LUTHER ET LA DIÈTE
(17-26 avril 1521.)
Dans sa Proleslalion et Oblaiion^ Luther s'était oflFert à se soumettre à la décision déjuges impartiaux (30 août 1520) (1). A Cologne, on avait affiché cet écrit et Frédéric de Saxe objectait aux nonces cette bonne volonté de Luther pour ne pas le condamner sans Tentendre (2).
Tempérament sanguin, nature emportée, peut-être Luther se faisait-il à lui-même illusion sur ses dispositions intimes. Ce qui est du moins hors de doute, c'est que plus il avança, moins il fut disposé à se soumettre à quelque autorité qui fût au monde. Dès le 21 décembre, il écrivait à Spalatin qu*on pouvait tout attendre de lui « hormis la rétractation (3). » Il est donc difficile d'admettre qu'il fût encore de bonne foi lorsque le 15 janvier, il envoyait à l'empereur sa Protestation et Oblation. Aléandre voyait juste lorsqu'il disait que pour Luther un voyage de Worms serait un moyen de venir y recevoir une ovation, d'y prêcher ses doctrines et d'y narguer l'empereur et la diète à l'abri d'un sauf-conduit.
Le 17 avril, à quatre heures, Luther comparaissait devant l'empereur et les États (4). Jean d'Ecken lui posait les deux
(1) H. Schmidt, Op. var. arg, V. a etsuiv.; Luthers Werke (édition de Weimar), VI, p. 474-483; Enders, Lulhers Briefxvechsel, Il , ^'] i ; R\. IT, 471. (^) R\. II, 464-465.
(3) Enders, Lulhers Briefivechsel, III, p. 25. Voir aussi III, ii3 : Lulherà Spalatin, 19 mars loai ; Kôsllin, I, 487.
(4) Les événements des dix jours que Luther passa à Worms nous ont été transmis en détail par de nombreux récits contemporains. Ils ont été réunis récemment par A. Wrede (RA. Il, 54o-638 ; 839 et suiv.). Les plus importants sont : Acla et Res geslae D. Martini Luiheri (n° 79 : 540-569 ; i6-a6 avril; luthérien) ; le récit de i*offlcial Jean d'Ecken (n° 81, 588-394; 17-18 avril; catholique) ; Etliche sanderliche Jleisige Handlung, etc. (n® 85, 599*611; 19a6 avril ; luthérien) .
questions suivantes : « Reconnaissait-il pour siens les livres publiés sous son nom ? — Consentait-il à les rétracter, ou voulait-il persévérer dans les doctrines qu'ils renfermaient ? » Ému et déconcerté, Luther répondait à voix basse et à peine intelligible : il reconnaissait la paternité de ses oeuvres ; mais pour les doctrines qu'elles contenaient, il demandait un délai afin de préparer sa réponse (1).
Le soir, Aléandre est satisfait de cette première audience : « L'insensé était entré en riant ; en présence de l'empereur, il tournait constamment la tète à droite et à gauche, portant ses regards de tous côtés ; au retour, il ne paraissait plus aussi joyeux. Après l'avoir vu, un grand nombre, même parmi ceux qui étaient pour lui, l'ont regardé les uns comme un insensé, les autres comme un possédé. Au résumé, il a perdu beaucoup de sa réputation d'autrefois (2) »
Aussitôt, Aléandre travaille à accentuer ces heureux commencements. Sur la recommandation même de Charles, le confesseur et l'official se retrouvent avec lui le lendemain matin pour préparer la seconde comparution (3). De même qu'il avait rédigé les questions de la veille, il inspirait le discours que Jean d'Ecken devait faire en réponse à celui de -Luther (4).
A la seconde comparution (18 avril), Luther reprit son assurance. Aux questions de l'official, il répondit par un discours habile où il se posait en champion de l'Allemagne opprimée par Rome.w II avait écrit que par ses mauvaises doctrines et ses mauvaises moeurs^ la papauté et ses adhérents avaient amené sur le monde chrétien un débordement de maux corporels et spirituels. S'il rétractait ces passages, il ne ferait que donner une nouvelle force à la tyrannie, surtout grâce au soin qu'on prendrait de crier partout qu'il aurait fait cette rétractation sur l'invitation de l'empereur et de tout l'empire romain. Il pouvait y avoir dans ses livres des passages répréhensibles : iJ était homme, et sujet
(1) Balan, (75 ; RA.. II, 089, 85i, 863. Les ambassadeurs de Strasbourg n*ont pu Ten tendre, parce qu'il parlait « mitniderer stim ». Hans Virck, Politische Correspondenz der Sladl Slrassbarg im Zeitalter der Rejormalion (Strasbourg, 1882, in-8). 1, p. 44
(2) Brieger, p. 147.
(3) Brieger, p. i48.
(4) Brieger, p. i48, i5a .
à Terreur; il serait donc heureux que quelqu'un voulût bien le convaincre par les Écritures de Tun et de Tautre Testament. »
La veille, Jean d*Ecken l'avait supplié d'avoir en vue Tunité de l'Église, sainte, catholique et apostolique, la paix et la tranquillité de la chrétienté, et de ne pas s'entêter dans son propre sens pour l'interprétation des Écritures. Après le discours de Luther, il développa plus longuement encore la fausseté et le danger des opinions de l'hérésiarque : a Luther se disait prêt à être instruit sur les saintes Lettres par le dernier des hommes. Ce subterfuge n'était pas nouveau, c'était celui de tous les hérétiques. Comme eux, il voulait interpréter l'Écriture selon son caprice et sa fantaisie, et c'était d'hérésies déjà condamnées qu'il se faisait le champion La plupart de ses opinions étaient renouvelées des Bégards. des Vaudois, des Pauvres de Lyon, de Wiclef, de Huss et de d'autres déjà condamnés par les conciles. C'était témérité de s'attribuer à lui seul la science des Écritures. De saints docteurs avaient passé de longues veilles à les approfondir ; Luther ne devait pas mettre son jugement avant celui de tant d'hommes illustres. Bien plutôt devait-il songer à ne pas mettre le trouble dans l'Église et à réparer le mal qu il y avait déjà causé. »
A ces exhortations, Luther répondait par cette phrase qui pose le fondement du protestantisme, et fait de chaque chrétien un docteur infaillible dans les questions de foi : u Ni les papes, ni les conciles ne suffisent à me convaincre ; je ne veux l'être que par des témoignages de l'Écriture ou par d'évidentes démonstrations. » (1)
Le lendemain (2), Charles réunissait les électeurs et un grand nombre de princes. Comme ils lui demandaient encore à réfléchir, il leur remettait un écrit autographe en langue française, où il déclarait sa volonté de protéger contre le novateur la religion de ses pères (3).
(I ) On sait que Luther lui-même, probablement avant de quitter Worms ût imprimer le discours qu'il prononça devant la diète. C'e^t do ce texte que la réponse précédente est tirée. HA. II, 555.
(2) Les négociations suivantes furent dirigées par Tempereur, les électeurs et les princes en personne : de même que pour celles du mois de février (cidessus, ch. X, p. ao5), il n'en est pas resté de relations officielle?.
(3) RA. Il, n" 83.
La déclaration était ferme et catégorique : après tant de sombres pronostics, Aléandre laissait éclater sa joie (1) : t On Ta lue, dit-il, en présence des électeurs et des princes. Plusieurs en sont devenus plus pâles que la mort. Elle va être imprimée en latin, en italien, en allemand, en espagnol, en français et en flamand, pour être envoyée dans toute la chrétienté. Dans cette affaire si pleine de périls, on verra quelle a été la grandeur d'âme et la religion de Sa Majesté. »
Suivant son expression, Aléandre commençait à « respirer » ; en songeant aux tribulations de naguère, il se disait avec le poète : « Et de tout cela, plus tard, il sera doux de se souvenir. «
Le soir même, sur des renseignements incomplets, il s'abandonnait encore davantage à la joie (2) : « L officiai de Trêves, écrivait-il, m'a dit tenir de [la bouche même de son maître que tous les six, les électeurs ont donné une même réponse à l'empereur : ils veulent tenir Martin pour hérétique, être fidèles à la foi catholique, aux sacrés conciles et aux décrets observés jusqu'à ce jour, en un mot, marcher en tout sur les traces de leurs pères. Lorsqu'en vertu de son sauf-conduit, Martin sera retourné chez lui, Sa Majesté pourra décréter (3J contre lui ce qu'elle croira convenable : ils se conformeront à sa volonté, et sauront se conduire en tout comme il convient à des princes très chrétiens. »
Aléandre était dans l'erreur (4) : le Saxon et le Palatin étaient demeurés favorables à Luther. Cette réponse à l'empereur n'était signée que des trois électeurs ecclésiastiques et de Joachim de Brandebourg (5). Un incident imprévu vint même pour quelques jours tout remettre en question.
Dans la nuit du 19 au 20 avril, les partisans de Luther recoururent à une audacieuse manifestation : ils affichèrent sur les portesde l'Hôtel-de-Ville un appel aux armes contre « les Roma-
(1) Balan, i88 ; Brieger, i54.
(2) RA. [1, 867 (19 avril : Al. à J. de Médicis. La lettre ne fut pas envoyée) ; Brieger, p. 167.
(3) « Se Sua M^ fara mandata alcuno », et non mémento , comme on lit dans RA..
(4) Pour la suite' jusqu'au départ de Luther, voir Brieger, i55-i66 (2'j avril i5ai).
(5) Balan. n* 69 ; RA. II, 596.
nistes, Tarchevêque de Mayence et la tyrannie des prêtres (1). » Ce manifeste jeta Albert dans une terreur mortelle ; il insista auprès de l'empereur et des princes pour que Thérésiarque fût entendu de nouveau (2). Le 20, les États demandèrent à Charles que Ton pût essayer de convaincre Luther, se déclarant disposés, « s'il voulait demeurer hérétique endurci, à adhérer à Sa Majesté, à lui donner aide et assistance et à ne point abandonner la foi chrétienne à l'occasion de cet homme (3J. >^
Sans revenir officiellement sur sa décision, l'empereur accéda au vœu des États [22avnl)(4] ; Ton décida que quelques savants catho* Uques auraient des conférences avec Luther, sous la présidence de Richard de GreiflFenklau, archevêque de Trêves. Le 24 et le 25 avril, on tentait ce suprême moyen de conciliation. Mais en vain le 24 au matin, en présence de l'archevêque et de plusieurs princes, Jérôme Véhus (5) adressait-il à Luther des exhortations pleines des sentiments de la charité chrétienne ; en vain, dans une seconde entrevue, Richard, Jean d'Ecken et Jean Cocblœus, employèrent-ils contre lui une argumentation serrée (6) ; en vain, le soir du même jour, Cochlœuslui adressait-il des supplications qui lui faisaient venir les larmes aux yeux; en vain, le lendemain, Peutinger et Véhus essayèrent-ils par deux fois d'obtenir de lui quelques concessions : tout fut inutile.
L'archevêque de Trêves tenta une dernière démarche (7). Il prit Luther à part et, seul avec lui, l'exhorta avec la plus grande douceur à faire une rétractation. Si c'était par peur des siens qu'il n'osait le faire, jl lui donnerait un prieuré près de l'un de ses châteaux, l'aurait le premier à sa table et dans son conseil, sous la sauvegarde de l'empereur et la sienne propre, en bonne grâce avec le Souverain Pontife.