien qu'ayant écrit en 15 18 l'Éloge du Mariage, considérait la vie conjugale comme une source d'infidélités à la Science. On sait que l'Université avait de vieilles préventions à ce sujet;
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surtout à Paris, où les médecins eux-mêmes étaient astreints au célibat.
Mais Bertholf alla à rencontre du préjugé.
Après son mariage, il se fixa pour un temps à Bruxelles. En 1531, il y demeurait, sans doute en qualité de secrétaire, en la maison de Jean de Dantzig, évêque de Kulm.
Notre capitale était alors un centre très fréquenté. Elle comptait dans ses murs un grand nombre d'étrangers de marque; et, pour ne parler que des ecclésiastiques, on y voyait, réunis à la cour de Marie de Hongrie : l'évêque de Kulm ; le cardinal-archevêque de Brindes Jérôme-Aléandre; le cardinal Campeggi ; Nicolas Olahus ; Jean Carondelet, archevêque de Palerme, chef du Conseil privé ; enfin, notre cardinal prince-évêque de Liège, Érard de la Marck.
Toutefois, dès 1532, Bertholf rentra en France avec sa jeune famille. On lui prêtait l'intention de gagner l'Itahe. Il s'arrêta à Lyon, la ville savante, cosmopolite, hospitalière, « le second œil de la France ».
Il y rencontra François Rabelais, qui y était, pour lors, médecin du Grand Hôpital du Pont du Rhône et correcteur d'imprimerie chez Sébastien Gryphius. Les deux plaisants compères vécurent bientôt sur le pied de l'intimité la plus grande : « familiarissime, » comme Rabelais lui-même le fit savoir à Erasme (i), le 30 novembre 1532.
Certes, la compagnie d'Hilaire, le bien nommé, devait être faite pour plaire à l'impérissable auteur du «Vivez joyeux ! ». Et l'on dirait volontiers :
Je laisse à penser la vie Que firent ces deux amis
si l'on croyait encore au Rabelais de la légende et à son amour
(i) Dans son article sur « Rabelais et Érasme », Revue des études rabelaisiennes, Paris, vi, 1908, fasc. 2-4, M. W. F. Smith ne cite pas le nom d'Hilaire Bertholf.
immodéré pour « celle nectarique, délicieuse, précieuse,
céleste, jo3^euse, déifique liqueur qu'on nomme le piot ».
Mais, on sait ce qu'il faut admettre de l'épitaphe composée
par Ronsard :
Si d'un mort qui pourri repose
Nature engendre quelque chose, Et si la génération Se fait de la corruption, Une vigne prendra naissance De l'estomac et de la panse Du bon Rabelais qui boivait Toujours cependant qu'il vivait.
En réalité, jusqu'alors l'existence de l'abstracteur de Quinte-Essence avait été besogneuse et laborieuse et ses relations avec Hilaire Bertholf relevèrent beaucoup plus, n'en doutons pas, du cabinet de travail que de la taverne. « Buveurs très illustres et goutteux très précieux », ils ne l'étaient ni l'un ni l'autre.
Une chose me paraît bien digne d'être notée au passage. On a recherché les sources de Rabelais et fait connaître ses procédés de composition. Brunetière et particulièrement MM. Delaruelle et Thuasne (i) ont indiqué avec autant de finesse que de pénétration ce qu'il a pris à certains humanistes, et surtout à Érasme, qu'il considérait comme son père spirituel.
M. Thuasne a plus spécialement anatysé la lettre de Gargantua à Pantagruel, qui figure au livre premier, chapitre huitième, de « Pantagruel, roi des Dipsodes, restitué à son naturel, avec ses faits et prouesses épouvantables ».
Or, le sagace critique français établit à l'évidence : d'abord.
(i) Brunetière, « Histoire de la littérature française classique », tome I, pages 128, etc. — L. Delaruelle, « Ce que Rabelais doit à Erasme et à Budé », Revue d'histoire littéraire, Paris, tome xi, pages 220-262. — L. Thuasne, « Rabelaesiana », Revue des bibliothèques, Paris, igoS, mars-avril, pages 2o8-2i5.
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que ce morceau, d'une inspiration si élevée au milieu d'une épopée bouffonne et païenne, est à rapprocher d'un passage des « Adagia » et se ressent de l'influence érasmienne ; ensuite, qu'il est tiré presque entièrement de certaine épître d' Agrippa de Nettesheym. « C'est, dit M. Thuasne, le prototype de la lettre de Gargantua : mêmes idées générales développées dans le même ordre, mêmes conclusions d'un caractère nettement religieux ».
Le premier livre de Pantagruel parut à Lyon, chez François Juste, àlafin de l'année 1532. Serait-il téméraire de rechercher dans le passage signalé un écho des conversations que Rabelais eut, exactement à la même époque, avec l'ancien commensal d'Érasme et de Corneille Agrippa ?
Et, dans cette hypothèse, qui donc, parmi les flamands résidant à Lyon en 1532, dicta cette phrase du chapitre IX : « — A quoi dist Epistemon : « Parlez-vous Christian, mon » ami, ou langage patelinois ? Non, c'est langage lanternois ? » — Dont dist Panurge : Heere, ik ken spreeke anders geen » taele, dan kersten tael. Mij dunkt nogtans, al s en seg ik u » niet een woord, mijnne nood verklaert genoegh wat ik » begeere. Geeft mij uijt bermhertigheijt iets waarvan ik y> gevoet magh zijn ». —
Ce qui signifie :
Monsieur, je ne sais parler d'autre langue que langue chrétienne. Il me paraît toutefois, que même si je ne vous dis pas un mot, ma détresse vous déclare assez ce que je désire. Par pitié, donnez-moi quelque chose qui puisse me nourrir (i).
» A quoi respondit Pantagruel : Aultant de cestuy là. — »
Mais ces agréables relations furent tragiquement interrom-
(i) Dans un article récent, M. L. Sainéan, « Le vocabulaire de Rabelais », Revue des études rabelaisiennes, Paris, v, 1908, pages 285 et suivantes, étudie les phrases en langues étrangères du chapitre ix. Il ne parle absolument pas du passage flamand que nous rapportons.
8o AUTOUR D ERASME ET DE RABELAIS
pues I La peste s'abattit sur Lyon en 1533. Hilaire Bertholf, son épouse et leurs trois enfants furent emportés par le fléau.
Le 31 août, Érasme fit part de la catastrophe à Boniface Amerbach, le grand jurisconsulte de Bâle, immortalisé par le pinceau d'Holbein.
Quelques mois après, Rabelais partait pour Rome avec Jean du Bellay, évoque de Paris.
Tel est, en substance, le <i. curriculum vitae » du premier secrétaire flamand d'Érasme.
De son œuvre, il reste malheureusement trop peu de chose pour qu'il soit permis de préciser davantage. Peut-être quelque découverte heureuse viendra-t-elle augmenter l'héritage littéraire d' Hilaire Bertholf et permettre au chercheur de mieux distinguer les traits de la physionomie originale que nous n'avons fait qu'entrevoir.
En attendant, il m'a paru piquant de retracer, fût-ce à l'état d'esquisse sommaire, le portrait d'un des nôtres que les vicissitudes de l'existence mirent en contact avec tant de personnalités renommées et qui pénétra dans l'intimité d'Érasme, de Rabelais et de Marguerite d'Angoulême.
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SOURCES
1. Poèmes d'H. Bertholf, dont un adressé à Livinus Megang, dans les ff. lim. de : El. Houcarius (Houckaert), « Livini seu Levini archiepiscopi... vita... », Paris, J. Badius Ascensius pour Victor van Crombrugghe et Gérard Zweemere, i5ii [Gand : bibliothèque universitaire G 7443].
2. Poème d'H. Bertholf dans : J. Dullaert, « Summa philosophie naturalis... Pauli Veneti », Paris, Thomas Rees pour Gilles de Gourmont, i5i3 [Ibid. G 7266].
3. « Grammatica Antonij Nebrissensis », Lyon, Antoine Blanchard pour Simon Vincent, 1 523-1 524. (Édition pvibliée par H. B. avec nombreuses notes de sa main) [Ibid. G 7285].
4. Vers d'H. Bertholf sur la mort de Jean Froben dans : Erasme, « Familiarium coUoquiorum opus », Bâle, Jérôme Froben et J. Hervatius, 1529, page 224 [Munich : bibliothèque royale.]
5. Deux poèmes d'H. Bertholf dans : « D. Hilarij Pictavorum episcopi lucubrationes », Bâle, Jér. Froben et Nie. Episcopius, i535, ff. lim. [Gand : bibl. univ. Ace. 25766].
6. Plusieurs lettres et dix poèmes d'H. Bertholf dans Agrippa de Nettesheym, « Operum pars posterior », Lyon, Bering, pages 806- 807, 825, 1148-1150, ii52-ii56.
7. Herminjard, « Correspondance des réformateurs », Genève- Paris, 1866, tome I, pages 210-21 3 (lettre à Guillaume Farel) ; tome III, 413, note (renseignements divers).
1. D. Erasmi « opéra omnia », édition de Leiden, 1703, tome m. Colonnes 716-717 (H. B. et Vives) ; 836 (H. B. en France ; son caractère) ; 937 (H. B. à la cour de France) ; 730, 943 (renseign. divers) ; ii37 (mariage) ; 1456 (séjour à Lyon) ; 765 (H. B. et Marc Laurin) .