‹ L'humanisme belge à l'époque de la renaissanceChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

POLYPHEME FÉLIX REX

Parmi les « Colloques » d'Érasme, si pleins de bon sens et de fine ironie, l'un des plus spirituellement enlevés est, sans contredit, le C)xlope ou le Porte-Évangile.

Je donnerai ici quelques extraits de ce dialogue qui met en scène Cannius et Polyphème (i).

Cannius. — A quoi chasse ici Pol5^phème ?

Polyphème. — Vous me demandez à quoi je chasse, sans chiens ni épi eu ?

Cannius. — Peut-être à quelque hamadryade ?

Polyphème. — Vous devinez joliment ! Tenez, voici mon filet de chasse.

Cannius. — Que vois-je ? Bacchus paré des dépouilles du lion, Polyphème avec un livre I... On dirait un livre de guerre, à le voir armé de fermoirs, de plaques et de cercles de cuivre.

Polyphème. — Ouvrez-le.

Cannius. — Je vois. Il est très beau; mais vous ne l'avez pas encore assez orné.

Polyphème. — Que lui manque-t-il ?

(i) Je ne puis mieux^ faire que reproduire l'excellente traduction de Victor Develay, : « Erasme, Les Colloques nouvellement traduits», Paris, 1886, tome m, pages 86 et suiv.

Develay, spécialiste en la matière, traduit Érasme avec une élégance et une précision qu'il serait impossible de surpasser.

Cannius. — Vous auriez dû y ajouter vos armes.

PoLYPHÈME. — Lesquelles ?

Cannius. — La tête de Silène regardant hors d'un tonneau. Mais de quoi traite-t-il ? de Fart de boire ?

POLYPHÈME. — Prenez garde de ne pas proférer un blasphème à votre insu.

Cannius. — Quoi donc I Est-ce quelque chose" de sacré?

PoLYPHÈME. — Tout ce qu'il y a de plus sacré : c'est l'Évangile.

Cannius. — Grand Hercule I Qu'y a-t-il de commun entre Polyphème et l'Évangile ?

PoLYPHÈME. — Demandez plutôt ce qu'il y a de commun entre un chrétien et le Christ.

Cannius. — Je ne sais pas; mais, tel que vous êtes, une hallebarde vous conviendrait mieux; car, si je venais à rencontrer sur mes pas un inconnu de votre mine, je le prendrais pour un pirate, et, dans un bois, pour un sicaire.

Polyphème. — Pourtant ce même Évangile nous recommande de ne point juger sur les apparences. Car, de même que souvent sous une robe grise se cache un cœur inhumain, quelquefois aussi une tête rasée, des moustaches en croc, des sourcils menaçants, des yeux farouches, une plume au vent, une casaque militaire, un haut-de-chausses tailladé, couvrent une âme évangélique.

Cannius. — Ne faites pas le sophiste avec moi. On ne porte l'Évangile dans son âme que quand on l'aime du fond du cœur, et on ne l'aime profondément que quand on le traduit par des actes.

Polyphème. — Je ne saisis pas bien ces subtilités.

Cannius. — Je vais m'expliquer plus simplement. Si vous portiez sur votre épaule une bouteille de vin de Beaune, n'est-il pas vrai que ce ne serait qu'un fardeau ?

Polyphème. — Pas autre chose.

Cannius. — Si vous vous mettiez le vin dans la bouche pour le rejeter ensuite ?

POLYPHÈME. — Il ne servirait à rien ; mais jo vous assure que ce n'est pas mon habitude.

Cannius. — Si, au contraire, selon votre habitude, vous l'avaliez d'un trait ?

POLYPHÈME. — Il n'y aurait rien de meilleur.

Cannius. — Tout le corps se réchauffe, le visage se colore, le front s'épanouit.

POLYPHÈME. — Parfaitement.

Cannius. — Il en est de même de l'Evangile. En circulant dans les veines de l'âme, il renouvelle entièrement la nature de l'homme.

POLYPHÈME. — Est-ce que vous pensez que je vis d'une manière peu évangélique ?

Cannius. — Cette question, nul ne la tranchera mieux que vous.

POLYPHÈME. — Si cela peut se faire avec une hache.

Cannius. — Si quelqu'un vous appelait en face menteur ou vaurien, que feriez-vous ?

PoLYPHÈME. — Ce que je ferais. Il sentirait mes poings.

Cannius. — Et si quelqu'un vous donnait un soufflet ?

PoLYPHÈME. — Je lui couperais le cou pour son soufflet.

Cannius. — Pourtant, votre livre recommande de répondre à l'injure par des paroles bienveillantes, et, si l'on vous frappe la joue gauche, de présenter la droite.

POLYPHÈME. — Je l'ai lu, mais je l'avais oublié.

Cannius. — En quoi montrez-vous donc que vous aimez l'Évangile ?

POLYPHÈME. — levais vous le dire. Un certain franciscain, qui prêchait chez nous, ne cessait de déblatérer contre le Nouveau-Testament d'Érasme. J'allai trouver mon homme en particulier; de la main gauche, je le saisis aux cheveux, et de la droite, je me livrai au pugilat. Je l'ai meurtri fièrement, et de toute sa figure, je n'ai fait qu'une bosse. Qu'en dites-vous? n'est-ce pas là soutenir l'Évangile? Ensuite, je lui ai donné l'absolution en lui assénant sur la tête trois coups

de ce même livre, et je lui ai fait trois bosses au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Cannius.^ — Voilà qui est tout à fait évangélique, car c'est défendre l'Évangile par l'Évangile.

PoLYPHÈME. — Il en vint un autre de la même confrérie, qui se déchaînait contre Érasme, sans mesure et sans fin. Enflammé d'un zèle évangélique, j'ai forcé mon homme, en le menaçant, à demander pardon à genoux et à avouer que dans tout ce qu'il avait dit il avait suivi l'instigation du diable. S'il ne l'avait pas fait, ma hallebarde était déjà levée sur sa tête; je ressemblais à Mars en courroux. Le fait s'est passé devant plusieurs témoins.

Cannius. — Je m'étonne que cet homme ne soit pas mort sur le champ... Mais, il est temps que vous commenciez à vous changer de bête brute en homme.

PoLYPHÈME. — Vous avez raison, car les prophètes de ce temps-ci disent que le dernier jour du monde approche.

Cannius. — Raison de plus pour se hâter.

POLYPHÈME. — J'attends la main du Christ.

Cannius. — Faites en sorte de fournir à cette main une matière souple. Mais d'où vos prophètes concluent-ils que la fin du monde approche ?

POLYPHÈME. — Parce que, disent-ils, les hommes font aujourd'hui ce qu'ils faisaient à la veille du déluge : ils mangent, boivent, font bonne chère, se marient, ont des maîtresses, achètent, vendent, prêtent, empruntent à usure, bâtissent. Les rois font la guerre, les prêtres s'appliquent à augmenter leurs revenus, les théologiens inventent des syllogismes, les moines courent le monde, le peuple se soulève, Érasme écrit des colloques ; enfin, tous les fléaux existent à la fois : la faim, la soif, le brigandage, la guerre, la peste, la sédition, la disette du bien. Tout cela n'annonce-t-il pas que la fin du monde approche ?

Cannius. — De ce déluge de maux, quel est celui qui vous afflige le plus ?

POLYPHÈME. — Devinez.

FÉLIX REX Sy

Cannius. — C'est que votre bourse est pleine de toiles d'araignée.

PoLYrHÈME. — Que je meure si vous n'avez pas mis le doigt dessus 1 Je sors à l'instant du cabaret; une autre fois, quand je ne serai pas ivre, je disputerai avec vous sur l'Evangile, si vous voulez.

Cannius. — Quand vous verrai-je sans être ivre ?

PoLYPHÈME. — Quand je ne le serai pas.

Cannius. — Quand ne le serez-vous pas ?

PoLYPHÈME. — Quand vous le verrez. En attendant, mon cher Cannius, soyez heureux.

Cannius. — Je souhaite qu'à votre tour vous soyez ce que votre nom indique : « Fameux ».

POLYPHÈME. — Pour n'être pas en reste de politesse, je souhaite que Cannius ne soit jamais privé de l'objet d'où il tire son nom : [« de Kan », la cannette].

Ce dialogue parut pour la première fois à Cologne, chez Eucharius Cervicornus, en 1528 (i). Erasme y faisait intervenir — il nous l'apprend lui-même par ailleurs — deux de ses familiers, qui avaient exprimé le désir de passer de la sorte à la postérité.

C'étaient le Hollandais Nicolas Cannius ou Kan, qui devint par la suite curé à Amsterdam, et le Belge Félix Rex, personnalité moins recommandable, mais plus marquée, et qui ne doit pas demeurer inaperçue.

Félix Rex — qui de son vrai nom s'appelait très vraisemblablement De Koninck — naquit à Gand. Nous ne savons rien de sa famille ni de ses années d'enfance. La première mention qui le concerne date de 1528. A ce moment, Félix se trouve au service de Froben, le grand imprimeur de

(i) F. VAN DER Haeghen et R. Van den Berghe, « Bibliotheca Erasmiana, Colloquia », Gand, 1903, tome i, pages 189 et 198 ou « Bibliotheca belgica », fiches E 467 et 471.

Bâle : il est également le messager d'Érasme, qui se sert de lui pour faire remettre aux personnes de distinction les exemplaires de présentation de ses œuvres.

C'est un homme entendu et d'esprit très délié, parlant couramment le grec, le latin, le français, l'italien et, cela va sans dire, les langues germaniques.

En octobre 1528, Érasme, qui réside à Bâle, lui confie une mission en Brabant. Sur le chemin du retour, à Cologne, notre Cyclope apprend la nouvelle tout à fait inattendue de la mort de sa femme et de son enfant. Dans sa détresse, il espère trouver en Erasme un appui. Jusqu'à présent, la fortune ne lui a pas été favorable : elle a bien mal récompensé ses mérites.

Ces renseignements sont assez décousus : sachons le reconnaître. Ils révèlent cependant tout un passé.

Étymologiquement, l'adjectif « polyphèmos » a le sens de fameux, très renommé. Érasme le rappelle dans son dialogue.

Pourquoi a-t-on donné ce surnom à Félix Rex? Quelles aventures et quels exploits lui ont valu cette appellation d'épopée. Nous ne le saurons jamais.

A partir de 1529, les indications sont heureusement plus consistantes.

Et tout d'abord, voici qu'on nous raconte par le menu l'histoire d'une mauvaise querelle que Félix Rex a eue à Besançon, au sujet de son maître, avec Louis Carinus, un intrigant, brouillé à mort avec Érasme.

La discussion finit mal et, sur la dénonciation de son adversaire qu'il avait menacé d'étrangler, Poh^phème faillit être jeté en prison, à Besançon et à Bâle. Il parvint à échapper à la justice et, après bien des péripéties, gagna Spire où il fut accueilli à bras ouverts.

La lettre suivante, que je traduis littéralement du latin, nous dira comment se termina cet incident fâcheux. Elle fournira, au surplus, quelques vivants détails sur son

auteur et sur la société allemande au commencement du XVP siècle.

« Spire, le 23 mars 1529.

« Au plus grand des Théologiens, au Prince des bel les-lettres, S^ Érasme de Rotterdam, mon vénéré patron, vénérable à l'égal d'un père, à Bâle :

« Apprends, très savant professeur, toute la comédie de mon voyage. Le premier jour, qui fut très fortuné quoique désagréable, j'allai jusqu'à Baule. Le second, à Neuenburg; et rien ne pouvait m'arriver de plus heureux. Au village de Slepe, je rencontrai un comte allemand, escorté de vaillants cavaliers, qui me dit que le roi Ferdinand se trouvait à Spire. Sur cet avis, je laissai Fribourg et gagnai directement Neuenburg. Cette petite ville est éloignée de Bâle de 20.000 pas : sur le conseil du bourgmestre et du maître d'école, j'y attendis, pendant deux jours, un bateau pour descendre le Rhin jusqu'à Spire.

« Mon excellent patron, je te recommande de tout cœur le bourgmestre de Neuenburg qui, en l'honneur d'Érasme, m'a présenté deux coupes de vin. Je te recommande également le maître d'école de cette bourgade. C'est un très brave homme, qui a pour Érasme la plus vive affection et qui a eu tant d'égards pour ton Faustus [ceci est un synonyme de Félix] qu'il l'a reçu dans sa propre maison. Tu m'avais écrit de ne pas demeurer trop longtemps dans ces parages : j'aurais obéi à tes ordres, si l'imprimeur Cratander n'avait débité tant d'histoires sur mon compte. J'ai voulu voir cet homme et je l'ai rencontré à Brisach. J'ai fait avec lui le voyage par eau jusque Spire et il n'a pas même osé dire un seul mot à ma charge. Bien plus, pendant tout le trajet, nous avons plaisanté agréablement, de sorte qu'il n'a pas même été fait mention de cette vipère de Carinus. Et, pour te dire toute la vérité, quand j'ai quitté Cratander, il m'a dit : « Mon cher Faustus, portetoi bien et ne plaisante plus ». Ce n'est pas vainement qu'on dit en notre langue nationale : « Eeneu hont es staut up

zynen messine » (i). Froben m'a conseillé de ne pas faire mention de Carinus en présence de Cratander : j'ai obéi.

«Après avoir quitté Neuenburg, je vins à Brisach où je trouvai le docteur Faber, qui me dit que le roi Ferdinand et l'évêque de Trente se trouvaient à Spire. J'y volai, mais il me fut impossible, la première nuit, de trouver une hôtellerie : toutes étaient occupées par les personnes de la suite. Le lendemain, je rencontrai le très distingué et très savant Jean Vlatten, à qui tu as dédié naguère ton «Cicéronien». Pendant environ dix jours, il a «traité» ton Faustus, non pas comme un homme du peuple; mais, pour dire tout bonnement la vérité, comme un roi. Il n'aurait pas pu traiter Érasme lui-même avec plus de splendeur. Je lui présentai l'édition augmentée des « Colloques », le « Cicéronien », revu et augmenté, les « Lettres choisies » et la « Réponse à Albert le Pieux ». Comme gratification, il m'a donné une pièce d'argent valant un ducat d'or. Peut-on être meilleur, plus amical et plus généreux que cet homme-là ? — Je ne puis dire à ta Seigneurie à quel point il t'aime. S'il avait eu une grande maison, il n'aurait pas souffert que je descendisse à l'hôtel pour y dormir. Il a traité ton Faustus avec tant de bonté qu'il peut vraiment passer pour être la Bonté même.

« Il a un frère, jeune homme très bien doué, qui a pour toi beaucoup d'affection et d'attachement. Je me fais un devoir de te le recommander. Il est vraiment tout à fait recommandable : c'est un garçon franc et ouvert, sans aucune espèce de dissimulation. Je dirais même bien qu'il ne sait pas ce que c'est que la dissimulation, tant il est franc et ouvert. Il a pour moi la plus vive affection. C'est certainement un jeune homme de beaucoup d'avenir et d'infiniment de talent. Mais, je ne puis pas entreprendre de faire son éloge : car, les forces me manqueraient évidemment.

« Pour en revenir à Vlatten, dont j'étais le convive si bien

(i) Un chien est hardi sur son fumier. Ce proverbe est encore usité de nos jours, en Flandre.

accueilli, il m'a recommaudé lui-même cordialement aux seigneurs de la cour; et notamment, il a confié toute ma cause à un gentilhomme, qui est son commensal de tous les jours et qui t'aime beaucoup. Celui-ci me conduisit auprès de l'évêque de Trente, auquel il me recommanda vivement. J'ai remis tes lettres à ce prélat et elles lui ont été fort agréables. Il m'ordonna de revenir, deux jours après. Je le fis et j'apportai à sa Seigneurie révérendissime la « Veuve chrétienne » et les « Epîtres choisies ». L'évêque se borna à des remerciements, mais il me dit de faire relier au plus tôt un autre exemplaire de cet ouvrage et de le présenter au roi Ferdinand. Je le fis et nous allâmes trouver ensemble le I^oi, auquel je remis le livre de la « Veuve chrétienne », rehaussé d'or. Pour ce cadeau, le Roi m'adressa des remerciements et me nomma archer.

« Le révérendissime dit à Sa Majesté : « — Sire, notre maître Érasme m'a instamment prié de recommander son serviteur à votre Majesté ».

« Le Roi répondit : « — Que ne ferais-je pas au nom d'Érasme mon maître ». Puis, il ordonna à l'évêque et à son chambellan de dire au capitaine des archers que, si une place était vacante dans la garde, on me la donne ; et que sinon, je sois le premier dans l'ordre des candidats. Ils firent venir le capitaine (qui est mon compatriote et le frère du frère Gabriel de la chartreuse de Scheut, près Bruxelles) et ils lui dirent : « — Monsieur le Capitaine, le Roi a nommé archer le serviteur d'Érasme. S'il y a une place vacante, qu'on l'inscrive au rôle. Venez donc et parlez au Roi le plus tôt possible ». Et puis ? — Le capitaine, en entendant le nom d'Érasme se réjouit fort et dit : « Que ne ferais-je pas pour Érasme, alors qu'il a la plus vive affection pour mon frère Gabriel de la chartreuse de Scheut ? — La place n'est pas encore vacante ; mais, elle le deviendra dans quelques jours et elle sera pour votre homme ». Le Roi parla au capitaine et lui donna l'ordre de m'inscrire au plus tôt.

« Mon excellent patron, je te serai reconnaissant, toute ma

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vie, de ta recommandation. S'il y a quelque chose que tu veuilles me faire faire pour toi, j'y cours. Tu trouveras ton Faustus prêt à tout et prompt. Je prie ta Seigneurie, si elle peut le faire, d'écrire en ma faveur au capitaine des archers. Cet officier sait le latin et t'aime beaucoup. Il te recommande chaudement son frère Gabriel.

« Je pars pour la Hongrie. Que le Christ favorise mon

voyage I

Entre tous et de tout cœur ton

Faustus Celebris.

« J'ai fait mes adieux au révérendissime évêque de Trente. Il m'a remis une lettre pour la reine Marie, sœur du Roi. Il m'a donné pour la route deux florins d'or. Ceci pour que ta Seigneurie sache ce que j'ai reçu. Je n'ai pu quitter Spire plus tôt, à cause des occupations graves et importantes des princes. L'office que m'a donné le roi Ferdinand en ton nom vaut annuellement cent trente florins d'or et deux vêtements. Mais, il faut nourrir un cheval, avoir des armes et toujours

chevaucher à la suite du Roi.

A toi de tout cœur

Faustus Celebris ».

Faustus Celebris ! pourquoi ce pseudonyme, traduction libre du nom habituel de Félix Polyphemus ? — Sans aucun doute, pour induire en erreur la police de Bâle qui n'avait certes pas oublié l'algarade du mois précédent.

En dépit de son assurance, l'inculpé ne devait pas avoir la conscience fort tranquille et jugeait que quelques précautions n'étaient pas superflues. Cette petite supercherie réussit au delà de toute espérance. La lettre parvint au destinataire qui ne s'y trompa point : mais, lorsqu'en 1787 le professeur Burscher de Leipzig entreprit de publier ce curieux document dans ses « Spicilegia », il ne parvint pas à identifier le nom de l'expéditeur et partit sur une fausse piste.

Que conclure de cette épître dans laquelle Polyphème se livre avec tant d'abandon ?

Plusieurs choses, me paraît-il. Et tout d'abord que son auteur ne manquait ni de savoir-faire ni de courage ; mais, il semble bien dépourvu de sérieux : il a secoué son deuil comme une chose importune et ne pense qu'à jouir I On dirait à le lire que le portrait tracé par Érasme dans son Porte- Evangile est une charge, mais une charge étonnamment

ressemblante.

Chose curieuse : à partir de ce jour, les renseignements que nous avons sur le caractère et le genre de vie du Cyclope sont contradictoires. Il n'est qu'un point sur lequel tout le monde est d'accord : c'est sa prodigieuse dextérité à lever le coude.

Les uns le traitent durement. Jean Henckel, aumônier de la reine Marie de Hongrie, qui l'a vu à Augsbourg en 1530, le considère comme un fanfaron et comme un trompeur. « C'est un blagueur, un menteur, un buveur, un bretteur », déclare Viglius d'Aytta de Zuichem, le futur président du Conseil privé : « homo... loquax, mendax, bibax, pugnax ».

Cependant, on nous le représente aussi sous un jour très favorable : Jean Vlatten, un digne magistrat, Corneille de Schepper, le célèbre diplomate flamand, et Nicolas Olahus, l'illustre prélat hongrois, conseiller de la reine Marie, pensent de lui beaucoup de bien. Ils constatent à quel point il est dévoué à Érasme et avec quel zèle et quelle intelligence, il cherche à obliger celui-ci à Vienne, à Augsbourg, partout où le service du Roi le conduit, en l'année 1530.

Érasme lui-même n'est pas de cet avis et n'a pour Félix Rex que médiocre estime. « Polyphème boit en Bohème, fait-il savoir le 23 mars 1530, au gantois Charles van Utenhove. Il m'écrit fréquemment, mais je ne lui réponds pas ». Et le 31 décembre 1530, le grand humaniste mande à Jean Choler à Augsbourg : « Je sais ce que Polyphème fait chez l'évoque d' Augsbourg. Il cherche quelqu'un qui lui paie son oisiveté et son ivrognerie. Il se vante partout d'être mon serviteur et mon disciple, alors qu'il en est tout autrement.

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Mon affection pour lui est telle que je voudrais qu'il fût chez les Indiens... ».

Notre Cyclope « profîtard » n'alla pas aussi loin. Il se contenta de passer au protestantisme et quitta le service du roi Ferdinand. En 1531, pendant l'été, il obtint, sur la recommandation de Martin Luther, de Melanchthon et de Juste Jonas, un emploi à la cour du prince-électeur de Saxe, l'un des chefs de la Réforme.

Le poste était, nous dit-on, important. Malheureusement, Polyphème ne put l'occuper que pendant quelques mois. Il ne supporta pas le climat de la Saxe et y contracta — ce qui le força à résilier son contrat — une affection des pieds : « Postquam vero non minus graviter quam assidue e pedibus laborare cepisset ». Ceci ne serait-il pas une circonlocution pour désigner de fréquents accès de goutte ?

Quoiqu'il en soit, Félix fit merveille chez le Prince Jean et il quitta la résidence, muni des attestations les plus flatteuses du grand-électeur, de son chancelier et de l'aumônier de la Cour. Candeur, probité, lo3^auté, délicatesse : tels sont les moindres mérites de cet homme extraordinaire « fils des Grâces, ou plutôt fils des Lettres, mères des Grâces ».

De plus, le Prince lui fit don d'un beau cheval et de quarante écus.

^ Ou bien la cour de Saxe était fort peu exigeante, ou bien Erasme se montra vis-à-vis de Polyphème d'une sévérité excessive. Il nous fait un tableau bien noir de la conduite de notre compatriote pendant les mois qui suivirent. Ivrognerie, fainéantise, abus de confiance : autant de chefs d'accusation accumulés sur sa tète. A Cologne, à Ratisbonne, à Bâle, à Francfort, à Augsbourg : partout, il s'est fait une réputation détestable. C'est un vaurien, qui en est réduit aux pires exjDédients et qui bientôt finira mal.

Érasme disait-il toute la vérité ? ou bien, gardant rancune à son ancien serviteur d'avoir abandonné la foi de ses pères, poussait-il les choses au pis?

Puis, les allusions se font plus rares. En 1534, Viglius

d'Aytta mande à Erasme que Polyphème s'est pendu en Moravie ou en Pologne, à la cour d'un évêque. Dès lors, il n'est plus question du malheureux dans la correspondance érasmienne et ce silence complet ferait bien croire à la réalité d'une fin tragique.

Fort heureusement, la nouvelle était complètement fausse. Félix Rex n'avait pas disparu de la scène du monde.

Une lettre de sa main, conservée à la Bibliothèque de Baie (i), nous apprend qu'après avoir séjourné, pendant quelque temps, auprès de Jean Dantiscus, évêque de Varna, il était parti pour Konigsberg où il avait été accueilli avec faveur par le margrave Albert de Brandebourg. En 1534, il fut attaché à la chancellerie du palais ducal et chargé de la rédaction des lettres latines. Le 5 décembre, le prince le mit à la tête de la Bibliothèque publique de Konigsberg. Il devenait par le fait, dans l'ordre chronologique, le premier bibliothécaire de carrière de la Prusse : c'est le titre que lui a décerné, en 1894, le savant professeur J. Fôrstemann de Leipzig.

Les Archives de l'État à Konigsberg fournissent des renseignements très précis sur le séjour de Polyphème dans le Brandebourg.

Ses appointements s'élevaient annuellement à la somme de quarante marks de Prusse, plus le logement à la Bibliothèque, le chauffage, l'éclairage, la table et le service; en outre, fourniture gratis d'un costume de cour ordinaire.

Vers cette époque, semble-t-il, notre compatriote épousa Catherine van Kralingen, fille de Floris van Kralingen, d'Amsterdam, blanchisseuse de fin de la Duchesse Anne- Marie et directrice de l'école de couture du palais, instituée

(i) Bâle : Ms. G 11, 23, 227. Lettre autographe de Polyphème à Boniface Amerbach, de Konigsberg, le 3 janvier 1545. Cette précieuse indication m'a été donnée par M. P. S. Allen, mon éminent

collègue d'Oxford.

par la duchesse Dorothée, princesse de Danemark. Dame Catherine occupa, pendant vingt-huit ans, ces fonctions. Elle appartenait probablement à une famille fort aisée; car, à deux reprises, en 1537 et en 1547, son mari dut se rendre à Amsterdam pour régler des questions d'héritage. Chaque fois, il partit muni de lettres de recommandation d'Albert de Brandebourg : en 1547, son maître profita de son séjour aux Pays-Bas pour l'envoyer à Bruxelles en mission auprès de Corneille de Schepper.

Puis, nous voyons Polyphème acquérir à Kônigsberg, au Rossgarten, deux maisons d'habitation avec jardin et soUiciter du Prince l'autorisation de pêcher, pour son usage particulier, dans un fossé voisin de sa demeure.

Cette fois, l'établissement du Cyclope était sérieux. Je me trompe fort, ou ces détails sont un gage de félicité bourgeoise de bon aloi.

A cette époque, les réfugiés hollandais étaient nombreux dans le Brandebourg. Leur situation y était, cependant, des plus difficile, car ils étaient sacramentaires et vivaient en mésintelligence avec les Luthériens allemands. Félix Rex se constitua leur protecteur. Avait-il donc l'âme si peu évangélique que Cannius l'insinuait en 1528?

Cette attitude était cependant de nature à lui créer de sérieuses difficultés. L'évêque luthérien Paul Speratus en fut fort offensé et le traita d' « homo nigerrimus ». Le prélat se brouilla pour des motifs analogues avec Guillaume Gnaphéus, humaniste hollandais, recteur du « Pâdagogium » de Kônigsberg, et le força à quitter le pays en 1547.

Il ne paraît pas que le crédit de notre compatriote à la cour ait été le moins du monde ébranlé par ces querelles. Polyphème resta au service du Duc jusqu'à son dernier jour. Il mourut à Kônigsberg en 1549, à la fin de l'été : pour préciser, ce fut exactement entre le 6 septembre et le 8 octobre qu'il rendit l'âme.

Il s'acquitta toujours de ses fonctions de bibliothécaire avec beaucoup de dévouement et d'intelligence. MM.

Schwenko et Lange, savants allemands des plus compétents, ont tout récemment encore fait l'éloge de son activité et de son talent d'organisation, dans leur monographie de la Bibliothèque d'Albert de Brandebourg.

Cependant, en Allemagne également, quelques érudits, et notamment J. Fôrstemann, évoquaient le souvenir de notre compatriote. En Belgique au contraire, le silence le plus complet s'est fait de bonne heure autour de sa mémoire : je ne sache pas que, depuis le xvr siècle, une seule ligne lui ait été consacrée dans notre pays.

Franchement, était-ce bien justice? le nom de Félix Rex ne méritait-il pas d'être tiré de l'oubli, ne fût-ce qu'à titre de simple curiosité ?

Pour moi, j'ai eu grand plaisir, je l'avoue, à retrouver, derrière l'immortel portrait crayonné par Érasme, la robuste figure, en chair et en os, d'un enfant de la « Cuve (i) » de Gand.

Ce n'est pas, cependant, que je veuille faire une célébrité nationale de ce turbulent personnage, vrai contrebandier de l'humanisme.

Il eut, avouons-le, des heures de défaillance : reconnaissons aussi qu'il sut les faire oublier, en menant à la fin de sa vie, une existence laborieuse, rangée, utile.

(i) On appelle ainsi une partie fort ancienne de la ville de Gand, circonscrite par une boucle formée par les eaux de l'Escaut et de la Lys.

SOURCES

1. D. Erasmi a opéra omnia », éd. de Leiden, 1703, tome m. Colonnes : 1221 D (identification de Félix Rex et du Cyclops evangeliophorus) ; 1161 D (rixe avec Carinus); 1278 F et 1463 E (renseignements défavorables).

2. J.FoRSTEMANN et O. GuNTHER, « Briefc an Desiderius Erasmus von Rotterdam », Leipzig, 1904. Pages: 106-107 (connaissances et aptitudes de Pol.); ii5-ii8 (P. à Spire en 1529); 144, 145, 173, 174, (renseignements favorables); i53 (renseignements défavorables); 199-200 (séjour chez le prince-électeur de Saxe) ; 406-407 (références de l'éditeur).

3. K. et W. Krafft, « Briefe und Documente aus der Zeit der Reformation im 16. Jahrhundert », Elberfeld, 1875. Pages: 166-167 (P. à Cologne en i528).

4. HoRAwiTz, c( Erasmiana » I, Sitzungsberichte der Wiener Akademie, phil.-hist. Classe. Band 90 (1878) p. 443 (renseign. défavorables). Bd. 108 (i885), p. 782.

5. HoYNCK VAN Papendrecht, « Analccta belgica», La Haye, 1743, II, I, pages 228-229 (appréciation de Viglius de Zuichem).

6. N. Olah « codex epistolaris », éd. A. Ipolyi, « Monumenta Hungariae historica, diplomataria xxv», 1875. Pages : 69 (rens. favorables) ; 174 (rens. défavorables).

7. BuRscHER, c( Spicilegia autographorum... », Leipzig, 1784-1802. Passim. Documents repris dans l'édition de Fôrstemann et Gùnther.

1. J. Fôrstemann, «Félix Kônig (Rex) Polyphemus, erster Bibliothekar des Herzogs Albrecht von Preussen», Centralblatt fur Bibliothekswesen, Leipzig, xvi, 1899, pages 3o5-3i5 (excellent travail d'ensemble).

2. C. J. CosACK, « Paulus Speratus Leben und Lieder », Brunswick, 1861, pages 199 et suiv. (Pol. et les protestants à Konigsberg).

3. G.-E. Steitz, « Dr Gerhard Westcrburg, dcr Lcitcr des Bùrgcraufstandes zu Frankfurt a. M. », Archiv fur Frankfurts Gcschichtc und Kunst, Neue Folge, Francfort, v, 1872, pages 175 et suiv. (détails sur le séjour à Konigsbcrg).

4. P. ScHWENKE et K. Lange, « Die Silberbibliothek Herzog Albrechts von Preussen », Leipzig, 1894, pages i et suiv. (id.).

5. P.TscHACKERT, « Urkiindenbuch zur Reformationsgeschichte des Herzogtums Preussen», Leipzig, 1890, tome i, pages 281, 324 (ibid.).

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