‹ L'humanisme & la réforme: Jérôme Aléandre de sa naissance à la de son séjour à Brindes (1480Chapitre 66 sur 113 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LES TRISTESSES DALEANDRE

HOSTILITÉ DE L'aLLEMAGNE, DIFFICULTÉS AVEC ROME LUTTE AVEC ÉRASME.

(Fin de décembre 1520 — Avril 1521)

Au milieu de mars, Aléandre écrivait à son ami Gilles de Viterbe : « Voilà déjà de longs mois que je lutte ici pour la République chrétienne ; j*y dois combattre des monstres presque aussi nombreux que la vaste Allemagne nourrit d'hommes dans son sein. Je succombe d'épuisement, je vieillis tous les jours ; je force mes ennemis eux-mêmes à admirer ma fidélité et mon ardeur. Et pourtant, quelle n'est pas mon infortune ! A ce que Ton m'écrit, je ne puis arriver à satisfaire ni notre Prince, ni son Sénat ; et voilà bien les mœurs de Rome. Rome eut toujours coutume de peser le dévouement dans la balance du succès. Oui, ce m'est une grande infortune d'avoir soulevé contre moi le Septentrion tout entier, et d'avoir en même temps perdu le Midi autrefois si bien disposé en ma faveur (1). »

Cette lettre peint à merveille la situation d' Aléandre et son état d'àme au milieu de cette nonciature.

A Worms les attaques contre lui deviennent de plus en plus violentes Tous les jours on écrit et on parle contre ce /m/, qui a prédit que si les Allemands se révoltaient contre Rome, ils en viendraient à s'égorger les uns les autres. Cette prédiction, qui ne devait que trop se réaliser, se change en un désir intime du nonce de voir l'Allemagne ensanglantée par la guerre civile ('2).

(1) Vat. 8075, f. 19'.

(2) J. Sleidanus, De Statu Religionis... Commentaria (Argentorati, iSSg, in-fol) ; Ziegler, Historia démentis VW, dans Schelhorn, Amaenitatet hUtoriae ecclesiasticae et litterariae (Francofurli, 1788, in-8). H, 35i ; De Wette, Luthers Briefe, I, 556, reproduite dans E. L. Enders, Lathers BrieJwechsel,lUf 79-80 .Kostlin, 1, p. 4ao; Kolde, Luther und der Reichtag zu Worms, Halle, i883, ln-8), p. a5 ; Conrad Gordaius. Tagebuch Ciher D' Martin Luther i537, herausgegeben von H. Wrampelmeyer (Halle. i885, in-8), p. 898, n®i48o; R\. H, 585 ; et, ci-après, les invectives d'Ulrich de Hutten.

Il est constamment en danger d*étre assassiné (1). « Je ne veux point, écrit-il à Jules de Médicis. raconter ici les grands et nombreux périls auxquels je suis exposé, mais je demande à Dieu que, s'il m'arrivait malheur, il eût pitié de ma pauvre âme ; je prie Sa Sainteté de m*accorder Tindulgence plénière et votre Révérendissime Seigneurie de vouloir bien penser à mes frères et à mes serviteurs, qui souffrent ici avec moi ^2). »

Dans la seconde moitié de mars, Tachamement contre Aléandre parut s'apaiser. Après la citation de Luther et l*édit contre ses œuvres, il régna sur toute cette affaire un silence de mort. « Naguère, écrivait Aléandre, il ne se passait jour ni heure que Ton ne parlât de Martin tant en public qu*en particulier ; aujourd'hui^ il règne sur lui un silence aussi complet que s'il n'eût jamais existé. Autrefois ses livres pieu vaient dans la ville ; tout à coup, ils ont presque complètement disparu (3). »

Mais cette relâche était loin de présager la paix ; ce n'était qu'une accalmie entre deux orages. L'atmosphère restait lourde et pesante et les lettres de Hutten y éclatèrent comme la foudre (4).

Avant même que l'édit eût été publié, Hutten avait été averti que des mesures de rigueur allaient être prises contre les livres de Luther. A la fin de mars, il en écrivait à la fois à Aléandre, à Caracciolo, aux prélats de la diète, à Albert de Mayence et à Charles-Quint (5). Dans la lettre à Albert, il s'excusait d'écrire contre ceux qui attaquaient la liberté chrétienne ; à 1 empereur, il témoignait son étonnement de le voir se laisser séduire ps^r deux méchants envoyés du pape (6) ; aux cardinaux, évéques,

(1) Balan, n* 93(A1. à Eck, i6 fév. i5ai) ; Brieger, p. 09 ( la ïév, i5ai), 65 (18 fév. i5ai).

(2) Balan, io3, io4 ; Brieger, 54, 56 (8 fév. i5ai). Au milieu de décembre, il faisait déjà les mômes demandes. Voir, plus haut, p. 187.

(3) Brieger, p. i o5 (16 mars i5ai).

(4) Pour ce qui suit, voir Brieger, 119-141 (5, i5 avril i5ai).

(5) E. Bôcking, II, i9-46;D. F. Strauss, Ulrich von HuUen (dans Œuvres complétât de SiTAuu, Bonn^ 1876-1878, in-S». T. VII), p. 897 et suiv. Brieger, ia9-ia7. S. Szamatôiski, Ulrich» von Hatien deaUche Schrijien (Stras* bourg, 1891, in-8), p. 100 et suiv.

(6) Bn résumant cette lettre à Tempereur (Balan, i5a, Brieger, isa) Aléandre dit ajouter à Hutten : « Mais aucun ëdit impérial ne saurait prévaloir contre la vérité divine. » Ce passage se trouve non dans la lettre à Charles, mais dans celle a Aléandre lui-même. Voir E. Bôcking, T. II, p. i4.

abbés, prélats, et prêtres de la diète, il reprochait de s'opposer à Luther et à sa sainte entreprise. Il accusait Caracciolo de trafiquer des indulgences et des faveurs spirituelles, de vendre à haut prix les dispenses de carême, alors que pour lui la loi de Tabstinence ne le gênait en rien, de fausser le jugement d'un empereur excellent, mais jeune et facile à égarer.

La lettre à Aléandre était la plus menaçante de toutes : «Il avait accepté avec empressement la mission de détruire la liberté allemande. Pour arrivera son but, il avait cru qu'il suffisait d'extorquer un édit à un prince jeune, et de brûler publiquement des livres. Mais bientôt l'Allemagne vengerait son injure. Qu'importait l'antique origine que le nonce voulait s'attribuer ? Antique ou non, elle n'empêcherait pas l'Allemagne de le mépriser, lui, ses mœurs, son avarice, lui le déserteur des belles-lettres. Aléandre avait prédit que les Allemands finiraient par se déchirer les uns les autres. Ce que les Allemands avaient de mieux à faire, c'était de commencer par Aléandre lui-même : bientôt, cène serait plus par la plume des lettrés, ce serait parle glaive des hommes courageux qu'il serait transpercé. »

Le nonce est terrifié de cette lettre ; il va trouver l'empereur et son conseil. C'était une chose inouïe que, contre le droit des gens, les ambassadeurs du dernier des princes fussent menacés dans une cour étrangère. Ici, c'étaient ceux du Pontife Suprême qui l'étaient à la cour de l'empereur Charles-Quint I

. Puis, il voit Worms sans soldats et l'empereur dépourvu de moyens de défense. Sickingen est le vrai maître de l'Allemagne ; de son château d'Ébernbourg, il peut narguer l'empereur et la diète ; en un jour, il pourrait s'abattre sur Worms et tout réduire en son pouvoir. 11 se voit lui-même assassiné dans les rues de la ville Le 10 février, il avait reçu de Rome une bulle portant condamnation définitive de Luther (i) ; mais au nom de Luther on avait

(l)Du 3 janvier i5ai. La bulle Exurge avait donne à Luther soixante jours pour se rétracter. Le 3 octobre, Jean Eck Tavait envoyée à Wittemberg ; le 3 janvier suivant, on faisait à Rome une nouvelle bulle pour constater l'endurcissement de Luther : « Le pape, y lisait-on, devait réprimer les hérésies et les schismes. Or, après la bulle Exarge, non seulement Luther ne s'était pas rétracté en temps voulu, mais il s*était enfoncé dans ses erreurs, essayant d*y entraîner les autres. Il était donc excommunié, lui et ses adhérents, et il encourait par là même toutes les conséquences de Texcommunication. » — Cette bulle ne nous est pas parvenue. Voir plus loin, p. 257.

joint ceux de Hutten, de Pirkheimer et de Spengler. « Hutten se moquait des effets spirituels de Texcommunication ; mais à cause de la mauvaise impression que cette censure produirait sur le public, il en deviendrait fou de rage. Il était donc de toute nécessité qu'on envoyât une autre bulle, où Luther seul serait nommé. Aléandre ne pouvait publier la première avant la fin de son séjour en Allemagne. On viendrait le tuer à côté même de l'empereur (1). »

En même temps, on chantait dans Worms les Litanies des Allemands, invocations parodiées des Litanies que TÉglise chante aux jours des Rogations. Comme l'écrivait Aléandre, lui aussi, il y avait son compte (2) :

« De la colère et de la haine, et de toute volonté mauvaise, délivrez Aléandre, Seigneur. »

« Par le Dieu vivant, Aléandre n'a pas son bon sens. »

« De toute folie furieuse délivrez Aléandre, Seigneur. »

tt Pour que vous préserviez Luther de tout poison et de toute boulette vénitienne, nous vous en prions, exaucez-nous. »

« Pour que vous délivriez Aléandre de toute faiblesse du cerveau, nous vous en prions, exaucez-nous. »

« Pour qu'avec l'ellébore vous daigniez purger Aléandre, nous vous en prions, exaucez-nous. »

Aujourd'hui que les passions sont en partie apaisées , ces productions nous font sourire. A l'époque, elles étaient à leur manière une force puissante pour tourner l'Allemagne contre le nonce et contre Rome (3).

Vigoureusement, Aléandre fait face à ces attaques ; pas un instant, il ne songe à abandonner son poste. Tandis que l'Allemand Jean Eck terminait très vite sa mission et retournait à Ingolstadt, Aléandre restait au milieu d'une terre étrangère, abhorré presque de tous, ignorant la langue, malade de froid,

(1; Balan, i58; Brieger, 129.

(2) Balan, aog, aa8. Brieger, i83, 198. J. E. Kapp, Kleine Nachlese eineger grùssUntheiU noch ungedruckter and sonderlich zur Erlciuterang der Reformaiionsgeschichie nûtzlicher Urkunden (Leipzig, 1727-1733, 4 vol. in-8), II, 5oo etsuiv.; en extraits dans E. Bôcking II, 53, 54. Dans ces litanies, on lit que Luther va bientôt arriver à Worms ; elles se placent donc en mars ou dans la première moitié d'avril i5ai .

(3) Sur ces attaques, voir aussi P. Kalkoff, Wimpjeling,.. dans ZeiUchri/t fur die Getchkhte ies Oberrheins N. F. \III (1898), cahier a, p. 267 et suiv.

de fatigue, et de manque de confortable. « Que les Luthériens fassent et disent contre moi tout ce qui leur plaira, écrivait-il à Emser ; je fais trop de cas du Christ et du salut de mon âme pour être ébranlé par leurs injures (1). »

Mais Aléandre n*avait ni le désintéressement d*un saint, ni la constance d'un stoïcien. Il n'était guère encore qu'un humaniste, aimant à se mettre en avant et à se faire remarquer, lui et l'activité qu'il déployait. De plus, tempérament faible et maladif, luttant chaque jour pour la vie, il avait besoin de se sentir encouragé, de voir que l'on savait apprécier son dévouement et compatir à ses ennuis (2).

Or, de la part de Rome elle-même, iJ ne recevait pas toutes les consolations et satisfactions qu'il aurait pu s'en promettre. A Léon X, il avait demandé de l'argent i3), à Laurent Pucci, une bulle avec des pouvoirs étendus pour lui faciliter sa mission (4), à Jules de Médicis, des exemplaires de la bulle Exurge pour les répandre en Allemagne, des brefs pour l'empereur et quelques grands personnages (5).

Malgré des demandes réitérées (6), argent, bulles et brefs s'étaient fait attendre jusqu'au 10 février. Encore les brefs et la bulle lui conférant de nouveaux pouvoirs étaient-ils loin de l'avoir pleinement satisfait. Son nom n'y était même pas prononcé, ce qui pouvait diminuer beaucoup le prestige dont il avait besoin (7).

(1) Vat. 8075, f. iiSi-CWorins, a avril i5ai). De même à Jules de Médicis : « Nous sommes bien déterminés, Garacciolo et moî« a aller jusqu'au bout, dût-on nous menacer de mille morts. » Balaa p. i58, Brieger, p. i3o (h avril i5ai).

(2) Par exemple, Brieger, 18, ag. 47 etsuiv., 76-77.

(3) Plus haut, p. i5i, n. 4

(4) Vat. 8075, f. 43** (Aléandre à Laurent Pucci, a4 oct. i5ao) Brieger (p. 33, n. 1) et Wrede (I^A. II. 469, 769) croient que le n"* 10 de Balan (p. aa) est une réponse au n** 3 de Brieger (p. 33). Mais ce n® 10 répond à la lettre manuscrite d*Aléandre que nous citons ici. Le n"* 3 de Brieger doit être adressé soil à Schomberg, soit plutôt à Giberti.

(5; Ci-dessus, cb. Vil, p. 189; Balan, 39, 4i, Brieger, 39,41. a88, n. a (i8/a4 déc. i5ao;.

(6) Balan, 43. 44, 46,98,99; Brieger, 48-5o. Pour certains pouvoirs spirituels, voir une réponse négative de Pucci dans Laemmer, p. 4» n* a, et Balan, p. aa (i5 janvier i5ai).

(7) Balan, 54, Brieger, 5, voir aussi, 47, 48, 5i ; RA. II, 769770. Sur ce point, Aléandre obtint plus tard gain de cause (Balan, p. 65-67, S-à). inuis seulement eu partie (Balan, p. 106 ; Brieger, p. ii4).

De plus, si nous en croyons Aléandre, les passages où il contait à Léon X et à Jules de Médicis ses* espérances ou ses désillusions faillirent aboutir à un effet tout opposé à celui qu*il en attendait. Au début, il avait parlé de ses succès : la Curie l'avait remercié, et avait conclu qu'elle n'avait pas à se préoccuper de la situation religieuse de l'Allemagne (1). Ceux qui venaient de Rome disaient à qui voulait les entendre que là-bas, tout le monde se riait de l'agitation provoquée par Luther, et qu'on n'en faisait aucun cas (2). Aléandre fit entendre ses plaintes ; il peignit sous les couleurs les plus noires l'état de l'Allemagne et les dispositions delà diète (3). La Curie le rendit responsable de cette situation alarmante ; elle songea à envoyer en Allemagne un cardinal légat, ou même un simple nonce pour le remplacer.

Ainsi le nonce, selon son expression, ne pouvait arriver à satisfaire « ni son prince, ni le sénat des cardinaux ». II se voyait exposé au plus grand malheur qui puisse frapper un homme d'Église : celui d'être désavoué par des supérieurs dont l'appréciation semble être pour lui la norme du bien et du mal, et de la volonté desquels dépend toute sa fortune (5j.

Une autre source d'ennuis pour Méandre, l'affaire qui lui attira peut-être le plus de blâmes de la part de Rome, ce furent ses dissensions avec Érasme.

Au mois de novembre, Aléandre avait dénoncé à Léon X la conduite d'Érasme (6). Bientôt Érasme avait appris ce que le

(i) Balan, lo, aa, 43, etc., Brieger, 5o, 64, etc.

(2) Balan, loo, Brieger, 5o.

(3) Vat. 8070. f. aa4' (Al. à Enckenvoirt, 6 fév. i5ai; . dépèches des 6, 8, 18 fév. î5ai, dans balan et Brieger (ci-dessus, ch. VU).

(4) Balan, ii5, Brieger, 88; Bergenroth, Calendar of Stale Papers.U, p. 338 (Ambassadeur impérial à Charles-Quint ; Rome, i3 fév. i5ai).

(5) b^nfin^ nous signalons d'un mot quelques aulres ennuis qu* Aléandre éprouva de la part de Rome : lellres indiscrètement communiquées (Brieger, 3a, 4i). exhortations qui pouvaient passer pour des blâmes déguisés (Balan. 10, n, aa, 44-46, 83 ; Brieger, ii4) ; rapport de faux frères écrivant contre lui à Rome (Balan, 80, Brieger, 83) ; reproches de Jules de Médicis de ce qu'il n*ose pas tout lui écrire (Balan, 76, i3a, i38, 167; Brieger, 76, 93, loi, 3o5).

(6) Plus haut, chap. V, p. 170.

nonce avait écrit contre lui(l). Au mois de décembre, il s'en plaignait à Aléandre et aux amis qu'il avait à Worms (2).

Peu après, Aléandre en écrivait avec humeur à Jules de Médicis: « Tous les jours, Érasme envoie ici des lettres, des messagers et des courriers, pour s'excuser là où il n'est pas accusé^ disant qu'il ne sait absolument rien de certains livres et que Luther lui-même témoignerait qu'il ne les a jamais composés. Finalement le bon Érasme se disculpe de telle sorte que l'empereur et beaucoup de grands personnages se sont demandé d'eux-mêmes s^il ne s'agissait point là de ce que j'ai écrit. Pour moi, je le tiens pour certain, bien que j'affecte de n'en rien croire. Je m'étonne grandement qu'à Rome mes lettres soient ainsi communiquées à des gens qui répètent ensuite à Érasme ce qu'elles contiennent ; après, il s'en plaint à moi avec amertume, et, en écrivant à ses amis, il m'attaque avec àpreté. Assurément, je m'en soucie fort peu ; toutefois, si l'on n'a aucun égard à ma sûreté personnelle,, pourtant si compromise pendant mon séjour en ce pays, il faudrait au moins en avoir quelque peu au bien général, à la cause de la foi et de l'Église de Dieu. Dans la suite, si Érasme continue à dire du mal des autres, il trouvera qui saura en dire et en écrire encore davantage sur son compte, et cela, sans avoir besoin de déguiser la vérité (3). »

Érasme n'écrivit pas seulement à Worms ; il fit parvenir à Rome des plaintes qui furent écoutées. Il avait dans cette ville des amis puissants et nombreux. Dans les trois séjours qu'il y avait faits à l'hiver et au printemps de 1509, il avait connu les cardinaux Raphaël Riario et Domenico Grimani, Gilles de Viterbe, alors général des Augustins et plus tard cardinal, enfin un grand nombre de lettrés et de savants (4). Depuis lors, il était en correspondance avec plusieurs personnages influents à Rome ; en outre, il comptait dans cette ville d'ardents admirateurs et au premier rang, Bembo et Sadolet, secrétaires de Léon X.

(1) Brieger, Sa, 4i, etc. — Évidemment, Érasme l'apprit de l'un de ses amis de Rome; mais ni lui ni Aléandre ne nous font soupçonner l'auteur de rindiscrétion .

(2) Spongia Erasmi. . . dans Opéra X. i645, et la lettre d* Aléandre qui suit.

(3) Balan, p. 4o; Brieger, p. 4i (i8/a4 décembre i5ao).

(4) P. de Nolhac. Érasme en Italie (Paris, 1898, in-8\ p. 64-<)i.

Enfin , il était en relations particulièrement amicales avec Léon X lui-même. A Rome, en 1509, le futur pape l'avait reçu plusieurs fois chez lui. Le 28 avril 1515, Érasme lui avait deniandé d'accepter l'édition de saint Jérôme qu'il préparait alors (1). Par un bref du 10 juillet suivant, le pape avait accepté cette dédicace , et celle du. Nouveau Testament en grec, qu'Érasme lui avait fait envoyer par l'intermédiaire du cardinal Grimani (2). Le 26 janvier 1517, Léon X l'avait relevé de ses vœux monastiques (3).

Cette même année, il est vrai, paraissaient les thèses de Luther : aussitôt que la tempête se fut élevée, on accusa Érasme d'en être la principale cause. Mais, en tête de la seconde édition de son Nouveau Testament^ celui-ci publia une longue lettre qu'il avait écrite au pape pour se disculper (13 août 1519) (4). Un an après, pour détruire dans l'esprit de Léon X TefiFet qu'avait pu y produire sa lettre à Luther, il lui envoyait une nouvelle protestation de fidélité à l'Église (5).

Léon X avait accepté favorablement ces lettres : comme chef de l'Église, il voulait ménager un homme aussi influent qu'Érasme ; comme lettré, il admirait son talent (6). Aussi, l'attitude d'Aléandre lui causa-t-elle un vif déplaisir; Nicolas Schomberg le fit savoir au procureur d'Aléandre à Rome (7).

Placé sur le théâtre même de la lutte, rempli de répulsion pour le rôle d'Érasme, Aléandre ne put contenir son indignation (8) : « Ce m'est un grand sujet de tristesse, écrit-il à Jules de Médicis, que l'on accorde plus de confiance aux paroles d'Érasme qui écrit pis que Luther contre la foi, qu'à mi)i qui me fait mettre en pièces à cause d'elle. Mais ayez pour certain qu'Érasme prend l'avantage à

(1) Op , m, i49-i55.

(2) Op., III, 156-107.

(3) Op.^ m, i66; Wischer, Erasmiana {BAseX, 1876, in-4), p a6'3o.

(4) Op., III. 490-492-

(5) Op., III, 78 (5i Sseptembre i5ao).

(6) Sur Érasme et les papes de son temps, voir Fr. OUo Slichart, Ouv. çUé, p. dSetsuiv.; Hartfelder, Desiderias Erasmus von HoUerdam and die Pàpste seiner Zeity dans Hisloruches Taschenbach» F. VI, J XI (189a), p. lai- 16 j.

(7) Vraisemblablement, son cousin Pierre Aléandre. H . Omont, Jowrhal (1895), p. 4a ; P. Kaikoff, Die Depeschvi. . . (1897), p. 3, 74, 78.

(8) Balan, loo-ioa , Brieger, 5i-54 ^8 fév. i5ai).

la maiiière d'une femme infidèle qui prend les devants pour quereller son mari. J'ai toujours su qu*Ërasme était le ferment de tous les maux qui nous accablent, qu'il bouleversait la Flandre etlepays du Rhin.NéanmoinsJ'ai toujours feint de tout ignorer; je l'ai loué, je n*ai jamais eu avec lui ni discussion, ni controverse, comme semble le croire M«' Tarchevéque (1). »

En terminant, Aléandre répète qu'il considère Érasme comme le premier auteur de Thérésie luthérienne ; mais il a assez de sens pour comprendre qu'il faut le ménager. A l'avenir, comme par le passée il dissimulera habilement avec lui.

Quatre jours après, à la nouvelle qu'à Rome on a préparé un bref pour Érasme, il revient sur le même sujet. Il ne peut taire sa stupéfaction « qu'Érasme ait pu prendre tant d'empire sur le chef de l'Église. » (2). Il est tout prêt à montrer en mille endroits de ses œuvres des choses pires que les plus mauvaises de Luther. Il continuera de feindre, « pour ne pas exciter contre l'Église trop d'ennemis à la fois, » mais il désire ou qu'on le rappelle s'il est suspect^ ou qu'on veuille croire enfin, alors même qu'Érasme eût été mille fois son entiemi, qu'il n'aurait jamais fait passer le bien général après ses sentiments privés. » (3)

Enfin, le 28 février, Aléandre arrive au comble delà surexcitation (4). On lui a affirmé que dans la maison du duc de Saxe, une peinture représentait Luther et Hutten, portant un coffire avec cette inscription : « Arche de la vraie foi ». Devant eux Érasme, une guitare à la main, dansait comme autrefois David devant Tarche d'alliance. « Et à Rome, s'écrie-t-il, on ajoute foi

(1; Schomberg.

(2) Brieger, p. 69-60 (12 fév. i5ai),

(3) Dans les autres endroits où il parle d^Erasme^ ce sont toujours les mêmes appréciations. Ici il dit que la lettre d'Érasme à Luther fait le plus grand mal en Angleterre (Balan, 34. Brieger, 3a) ; lÀ, il envoie à Rome quelques articles d'un Avis en faveur de Luther, que Ton croit être l'œuvre d'Érasme (Brieger, 56. En réalité, l'Avis était du dominicain Faber. Voir, d-dessus, p 19a). En Hollande, on prêche publiquement la doctrine de Luther ; la Flandre est plus infectée que tout autre pays. La fitute en revient k Érasme et k Érasme seul ; Tentourage de Tempereur le reconnaît et le dit ouvertement (Brieger, p. 81, 84). A Worms, les gens de Frédéric de Saxe disent que Luther a raison puisque Érasme est de son avis. (Brieger, p. 81).

(4) iirieger, p 8a.

à ce qu*Erasme écrit contre moi ! on lui envoie des brefs, qui pourtant, je Tespère. ne seront pas de l*espèce de celui qu*il a fait imprimer en tête de son Nouveau Testament (1), où Sa Sainteté approuve son œuvre, cette œuvre dans laquelle, sur la confession, les indulgencesjes excommunications, le divorce, le pouvoir du pape et autres points de ce genre, il a écrit tout ce que Luther a répété, mais où il a mis un venin plus dangereux que celui de Luther, parce qu'avec ses satires et ses livres diffamatoires, Luther est moins digne de foi. Puis, si j'en écris à Rome, Ton me répond aussitôt que ma manière d'agir vient d'anciennes difficultés que j'aurais eues avec Érasme, ce qui est absolument inexact. Si aujourd'hui je suis son ennemi, c'est pour la cause du pape et de la foi, et pourtant c'est en lui et non en moi que Ion a confiance. Pour ce qui est de moi, il importe peu. Mais Dieu veuille que ce bref qu'on lui envoie en réponse à ce qu'il a écrit contre moi ne soit préjudiciable ni à Sa Sainteté, ni à la sainte Eglise : aussitôt reçu, Érasme le fera imprimer, comme sa secte le fait pour tout ce qui parait être favorable à l'entreprise de Luther. »

Pendant qu'Aléandre écrivait ainsi à Rome, tenait-il vraiment dans les Pays Bas et à Worms des conversations analogues? Sa nature « rude et simple » suivant le mot d'Érasme (2;, l'empêcha-elle degarder longtemps cachée une idée qui l'obsédait? Érasme l'affirme (3) ; mais Aléandre le nie et à ses dénégations s'ajoutent celles de Tévêque de Tuy. Marliano. Le 7 avril 1521, il répondait aux plaintes d'Ërasme : *< Aléandre n'a jamais parlé de vous en ma présence que dans les termes où il eût désiré qu'on s'exprimât sur son propre compte. (4) » Il se peut donc qu'Aléandre se soit borné à s'ouvrir sur lilrasme à quelques amis; les faux rapports et l'irascibilité de l'humaniste auront fait le reste. Quoi qu'il en soit, à Rome on finit par prêter attention aux objurgations d' Aléandre. En réponse à sa lettre du 13 septembre

(1) C'était le bref du lo juillet i5iâ. Le Nouveau Testament parut chez Froben. au mois de février i5i6. avec uno dédicace d'iLrasmc à Léon X, (Paris, Bibliothèque de l'Arsenal, T. 5i6 ; Bib. nal , A, ôa^) En tète dé rédition de lÔig, Érasme avait fait imprimer le bref de Léon X.

(2) Op.. III, 68r.

(3) Op. 111,544; 111,687; n^ 65i; X. i645.

(4) Op. I», 636 D.

précédent, un nouveau bref fut envoyé à Ërasme ; mais les louanges y étaient tempérées de fortes restrictions (1).

« Votre lettre, disait le pape, nous a rempli de joie ; elle nous a montré la constance de vos excellentes dispositions à notre égard et à regard de ce Saint-Siège apostolique. Nous devons Tavouer, non seulement sur le témoignage d*hommes dignes de foi, mais plus encore sur celui de quelques-uns des écrits que vous avez publiés, nous avions commencé à concevoir quelques doutes à ce sujet. » La lettre d'Érasme, continuait le bref, avait dissipé ces doutes : pour dissiper ceux que d'autres avaient conçus, Thumaniste devait mettre son talent d'écrivain au service de l'Église.

Le 19 mars, Jules de Médicis envoyait à Aléandre la copie de ce bref; mais, en même temps, il lui disait avec quelque amertume : « Pour vous être agréable, je vous envoie la copie du bref à Érasme. Mais, je vous en conjure, restez calme ; il est de votre devoir, non seulement de ne pas chercher à nuire à Thonneur d'autrui, mais de Taccroître et de le favoriser de tout votre pouvoir. Concentrez toutes vos forces sur la cause commune et efforcez-vous d'atteindre le noble but tant désiré (2). »

L'admonition dut être peu agréable au nonce et le bref ne dut pas davantage satisfaire l'humaniste. Depuis lors, l'apaisement se produisit dans la polémique^ mais les sentiments des deux adversaires n'en furent aucunement modifiés. Érasme ne put s'empêcher de faire entendre çà et là des récriminations (3) ; désormais, le souvenir d' Aléandre sera pour lui le ver qui lui rongera le cœur. Il ne produit plus ses plaintes en public, mais en dessous^ il ne cesse de tenir à l'endroit du nonce les propos les plus malveillants. « Aléandre est passé maître dans l'art des poisons, écrivait-il en mai 1521. A Cologne, il m'a supplié d'accepter une invitation à dîner; plus il insista, plus je mis d'opiniâtreté à refuser (4). »

Pour Aléandre, les mois suivants, il prononce à peine une

(1) Laemmer, Monumenla Valicana (i86i), p. 3-4; Balan, p. Wll, lag ; RA.. Il, 809. (16 janvier lôai).

(2) Balan, p. 136 (19 mars i5ai).

(3) Opéra, III, 687 (5 avril loai, Érasme à Marliano) ; III, 65iB (5 juillet i5ar, Érasme à Richard Pace).

(4) Opéra, III, 1697-1 rxjS. Herminjard, Correspondance des RéformaleurSy I, p. 65.— Voir aussi Balan, p. aga (37 septembre i5ai); J.Paquier, dansAf^^langes de l'École française de Rome.W (iSgn), p. 366.

ou deux fois Je nom d'Érasme; mais, lui aussi, il est tout obsédé du souvenir de son adversaire : c'est Érasme qui a bouleversé la Flandre (1); c'est lui qui a composé les œuvres répandues sous le nom de Luther (2).

Six ans après, Aléandre est dans son diocèse de Brindes, au château de Saint-Pancrace. I>ansson sommeil, il rêve au temps de Léon X et à la longanimité du Médicis pour l'humaniste. Il se voit dans le palais du pape : Érasme est assis et Léon derrière lui. Dans un panier se trouve du pain, des vins nouveaux, du blanc, du rouge, tous d'un bouquet exquis. Léon commande, et chacun d'apporter à Érasme tout ce qu'il y a d'excellent. Aléandre a revêtu l'un des plus beaux habits de son temps d'humaniste, avec de larges manches et des parements de fourrure de lion. Mais personne ne s'occupe de lui. Timidement, il dit que bien volontiers lui aussi il boirait de ce vin. Le pape lui répond qu'il est à sa disposition ; mais en même temps un jeune homme ne cesse de le pousser vers la porte : il ne sent que trop qu'il n'a pas la faveur.

C'était Worms qui le hantait, et ces soirées d'hiver où, fiévreux et les pieds froids, dans sa petite chambre sans cheminée, l'âme pleine d'une immense tristesse, il attendait en vain l'annonce d'une heureuse délibération de la diète ou du conseil de Charles. Rien!... rien que lèvent qui souffle glacial sur le Rhin et des hommes qui parlent contre lui dans la rue, et des lettres de Rome qui lui reprochent de persécuter Érasme, cet Érasme qui gêne sa mission, Érasme qui vit tranquille à Louvain, Érasme qui parvient à la fois à favoriser Luther et à se faire aduler de Léon X î Pauvre Aléandre ! Que n'est-il lui-même demeuré ce qu'il était naguère ! Ah ! il était mieux, alors que, brillant humaniste, il revêtait sa magnifique robe aux larges manches et aux fourrures de lion (3) î

Cl) Brieger, p. 8i (a8 février i5ai).

(2) Ralan, p. 2^6 ; Brieger, p aia (i6 mai i52i), et maint autre endroit où Aléandre nie plus ou moins ouvertement que Luther soit le véritable auteur désœuvrés qui circulent sous son nom. (Par exemple, dans le titre même de redit de Worms : Conlra libros omncs sub Lutheri nomine editos). Dans œs passages, on peut affirmer que c'est toujours Érasme qu'il a en vue. — Voir aus5i TAppendice I, à la fin du volume.

(3) Omont, Journal, . . p 65 (i3 août lôa?). En grec, comme tout ce qui dans les papiers d*Aléandre revêt un caractère plus intime.

Peut être toutefois la nature inquiète d'Aléandre lui^fit-elb exagérer les difficultés qu'il avait avec Rome. Dans les lettres de Jules de Médicis. ce que Ton trouve par-dessus tout et presque uniquement, ce sont des éloges et des remerciements pour la manière dont le nonce remplit sa mission. Les mêmes éloges se retrouvent dans les lettres que lui adressent alors Schomberg et Giberti (1).

Les derniers mois, ces éloges devinrent de plus en plus vifs et de plus en plus nombreux (2). En outre, la Curie fit droit à ses réclamations. Le projet d'envoyer à Worms un légat ou un nonce fut abandonné. Dans la suite, il est vrai, il eut encore à se plaindre de quelques lenteurs; mais, en général, on mit moins de négligence à faire droit à ses demandes (3). Les mois suivants, enfin, Jules de Médicis se rangera de plus en plus de son côté pour blâmer la conduite d'Érasme.

Jusqu'à la fin de sa mission, Aléandre put donc concentrer toutes ses forces contre Luther et les siens.

(1) En voir rénumération ci-après, appendice II.

('Zi Far exemple, Balan, n^* Sa, 83. 92, 99 ([a, i4, a3 mai, 6 juin i5ai), etc.

(3) Le 1 1 mars, il recevait un second envoi de brefs pour Tempereur et les grands personnage* de la cour et de l*Empire ^Balan, n^** a6, 27. p. 65-67 » ^^) * le 19, on lui en envoyait d'autres pour Joacliim de Brandebourg, Georgesde Saxe et plusieurs autres grands d'Allemagne ainsi que la copie de celui qui avait été adressé à Érasme. (Balan, n»'6o-53). Le i3 avril, il accuse réception de ce troisième envoi. (Brieger, i3aV II avait dû demander ces brefs dans une lettre aujourd'hui perdue, peut-être dans celle que signale Brieger entre le iî$ el le 37 février. Voir Brieger, p. a86, i)

Page 1