‹ L'humanisme & la réforme: Jérôme Aléandre de sa naissance à la de son séjour à Brindes (1480Chapitre 67 sur 113 · CHAPITRE Xill · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xill

INCERTITUDES. - VOYAGE DE LUTHER (Fin de mars. — 16 avril 15^1).

L'un des ordres les plus explicites qu'Aléandre avait reçus dé Rome avant son départ, c'était d'empêcher une comparution de Luther devant Tempereur et la diète. La venue de l'hérésiarque était en dehors de sa mission : c'était un événement qu'il était censé ignorer. De la fin de mars à la fii;i d'avril, dans ce mois tout occupé de la venue ou de la présence de Luther à Worms, il ne prit donc aux discussions religieuses aucune participation officielle. Il n'en déploya pas moins une grande activité. Ce qui nous intéresse ici, c'est moins la présence de Luther que cette activité d'Aléandre, que ses idées et ses sentiments à la vue des événements qui se déroulaient sous ses jeux.

Lorsque la citation et le sauf-conduit eurent été signés par l'empereur, les deux partis semblèrent un moment unis dans une même pensée : empêcher une comparution dont chacun redoutait les suites. Dans l'entourage de Frédéric, on se deman-< dait si l'empereur respecterait le sauf-conduit; Spalatin, prédisait à Luther le sort de Jean Huss (Ij. Autour de l'empereur, on n'était pas moins inquiet (2). Le 5 avril, le chambellan ArmestorflF et le confesseur Glapion partaient pour Ébembour^. Les deux jours suivants, ils y avaient de longues çonférepçes avec Sickingen, Hutten et Bucer. Ces conférences roulaient en grande partie sur Lirther (3j.

(1) RA. U, 534-537 (Brûckà Spalalin).— SpalaUq, Annales, 38; Eaderip,!!^ IJ0-I2I (Rép. de Luther à Spalaiin, i4 avril) ; Kuhn, I, 5o5.

(2) Baumgarten, Ouv. cité, I, 45a.

(3) Cette mission avait plus d'un objet. Dans ses lettres, Aléandve représente Worms sans défense* contre Sickingen. L'entourage de Tempereiur avait

Sous une autre forme, Glapion revint aux idées que, deux mois auparavant, il développait dans ses entretiens avec Brûck. Luther devait être défendu ; une partie de son œuvre était excellente ; il avait mis à l'ordre du jour la question de la réforme de l'Église. Mais il devait retirer ses opinions hérétiques ; autrement, il était à craindre que cette œuvre ne fût condamnée en entier. Il fallait attirer Luther à Ébernbourg. Là, bien plus facilement qu*à Worms, Ton s'entendrait avec lui sur les points de dogme en litige.

La mission des deux envoyés eut un plein succès. Hutten et Bucer acceptèrent d'aller vers Luther et de l'inviter à venir à Ébernbourg (1).

Pour Aléandre aussi, tout est incertitude dans l'arrivée du réformateur. Viendra-t-il ? Dieu seul le sait. Quel fruit donnera sa comparution ? A certaines heures, il se livre à l'espérance : les peuples seront satisfaits et l'on pourra plus facilement extirper « cette maudite hérésie. » Charles et Chièvres en ont donné leur parole. Mais, reprend-il, « mille fois ils ont conclu sagement, et mille fois, ils ont agi contre leurs conclusions et leurs promesses (2). »

Jour et nuit, il est avec Charles, Glapion et les membres du conseil secret pour obtenir que l'autorité du Pontife suprême soit toujours sauvegardée et que la venue de Luther tourne au bien de l'Église (3). Peut-être même des récriminations trop réitérées avaient-elles fini par lui enlever quelque peu de son prestige aux yeux des conseiller simpériaux. c Jamais, dit-il, je ne puis tirer d'eux autre chose qu'un « nous ferons pour le

vu combien cet homme eût pu être gênant s'il avait entrepris de troubler la diète. Au lieu d'agir par la force, on voulait arriver par la persuasion à le foire demeurer dans une attitude pacifique et même à seconder les entreprises de Charles. Parent et ami de Hutten, ArmestorfT devait aussi obtenir de lui. au moyen d'une pension, qu*il cessât son attitude aggressive. Hutten devint le pensionné de Tempereur et Sickingen son allié.

(1) E. Bôcklng. Il, an ; H. Ulmann, Franz von Sickingen (Leipzig. 187a, in-8), p. 178, 187 etsulv.; W. Maurenbrecher, Stadien und Skizzen (Leipzig, 1874, in-8). a6o n. 3 ; Waltz, Zeitschrift fur Kirchengeschichte^ II, lao et suiv.; Brieger, ga, ia4, i3a et sulv. ; Alfred Erichson, Martin Butzer^ der elsàssiche Reformator (Strasbourg, 1891, in-i6), p. 8-10 ; HA. Il, 537-538.

(2) Brieger, p. 91, loa (8-i5 mars) .

(3) Balan, p. 161 ; Brieger, p. i35 (c5 avril i5ai).

mieux », et que je ne dois pas me préoccuper, et que tout ira bien. En fin de compte, ils font tout le contraire de ce que demandent Dieu, la raison, la loi, l'honnêteté et le bien public, et non seulement le bien public, mais leur intérêt privé (1). »

Aussi , de plus en plus la tristesse envahissait son âme. « Je me demande, ajoute-til, si le monde ne retourne pas au chaos. Quelle perturbation dans toute cette Allemagne I Personne, ni prélat, ni prince, qui ne soit complètement contre nous, ou du moins si quelques-uns sont pour nous, disons mieux, si quelques-uns sont pour eux, personne qui ose le dire ouvertement ! Une telle léthargie les a tous envahis que, sans remuer, ils se laissent menacer, que bientôt ils se laisseront battre par un Ulrich de Hutten ! Seul, Tempereur reste ferme ; espérons que rhomme qui a soin de sa conscience le fera persévérer. Tout le reste des siens, qui pour une raison, qui pour une autre, ne fait pas son devoir dans Tafifaire de Luther (2). »

Au contraire les partisans de Luther reprenaient courage : « Le dragon de Saxon lève la tête; les serpents luthériens se sont tellement multipliés qu'ils font entendre partout de longs sifflements; personne ne les inquiète ; les impériaux se taisent et semblent en avoir peur (3\ »

Le héraut impérial Gaspard Sturm était arrivé à Wittemberg le 26 mars. Le mardi de Pâques, 2 avril, Luther partait de Wittemberg, passait par Leipzig, Weimar, Erfurt, Gotha, Eisenach et Francfort-sur-le-Mein ; il prêchait dans plusieurs de ces villes. A Oppenheim, il refusait à Bucer de le suivre chez Sickingen; et le 16 avril au matin, il faisait son entrée dans Worms |4).

« Il €U*rivait, comme le dit Aléandre, après une suite de triomphes, que Sturm n'avait cessé de lui ménager. Le long de la route, garçons et jeunes filles, jeunes gens et vieillards, s'étaient précipités à sa rencontre (5). » Les jour* précédents, Aléandre avait obtenu que ceux qui l'accompagnaient ne pussent entrer

(1) Balan, p. i6(-i6a ; Brieger, p. i36 (i5 avril i5ai).

(2) Balan, p. i6a; Brieger, p. 137 (i5 avril i5ai).

(3) Balan, p. i64 ; Brieger, p. i38 (i5 avril i5ai).

(4) Luthers Werke (édilion d'Erlangen), T. LXIV, p. 367 ; TUchreden, (éd, Fôrstemann), IV, 348; Kosllin, ï, 438 et suiv. ; RA. Il, 85o-85i.

(5) Balan, 161, i64; Brieger, i34-i35, iSg ri5 avril i5ai).

dans Worms ; il y arriverait lui-même le plus secrètement possible ; on le logerait chez les Augustins pour Tisoler, et des gardes empêcheraient qu'on pût lui parler sans l'agrément de l'empereur (1).

Rien de tout cela ne fut exécuté. « Jusqu'à la porte de Ja ville, il a été escorté par une centaine de cavaliers ; il est entré à Worms avec trois autres docteurs, accompagné d^environ huit cavaliers, et il est allé loger dans les parages de ^on cher duc de Saxe. Lorsqu'il est descendu de voiture, un prêtre l'a pris dans ses bras , a touché trois fois ses vêtements et s'en est allé plein d'allégresse d'avoir touché les reliques du plus grand saint du monde. Bientôt, évidemment, on va lui faire faire des miracles. En descendant de voiture, il a tourné à droite et à gauche ses yeux de possédé (2). « Dieu sera avec moi, dit-il » ; puis il est entré dans une chambre et nombre de gens de distinction sont venus le visiter.. Il a déjeuné avec dix à douze personnes et, après le repas, tout le monde est venu le voir. (3). Que dira Sa Sainteté, que dira le monde entier de l'autorité et de la n^anière d'agir de l'empereur, de ses ordres et des promesses qu'il nous a faites ? Que Dieu pardonne à ceux qui le gouvernent ou plutôt qui le perdent et qui Tégarent de la sorte ! J'en arrive à croire qu'ils sont non seulement timides, mais insensés. Maintenant, c'est le duc de Saxe qui triomphe, lui qui règne, lui qui commande, lui qui fait tout contre Dieu et la saine raison (4). »

Mais Aléandre était de ces natures énergiques qui ne se découragent jamais. Alors que tout semblait se tourner contre lui, il se raidit contre la mauvaise fortune. Pas un instant il ne songea au découragement et à la retraite ; pied à pied, il défendra le terrain qu'on veut lui enlever et il finira par faire triompher sa cause, celle de Rome et du catholicisme.

(1) Dalan. i6i, i65 ; Brieger. i35, i4i (i5 avril i5ai).

(2) « Demoniacis oculis ». Plus loin (Brieger, i^? ; voir, ci-aprës, p. s37), Aléandre emploie le même mot,dans le sens de possédé. C'est donc par ce mot qu'il faut également traduire ici. — Sur ce regard de Luther, voir KAstlin, l, 96 ; ZeitschriJÏ fur Kirchengeschichte. IV, 3a6 ; J. Jansscn, II, 76; J.-H. Weiss, Weltgeschichte, VU (189a). 66a: RA. II, 6Sa (Relation espagnole du séjour de Luther à Worms) : € en los ojos no bien seflakdo. »

(3) Ces renseignements, sont confirmés par les écrits de Tépoque. Voir, entre autres. Warbeck à Jean de Saxe, 16 avril i5ai ; R\ . Il, 85o-85i.

(4) Balan, 170; Brieger, i43-i44.

Aussitôt après rentrée de Luther à Worms, il écrivait à Glapion (1). « La rumeur publique m'annonce l'arrivée ^de; Martin Luther; il est fort à craindre que le duc de Saxe n ait fait fixer une session aujourd hui dans la seule pensée de permettre à Luther d*y répandre son fiel empoisonné. Que votre Paternité daigne prévenir tout accident fâcheux ; il ne s'agit pas d'une bagatelle, mais de l'Église de Dieu, de l'autorité du Pape, et de l'honneur de votre empereur. »

Le 16 avril, la commission générale tenait la ■ réunion dont Aléandre parle ici (2); mais cette réunion était présidée par l'empereur et si le duc de Saxe avait eu vraiment les idées que lui supposait Aléandre, il ne pouvait les mettre à exécution.

Le lendemain matin, le nonce allait trouver Glapion pour en arriver à tout ordonner dans un sens favorable à Rome. Il se rendait ensuite au palais, qu'il trouvait dans la plus grande confusion. Il y faisait fixer pour le soir même à 4 heures la comparution de Luther. Celui-ci ne devrait répondre qu'aux questions qui lui seraient adressées. Rédigées. par Aléandre lui-même, ces questions, très nettes et très précises, écartaient les rétractations partielles qui auraient laissé de côté les points touchant à l'autorité du pape (3).

En même temps, il s'entendait avec l'official de Trêves, Jean d'Ecken (4), qui devait faire l'interrogatoire,]. et 'il réunissait les livres de Luther ;5). <» Ils étaient tous rangés sur un banc, dira celui-ci plus tard : où les avaient-ils pris, je n'en savais vraiment rien » (6).

(1) Brieger, p. i4a.

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