‹ L'humanisme & la réforme: Jérôme Aléandre de sa naissance à la de son séjour à Brindes (1480Chapitre 38 sur 113 · PREMIÈRES ÉTUDES ET PREMIERS TRIOMPHES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ÉTUDES ET PREMIERS TRIOMPHES

Les premières années d'Aléandre s'écoulèrent à laMotta, sur les bords de la Livenza *« fleuve très gracieux et d'une étrange ressemblance avec le Tibre », écrira t-il plus tard dans son Journal. La famille était nombreuse, et l'abondance n'y régnait pas toujours. Pourtant Aléandre garda toute sa vie un heureux souvenir de ses premières années, et, au cours de son existence si mouvementée, il revit toujours avec joie sa terre natale. Toute sa vie aussi, il ressentit la plus vive affection pour les siens; nous en trouverons dans la suite de touchants témoignages. Il regrettait seulement que ses parents l'eussent entouré de soins trop délicats. « Je vous en supplie, écrira-t-il à son frère Daniel, n'élevez pas trop mollement vos enfants, mais comme des campagnards, à la grâce de Dieu, afin qu'ils deviennent forts, qu'ils puissent supporter les études et les fatigues. Je ne sais que trop l'importance de ce conseil. Si j'avais été robuste, j'aurais pu avoir une carrière autrement brillante » (1).

A l'automne de 1493, il quittait la maison paternelle et venait étudier à Venise : pendant les quinze années qui vont suivre, cette ville sera le centre de ses aspirations.

Après quelques mois peufructueux chez Benedetto Brugnolo,(2) il allait chez un autre maître, Petronillo de Rimini, dans le quartier de Saint-Pantaléon; pour les soins matériels, son père le confiait à leur parent, « le bon Andréa Borello »(3). Mais

(1) OU. a4i9 f. 036 (lôao-iôaS ?).

(2) Sur lui voirE. Jowy, François Tissard et Jérôme Aléandre (WiT^Ae- François, 1899, in-8), p 64, n. a

(3) H. Omont, Journal, p. 35. Ce Journal est la principale source pour les premières années d'Aléandre ; Ciaconius donne aussi plusieurs renseignemenls intéressants.

bientôt Borello fait banqueroute ; la belle-mère emmène l'écolier près de Santa Maria cielVOrla. 11 couche au rez de chaussée, seul dans une grande chambre qui lui parait une vaste solitude. Le pauvre enfant a peur : à la fin d'août 1494, la fièvre le prend : il retourne à la Motta. où il reste plusieurs mois malade (1).

Cette même année, l'humaniste Paolo Amalteo était venu enseigner à la Motta (2). Jérôme s'attacha à lui et, au carême de 1495, il le suivit à Pordenone. Il passa là une année heureuse et paisible. Il y fit de tels progrès dans l'étude des belles-lettres qu'il fut bientôt en état de les enseigner lui-même. « A l'âge de quinze ans, dit-il, je commençais àenseigner publiquement les auteurs classiques devant un nombreux et très brillant auditoire, tant de laïques que d'ecclésiastiques ; les habitants, les étrangers qui se trouvaient à Pordenone y accouraient également. »

En 1496, on le retrouve à Venise. L'année suivante, il perd sa mère au mois de mars ; « une tristesse si profonde envahit son àme, qu'il ne ressentit jamais rien de semblable. » De longues années après, il se rappelle encore tous les détails de la maladie, les derniers actes de bonté de sa mère à son égard, et il termine par ces mots : « Qu'elle repose dans le sein d'Abraham, ma mère bien aimée ; femme si bonne, si pleine de sens, et d'une intelligence si élevée ! »

Le lundi de Pâques 1497, dans une discussion publique à laquelle assiste tout le peuple, il l'emporte sur le vieux maître d'école de la Motta, Domenico Plorio, homme de valeur pourtant, et poète estimé dans sa ville. Mais ce triomphe amène un résultat inattendu : on persuade au père que le jeune vainqueur s'est assez avancé dans les sciences, qu'il vaudrait mieux le garder à la Motta pour Ty faire enseigner à la place de Plorio.

On ne sait si ce projet aboutit; du moins, Aléandreresta-t-il plus de deux ans à la Motta (1497-1499). En vain mit-il en avant son désir d'apprendre le grec : son père lui promit un Grec pour précepteur. En fait, il ne lui trouva qu'un vieux prêtre de Padoue, Daniele Dolce, qui lui enseigna l'astrologie, en particulier Tas-

Ci) H. Omont, Journal, p. 35, 36.

(2) Né en i44o, à Pordenone. Il devait fournir dans la suite une brillante carrière de professeur à Bell une, à Trente et à Vienne ; poète latin en renom, il fut couronné par l'empereur Maximilien. L. Kocco, Ouv, cité, p. 354.

trologie judiciaire, et lui apprit « à lire des signes dans le ciel. » L'année suivante (1498). à l'astrologie s'ajoutait Thébreu (Ij.

Au mois de mars 1492, Ferdinand et Isabelle avaient lancé un édit commandant aux Juifs de sortir d'Espagne dans l'espace de trois mois (2) ; un Juif de Léon, Mosé Ferez, s'était réfugié en Vénétie. En juillet 1498. l'oncle maternel d'Aléandre, Francesco Bonfigli, l'envoyait à la Motta, et, malgré sa répugnance pour les Juifs, François Aléandre lui donnait l'hospitalité. Pendant sept mois, Jérôme prit de lui des leçons d'hébreu. Mais la commune s'alarme ; dans un acte du 28 janvier 1499, le Conseil parle avec amertume de ceux qui « s'efforcent d'implanter dans le pays pareille maladie, peste et Contagion » ; il conclut en défendant de recevoir ou de garder un seul Juif à la Motta (3) Mosé Ferez dut s'éloigner ; mais ces quelques mois avaient suffi à Aléandre pour faire dans la langue hébraïque des progrès surprenants ; il la comprenait, la parlait et était en état de l'enseigner à son tour A Pâques 1499. Sebastiano Priuîi, archevêque de Nicosie. i4 lui demandait de venir à Murano pour être son maître d'hébreu. Un retard d'Aléandre et la difficulté de s'entendre sur les honoraires firent échouer le projet.

Peu après (13 août 1499), Mosé Perez se faisait baptiser à Pordenone ; apparemment, les leçons d'hébreu avaient été entrecoupées de discussions religieuses Le nouveau converti prenait le nom de Jérôme ; ses parrains étaient François Aléandre et Giovanni Maria Malipiero, podestat de la Motta.

Jérôme s'était rendu à Pordenone pour assister au baptême. A son retour à la Motta, il se révélait a ses concitoyens comme brillant théologien. Un dimanche de septembre, « devant le podestat et le peuple », il disputait avec le théologien Giovanni Pasetto sur la nature des esprits angéliques.

Entre temps, bien que sans professeur, il était parvenu aussi à apprendre le grec. 11 en avait une connaissance suffisante pour

(I) H. Oinont, Journal, p. 87 ; L. Rocco, Ouv. cit., p. a44.

{'^) Voir, entre autres, Revue des Études Juives, XIV (1887), p. 178 et suiv. (Isidore Loer.)

(:^) L. Rocco, Ouv, cit , p. 110.

(4) Sur s»*» connaissances en hébreu, voir A. de riubcrnatis. Matériaux pour servir à l'histoire des études orientales en Italie (Paris, 1876, in-8), p 3o.

expliquer à son père les œuvres d'Hippocrate et de Gallien (i;, ce qui lui fournissait à lui-même l'occasion d'étudier la médecine.

Cependant Venise exerçait toujours sur lui une secrète attraction. En 1499 et en 1500, il y fit deux nouveaux séjours pour ses études (2) et il y amena son frère Jean-Baptiste. Après Pâques de Tan 1500, il' explique les Tusculanes à Maffeo Lioni, Vincenzo Bollani, Giambattista Ponzano, et d'autres jeunes gens de noble famille. Bientôt il se lie d'amitié avec MaflFeo Lioni, et il va demeurer chez lui près de San Giovanni Crisoslomo.

L'année 1501 fut pour Aléandre l'une des plus malheureuses de sa vie, celle qui devait peut-être avoir pour lui les plus tristes conséquences.

Le 7 janvier, son père mourait, « emporté par la fièvre et par l'abattement moral, suite des adversités des années précédentes, et des invasions des Turcs ('S) ». <« Que les Mânes de mon excellent père reposent en paix, écrit Jérôme dans ses notes ! Pour me former aux bonnes lettres et aux bonnes mœurs, il n'épargna ni dépense, ni labeur; à la Motta et ailleurs, il nous procura toujours les meilleurs maîtres, à mes frères et à moi ».

Les mois suivants, son jeune frère Vincenzo dissipait l'héritage maternel. Jérôme, malade pourtant, dut aller à sa recherche à Portogruaro, à Sacile, à Legnago. à Ferrare, pour le rejoindre enfin à Crémone, où il le trouvait dénué de tout, et d'où il le ramenait à Venise.

A la Pentecôte, le jeune Valerio Dolce lui offre des conditions avantageuses pour aller étudier à Padoue. Aléandre quitte Maffeo Lioni ; mais à Padoue, Valerio ne peut tomber d'accord avec son père : bientôt après son arrivée, Aléandre doit quitter cette famille. Au mois de novembre, cependant, la fortune semble lui sourire; il va habiter chez Angelo Leonini.évéque de Tivoli, et nonce d'Alexandre VI auprès de la République (4). A la première occasion, il doit partir pour Rome et devenir secrétaire de César

(l) Ciaconius, Oui?, cit. (1677), T. 111, col. 0a3.

r2) C'est probablement à celle époque qu'il suivil à Venise les cours de Gregorio Amaseo. Voir E. Jovy, Oav, cité, p. 70

(Z) H. Omonl, Journal, p. 9. Sur les Turcs à la Molta voir L. Rocco, p. 8a-83.

i4) Sur celle nonciature, voir A. Pieper, Zur Fnlslehungsgeschichie der stàndigen Nunlialuren (Frisbourg en B. 1894, in-8), pp. 35-37.

Borgia. le fameux duc de Valentinois. En réalité, ce projet ne fut pas mis à exécution ; mais il dut s'ébruiter dans l'entourage du nonce ; peut-être aussi le jeune humaniste confia-t-il à ses amis l'offre qui lui était faite. Toujours est-il que plus tard, l'une des plus graves accusations que les Réformés lanceront contre Aléandre, ce sera d'avoir été le secrétaire du V^alentinois, d'avoir connu la corruption desBorgia, et d'y avoir participé (1).

Quelques semaines après avoir formé ce projet, Leonini employait Aléandre à un tout autre office. Alexandre VI voulait envoyer de l'argent en Hongrie ; le nonce chargea Aléandre de cette mission : le jeune homme partit pour la Hongrie avec i3.3î^2 ducats. Il remit Targent à Segnia ou Zengg, en Croatie, et revint à Venise à la fin de l'année |24 décembre 150d). Mais aussitôt, il y était pris de la fièvre. Depuis longtemps déjà, à la faiblesse native de sa santé étaient venues s'ajouter les fatigues de Tétude. Déplus, un oubli grave, commis pendant ce voyage, lui fit contracter un mal dont il devait souffrir de longues années (2). Quelques jours après son retour à Venise, la maladie le força d'aller à la Motta et l'y retint plusieurs mois. Sur les entrefaites, deux bénéfices lui avaient été conférés ; il les perdait bientôt par la « malveillance et la jalousie » de Charles Aléandre son parent :

(1) Seckendorf, De ^ui/i^ranwmo (Francfort, i088, in-4),T. 1, § 8i : .« Famulus hero dignus » . Ainsi encore Merle d'Aubigné, Histoire de la Réformation au XVI* siècle, (Paris i8()(), in-8j, III, p. i5o; Th. /iesing, Érasme ou Salignac (PsiTis, 1887, in-8), p. 17. — Jusqu*où alla ce projet ? Il ne parait pas avoir pris grande consistance. Il ne semble pas davantage qu'il faille transformer en mission pontificale le voyage qui suit (Voir H. Omont, Journal.,. p. 9). Aux Archives Vaticanes, dans les Brevia Minuta d'Alexandre VI, et aux Archives consistoriales de cette époque, nous avons inutilement cherché le nom d*Aléandre.

(2) Jui^quïci, on a dit, après Mazzuchelli. que cette maladie Tavait empêché de remplir sa mission. Les termes du Journal d'Aléandre (p. 38) permettent en effet cette interprétation, et c'est d'après ce Journal qu'a écrit Mazzuchelli. Mais les notes du manuscrit de Paris, publiées par M. H. Omont, disent clairement qu'Aléandre remit Targent, et que c'était là tout l'objet de son voyage (p. 9). Du reste, dans le Journal lui-même (p. 38), on lit que la fièvre n'avait commencé qu'après le retour à Venise (a4 décembre i5oi) : ce n'était donc pas elle qui avait provoqué ce retour. Nous sommes étonné de voir Th. Brieger, qui parait avoir étudié ces passages avec une particulière attention, répéter l'erreur de Mazzuchelli {Realencyclopudie fiir die protestantische Kircke^ I o8y(i, '6* éd.) p. Zi^\

cette année ne devait être marquée pour lui que par des infortunes.

A la fin de l'année suivante (1502), il put enfin retourner à Venise. Un mois après, ses concitoyens lui donnaient une marque particulière d'estime : à vingt-trois ans, alors que Fusage en demandait vingt-cinq, ils l'élisaient parmi les dix conseillers de laMotta(l).

A Venise, Aléandre reprit le cours de ses études. Mais la mort de son père et les mésaventures dont nous venons de parler avaient épuisé ses modiques ressources. Pour vivre,il dut donner des leçons à Marino Grimani, neveu du cardinal Domenico Grimani (2).

C'est pendant ce séjour qu'il entra en relations avec Aidé Manuce et les humanistes qui l'entouraient.

(1) L. Rocco, Ouv. cii, p. 247.

(2) H . Omont, Journal^ p . 38 ; P . de Nolhac, Aes Correspondants (TAlde Manace, p. 4o. Pour les années suivantes, jusqu'à i5io, le Journa/ d'Aléandre n'existe plus : H. Omont, Journal, p. 38, n. 4.

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