CHAPITRE II
LA CORRESPONDANCE D'UN CHARTREUX LiEVINUS AMMONIUS
Le manuscrit n° 599 de la Bibliothèque publique de Besançon est un gros volume de 569 pages in-quarto, couvertes d'une belle écriture très menue. Il contient cent soixante-sept lettres latines et grecques, adressées, au cours des années 1518 à 1556, à quatre-vingt-dix personnages différents — prêtres, religieux, professeurs et magistrats — par le Chartreux flamand Laevinus Ammonius.
Cette série épistolaire mérite d'être étudiée fort attentivement. Elle vaut, à la fois, par la réputation de son auteur, par le nombre et la qualité de ses correspondants, par la date à laquelle elle se rapporte. Contemporaine de la diffusion de l'humanisme et de l'introduction des doctrines protestantes en Belgique, elle fournit, sur ces événements si considérables et sur ceux qui y prirent part, le témoignage, toujours précieux à recueillir, d'un homme éclairé, loyal et sincère.
Lsevinus Ammonius — en flamand, Lieven Van der Maude — naquit à Gand, le 13 avril 1485 (i). Il prit l'habit de Saint Bruno en la chartreuse de Bois-Saint-Martin, près de Grammont ; puis, en 1506, fit une seconde profession, au Val-Royal, Vallis Regalis ou Coninxdal, à Royghem près de
(i) Cette date nous est donnée par le manuscrit de Besançon lettres 104 et 167.
Gand. Il habita successivement les chartreuses de Royghem, Bois-Saint-Martin, Arnhem et Scheut-lez-Bruxelles et mourut à Royghem en 1556. Il appartenait à une famille foncièrement chrétienne. Son frère Jean, qui avait assisté au baptême de Charles-Quint et qui écrivit une relation curieuse de cette cérémonie, entra également dans l'ordre des Chartreux. Son père, Jacques Ammonius, se fit prêtre, après avoir perdu son épouse. Il mourut à Courtrai, en 1506, chanoine de Saint-Augustin, ayant fait don à l'abbaye de la Chapelle-lez-Enghien d'une bibliothèque nombreuse et choisie.
Les quatre-vingt-six premières épîtres de la correspondance conservée à Besançon ont été écrites entre 1518 et 1533 et sont datées de Bois-Saint-Martin.
Elles ont trait, pour la plupart, aux préoccupations scientifiques de l'auteur qui s'adonne en toute liberté, à cette époque, à l'étude de l'antiquité classique. Son enthousiasme s'épanche en confidences ingénues et touchantes. Il s'est mis seul à apprendre le grec. Jean Adinuslui a prêté 1' « Institution de la Langue grecque » de Mélanchthon. Cet ouvrage lui a permis de réaliser de grands progrès et d' « aborder militairement » les lettres helléniques. Lsevinus donnerait gros pour avoir la Syntaxe grecque du même auteur et il mande à son ami : « Je te le demande en grâce, je t'en supplie au nom de notre amitié, remue ciel et terre pour me la procurer ».
Le i^"" juin 1521, il écrit à Antoine Clava, membre du Conseil de Flandre, qu'il voudrait transcrire tout Homère, car il n'y a aucun espoir qu'il puisse jamais s'acheter l'Iliade et l'Odyssée. Les livres sont si rares I II a trouvé un Suidas — ce dont il est tout joyeux — pour sept « aurei ». Il s'informe si on ne pourrait pas lui communiquer un art poétique grec et termine par ces mots : « tous nos frères te saluent, surtout les hellénisants ». A ce moment, Ammonius
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n'était donc pas seul à la chartreuse à cultiver la philologie grecque.
Au reste, il comptait des émules dans certains monastères gantois. Le P. Guillaume Vleeschhouwer ou « Carnifex », du couvent des Dominicains, « était un amateur d'antiquités et un chercheur de manuscrits. Il avait visité les bibliothèques de Belgique, d'Angleterre et de la Haute Allemagne, noté exactement les auteurs des manuscrits et commencé la rédaction d'un catalogue qui fut continué par son confrère le P. Jean Van den Bundere (i) ». En 1517 et en 1526, le pape Léon X chargea un clerc du diocèse de Liège, Jean Heitmers, de Zonhoven, de rechercher en dehors de l'Italie, à travers la France et les pays du nord, les « précieux trésors de la littérature antique ». L'envoyé pontifical, qui était autorisé à sous-déléguer d'autres commissaires, s'attacha la collaboration du P. Carnifex, auquel il fit adresser un bref lui accordant toute facilité pour s'acquitter de sa mission.
A cette époque, Laevinus Ammonius a un compagnon d'études et de pensée : c'est l'humaniste gantois Johannes Lacteus. Celui-ci, après avoir été, pendant quatre ans, sousmaître à l'école d'Éloi Houckaert (2), vis à vis de la Cour Saint-Georges à Gand, avait ouvert un collège qui fut promptement florissant. Mais, les mauvais jours ne vinrent que trop vite. En 1521, la peste obligea Lacteus à licencier momentanément ses élèves. L'année suivante, Ammonius fut éprouvé à son tour. Il souffre cruellement d'ophthalmie et demande à son frère Jean de célébrer cinq messes à son intention. L'œil gauche est sérieusement entrepris et refuse,
(i) D. Ursmer Berlière, « Bibliophiles belges au service de Léon X et de Clément VII », Revue des bibliothèques et archives de Belgique, tome V, 1907, pages 256-257. D'après Pastor, « Geschichte der Pàpste », tome IV, i, Fribourg, 1906, pages 481-482.
(2) Humaniste flamand bien connu, depuis le travail si complet que M. Ferd. van der Haeghen lui a consacré dans la « Bibliotheca belgica », i^e série, fiches H 76-H 85.
pour ainsi dire, tout service. Dieu lui rende la vue, qu'il a compromise par tant de savants travaux 1
La lettre 76 est une des plus curieuses du recueil. Elle est adressée à Érasme et datée du 15 juillet 1529. « J'apprends, mon cher Érasme, que tu as quitté Bâle sain et sauf et que, maintenant, tu vis à Fribourg. Tu te demandes, sans doute, où tu pourras trouver une retraite paisible pour tes vieux jours et peut-être t'es-tu décidé pour l'Italie ou les Gaules. Mais, moi, mon excellent Érasme, je te propose de dire adieu au reste du monde et de venir te fixer à Gand. Tu y trouveras un grand changement depuis quelques années. Tout le Conseil de Flandre t'est dévoué et t'aime cordialement. Une bonne partie des moines ont abandonné leurs pratiques superstitieuses et sont revenus à la piété véritable. S'il reste des partisans des anciens errements, ils se taisent par crainte. J'ose l'affirmer, il n'est pas dans toute la chrétienté de ville où l'Évangile soit enseigné aussi franchement et où Érasme compte autant de vrais amis. Tu connais, en effet, les mœurs de mes compatriotes exemptes de toute dissimulation ».
Ce n'est pas tout. Ammonius a trouvé une agréable retraite pour l'illustre penseur. Il pourra résider chez Omer Edingus, membre du Conseil de Flandre, qui lui offrira la plus gracieuse des hospitalités, en sa maison de campagne des Assels, près de Gand.
La propriété, éloignée de quelque mille pas de la Porte de la Colline « a monticulis », est très salubre, très fraîche et très agréable. Séparée de tout voisinage immédiat, elle se prête admirablement à la rêverie philosophique. Le château, situé sur une éminence, est entouré d'eau de tous côtés : on n'y peut accéder que par un pont-levis. Les seigneurs des environs sont charmants: à l'est, c'est Jérémie Ruffault, abbé de Saint-Adrien à Grammont; par derrière, le grand bailli de Gand, François van Massemen ou de Mamines, un noble ami des lettres.
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Erasme n'accepta pas cette invitation pressante et flatteuse. Il aimait cependant beaucoup la capitale des Flandres, qu'il trouvait une ville incomparable, et prisait très haut le caractère de ses habitants (i). Il professait une estime toute particulière pour l'aimable propriétaire des Assels, « homme aux mœurs aussi blanches que la neige », et pour Ammonius, « aussi remarquable par son érudition que par sa piété ». Tels sont, du moins, les éloges qu'il leur décerna dans une lettre célèbre à Charles van Utenhove.
En 1530, Laevinus publia à Anvers une traduction latine, fort précise, du sermon de Jean Chrysostome sur la Providence et le Destin. Le 17 janvier 1530, il communique à Érasme quelques détails sur ce travail «qu'il a du exécuter absolument seul et sans autres conseils que ceux de ses maîtres muets : les livres ». Il voudrait pouvoir copier aussi les Épîtres de saint Basile : mais, ses pères viennent de le lancer dans la vie active en le nommant « sacrorum custos », fonctions qui lui donnent beaucoup d'occupation.
Ceci n'était que contrariété. Ammonius allait connaître les revers et l'affliction.
Vers ce temps-là, le supérieur de Bois-Saint-Martin vint à mourir. Il fut remplacé par un ennemi des lettres anciennes, pour qui les partisans de l'humanisme n'étaient rien moins que des hérétiques.
Cet événement devait avoir pour notre helléniste de fâcheuses conséquences. On suspecta ses intentions, on contraria ses goûts.
Finies, dès lors, les heureuses journées d'étude et les longues causeries sur des questions de philologie I Finies les épîtres en grec à Oridryus de Bergeick et à Jacques Teign Keratinos
(i) « Neque enim arbitrer, qiiaqua patet Christiana ditio, civitatem iillam reperiri, quae cum hac conferri queat... » (« Erasmi opéra », Leiden, 1703, tome m, col. 1154 F).
à Tournai, et la correction des vers latins des enfants du conseiller Wouters et des essais littéraires du jeune Erard de la Marck I
Ammonius en est profondément découragé. « Imprudent que j'étais, gémit-il, d'entrer en religion, à l'âge de dix-huit ans, de mettre les pieds dans ces entraves sans me connaître moi-même et sans connaître la vie monastique ! ».
Le désenchantement fut, d'ailleurs, de courte durée. Peu après, Ammonius fut envoyé à Royghem, aux portes de sa ville natale. Là, la vie est aisée et facile. Le supérieur est un homme avisé, un esprit ouvert, un cœur plein de bonté. Les distractions et les visites ne sont pas rares.
En août 1533, Laevinus eut la joie de revoir son excellent confrère en humanisme Nicolas Olahus, lequel avait accompagné, à Gand, la reine Marie de Hongrie (i).
(i) Nicolas Olàli ou Olahus, né à Hermannstadt, en 1498, fut conseiller intime de la reine Marie de Hongrie, fille de Philippe le Beau. Il accompagna cette princesse dans nos provinces, en i53i, quand elle en eut été nommée la gouvernante, par son frère Charles V. Il demeura en Belgique jusqu'en i538, séjournant surtout à Bruxelles ; puis il retourna en Hongrie, devint archevêque-primat de Gran, couronna Maximilien II à Presbourg, et mourut en i568.
Sa correspondance, renfermant les lettres échangées par lui entre les années i527-i538, est conservée à Kismàrton, comté de Vas, à l'ouest de la Hongrie, dans les archives des ducs Esterhazy, qui descendent d'une sœur du célèbre prélat. Elle a été étudiée et publiée, avec une introduction en langue magyare par Mgr l'évêque Arnold Ipolyi : Monumenta Hung. Historica. Diplomataria XXV. Olah Miklos Levelezése. Kôzli Ipolyi Arnold. Budapest, 1875.
La plupart des lettres mises au jour ont été écrites ou reçues par le conseiller de Marie de Hongrie pendant son séjour aux Pays-Bas : le volume publié par Mgr Ipolyi comprend 622 pages, dont cinq cents environ, les pages 126 à 622, se rapportent à la correspondance du prélat alors qu'il habitait le Brabant, la Flandre ou le Hainaut.
En outre, un très grand nombre de ces épîtres — qui sont toutes en latin — ont été échangées avec nos compatriotes les plus distingués et surtout avec des philologues. Olahus aimait passionnément les lettres grecques et latines : il prodiguait ses encouragements à nos humanistes, dont plusieurs étaient unis d'amitié avec lui et eurent fréquemment recours à sa haute influence et à ses bons offices. Voir notre étude sur « La Correspondance de N. Olahus », Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie de Gand, 1903, n° 7.
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Le 12 septembre, tout était même prêt à la chartreuse de Royghem pour recevoir solennellement la sœur de Charles V. Mais, on l'attendit en vain.
La déception des moines fut d'autant plus grande qu'ils avaient remarqué, dans la suite de la princesse, des musiciens, porteurs d'instruments nouveaux, dont ils brûlaient d'entendre le son.
Ammonius se fait, auprès de son puissant ami, le chancelier de la reine, l'organe de la communauté. Olahus ne pourrait-il suggérer à Sa Majesté de venir assister à un office à Royghem ? « Qu'elle anive et que d'harmonieux accords rendent les esprits plus enclins à la prière. Car, j'ignore comment cela se fait, mais je le sais par expérience, l'esprit sous l'influence d'une musique suave et d'instruments délicats est enlevé vers Dieu ».
La reine satisfit-elle une curiosité exprimée avec autant de candeur? Je n'en ai trouvé nulle trace; tout ce que je puis dire, c'est que, quand Olahus partit avec elle pour Lille, à la fin de septembre, il envoya à Royghem des « tragemata sacharacea » — lisez dragées — et qu'il reçut en échange trois superbes fruits du jardin du couvent.
Ici, se présente une lacune assez considérable. Deux feuillets ont été arrachés au manuscrit de Besançon et dix pages sont blanches. La lettre qui vient ensuite est datée de 1541. Sans transition, nous passons de 1533 à cette dernière année.
Ammonius a quitté Royghem et a été envoyé en Gueldre, dans les environs d'Arnhem. Nul doute : il s'y trouve en disgrâce. On lui aura reproché dans son Ordre, à tort ou à raison, de négliger les devoirs de son état. De propos délibéré, on aura mis plusieurs provinces entre lui et ses amis, les audacieux novateurs du Collège de Busleiden.
A cet égard, une lettre du 19 mars 1542, adressée au
chanoine Cornélius Trajectinus, est caractéristique. Le pauvre exilé y laisse parler son cœur : ses lamentations indignées, perçues à quatre siècles et demi de distance, nous font sourire malgré nous. «J'avais à ma disposition et Suidas et Hésychius, des éditions d'Aide de Venise, les commentaires de Guillaume de Budé, les œuvres complètes de Basile le Grand, seize discours de saint Grégoire de Nazianze, plusieurs homélies, opuscules et épîtres de saint Jean Chrysostome, la paraphrase de Nonnus. J'avais écrit de ma propre main, sans reculer devant aucune peine, tout le Nouveau Testament, quatre fois les Psaumes de David (i), de nombreux dialogues de Lucien, les œuvres morales de Plutarque. J'avais étudié à fond et Théocrite et Pindare. Hésiode m'était familier. Je connaissais Isocrate, Démosthène, Eschine, Lysias et d'autres grands orateurs, ainsi que plusieurs traités de Platon et deXénophon. Une journée ne suffirait pas si je voulais t'énumérer tout ce que j'avais lu et copié. Et pour ne pas me restreindre toujours au rôle du lecteur ou de l'auditeur, j'avais rédigé moi-même bien des épîtres et bien des poèmes en latin. Et tout cela est passé ! « Atque haec quidem fuerunt ! Fuerunt inquam, fuerunt ! ».
» Et tu comprends, mon cher Cornélius, combien il m'est dur d'être si éloigné du sol natal, privé de toute consolation, sevré de mes chères études. De tous les ouvrages gxecs et latins qui constituaient ma bibliothèque si bien fournie et que j'avais composée au prix de tant de sacrifices et à si grands frais, je n'ai pu emporter ici que trois livres et quelques volumes de petit format. Et j'ai dû me séparer de ceux-là même que j'avais recopiés ! Cela n'est-il pas bien pénible ? en cet endroit surtout, où il n'y a pas de livres, pas même de livres latins ; dans ce pays sauvage, rendu plus sauvage encore par les guerres et où personne ne connaît la jouissance
(i) La bibliothèque royale de Dresde possède un Psautier grec écrit de la main d'Ammonius. Il y porte la côte Ms A 804.^ A la chartreuse de Bois-Saint-Martin, on conservait une copie des Évangiles faite par notre Chartreux en i520.
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des bonnes-lettres (i). Dans ma patrie, j'avais l'existence la plus heureuse ; des livres en abondance et plus de vingt savants, très versés dans la connaissance du grec et du latin, qui venaient presque cliaque jour me rendre visite ou que j'allais saluer familièrement ».
Faut-il s'étonner qu'Ammonius ait fait tous ses efforts pour sortir de la Gueldre ?
La même année, le père Gérard, prieur de la chartreuse de S^«-Barbe près de Cologne, lui envoya quelques volumes. Ammonius l'en remercia, le 20 mars. Pour tromper, dit-il, les rigueurs de l'éloignement, il s'est mis à composer vaillamment un traité « sur la fermeté dans l'infortune ».
Son courage fut-il toutefois bien persévérant ? On en douterait à lire ses plaintes incessantes ! Cette Gueldre maudite ne lui a valu que tribulations I II y a rencontré mille difficultés ; il y a contracté bien des maux : « podagra, chyragra, holagra, atrophia et pyretum, hoc est inedia ac febris ».
Laevinus regagna la Belgique en 1542. Nous le retrouvons à Scheut, le 13 avril, jour anniversaire de sa naissance. Dès lors, sa correspondance reprend, plus active et plus intéressante que jamais.
Voici, à la date du 21 décembre 1542, un long mémoire en faveur du grec et de l'hébreu, adressé au prieur des Chartreux de Louvain.
Le plaidoyer est éloquent. Ce qui a ému son auteur, c'est qu'à Louvain on fait défense aux moines de lire des livres grecs et hébreux, depuis la fuite et l'apostasie du Père François N... Mais, ces lectures sont-elles donc si puériles, si indignes de la profession monastique, si détestables ? En
(i) Ici, L. Ammonius exagère. Il nous dit lui-même, dans la préface de son « Tractatus in parabolam Servatoris nostri de filio minore natu », Louvain, 1542, qu'il a rencontré un homme distingué en Gueldre. C'est le docteur Joh. Reidanus « vir plane dignus qui et loco et fortuna feliciore frueretur ».
(i(> LA CORRESPONDANCE D'UN CHARTREUX
quarante pages très serrées, Ammonius entreprend de prouver, au contraire, l'excellence des études classiques, il célèbre la fondation du Collège des Trois-Langues, il s'efforce de dissiper les malentendus, de faire justice des préjugés, d'imposer silence à la faction ennemie. Son langage est celui du bon sens et de la raison.
A Scheut, notre humaniste rédigea également un Manuel des Novices et une biographie du général des Chartreux, Guillaume Bibaut, de Thielt, décédé en 1535. Puis, il donna ses soins à l'impression d'un commentaire de la Parabole de l'Enfant-Prodigue, qu'il avait écrit en Gueldre : ce travail vit le jour à Louvain, en 1542, chez Rutger Rescius.
Le 20 février 1544, Ammonius obtint de ses supérieurs l'autorisation de rentrer à Royghem.
A son ami Jean Vlesius qui le félicitait de son retour au pays natal, il répondit avec sa franchise habituelle : « D'aucuns croyaient que, vaincu par le malheur, je m'enfuirais chez les Luthériens. Esprits légers et peu pénétrés des préceptes divins, qui courent au protestantisme comme à l'asile de la mauvaise liberté I Ce faisant, les imprudents, ne comprennent-ils pas qu'ils quittent le tout pour la partie, l'unité pour la secte, l'Église pour l'hérésie. Oui, ils abandonnent la barque de Pierre, dirigée par le Christ, pour le vaisseau en mauvais état des schismatiques, dont Satan est l'auteur, et qui les conduira à la damnation éternelle. Point de salut, si on ne se renferme dans la demeure seule, où est mangée la vraie Pâque. Ce n'est pas pour cela que j'ai dit adieu, il y a trente-huit ans, à toutes les choses du monde; ce n'est pas pour y retourner presque sexagénaire, au seuil de la vieillesse. Ayant goûté pleinement les douceurs de la solitude et du repos, pourrais-je revenir à la cohue des hommes et aux agitations du siècle ? ».
Ces déclarations sont à relever, car elles prouvent qu' Ammonius n'inclina pas vers le protestantisme. Il en fut autrement de son frère Jean qui, malgré les avertissements de ses amis, se fit l'apôtre de la Réforme.
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Selon Goetbals (i), Jean serait mort dans la prison du monastère.
Dès le mois de janvier 1531, les deux frères avaient cessé toutes relations.
A Royghem, l'infatigable — j'allais dire l'incorrigible — humaniste put reprendre ses études en toute liberté d'esprit. Quelques lettres, datées de 1546 — et notamment une épître adressée à l'abbé de Saint-Bavon — semblent trahir, il est vrai, certaines appréhensions. Légers et passagers nuages dans un ciel apaisé I Les temps d'épreuve étaient finis et, dans ses vieux jours, Ammonius allait connaître enfin toutes les douceurs de la sérénité complète.
Le 18 août 1556, les Chartreux de Royghem célébrèrent, de la façon la plus solennelle, ses cinquante années de profession religieuse. La cérémonie fut honorée de la présence des prélats de Saint-Bavon et de Saint- Pierre. Tous les meilleurs amis du vénérable jubilaire lui envoyèrent de magnifiques présents : Maximilien de Bourgogne, prince de Veere, lui offrit une coupe contenant trois demi-mesures de vin de Champagne.
C'est, par la description de cette belle et consolante journée de fête, que se termine la correspondance de Laevinus Ammonius. Quelque temps après, l'auteur chanta son «Nunc, dimittis ». Il mourut dans le courant de la même année. Sa fin, dit Sweertius, fut très douce et très heureuse et sa mémoire est en bénédiction.
(i) F.-V. GoETiiALS, « Lectures relatives à l'histoire des sciences en Belgique », tome 11, Bruxelles, 1837, pages iio-iii. Voir aussi P. Bergmans, « Biographie nationale », tome xiv, colonne 83.
SOURCES
1. Ms. 599 de la Bibliothèque publique de la ville de Besançon. Inventaire et extraits dans notre étude sur la « Correspondance inédite de Laevinus Ammonius », Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie de Gand, 1901, n^ i.
2. D. Erasmi, « opéra omnia », édition de Leiden, i7o3, tome m. Colonnes : ii25, ii55, 1399, 1400.
3. A. HoRAWiTz, « Erasmiana », m, Sitzungsberichte der Wiener Akademie, phil.-hist. Classe, Band 102, p. 796 ; id., « Erasmiana », IV, ibid., Band 108, pages 796 et 826 et suiv. (lettres d'Ammonius à Erasme et indications diverses).
4. N. Olah codex epistolaris, éd. A. Ipolyi, « Monumenta Hungariae historica, diplomataria xxv ». Passim : trois lettres d'Olahus à Ammonius et quatorze lettres d'Ammonius à Olahus.
5. FoRSTEMANN et O. GiiNTHER, « Briefe an Erasmus », Leipzig, 1904, p. 296 (renseignements divers).
6. K. L. Enthoven, « Briefe an Desiderius Erasmus », Strasbourg,
1906, pages ioo-io3 (reproduction de la lettre à Erasme, des Assels,
i5 juillet 1629).
Toutes les sources indiquées par P. Bergmans, notices Jean et Liévin Vander Maude, « Biographie nationale », tome xiv, colonnes 83-86. Ajouter : Sweertius, « Athenae belgicae », Anvers, 1628, page 504. — Sanderus, « de Gandavensibus eruditionis fama claris », Anvers, 1624, page gi. — Foppens, « Bibliotheca belgica », Bruxelles, 1739, page 790. — Paquot, « Mémoires », Louvain, 1770, tome III, page 224,