LA PATRIE. — LA FAMILLE
Jérôme Aléandre naquit à la Motta, petite ville de la marche de Trévise, le 13 février 1480 (1). Son père, François Aléandre, exerçait la médecine. Si nous en croyons Aide Manuce, il était « un grand philosophe et un excellent médecin (2) *>, Sa mère, Bartolomea Antonelli dei Bonfigli, était d'une noble famille de Venise 3).
Mais, dès le début, une controverse nous arrête. Les Aléandre avaient-ils une origine noble et ancienne, ou leurs titres ontils été inventés plus tard, à Tinstigatiori de Jérôme? Bien plus, peut-on même affirmer que cette famille était chrétienne, ou ne faut-il pas plutôt en croire H u tien et Luther, et leurs quolibets contre « ce Juif qui n'était peut-être même pas baptisé ? (4) »
L'assertion de Hutten et de Luther ne mérite pas d'être discutée. Ce fut Érasme, semble-t-il, qui, au début de ses démêlés avec Aléandre, lança malignement ce bruit dans le public, sous forme d'insinuation (automne 1521/ (5). Aussitôt Luther et ses partisans s'en emparèrent ; mais personne ne songea même à en apporter la moindre preuve. De fait, l'accusation avait pour
(1) H. Omonl, Journal, p. 39.
(2) Plu» loin, p. 22.
iS) Giaconius, Vitae Pontijîcum et Carr/ina/ium fRomae, 1677, in-foL), 111, r»a3; L. Rocco, Ouv. cit., p 243.
(4) Plus loin, livre IV.
(*>) Ulrich! Hutteni Opéra (Éd. E. Bocking, Leipzig, 1859-1870, 7 vol. in-8), II, 207 .
unique fondement la connaissance de Thébreu, qu'Aléandre * devait à un Juif espagnol. (1).
Aléandre est d'origine chrétienne. Si l'on consulte sa généalogie, la grandeur de sa naissance paraît également certaine. Elle donne comme chef de la famille Jean, comte de Pietrapilosa en Istrie, et de Leandro en Frioul Par Bianchini et Daniel, on arrive à François Aléandre, père de Jérôme (2).
Jusqu'ànos jours, on avait émis peu de doutes sur l'authenticité de cette généalogie (3). Au dix-huitième siècle, le savant archevêque Fontanini. celui qui jusqu'à ces dernières années s'était peut-être le plus occupé d'Aléandre, y avait même ajouté des explications. C'était du patriarche d'Aquilée que Jean avait reçu le marquisat d'istrie, avec résidence à Pietrapilosa. Comme récompense de services rendus, le patriarche lui avait donné dans la suite le château d'Antro, Andro ou Landro, en Carnie, domaine considérable à cette époque. Dans une guerre de Léopold d'Autriche contre le patriarche d'Aquilée, Marquardo, les
(1) Néanmoins, longtemps après, la calomnie reparaîtra sous une autre forme : en i536, lorsque les ennemis d'Aléandre voudront Técarter du cardinalat, ils répandront faussement le bruit que sa mère était juive. A Wrede, Reichslagsaklen . . . Il (1896), 607 (Gifuentes à Covos. 28 décembre i536).
(2) Ottob. 2419, f. 628 Cet arbre généalogique semble avoir été dressé, au commencement du \VIl« siècle, par Aléandre le Jeune. Au haut de la feuille se lit la note suivante : " Les quatre fils du comte Jean, Landro, Bianchini, Nicolas et Jean, comtes de Landro et de Pietrapilosa combattirent sous Léopold. archiduc d'Autriche : lui vaincu et chassé, ils furent euxmêmes dépouillés de leurs forteresses Les uns se retirèrent à Civîdale, les autres à la Motta Ceux de Cividale s'appellent Gonti ; ceux de la Motta, descendants de èianchini, ont été nommés Aleandro, pour indiquer qu'ils venaient de Landro. Ces faits se passèrent en 1876. » Cette généalogie, mais sans la note qui l'accompagne, a été fidèlement reproduite par Mazzuchelli, Gli Scrittori dt Italia, T. 1. P 1, p 435. Gomme il le dit lui-même (p. 424, n. 2), la copie qu'on lui avait communiquée venait de Fontanini
(3) Vittorelli, dans les notes à la 2* édition de ("iaconius. Viiieet res gestivPoniijicumel Cardinalium (Womaey i63o. in-fol ), II. col. i52i ; item dans l'édition donnée par Oldoi ni. (Romae, 1677, in-fol.). 111. col. 628. (Ces notes viennent d*Aléandre le jeune: voir, plus haut p. '108) ; Lupis (Antonio), Hore preziose délia villa impiegate nelie Memorie délia MoUa 1 Venezia, Domenico Milocco, 1677, in /|«) ; Bottoglia, Notizie... (1749) ; Mazzuchelli, Ouv. cit. T. I, P. l, p 409; K. Jansen, Aleander am Heichstag zu Worms i5Ql (i883), p 20; F'riedensburg, Nuntialurberichte... (1893), 111. p. 29. — Liruti {Notizie, 456)émetde> doutes, et propose à peu près les objections que l'on trouve ci-dessous.
fils de Jean s'étaient tournés contre Marquardo ; la défaite de l'archiduc avait été la source des malheurs de la famille (1).
Mais des objections sont venues. Avant le XVI* siècle, at-on dit, aucun document ne mentionne la possession par les Aléandre du marquisat de Pietrapilosa et du comté d'Antro, non plus que leur parenté avec les Cond. La terre d'Antro n'était pas un comté, mais une simple gastaldie Le récit de la victoire du patriarche d'Aquilée est manifestement erroné : à la fin du XIV' siècle, il est vrai, le patriarche Marquard de Randeck s'allia avec Venise contre Léopold III, archiduc d'Autriche : mais ce fut Léopold qui eut le dessus : Trieste. Trévise et les environs passèrent sous sa domination (2).
Ces raisons ont amené Liruti et quelques savants modernes à traiter de pure fable la noblesse des Aléandre ; un généalogiste ignorant, dit Tun d'eux, dut imaginer cette généalogie vers 1515, pour plaire à Jérôme, alors en voie d'arriver à la célébrité (3).
Mais ce ne sont guère là que de simples négations. Au XV» et au XVI* siècle, il est vrai, la terre d'Antro n'était qu'une gastaldie ; mais on ignore si elle n'était pas autrefois un comté (4). La
(1) Mss. de ia Bibl.de San Daniele del Friuli, T. VI; dans Liruti, Ouv. cU. î, 456, L. Rocco, Ouv, cit. p. 2a4.
(2; Giainballista Verci, 5toria délia Marca Trivigiana e Veronese{\ enezïà, G. Storli, 1786. in-8) T. XV et XVI; L. Hocco, Oau. cité, p. 66.
(3) Vincenzo Joppi, dans L. Rocco, p aaô La même date est assignée à rimposture par KalkofT, Briefe, Depeschen,. . (1898). p. 82 n. 97.
(4) Aléandre lui-même avait vu la «lifnculté. Dans ses écrits, il a une note curieuse à ce s'jjet : « Au temps du pape Vitatien, nous dit-il, l'an 656, le duc des Bulgares Alzécon quitta son pays, on ne sait pour quel motir, et entra paciGquement en Italie avec toute la population de son duché. H vint trouver le roi Grimoald, s'oflTrant à le servir et à demeurer sous sa dépendance. Grimoald Tenvoya à Bénévent vers son Ris Rom oald, avec ordre à celuici de lui donner des terres, pour lui et pour son peuple Romoald reçut Alzécon avec joie, lui donna de vastes territoires, Sepinum, Bovianum. Isernie et d'autres villes avec leurs dépendances. Puis, il changea le nom de sa dignité, et commanda de rappeler gastalde au lieu de duc. » Après avoir tire cette histoire de Paul Diacre, Aléandre ajoute : « Delà même manière, ce que l'on nomme aujourd'hui gastaldie de Landro ou d'Antro dans le Frioul était autrefois un duché, et c'est des ducs qui le possédaient que je tire mon origine. » (Vat. 6261, p. 586, 587). Pour Alzécon, voir Pauli, Historia Longobcwdorum, 1. v, cap. 29; dans hfonumenta Germanlv Historica; Scriptores Bemm Langobardorum et Italorum saec. K/-/A' (18681, p. i54. La date donnée au début de ce récit n'est pas de Paul Diacre, mais d'Aléandre En réalité, ce fait dut se passer quelques années après 656.
guerre entre Léopold et Marquard de Randeck est mal présentée par Aléandre le jeune et Fontanini. Mais cette erreur, peut-être simple faute de copiste, n'apparaît qu'au X Vil" siècle : ni Jérôme, ni ceux qui vivaient de son temps n'y sont tombés. Que prouverait-elle du reste? Tout au plus que sur certains détails les traditions de la famille s'étaient altérées. On savait que les ancêtres étaient venus du côté de Tlstrie et du Frioul ; seuls les noms de Pietrapilosa et de Landro avaient survécu, unis à celui de Léopold : ceux-là ne changeaient pas ; ils étaient la pensée fixe, le souvenir heureux dans les jours de malheur. Les guerres et l'exil avaient fait à peu près disparaître tout le reste. Si ces objections sont assez fortes pour nous mettre en défiance contre l'arbre généalogique dressé par Aléandre le Jeune, elles n'apportent donc contre lui aucune preuve décisive.
Nous devrions nous en tenir à cette conclusion vague si d'autres documents, nouveaux pour la plupart, ne venaient plaider la cause de la noblesse des Aléandre. En 1501, un Charles Aléandre, citoyen de la, terre de la Mot ta, est conseiller de sa ville, à une époque où aucun roturier ne peut remplir cette charge. En 1503, le même Charles est expressément nommé parmi les nobles de la ville. En 1511 , le même encore, écrivant à la seigneurie de Venise, affirme sa parenté avec les Conti de Cividale : en rattachant les malheurs de sa famille à ceux de la République, il semble même avoir une notion précise de ce qui s'était passé, lors de la lutte malheureuse que Venise avait soutenue contre Léopold. La même année, la famille entière est exilée par le parti victorieux, comme l'une des plus en vue dans le camp opposé. Rien de tout cela n'a pu se produire sous l'influence de Jérôme Aléandre (1).
Certaines affirmations de ce dernier et certains faits de sa vie seraient tout aussi incompréhensibles s'il s'était fait fabriquer vers 15l5sa prétendue noblesse. En 1510. il écrit à Pietro Bonomo, évêque de Trieste, ville de cette province même d'Istrie, où se trouvait Pietrapilosa : « J'ai cru que, moi aussi, je pouvais avec raison aller offrir mes hommages à Matthieu Lang, moi dont la famille est sortie d'Allemagne, et résidait en Istrie, avant d'en
(I) L. Kocco, Ouv. ciV(i897). p. 229 — aSi.
être chassée par vos ennemis à mon grand détriment » (1). En 1515, le chapitre de Saint-Lambert à Liège écrit à Marino Grimano, évéque de Céhéda et patricien de Venise, ainsi qu'à d'autres prélats italiens pour s'assurer de la noblesse d'Aléandre (2). Le chapitre l'inscrit parmi ses membres avec huit quartiers de noblesse et les armes qui lui sont partout attribuées ; tranché, d'argent h trois fasces de gueules, et d'azur à trois rameaux d'olivier d'argent (3). Lui mort, son neveu François obtient son canonicat, et quelques années après, Brusthem, le meilleur chroniqueur d'Érard de la Marck, parle de la noblesse d'Aléandre comme d'un fait universellement admis (4).
Aléandre arrive à Rome en 1516; aussitôt il s'inscrit sur le registre de la confraternité allemande comme descendant des comtes de Pietrapilosa, autrement dit de Rwestein, en Istrie (5j.
(1) Val. 8075, f. aSa^'. Même affirmation dans une lettre à Fabri Venise, (i53o?) (Val. 8075, f. 75\)
(2) L. Rocco, Oav. cité (1897) p. 227.
(3) J. de Theux. Le (Chapitre de S. Lambert à Liège (Bruxelles, 1H70-71, 4 vol. in-4) ; T. ni, p. 3 1 -3a : «Jérôme, quoique docteur en médecine de l'Université de Padoue, fut reçu comme chanoine noble le a6 septembre i5i5. •• Sur ce grade de docteur en médecine, voir plus loin, p. ig. X. van den Steen de Jehay, La Calfiédrale de Saint- Lambert à Liège, \^* éd. fi846), p. 233, 245; 2« éd. (1880) p. 471, 4i)5, 589. 602 Pour les armes d'Aléandre, même ouu.(i88o) planche i""*. — P. 089 (Chanoines du 16*» siècle; : « Jérôme Aléander Girada et Sala, fils de François Aléander Girada et Sala, et de Barlhelmine de Bonifolii-Sanguinaci. Ses quartiers étaient : d'Aleander, — Kippemangi, ~~ Nicolède, — Gravina ; = Honifolii, — Gastracane, — Sanguinaci, — Zarrabelli. »
Il est vrai que cet ouvrage a des défauts singuliers, dans la seconde édition, comme dans la première. Aléandre y est donné deux fois comme chanoine (p. 589, 602), et Tauteur ne semble pas se douter qu'il s'agit du môme personnage. (De même, pour Jean Lommel, ou de Léomel. p. 601, 602). Il y a, en outre, des fautes de lecture manifestes ; à la p. O02, Jean AtexarAre de fAimorto est mis évidemment pour Jérôme Aléandre de la Moita. L'on peut croire qu'il a estropié également les noms propres des quartiers de noblesse d'Aléandre. Comme il ne cite pas ses sources, on ne peut contrôler ses niéprbes. Mais il n'en reste pas moins qu'une liste d'ancêtres d'Aléandre a existé à Liège, et la manière défectueuse dont l'auteur l'a transcrite prouve qu'il Va prise dans un manuscrit.
(4; Brusthem, Vita /?'"' DD. Erardi a Marca Ep. Leodiensis ; dans Bulletin de l Institut Arctiéologiqae Liégeois, T. Vlll (186*)). p. 56 : - Magister Aléander, virnobilis. »
(5i Liber confraterniiatis B Mariae de Anima Teutonicorum de Urbe (Romae, 1875, in-8) p. 128. Voir aussi Kalkoff, Die Depeschen (1897), p. U. Hwestein est la traduction allemande de Pietrapilosa.
Le 13 février 1521, devant la diète de Worms, il termine son discours contre Luther en affirmant la même descendance (1). Comment croire qu'en face d'adversaires impitoyables, en face de l'Allemagne soulevée contre lui, il ait commis une imposture si facile à relever? L'Istrie faisait partie des États d'Autriche, la marche de Trévise et la Motta étaient toutes proches, et Venise entretenait mille relations avec l'Allemagne entière. Pourtant, personne ne releva son dire. Bien plus, douze ans après, Charles-Quint reconnaissait la noblesse d'Aléandre et lui octroyait le privilège de mettre en chef l'aigle impériale à son blason (2)
Ces raisons, semble-t-il, ne permettent guère de mettre en doute la noblesse d'Aléandre ; elles prouvent du moins avec évidence que, dans leur patrie, les Aléandre étaient réputés de noble origine avant que Jérôme ait pu travailler à s'attribuer
(1) Plus loin, livre IV. Quelques jours après, il répèle la niênie chose à Jean Eck : « Les calomnies les plus futiles me font Juif et baptisé d'hier^ comme si mapatrieet in^sancètresn'étaientpasconnus, moiqui descends des marquis de Pietrapilosa en Istrie et des comtes de Landro ; comme si j'eusse été reçu chanoine de Liège, si j'étais né d'hier, alors qu'au contraire, sur les témoignages du plus grand poids et donnés sous la foi du serment, il a été prouvé que j'avais mes huit quartiers de noblesse. » Balan, Monumenla Refornialioni8Lutherana'{iSS^)y p. 58. Voir aussi J. Paquier, Jérôme Aléandre et. . Liège (1896), p. a^o, 1 24 (Aléandre à Hezius : Generis nobUilatem\ . — En comparant les passages où Aléandre parle de sa noblesse, on remarque qu'il parle tantôt du comté, tantôt du marquisat de Pietrapilosa. ici du comté, là du daché de Landro. Il semble qu'il n'ait attaché qu'une importance secondaire à ces divers titres. Ce qu'il tenait seulement à affirmer, c'était sa descendance des seigneurs (ducs, marquis ou comtes) de Pietrapilosa et de Landro.
(2) Arch Vat. Arm. XXXll, T. 3a, f i5o, Min. orig (Bologne, 3i janvier i533). Quelques semaines après Li concession de ce privilège, Aléandre partait comme nonce à Venise (vers le 10 mars io33). Il tint alors à éclaircir les origines de sa famille. De là, un arbre généalogique dressé par « IMerre Aléandre, do la famille de l'Archevêque de Brindes »- Cet arbre se trouve dans le manuscrit Ottob. a'119 (ff ôaô-Gay). immédiatement avant celui dont nous avons parlé plus haut. Dans une note au bas de son tableau, Pierre Aléandre dit qu'il l'a composé le a6 novembre i53/i, à la demande de l'archevêque, en se servant de ses connaissances propres et do témoignages oraux. Il affirme sous serment qu'il a cherché à s'entourer de tous les renseignements utiles et qu'il les a fidèlement transcrits.
Dans leurs grandes lignes, cet arbre et celui qu'a dressé Aléandre le Jeune sont identiques.
des ancêtres. Si la fraude a existé, ce n'est pas aux environs de 1515 qu'il faudrait la rechercher, mais une ou deux générations auparavant (1).
(I: Sur toute cette question, voir K. Jan^ri Aleander am Reichslag zu Worins f52f (i883). p. ao; L. Rocco. Oan. ci/é (1897), p 3a3-a3o (favorables). Kéceinment. tout en ignorant la plupart des documents nouveaux que nous apportons ici, M. Viltorio Clan se rangeait à l'opinion de M. Lepido Rocco ; il affirmait, encore plus catégoriquement que lui, la noblesse des Aléandre. Giornale siorico delà lelleralura italiana/r. WXIIl, 1899. p. l^2.