QUELQUES MOTS D'AVERTISSEMENT
Le but de notre Société des Temps Nouveaux est de publier tous les ouvrages qui ont eu leur part d'influence dans le développement de l'idéal anarchique. A ce titre, THumanisphkre de Déjacque est une des œuvres qui méritent le plus d'être placées dans notre bibliothèque.
En eflet, Déjacque lut un anarchiste de la veille, un anarchiste avant le nom; depuis les journées de juin, où il combattit au rang des insurgés, et sans doute bien au^jaravant, quoiqu'il ne soit connu que dès cette époque, il ne cessa de protester par les paroles et par les actes contre la réaction boujgeoise ; il comprenait qu'une république ainsi dirigée devait fatalement aboutir au Coup d'Etat. Exilé alors, non sans avoir connu les procès politiques, la prison, les persécutions de toute sorte, il continua dans les journaux anglais, belges, américains, à défendre les idées libertaires, n'hésitant pas à contredire, en d'ardentes polémiques, ses frères proscrits, Ledru-Rollin, Proudhon même, auquel il ne pardonnait pas d'exclure la femme de la cité anarchique.
Il était poète et ses vers, d'une âpre éloquence, n'avaient, comme sa prose, d'autre but que la propagande révolutionnaire à laquelle il consacrait tout le produit de son travail. Ce fut pendant les années 1858 et 1859 qu'il publia I'Humanisphkrk « Utopik ANARCHISTE », daus le Libertaire^ journal du Mtmvement Social, qui paraissait à New- York, édité, rédij^é, administré, expédié par le seul Déjacque. On y tw>uvï; de ut'^mbroux articles très intéressants de propagande et de principes, ainsi que de remarquables poésies empreintes d'un idéal élevé de justice et de liberté.
Le temps ne nous paraît pas encore être venu de publier I'Humanisphkrk en son entier. L'édition actuelle présentera quelques omissions, par la raison très simple que certains passages risqueraient d'être faussement interprêtés ; sans parler de ceux qui lisent avec le parti-pris de trouver dans les ouvrages le mal qu'ils y cherchent, tous les lecteurs n'ont pas cette belle philosophie qui permet de comprendre de très haut la pensée d'autrui, tout en gardant la sérénité de la sienne. Un jour viendra où l'œuvre de Déjacque sera librement publiée jusqu'à la dernière ligne.
Utop» ; « A«ve non réatùé, nutiê non pai irréalùMê».
Amascbis.* • À^tenet d$ gimoemtmêta ».
Lu rwolutioni «ouf «fa» eomervaitianB.
( P.-J. PftoumiON )
// ii*3f a d$ vr«^ rivolutUnu tpu Iti réwotw tiom d'idées. ( Jouffrot )
FmiMinu dss mœurê et ne /kùone plu» de toù.
( BlULB DB GiRAUMM )
Réglée vm parolee et vos actinne comme devant itrejngéee par la loi de la liberté. . . .
Tettet-voue donc fermée dame la liberté à l'égard d* leujnelle le Christ voue a affranchis et ne voue soumettes fUue au joug de la servitude.
Car nous n'avons pas à combattre contre le Sanq et la Ghaui, mais contre les « prineipautée », eoiUre les « puissances », contre les « seigneurs du monde », gouverneurs des ténébree de «« siècle,
( L'apotre Saimt-Paol )
Ce livre n'est point une œvure littéraire, c'est une œuvre infernale, le cri d'un esclave rebelle.
Comme le mousse de la Salamandre, ne pouvant, dans ma faiblesse individuelle, terrasser
tout ce qui, sur le navire de r ordre légal, me domine et me maltraite , — quand ma journée est faite dans VateUer, quand mon quart est fini sur le pont, je descends nuitamment à fond de cale Je prends possession de mon coin solitaire; et, lui de» dents ef des ongles, comme un rat dans Vombre,je gratte et je ronge les parois vermoulues de la vieille société. Le jour, j'utilise encore mes heures de chômage, je m,'arm,e d'une plume comme d'une vrille, je la trempe dans le fiel en guise de graisse, et, petit à petit, j'ouvre une voie chaque jour plus grande au flot novateur, je perfore sans relâche la carène de la Civilisation. Moi, infime prolétaire, à qui Véquipage, horde d^ exploiteurs, inflige joumel^ lement le supplice de la misère aggravée des brutalités de Vexil ou de la prison, fentr' ouvre rabtme sous les pieds de mes meurtriers, et je passe le baume de la vengeance sur m,es cicatrices toujours saignantes. Tai Cœil sur m>es maîtres. Je sais que chaque jour me rapproche du but ; qu*un formidable cri, — le sinistre SAUVE QUI PEUT ! — va bientôt retentir au plus fort de leur joyeuse ivresse. Rat-de-gale, je prépare leur naufrage ; ce naufrage peut seul mettre fin à mes m^ux comme atiœ m,aux de m£s semblables. Vienne la révolution, les souffreteux n* ont-ils pas, pour biscuit, des idées en réserve, et, pour planche de salut, le socialisme!
Ce Uw^e rCest point écrit avec de V encre ; ses pages ne sont point des feuilles de papier.
Ce livre, c'est de Vacier tourné en in-S^ et charge de fulminate d'idées. C'est un projectile autoricide que je jette à mille exemplaires sur le pavé des civilisés. Puissent ses éclats voler au loin et trouer mortellement les rangs des préjugés. Puisse la vieille société en craquer jusque dans ses fondements !
Oest qu*aujourd*huiy sachez-le, sous leur carcan de fer, sous leur superficielle torpeur, les multitudes sont composées de grains de poudre ; les fiWes des penseurs en sont les capsules. Aussi, n'est-ce pas sans danger qu'on écrase la liberté sur le front des sombres foules. Imprudents réacteurs ! — Dieu est Dieu, dites'Vous, Oui, mais Satan est Satan!,,, Les élus du veau'd'or sont peu nombreux, et V enfer regorge de damnés, Anstoa^ates, il ne faut
pas jouer avec le feu, le feu de V enfer, enten* dez-vous !.,.
Ce livre n'est point un écrit, d'est un acte. Il n'a pas été tracé par la main gantée d*un fantaisiste ; il est pétri avec du cœur et de ta logique, avec du sang et de la fièvre, Cest un cri d'insurrection, un coup de tocsin tinté avec le marteau de Vidée à V oreille des passions populaires, Cest de plus un chant de victoire, une salve triomphale, la proclamation de la souveraineté individuelle, Vavènement de Vu* niverselle liberté ; c'est V amnistie pleine et en- Hère des peines autoritaires du passé par décret anarchique de Vhumanitaire Avenir,
Ce livre, c'est de la haine, c'est de V amour /. ..
Préface
« Connaii'toi tnif-mitme •.
La icience sociale procède par inductions et par déductions, par analogie, Cest par une série de comparaisons qu* elle arrive à la combinaison de la vérité.
Je procéderai donc par analogie.
Je tâcherai d'être laconique. Les gros volumes ne sont pas ceux qui en disent le plus. De préférence aux longues dissertations y aux pédagogies classiques, j'emploierai la phrase imagée, elle a Vavantage de pouvoir dire beaucoup en peu de mots.
Je suis loin d'avoir la science infuse, Jai lu un peUf observé davantage, médité beaucoup.
Je suis, je crois, malgré mx)n ignorance dans wn des milieux les plus favorables pour résumer les besoins de Vhumanité, J'ai toutes les passions, bien que je ne puisse les satisfaire, celle de Vam^ur et celle de la haine, la passion de C extrême luxe et celle de V extrême simplicité. Je comprends tous les appétits, ceux du
— fO —
C€sur et du ventre^ ceux de la chair et de VespHt, J'ai du go ai pour le pain blanc et même aussi pour le pain noir, pour les discussions orageuses et aussi pour les douces causeries. Toutes les soifs physiques et mo^'alesje les connais, f ai ViniuitioJi de toutes les im'esses; tout ce qui sureœcite ou qui calme a pour moi des sedactiofis : le café et la poésie, le Champagne et rart, le vin et le tabac, le miel et le lait, les spectacles, le tumulte et les lumières, Votnln^e, la solitude et Veau pure. Taime le travail, les forts labeurs; faitne aussi les loisirs, les molles paresses. Je pourrais vivre de peu et ine trouver riche, co7iso7nnter énormément et m£ trouver pauvre* J'ai regardé par le trou de la serrure dans la vie privée de r opulence, je connais ses serres-chaudes et ses saloiis somp^ tueuœ ; et je connais aussi par expérience le froid et la tnisère. Xai eu des indisg estions et J'ai eu faim,. Tai tnille capnces et pas une jouissance. Je suis susceptible de commettre parfois ce que T argot des civilisés flétrit du nom de vertu, et le plus souvent encore ce quil honore du 7Wfn de aime. Je suis Vhomme le plus vide de préjuges et le plus rempli dépassions que je connaisse ; assez orgueilleux pour n^être point vaniteux, et trop fier pour être hxfpocrite7nent 7nodesie. Je n'ai qu*un visage, tnais ce visage est mobile comme ta physionomie de fonde ; au moindre souffle, il passe
d'une expression à une autre, du calme à Vovage et de la colère à Vattendnssement. Cest pourquoi, passionnalité multiple, f espère traiter avec quelque chance de succès de la société humaine, attendu que, pour en bien traiter, cela dépend autant de la connaissance qu'on a des passions de soi-même, que de la connais-^ sance. qu*on a des passions des autres.
Le monde de Vanarcide n'est pas de mon iV vention, certes, pas plus qu'il, n*est de Vinvention de Proudhon ni de Piei^re ni de Jean.
Chacun en particulier n'invente tien. Le^ inventions sont le résultat d'observations col* lectives ; c'est V explication d'un phénojnène, une égratignure faite au colosse de l'inconnu, mats c'est l'œuvre de tous les hommes et f^e toutes les générations d'hommes liés ensemble par une indissoluble solidarité. Or, s*il y a invention, fat droit tout au plus à un brevet de perfectionnement. Je serais médiocrement flatté que de mauvais plaisants voulussent m' appliquer sur la face le titre de chef d'école. Je com^prends qu'on expose des idées se rapprochant ou s' éloignant plus ou moins des idées connues. Mais ce que je ne comprends pas c'est qu'il y ait des hommes pour les accepter servilement, pour se faire les adeptes quand même du premier penseur venu, pour se modeler sur ses manières de voir, le singer dans ses moindres détails et endosser, comme un soldat ou
un laquais, son uniforme ou sa livrée. Tout au moins ajustez-les à votre taille ; rognez-le» ou élargissez-les, mais ne les portez pas tels quels, avec des manches trop courtes ou des pans trop longs. Autrement ce n'est pa^ faire preuve d^intelligence, c'est peu digne d'un liomme qui sent et qui pense, et puis c'est ridicule.
*" L'autonté aligne les hommes sous ses drapeaux par la discipline, elle les y enchaîne par le code de V orthodoxie militaire, l'obéissance passive; sa voix impérieuse commande le silence et l'immobilité dans les rangs, l'autocratique fiœ té.
ha Liberté rallie les liommes à sa bannière par la voix du Ubre examen; elle ne lespétnfie pas sur la même ligne. Chacun se range où il lui plaît et se tneut comme il l'entend, La Liberté n'enrégimente pas les hommes sous la plume d'u7i chef de secte : elle les initie au mouvement des idées et leur inculque le sentiment de l'indépendance active. L'autonté,.
c'est r unité dansCunifo^i^nité! La Liberté, c'est r unité dans la diversité. L'axe de l'autorité, c*est la hnout-archie. L'anarchie est Vaxe de la liberté.
Pour moi, il s'agit bien moins de faire des disciples que de faire desJioînmes, et Von n'est homtne qu'à la condition d^être soi. Incoiporons-nous les idées des autres et incarnons nos
idées dans les autres; mêlons nos pensées^ rien de mieux; mais faisons de ce mélange une conception désormais nôtre. Soyons une œuvre originale et non une copie. U esclave se modèle sur le maître, il imite. L'homme libre ne produit que son type, il crée.
Mon plan est de faire un tableau de la société telle que la société m*apparait dans V avenir: la liberté individuelle se mouvant anarchiquement dans la communauté sociale et produisant Vharmonie.
Je n'ai nullement la prétention d'imposer mon opinion aux autres. Je ne descends pas du nuageux Sinaï, Je ne marche pas escorté d'éclairs et de tonnelles Je ne suis pas envoyé par l'autocrate de tous les univers pour révéler sa parole à ses très-humbles sujets et publier V ukase impJrial de ses commandements, Jhabite les gouffres de la société ;j*y ai puisé des pensées révolutionnaires, et je les épancfte au dehors en déchirant les ténèbres. Je suis un chercheur de ventés, un couveur de progrès, u?i rêveur dé lumières. Je soupire ajjrès le bonheur et j'en évoque Vidéal, Si cet idéal vous sount, faites comme moi, aimejz-le. Si vous lui trouvez des imperfections, corrigez-les. SU vous déplaît ainsi, créez-vous en un autre. Je ne suis pas exclusif, et j'abandonnerai volontiers le mien pour le vôtre, si le vôtre me semble plus parfait. Seulement, je ne
vois que deux grandes figures possibles ; on peut en modifi&i^ V expression, il rCy a pas à en changer les traits : c'est la liberté absolue ou l'autorité absolue. Moi, fai choisi la liberté, L* autorité, on Va vue à V œuvre, et ses œuwes la condamnent, Cest une vieille pt^ostituée qui n'a jamais enseigné que la dépravation et n'a jamais engendré que la mort. La liberté ne s'est encore fait connaître que par son timide souriie. Cest une vierge que le baiser de Vhumaniié n'a pas encore fécondée; mais, que Vhommese laisse séduire par ses charmes, qu'il lui donne tout son amour, et elle enfantera bientôt des générations dignes du grand nom qu'elle porte.
Infirmer l'autorité et critiquer ses actes ne suffit pas. Une négation, pour être absolue, a besoin de se compléter d'une affirmation. Cest pourquoi j'affirme la libeiHé, pourquoi j'en déduis les t conséquences.
Je m'adresse surtout aux prolétaires, et les prolétaires sont pour la plupart encore plus ignorants que moi ; aussi, avant d'en arriver* à faire l'exposé de l'ordre anar chique, peinture qui sera pour ce Hm^e le dernier coup de plume de l'auteur, il est nécessaire d'esquisses* Vhistorique de l'Humanité. Je suivrai donc sa marche à travers les âges dans le passé et dans le présent et je l'accompagnerai jusque dans l'avenir.
Dans cette esquisse f ai à reproduire un sujet touché de main de maître par un grand artiste en poésie. Je n'ai pas son travait sous la main ; et Veussé-je, je relis rarement un livre, je rCen ai guère le loisir ni le courage. Ma mémoire est toute ma bibliothèque, et ma bibliothèque est souvent bien en désordre. S* il rrCèchappait des réminiscences, sHl nCarrivait de puiser dans mes souvenirs , croyant puiser dans mon propre fonds, je déclare du moins que ce serait sans le savoir et sans le vouloir, Tai en horreur les plagiaires. Toutefois, je suis aussi de Vatds d'Alfred de Musset, je puis penser ce qu'un autre a pensé avant moi. Je désirerais une chose, c'est que ceux qui n'ont pas lu le livre d'Eugène Pelletan, le Monde MARCHE, voulussent bien le lire avant de continuer la lecture du mien. L'œuvre du brillant écrivain est tout un musée du règne de Vhumanité jusqu'à nos jours, magnifiques pages qu'il est toujours bon de connaître, et qui seront d'un grand secours à plus d'un civilisé, accoudé devant mon ouvrage, non-seulement pour suppléer à ce qu'il y manque, mais encore pour aider à en comprendre les ombres et les clairs.
Et maintenant, lecteur, si tu veux faire route avec moi, fais provision d^ intelligence, et en marche !