‹ L'humanisphèreChapitre 5 sur 6 · VM · texte numérisé non relu

VM

émanations de sa mi^lancolique ou riantp liuraeur.

Si c'est après le déjeuner, chacun s>n va bientôt isolément ou par groupes à son travail ; les uns à la cuisine, les autres aux champs ou aux divers ateliers. Nulle contrainte rc^frlementaire ne pèse sur enx, aussi vont-ils au travail comme à une partie de plaisir. Le chasseur, couché dans un lit bien chaud, ne se lève-t-il pas de lui-même pour aller courir les bois remplis de nei<?e ? C'est Tattrait aussi nui les tait se lever de dessus les sofas et les conduit, à travers les fatigues, mais en société de vaillants compagnons et de charmantes compagnes, au rendez-vous de la production. Les meilleurs travailleurs s'estiment les plus heureux. C'est à qui se distiui/uera parmi les plus laborieux, à qui fournira les plu» beaux coups d'outil.

Après diner, on passe des salons de café soit aux grands salons de conversation, soit aux petites réunions intimes, ou soit encore aux différents cours scientifiques, ou bienaux salons de lecture, de dessin, de musique, de danse, etc., etc. Et librement, volontairement, capricieusement, pour l'initiateur comme pour Tadepte, pour l'étude comme pour l'enseignement, il se trouve toujours et tout naturellement des professeurs pour les élèves, et des élèves pour les professeurs. Toujours un api)el

provoque une réponse ; toujours une satisfaction réplique à un besoin. L'homme propose et l'homme dispose. De la diversité des désirs résulte l'harmonie.

Les salles des cours d'études scientifiques et les salons d'études artistiques, comme les spacieux salons de réunion, sont maL'niftquement ornés. Les salles des cours sont bâties en amphithéâtre, et les gradins, construits en marbre, sont garnis de stalles en velours. De chaque côté est une salle pour les rafraîchissements. La décoration de ces amphithéâtres est d'un style sévère et riche. Dans les salons de loisir, le luxe étincelle avec profusion. Ces salons communiquent les uns dans les autres, et pourraient facilement contenir dix mille personnes. L'un deux était décoré ainsi : lambris, corniches et pilastres en marbre blanc, avec ornementation en cuivre doré. Les tentures dans les panneaux étaient en damas de soie de couleur solitaire et avaient pour bordure intérieure une bégarde en argent sur laquelle étaient posés, en guise de clous dorés, une multitude de faux diamants. Un champ de satin rose séparait la bordure du pilastre. Le plafond était à compartiments, et du sein des ornements s'échappaient des jets de flamme qui figuraient des dessins et complétaient la décoration, tout en servant à l'éclairage ; du milieu des pilastres jaillissaient aussi des ara-

b('sqii('8 do lumières. Au milieu du salon était une Jolie fontaine en bronze, or et marbre blanc ; cette fontaine était aussi une horloge. Une coupole en bronze et or servait de support à un groupe en marbre blanc représentant nne Eve mollement couchée sur un lit de feuilles et de fleurs, la tête appuyée sur un rocher, et élevant entre ses mains son enfant qui vient de naître ; deux colombes, placées sur le rocher, se becquetaient ; le rocher servait de cadran, et deux aiguilles en or, figurant des serpents, marquaient les heures. Derrière le rocher on voyait un bananier en or dont les branches, chargées de fruits, se penchaient au dessus du groupe. Les bananes étaient formées par des jets de lumière.

Une artistique cheminée en marbre blanc et or servait de socle à une immense glace ; des glaces ou des tableaux de choix étaient aussi suspendus dans tous les panneaux au milieu des tentures de soie brune. Les portes et les fenêtres, dans ce salon comme partout dans THumanisphère, ne s'ouvrent pas au moyen de charnières, ni de bas en haut, mais au moyen de coulisses à ressort ; «îUes rentrent de droite à gauche et de gauche à droite dans les murailles disposées à cet eiTet. De cette manière les battants ne gênent personne et on peut ouvrir portes et fenêtres aussi grandes ou aussi petites que Ton veut.

Plusieurs fois par semaine, il y a spectacle au théâtre. On y représente des pièces lyriques, des drames, des comédies, mais tout cela bien différent des pauvretés qui se jouent sur les scènes de nos jours. C'est, dans un mai^nifiqne langage, la critique des tendances à l'immobilisation, une aspiration vers Tidéal avenir.

Il y a aussi le gymnase où Ton fait assaut de force et d'agilité ; le manège où, écuyers et écuyères rivalisent de grâce et do vigueur et excellent à conduire, debout sur leurs croupes, les chevaux et les lions galoppant ou bondissant dans Tarène ; les salles de tir au pistolet et à la carabine et les salles de billards ou autres jeux où les amateurs exercent leur adresse.

S'il fait beau temps, il y a de plus les promcnanades dans le parc splendidement illuminé; les conôerts à la belle étoile, les amusements champêtres, les excursions au loin dans la campagne, à travers les forêts solitaires, les plaines et les montagnes agrestes, où l'on rencontre, à de certaines distances, des grottes et des chalets où l'on peut se rafraîchir et collationner. Des embarcations aériennes ou des wagons de chemin de fer locomotionnent au gré de leurs caprices ces essaims de promeneurs.

A la fin de la journée, chacun rentre chez

soi, riin pour y résumer ses impressions du jour avant de se livrer au repos ; l'autre pour y attendre ou pour y trouver la personne aimée. Le matin, amants et amantes se séparent mystérieusement en échangeant un baiser, et reprennent, chacun selon son goût, le chemin de leurs occupations multiples. La variété des jouissances en exclut la satiété. Le bonheur est pour eux de tous les instants.

Environ une fois par semaine, plus ou moins, selon qu'il est nécessaire, on s'assemble à la salle des conférences, autrement dit le petit cyclidéon interne. On y cause des grands travaux à exécuter. Ceux qui sont le plus versés dans les connaissances spécialement en quetstion, y prennent l'initiative de la parole. Les statistiques d'ailleurs, les projets, les plans ont déjà paru dans les feuilles imprimées, dans les journaux ; ils ont déjà été commentés en petits groupes ; l'urgence en a été généralement reconnue ou repoussée par chacun individuellement. Aussi n'y a-t-il bien souvent qu'une voix, la voix unanime, pour l'acclama tion ou le rejet. On ne vote pas ; la majorité ou la minorité ne fait jamais loi. Que telle ou telle proposition réunisse un nombre suffisant de travailleurs pour l'exécuter, que ces travailleurs soient la majorité ou la minorité, et la proposition s'exécute, si telle est la volonté de ceux qui y adhèrent. Et le plus souvent il

arrive que la ma^jorité se rallie à la minorité, ou la minorité à la majorité. Gomm^ dans une partie de campagne, les uns proposent d*aller à Saint-Germain, les autres à Meudon, ceux-ci à Sceaux et ceux-là à Fontenay, les avis se partagent ; puis en un de compte chacun cède à Tattrait de se trouver réuni aux autres. Et tous ensemble prennent d*un commun accord la même route, sans qu*aucune autorité autre que celle du plaisir les ait gouvernés. L'attraction est toute la loi de leur tiarmonie.

Mais, au point de départ comme en route, chacun est toujours libre de s'abandonner à ^on caprice, de faire bande à part si cela lui convient, de rester en chemin, s'il est fatigué, ou de prendre le chemin du retour s'il s'ennuie. La contrainte est la mère de tous les vices. Aussi

est-elle bannie par la raison, du territoire de l'Humanisphère. L'égoïsme bien entendu, l'é-

goïsme intelligent y est trop développé pour

que personne songe à violenter son prochain.

Et c'est par égoïsme qu'on fait échange de bons

procédés.

L'égoïsme, c'est l'homme ; sans l'égoïsme,

rhomme n'existerait pas. C'est l'égoïsme qui

est le mobile de toutes ses actions, le moteur

de toutes ses pensées. C'est lui qui le fait songer

à sa conservation et à son développement qui

est encore sa conservation. C'est l'égoïsme qui

lui enseigne à produire pour consommer, à

plaire aux autres pour en éli'u a^réé, à aiiiHM* les autres pour être aimé d'cMix, à travailler pour les autres, afin que les autres ti-availleiit pour lui. C'est régoisitie qui ^timuie son aiiibitiou et l'excite à se tiistin uer dans toiitrs les carrières où rhomme tait acte de force, d'adresse, d'intelligence. C'e>t TégoÏMiie qui léleve à la hauteur du *:énie ; cVst pour se ^'randir, c'est pour élargir le cercle de son iuUuenco que riiomme porte haut son front et loin son regard; c'est en vue de satisfactions personni'lles qu'il marche à la conquête de^ satisfactions collectives. C'e^t pour soi, individu, qu'il veut participer à la vive elTervescence du bonheur général ; c'est pour soi qu'il redoute l'ima^^e des souffrances d'autrui. C'est pour soi encore qu'il s'émeut lorsqu'un autre est en péril, c'est à soi qu'il porte secours en portant secours aux autres. Son é;(oïsme, sans cesse aiguillonné par l'instinct de sa proifressive conservation et par le sentiment de solidarité qui le lie à ses semblables, — le sollicite à de perpétuelles émanations de son existence dans l'existence des autres. CVst ce que la vieille société appelle improprement du dévoûment et ce qui n'est que de la spéculation, spéculation d'autant plus humanitaire qu'elle est plus intelligente, d'autant plus humanicide qu'ell est plus imbécile. L'homme en société ne récolte que ce qu'il sème :1a maladie s'il sème la maladie.

la santé s'il sème la santé. L'homme e^t la cause î^ociale de tous les effets {ue socialement il subit. S'il est fraternel, il effectuera la fraternité chez les autres ; s'il est fratraicide, il effectuera chez les autres la fratricidité. Humainement il ne peut faire un mouvement, agir du bras, du cœur ou du cerveau, sans que la sensation s'en répercute de l'un à l'autre comme une commotion électrique. Et cela a lieu à l'état de communauté anarchique, à l'état de libre et intelligente nature, comme à l'état de civilisation, à l'état d'homme domestiqué, de nature enchaînée. Seulement, en civilisation l'homme étant institutionnellement en guerre avec l'homme, ne peut que jalouser le bonheur de son prochain et hurler et mordre à son détriment. C'est un dogue à l'attache, accroupi dans sa niche et rongeant son os en grognant une féroce et continuelle menace.

En anarchie, l'homme étant harmoniquement en paix avec ses semblables, ne saurait que rivaliser de passions avec les autres pour arriver à la possession de l'universel bonheur. Dans l'Humanisphère, ruclie où la liberté est reine, l'homme ne recueillant de l'honimeque des parfums, ne saurait produire que du miel. — Ne maudissons donc pas l'égoïsme, car maudire l'égoïsme, c'est maudire l'homme. La compression de nos pa^^sions est là seule cause de leurs effets <lésastreux. L'homme comme la

société sont perloctibles. L'ignorance générale, telle a été la cause fatale de tous nos maux, la science universelle tel en sera le remède.

Instruisons-nous donc, et répandons l'instruction autour de nous Analysons, comparons, méditons, et d'inductions en inductions, et de déductions en déductions, arrivons en à la connaissance scientifique de notre mécanisme naturel.

Dans THumanisphère, point de gouvernement. Une organisation attractive tient lieu de législation. La liberté souverainement individuelle préside à toutes les décisions collectives. L'autorité de Tanarchie, l'absence de toute dictature du nombre ou de la force, remplace l'arbitraire de Tautorité, le despotisme du ^'laivc et de la loi. La foi en eux-mêmes est toute la religion des humaoisphériens. Les dieux et les prêtres, les superstitions religieuses soulèveraient parmi eux une réprobation universelle. Ils ne reconnaissent ni théocratie ni aristocratie d*aucune sorte, mais l'autonomie individuelle. C'est par ses propres lois que chacun se gouverne, et c'est sur ce gouvernement de chacun par soi-même qu'est formé Tordre social.

Demandz à l'histoire, et voyez si l'autorité a jamais été autre chose que le suicide individuel ? Appellerez-vous Tordre, Tanéantissement de l'homme par Thomme ? Est-ce Tordre

que c«' qui règne à Paris, à Varsovie, à Pétersboui-',', à Vienne, à Rome, à Naples, à Madrid, dans l'aristocratique Angleterre et dans la démocratique Amërique?Jtî vous dis, moi, que c'est le meurtre. L'ordre avec le poijrnard ou le canon, la potence ou la guillotine ; Tordre avec la Sibérie ou Gayenne, avec le knout ou la baïonnette, avec le bâton du watchman ou Tépée du sergent de ville ; Tordre personnifié dans cette. trinité homicide : le fer, Tor, Teau bénite ; Tordre à coups de fusil, à coups de bibles et à coups de billets de banque ; Tordre qui trône sur des cadavres et s'en nourrit, cet ordre-là peut être celui des civilisations moribondes, mais il ne sera jamais que le désordre, la gangrène dans les sociétés qui auront le sentiment de Texistence.

Les autorités sont des vampires, et les vampires sont des monstres qui n'habitent que les cimetières et ne se promènent que dans les ténèbres.

Consultez vos souvenirs et vous verrez que la plus grande absence d'autorité a toujours produit la plus grande somme d'harmonie.

Voyez le peuple du haut de ses barricades, et dites si dans ces moments de passagère anarchie, il ne témoigne pas par sa conduite, en faveur de Tordre naturel. Parmi ces hommes qui sont là, bras nus et noirs de poudre, bien certainement il ne manque pas de natures

ignorantes, d'hommes à peine (l(^grossi.< par le rabot de l'éducation sociale, et capables, dans la vie privée et comme chefs de familles, de bien des brutalités envers leurs femmes et leurs enfants. Voyez-les, alors, au milieu de l'insurrection publique et en leur qualité d'hommes momentanément libres. I.eur brutalité a été transformée comme par enchantement en douce courtoisie. Qu'une femme vienne à passer, et ils n'auront pour elle que des paroles décentes et polies. C'est avec un empressement tout fraternel qu'ils l'aideront à franchir ce rempart de pavés. Eux qui, le dimanche, à la promenade, auraient rougi de porter leur enfant et en auraient laissé tout le fardeau à la mère, c'est avec le sourire de la satisfaction sur les lèvres qu'ils prendront dans leurs bras un enfant d'inconnue pour lui faire traverser la barricade. C'est une métamorphose instantanée. Dans l'homme du jour vous ne reconnaîtrez pas l'homme de la veille. — Laissez réédifier l'Autorité, et l'homme du lendemain sera bientôt redevenu l'homme de la veille!

Qu'on se rappelle encore le jour de la distribution des drapeaux, après Février 48 : il n'y avait dans la foule, plus grande qu'elle ne le futjamaisàaucune fête, ni gendarmes, ni agents de la force publique ; aucune autorité ne protégeait la circulation ; chacun, pour ainsi

dire, faisait sa police soi même. Et bien î y eut-il jamais plus d'ordie que dans ce désordre ? Qui fut foulé ? personne. Pas un encombrement n'eut lieu. C'était à qui se protégerait l'un l'autre. La multitude s'écoulait compacte par les boulevards et par les rues aussi naturellement que le sang d'un homme en bonne santé circule en ses artères. Chez l'homme, c'est la maladie, qui produit l'enirorgement ; chez les multitudes, c'est la police et la forée armée : la maladie alors porte le nom d'autorité. L'anarchie est l'état de santé des multitudes.

Autre exemple :

C'était en 1841, .je crois, — à bord d'une frégate de guerre. Les officiers et le commandant lui-même, chaque fois qu'ils présidaient à la manœuvre, juraient et tempêtaient après les matelots ; et plus ils .juraient, plus ils tempêtiiient, plus la manœuvre s'exécutait mal. Il y avait à bord un officier qui faisait exception à la règle. Lorsqu'il était de quart, il ne disait pas quatre paroles et ne parlait toujours qu'avec une douceur toute féminine.

Jamais manœuvre ne fut mieux et plus rapidement exécutée que sous ses ordres. S'aïf issait-il de prendre un ris aux huniers, c'était fait en un clin d'œil ; et sitôt le ris pris, sitôt les huniers hissés ; les poulies en fumaient. Une fée

n'aurait pas a^i plus prompteraent d'un coup de baguette. Bien avant le commandement, chacun était à son poste, prêt à monter dans les haubans ou à larguer les drisses. On n'attendait pas qu'il donnât l'ordre mais qu'il permît d'exécuter la manœuvre. Et pas la moindre confusion, pas un nœud d'oublié, rien qui ne fût rigoureusement achevé. C'était de l'enthousiasme et de l'harmonie. Voulez-vous savoir le secret magique de cet ofïïcier et de quelle manière il s'y prenait pour opérer ce miracle : il ne jurait pas, il ne tempêtait pas, il ne commandait pas, en un mot, il laissait faire. Et c'était à qui ferait le mieux. Ainsi sont les hommes : sous la garcelte de l'autorité, le matelot n'aî^it que comme une brute ; il va bêtement et lourdement où on le pousse. Laissé à son initiative anarchique. il agit en homme, il manœuvre des mains et de l'intelligence. Le fait que je cite avait lieu à bord de la frégate le Calypso dans les mers d'Orient. L'officier en question ne séjourna que 2 mois à bord, commandant et officiers étaient jaloux de lui.

Or donc l'absence d'ordres, voilà l'ordre véritable. La loi et le glaive, ce n'est que l'ordre des bandits, le code du vol et du meurtre qui préside au partage du butin, au massacre des victimes. C'est sur ce sanglant pivot que tourne le monde civilisé. L'anarchie en est l'antipode.

et cet antipode est l'axe du monde huinaiiispliôrieu.

— La liberté est tout leur gouvernement.

* — La liberté est toute leur constitution.

— La liberté est toute leur législation.

— La liberté est toute leur réglementîition.

— La liberté e<t toute leur contraction.

— Tout ce qui n'est pas la liberté est hors les mœurs.

— La liberté, toute la liberté, rien que la liberté, — telle est la formule burinée aux tables de leur conscience, le critérium de tous leurs rapports entre eux.

Manque-t-ou dans un coin de TEurope des produits d'un autre continent? Les journaux de l'Humanisp^ière le mentionnent, c'est inséré au Bulletin de publicité, ce moniteur de l'anarchique universalité ; et les Humanisphères de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique ou de rOcéanie expédient le produit demandé. Estce, au contraire, un produit européen qui fait défaut en Asie, en Afrique, en Amérique ou en Océanie, les Humanisphères d'Europe l'expédient. L'échange a lieu naturellement et non arbitrairement. Ainsi, telle Humanisphère lionne pins un jour et reçoit moins, qu'importe, demain c'est elle sans doute qui recevra plus et donnera moins. Tout appartenant à tous et chacun pouvant changer d'Humanisphère comme il change d'appartement, — que

dans la circulation universelle une chose soit ici ou soit là-bas, qu'est-ce que cela peut faire ? Chacun n'est-il pas libre de la taire transporter où bon lui semble et de se transporter luimême où il lui semble bon ?

Eu anarchie, la consommation s'alimente d'elle-même par la production. Un humanisphérien ne comprendrait pas plus qu'on forçât un homme à travailler qu'il ne comprendrait qu'on le forçât à manger. Le besoin de trjivailler est aussi impérieux chez l'homme naturel que le besoin de manger. L'homme n'est pas 4out ventre, il a des bras, un cerveau, et, apparemment, c'est pour les faire fonctionner. Le travail manuel et intellectuel est la nourriture qui le fait vivre. Si l'homme n'avait pour tout besoin que les besoins de la bouche et du ventre, ce ne serait plus un homme, mais une huître, et alors, à la place de ses mains, attributs de son intelligence, la nature lui aurait donné, comme au mollusque, deux écailles. — Et la paresse! la paresse! me criez-vous, ô civilisés. La paresse n'est pas la fille de la liberté et du génie humain, mais de l'esclavage et de la civilisation ; c'est quelque chose d'immonde et de contre nature que l'on ne peut rencontrer que dans les vieilles et modernes Sodomes. La paresse, c'est une débauche du bras, un engourdissement de l'esprit, La paresse, ce n'est pas une jouissance, c'est une

^anL,'rèue et une paralysie. Les sociétés caduques, les inondes vieillards, les civilisations corrompues peuvent seuls produire et propager de pareils tléaux. Les humanispUériens, eux, satisfont naturellement au besoin d'exercice du bras comme au besoin d'exercice du ventre. Il n'est pas plus possible de rationner l'appétit de la production que l'appétit de la consommation. C'est à chacun de consommer et de produire selon ses forces, selon ses besoins. En courbant tous les hommmes sous une rétribution uniforme, on affamerait les uns et on ferait mourir d'indigestion les autres. L'individu seul est capable de savoir la dose du labeur que son estomac, son cerveau ou sa main peut digérer. On rationne un cheval à récurie, le maître octroie à l'animal domestique telle ou telle nourriture. Mais, en liberté l'animal se rationne lui-même, et son instinct lui offre mieux que le maître ce qui convient à son tempérament. Les animaux indomptés ne connaissent guère la maladie. Ayant tout à profusion, ils ne se battent pas non plus entre eux pour s'arracher un brin d'herbe. Ils savent que la sauvage prairie produit plus de pâture quils n'en peuvent brouter, et ils la tondent en paix les uns à côté des autres. Pourquoi les hommes se battraient-ils pour s'arracher la consommation quand la production, par les forces mécaniques, fournit au-delà de leurs besoins ?

— L'autorité, c'est la paresse.

— La liberté, c'est le travail.

L'esclave seul est paresseux, riche ou pauvre : — le riche, esclave dos préjuf^és de fausse science ; le pauvre, esclave de rignorance et des.préjugés, — tous deux esclaves de la loi, l'un pour la subir, l'autre pour l'imposer. Il n'en saurait être de même pour l'homme libre. Ne serait-ce pas se suicider que de vouer à l'inertie ses facultés productives ? L'homme inerte n'est pas un homme, il est moins qu'une brute, car la brute agit dans la mesure de ses moyens, elle obéit à son instinct. Quiconque possède une parcelle d'intelligence ne peut moins faire que de lui obéir ; et l'intelligence ce n*est pas l'oisiveté, c'est le mouvement fécondateur, c'est le progrès. L'intelligence de l'iiomme c'est son instinct ; et cet instinct lui dit sans cesse : travaille ; mets la main comme le front à l'oeuvre ; produit et découvre ; les productions et les découvertes, c'est la liberté. Celui qui ne travaille pas ne jouit pas. Le travail c'est la vie. La paresse c'est la mort. — Meurs ou travaille !-

Dans l'Humanisphère, la propriété n'étant point divisée, chacun a intérêt à la rendie productive. Les aspirations de la science, débarassées aussi du morcellement delà pensée, inventent et perfectionnent en commun des machines appropriées à tous les usages. Par-

tout Tactivité et la rapidité du travail font écloro autour de rhomme une exhubérance de produits. Gomme aux premiers à^es du monde, il n*a plus qu'à allonger la main pour saisir le fruit, qu'à s'étendre au pied de l'arbre pour y avoir un abri. Seulement l'arbre est maintenant un magnifique monument où se trouvent toutes les satisfactions du luxe ; le fruit est tout ce que les arts et les sciences peuvent offrir de savoureux. C'est l'anarclne , non plus dans la forêt marécaûreuse avec le fangeux idiotisme et Tombrageuse bestialité, mais l'anarchie dans un parc enchanté avec la limpide intelligence et la souriante humanité. C'est l'anarchie, non plus dans la faiblesse et l'ignorance, noyau de la sauvagerie, de la barbarie et de la civilisation, mais l'anarchie dans la force et le savoir, tronc-rameaux de l'harmonie, le glorieux épanouissement de l'homme en fleur, de l'homme libre, dans les régions de l'azur et sous le rayonnement de l'universelle solidarité.

Chez les humanisphériens, un homme qui ne saurait manier qu'un seul outil, que cet outil fût une plume ou une lime, rougirait de honte à cette seule pensée. L'homme vent être complet, et il n'est complet qu'à la condition de connaître beaucoup. Celui qui est seulement homme de plume ou homme de lime est un castrat que les civilisés peuvent bien admettre

ou admirer dans leurs éirlises ou dans leurs fabriques, dans leurs ateliers ou dans leurs académies, mais ce n'est pas un homme naturel ; c'est une monstruosité qui ne provoquerait que Téloioriicmont et le déofoût parmi les hommes perfectibilisés <ie THumanisphère. L'homme doit être à la fois homme de pensée et homme d'action, ot produire par le bras comme par le cerveau. Autrement il attente à sa virilité, il forfait à l'œuvre de la création ; et, pour atteindre à une voix de fausset, il perd toutes les larges et émouvantes notes de son libre et vivant instrument. L'homrao n'est plus un homme alors, mais une serinette.

Un humanisphérien non seulement pense et agit tout à la fois, mais encore il exerce dans la même journée des métiers différents. Il cisèlera une pièce d'orfèvrerie et travaillera sur une pièce de terre ; il passera du burin à la pioche, et du fourneau de cuisine à un pupitre d'orchestre. Il est familier avec une foule de travaux. Ouvrier inférieur en ceci, il est ouvrier supérieur en. cela. lia sa spécialité où il excelle. Et c'est .justement cette infériorité et cette supériorité des uns envers les autres qui produit l'harmonie. Il n'en coûte nullement de se soumettre à une supériorité, je ne dirai pas officiellement, mais officieusement reconnue, quand l'instant d'après, et dans une autre phase de la production, cette supériorité de-

viendra votre infôriorit(^. Gela crée une émulation salutaire, une réciprocité bienveillante et destructive des jalouses rivalités. Puis, par ces travaux divers, Thomme acquiert la possession de plus d'objets de comparaison, son intelligence se multiplie comme son bras, c'est une étude perpétuelle et variée qui développe eu lui toutes les facultés physiques et intellectuelles, et dont il profite pour se perfectionner dans son acte de prédilection.

Je répète ici ce que j'ai déjà noté précédemment: Quand je parle de l'homme, ce n'est pas seulement d'une moitié de l'humanité dont il est question, mais de l'humanité entière, de la femme comme de l'homme, de l'Etre humain.

Ce qui s'applique à l'un s'applique également à l'autre. Il n'y a qu'une exception à la règle générale, un travail qui est l'apanage exclusif de la femme, c'est celui de l'enfantement et de Tallaitement. Quand la femme accomplit ce labeur, il est tout simple qu'elle ne peut guère s'occuper activement des autres. C'est une spécialité qui réloiirne momentanément de la pluralité des attributions générales, mais, sa grossesse etson nourriciat achevés, elle reprend dans la communauté ses fonctions, identiques à toutes celles des humanisphériens.

A sa naissance, l'enfant est inscrit sous les nom et prénoms de sa mère au livre des statistiques ; plus tard, il prend lui-même les nom

et préuoms qui lui conviennent, <i:arde ceux qu'on lui a donnés ou en change. Dans THumanisphère, il n'y a ni bâtarde des lérités ni légitimes privilégiés. Les enfants sont les enfants de la nature, et non do Tarliftce. Tous sont égaux et lé;/itimes devant, THumaniFphéie et riiumanisphérité. Tant que Tembryon externe est encore attaché à la mamelle de t?a mère comme le fœtus dans Torgane interne, il est considéré comme ne faisant qu'un avec sa nourrice. Le sevrage est pour la femme une seconde délivrance qui s'opère lorsque l'enfant peut aller et venir seul. La mère et l'enfant peuvent rester encore ensemble, si tel est le bon plaisir des deux. Mais si l'enfant qui sent pousser ses petites volontés préfère la compagnie et la demeure des autres enfants, ou si la mère, fatiguée d'une longue couvée, ne se soucie plus de l'avoir constamment près d'elle, alors ils peuvent se séparer. L'appartement des enfants est là, et pas plus que les autres il ne manquera de soins, car tour à tour toutes les mères s'y donnent rendez-vous. Si, dans la permutation des décès et des naissances, il se trouve qu'un nouveau-né perde sa mère, ou qu'une mère perde son enfant, la jeune femme qui a perdu son enfant donne le sein à l'enfant qui a perdu sa mère, ou bien on donne à l'orphelin la mamelle d'une chèvre ou d'une lionne. Il est même d'usage parmi les mères

nourricières de faire boire à reniant chétit* du lait d'animaux vigoureux tel que le lait de lionne, comme parmi les civilisés on fait prendre du lait d*ànesse aux poitrinnaires». (N'oublions pas qu'à l'époque dont il est question, les lionnes et les panthères sont des animaux domestiques ; que Thomme possède des troupeaux d'onrs comme nous possédons aujourd'hui des troupeaux de moutons ; que les animaux les plus féroces se >:ont rangés, soumis et disciplinés sous le pontificat de rhomme ; qu'ils rampent à ses pieds avec une secrète terreur et s'inclinent devant l'auréole de lumière et d'électricité qui couronne son front et leur impose le respect. L'homme est le soleil autour duquel toutes les races animales gravitent.)

La nourriture des hommes et des femmes est basée sur l'hygiène. Ils adoptent de préférence les aliments les plus propres à la nutrition des muscles du corps et des libres du cerveau. Ils ne font pas un repas sans manger quelques boucbées de viande rôtie, soit de mouton, ours ou bœuf; quelques cuillerées de café ou autres liqueurs qui surexcitent la sève de la pensée. Tout e^t combiné pour que les plaisirs, même ceux de la table, ne soient pas improductifs ou nuisibles au développement de l'homme et des facultés de l'homme.

Chez eux tout plaisir est un travail, et tout

travail est un plaisir. La fécondation du bonheur y est perpétuelle. Cest un printemps et un automne continus de satisraetions. Les fleurs et les fruits de la production, comme les fleurt- et les fruits des tropiques, y poussent eu toute saison. Tel le bananier est la petite humani sphère qui pourvoit au gîte et à la pâture du nègre mancn, t( lleauf-si l'Hiimani»*>plièrcestlo grand bananier qui satisfait aux immenses besoins de Thommo libre. C'est à son ombre qu'il aspire à pleins poumons toutes les douces brises de la nature et que, élevant sa prunelle à la hauteur des astres, il en contemple tous

les rayonnements.

Gomme on doit le penser, il n'y a pas de

médecins, c'est dire qu'il n'y a pas de maladies. Qu'est-ce qui cause les maladies aujourd'hui ? Les émanations pestilentielles d'une partie du ^lobe et, surtout, le manque d'équilibre dans l'exercice des organes humains.

L'homme s'épuise à un travail unique, à une jouissance unique. L'un se tord dans les convulsions du jeûne, l'autre dans les coliques et les hoquets de l'indigestion. L'un occup*» son bras à l'exclusion de son cerveau, l'autre son cerveau à l'exclusion de son bras. Les froissements du jour, les soucis du lendemain contractent les fibres de l'homme, arrêtent la circulation naturelle du sang et produisent des cloaques intérieurs d'où s'exhalent le dépéris-

sèment et la mort. Le médecin arrive, lui qui a intérêt à ce qu'il y ait des maladies comme l'avocat a intérêt à ce qu'il y ait des procès, et il inocule dans les veines du patient le mercure et Tarsenic ; d'une indisposition passagère, il fait une lèpre incurable et qui se communique de génération en génération. On a horreur d'une Brinvilliers, mais vraiment qu'est-ce qu'une Brinvilliers comparée à ces empoisonneurs qu'on nomme des médecins ?

La Brinvilliers n'attentait qu'à la vie de- quelques-uns de ses contemporains ; eux, ils attentent à la vie et à l'intelligence de tous les hommes jusque dans leur postérité. Civilisés! civilisés! ayez des académies de bourreaux si vous voulez, mais n'ayez pas des académies de médecins ! Homme d'amphithéâtres ou d'èchafauds, assassinez s'il le faut le présent, mais éparg nez au moins l'avenir !...

Chez les humanisphériens il y a équation dans l'exercice des facultés ds l'homme, et ce niveau produit la santé. Gela ne veut pas dire qu'on ne s'y occupe pas de chirurgie ni d'ana* tomie. Aucun art, aucune science n'y sont négligés. Il n'est même pas un humanisphérien qui n'ait plus ou moins suivi ces cours. Ceux des travailleurs qui professent la chirurgie exercentleur savoir sur un bras ou une jambe quand un accident arrive. Quant aux indispositions, comme tous ont des notions d'hygiène

et d*anatomie, ils se médicamentent eux-mêmes, ils prennent Tun un bol d'exercice, Tautre une fiole de sommeil, et le lendemain, le plus souvent tout est dit : ils sont les ?ens les plus dispos du monde.

Contrairement à Gall et à Lavater, qni ont pris Teffet pour la cause, ils ne croient pas que l'homme naisse avec des aptitudes absolument prononcées. Les lignes du visage et les reliefs de la tête ne sont pas choses innées en nous, disent-ils ; nous naissons tous avec le germe de toutes les (acuités, (sauf de rares exceptions, il y a les infirmes du mental comme du physique, mais les monstruosités sont appelées à disparaître en Harmonie, ) les circonstances extérieures agissent directement sur elles. Selon que ces facultés se trouvent ou se sont trouvées exposées à leur rayonnement, elles acquièrent une plus ou moins grande croissance, se dessinent d'une telle ou telle autre manière. La physionomie de Thomme reflète ses penchants, mais cette physionomie est le plus souvent bien différente de celle qu'il avait étant enfant. La crâniologie de l'homme témoigne de ses passions, mais cette crâniologie n'a le plus souvent rien de comparable avec celle qu'il avait au berceau. — De même que le bras droit exercé au détriment du bras gauche, acquiert plus de vigueur, plus d'élasticité et aussi plus de volume que son frère jumeau,

si bien quo l'abus de cet exercice peut rendre un homme bossu d'une épaule, de même aussi l'exorcice exclusif donné à certaines facultés passionnelles peut, en développer les organes et rendre un homme bossu du crâne. Les sillons du visage comme les bosses du crâne sont l'épanouissement de nos sensations sur notre face, mais ne sont nullement des stigmates originels. Le milieu dans lequel nous vivons et la diversité des points de vue où sont placés les hommes, et qui fait que pas un ne peut voir les choses sous le même aspect, expliquent la diversité de la crâniologie et de la pbrénologie ch«3Z l'homme, comme la diversité de ses passions et de ses aptitudes. Le crâne dont les bosses sont é-^alement développées est a-^surément le crâne de l'homme le plus parfait. Le type de l'idéal n'est sans doute pas d'être bossu ni cornu. Que de i?ens pourtant dans le monde actuel sont fiers de leurs bosses et de leurs cornes ! Si quelque docte astrologue, au nom de la prétendue science, venait dire que c'est le soleil qui s'échgippe des rayons, et non les rayons qui s'échappent du soleil, ma parole, il se trouverait des civilises pour le croire et des commis- professeurs pour le débiter. Pauvre monde ! Pauvres corps enseignants ! Enfer d'hommes ! Paradis d'épiciers! Gomme il n'y a là ni esclaves ni maîtres, ni chefs ni subordonnés, ni propriétaires ni deshé-

rites, ni légalité ni pénalité, ni frontières ni barrières, ni codes civils ni codes religieux, il n'y a non plus ni autorités civiles, militaires et religieuses, ni avocats ni huissiers, ni avoués ni notaires, ni iuge^ ni policiers, ni bourgeois ni seigneurs, ni prêtres ni soldats, ni trônes ni autels, ni casernes ni églises, ni prisons, ni forteresses, ni bûchers ni échafauds ; ou, s'il y en a encore, c'est conservé dans l'esprit-de-vin. mommiflé en grandeur naturelle ou reproduit en miniature, le tout rangé et numéroté dans quelque arrière-sallo de musée comme des objets de curiosité et d'antiquité. Les livres même des auteurs français, cosaques, allemands, anirlais, etc., etc , gis<înt dans la poussière et les greniers des bibliothèques ; personne ne les lit, ce sont des langues mortes du reste. Une langue universelle a remplacé tous ces jargons de nations. Dans cette langue, on dit plus en un mot que dans les nôtres on ne pourrait dire en une phrase. Quand par liasard un humanisphérien s'avise de jeter les yeux sur les paires écrites du temps des civilisés et qu'il a le courage d'en lire quelques lignes, il referme bientôt le livre avec un frémissement de honte et de dégoût ; et, en songeant à ce qu'était l'humanité à celte époque de dépravation babylonnienne et de constitutions syphilitiques, il sent le rouge lui monter au visage, comme une femme, jeune encore,

dont la jeunesse aurait été souillée par la débauche, rou;irirait, après s'être réhabilitée, aa souvenir de ses jours de prostitution.

La propriété et le corn nerce, cette affection putride de Tor, cette maladie usurienne, cette contagion corrosive qui infeste d'un virus de vénalité les sociétés contemporaines, et metalise l'amitié et Tamour ; ce fléau du dix-neuvième siècle a disparu du sein de Thumanité. Il n*y a pins ni vendeurs ni vendus. La communion anarchique des intérêts a répandu partout la pureté et la santé dans les mœurs. L'amour n'est plus un trafic immonde, mais un échange de tendres et purs sentiments. Vénus n'est plus la Vénus impudique, mais la Vénus Uranie.

L'amitié n'est plus une marchande des halles caressant le gousset des passants et changeant les mielleux propos en engueulements, selon qu'on accepte ou refuse sa marchandise, c'est une charmante enfant qui ne demande que des caresses en retour de ses caresses, sympathie pour sympathie. Dans l'Humanisphère, tout ce qui est apparent est réel, l'apparence n'est point un travestissement. La dissimulation fut toujours la livrée des valets et des esclaves : elle est de rigueur parmi les civilisés. L'homme libre porte au cœur la franchise, cet écusson delà Liberté. La dissimulation n'est pas même une exception parmi les humanisphériens.

Les artifices religieux, les édifices de la su-

perstition répondent chez les civilisés, comme chez les barbares, comme chez les sauva^^es, à un besoin d'idéal que ces populations ne trouvant pas dans le monde du réel, vont aspirer dans le monde de l'impossible. La femme surtout, cette moitié du genre humain, plus exclue encore que Tautre des droits sociaux, et reléguée, comme la Gendrillon, au coin du foyer du ménage, livrée à ses méditations catéchismales, à ses hallucinations maladives, la femme s'abandonne avec tout l'élan du cœur et de l'imagination au charme des pompes religieiis^es et des messes à grand spectacle, à toute la poésie mystique de ce roman mystérieux, dont le beau Jésus est le héros, et dont l'amour divin est l'intrigue. Tous ces chants d'anges et d'angesses, ce paradis rempli de lumières, de musique et d'encens, cet opéra de l'éternité, dont Dieu est le grand maestro, le décorateur, le compositeur et le chef d'orchestre, ces stalles d'azur où Marie et Madeleine, ces deux filles d'Eve, ont des places d'honneur ; toute cette fantasmagorie des physiciens sacerdotaux ne peut manquer dans une société comme la nôtre d'impressionner vivement la fibre sentimentale de la femme, cette fibre comprimée et toujours frémissante. Le corps enchaîné à son fourneau de cuisine, à son comptoir de boutique ou à son piano de salon, elle erre par la pensée, — .^ans lest et

— iÔÔ —

sans voilure, sans gouvernail et sans boussole, — vers ridéalisation de l'être humain dans les sphères parsemées d'écueils et constellées de superstition du tluidique azur, dans les exotiques rêveries de la vie paradisiaque. Elle réagit par le mysticisme, elle s'insurge par la superstition contre ce degré d'infériorité sur lequel Thomme Ta placée. Elle en appelle de son abaissement terrestre à l'ascension céleste, de la bestialité de l'homme à la spiritualité de Dieu.

Dans l'Humanisphère, rien de semblable ne peut avoir lieu. L'homme n'est rien plus que la femme, et la femme rien plus que l'homme.

Tous deux sont également libres. Les urnes de rinstruction volontaire ont versé snr leurs fronts des flots de science. Le choc des intelligences en a nivelé le cours. Ls crue des fluctueux besoins en élève le niveau tous les jours. L'homme et la femme nagent dans cet océan du progrès, enlacés l'un à l'autre. Les tournes vives du co&ur épanchent dans la société leuFs liquoreuses et brûlantes passions et font à l'bomme comme à la femme un bain savoureux et parfumé de leurs mutuelles ardeurs. L'amour n'est plus du mysticisme ou de la bestialité, l'amour a toutes les voluptés des sensations physiques et morales, l'amour c'est de l'humanité, humanité épurée, vivifiée, régénérée, humanité faite homme. L'idéal

étant sur la terre, terre présente ou future, qui voulez-vous qui Taille chercher ailleurs ? Pour que la divinité se promène sur les nuages de l'imagination, il faut qu'il y ait d«s nuages, et sous le crâne humanisphérien il n'y a que des rayons. Là où règne la lumière il n'y a point de ténèbres; là où règne l'intelligence, il n'y a point de superstition. Aujourd'hui que Texistence est une macération perpétuelle, une claustration des passions, le bonheur est un rêve. Dans le monde futur, la vie étant l'expansion de toutes les libres passionnelles, la vie sera un rêve de bonheur.

Dans le monde civilisé, tout n'est que masturbation et sodomie, masturbation ou sodomie de la chair, masturbation ou sodomie de l'esprit. L'esprit est un égoùt à d'abjectes pensées, la chair un exutoire à d'immondes plaisirs. En ce temps-ci l'homme et la femme ne font pas l'amour, ils font leurs besoins... En ce temps là ce sera un besoin pour eux que l'amour! Et ce n'est qu'avec le feu de la passion au cœur, avec l'ardeur du sentiment au cerveau qu'ils s'uniront dans un mutuel baiser.

Toutes les voluptés n'agiront plus que dans l'ordre naturel, aussi bien celles de ia chair que celles de l'e'^prit. La liberté aura tout purifié.

Après avoir visité en détail les bâtiments de l'Humanispiîère, où tout n'est qu'ateliers cie

plaisir et salons de travail, magasins de sciences et d'arts et musées de toutes les productions : après avoir admiré ces machines de fer dont la vapeur ou rélectricitê est le mobile, laborieuses d'enx'rena^es qui sont aux humanisphériens ce que les multitudes de prolétaires ou d'esclaves sont aux civilisés ; après avoir assisté au mouvement non moins admirable de cet engrenage humain, de cette multitude de travailleurs libres, mécanisme sériel dont l'attraction est l'unique moteur ; après avoir constaté les merveilles de cette organisation ègalitaire dont l'évolution anarchique produit rbarmonie ; après avoir visité les champs, les jardins, les prairies, les hangars champêtres où viennent s'abriter le.< troupeaux errants par la campagne, et dont les combles servent de greniers à fourrage ; après avoir parcouru toutes les lign( 8 de fer qui sillonnent l'intérieur et l'extérieur de l'Humanisphère, et avoir navigué dans ces magnifiques steamers aériens qui transportent à vol d'aigle les hommes et les produits, les idées et les objets d'une humanisphère à une humanisphère, d'un continent à un continent, et d'un point du globe à ses extrémités ; après avoir vu et entendu, après avoir palpé du doigt et de la pensée toutes ces choses, — comment se fait-il, me disais-je, en faisant un retour sur les civilisés, comment se fait il qu'on puisse vivre sous la Loi, ce Knout

de l'Autorité, quand TAnarchie, cette loi de la Liberté, a des mœurs si pures et si douces ?

Gomment se fait-il qu'on regarde comme chose si phénoménale cette fraternité intelligente, et comme chose normale cette imbécilité fratrif^ide ?... Ah I leî^ phénomènes et les utopies ne sont des phénomènes ou des utopies que par rapport à notre ignorance. Tout ce qui pour notre monde est phénomène, pour un autremonde est chose tout ordinaire, qu'il s'agisse du mouvement des planètes ou du mouvement des hommes ; et ce qu'il y aurait de bien plus phénoménal pour moi, c'est que la société restât perpétuellement dans les ténèbres sociales et qu'elle ne s'éveillât pas à la lumière. L'autorité est un cauchemar qui pèse sur la poitrine de l'Humanité et l'étouffé ; qu'elle entende la voix de la Liberté, qu'elle sorte de son douleureux sommeil, et bientôt elle aura recouvré la plénitude de ses sens, et son aptitude au travail à l'amour, au bonheur !

Bien que dans l'Humanisphère les machines fissent tous les plus grossiers travaux, il y avait, selon moi, des travaux plus désai'réables les uns que les autre, il y en avait même qui me semblaient ne devoir être du goût de personne. Néanmoins, ces travaux s'exécutaient sans qu'aucune loi ni aucun règlement y contraignît qui que ce fût. Gomment cela ? me disais-je, moi qui ne voyais encore les choses

({ue par mes yeux de civilisé. C'était bien simple pourtant. Qu'est-ce qui rend le travail attrayant ? ce n*est pas toujours la nature du travail mais la condition dans laquelle il s'exerce et la condition du résultat à obtenir. De nos jours, un ouvrier va exercer une profession ; ce n'est pas toujours la profession qu'il aurait choisi : le hasard plus que l'attraction en a décidé ainsi. Que cette profession lui procure une certaine aisance relative, que son salaire soit élevé, qu'il ait affaire à un patron qui ne lui fasse pas trop lourdement sentir son autorité, et cet ouvrier accomplira son travail avec un certain plaisir. Que par la suite, ce même ouvrier travaille pour un patron revèche, que son salaire soit diminué de moitié, que sa profession ne lui procure plus que la misère, et il ne fera plus qu'avec dégotit ce travail qu'il accomplissait naguère avec plaisir. L'ivrognerie et la paresse n'ont pas d'autre caute parmi les ouvriers. Esclaves à bout de patience, ils jettent alors le manche après la cognée et, rebuts du monde, ils se vautrent dans la lie et la crasse, ou caractères d'élite, ils s'insurjent jusqu'au meurtre, jusqu'au martyre, comme Alibaud, comme Mou :harmont, et revendiquent leurs droits d'hommes, fer contre fer et face a face avec l'échafaud. Immortalité de gloire à ceux-là !...

Dans THumanisphère, les quelques travaux

qui par leur nature me paraissaient répugnants trouvent pourtant des ouvriers pour les exécuter avec plaisir. Et la cause en est à la condition dans laquelle ils s'exercent. Les différentes séries de travailleurs se recrutent volontairement, comme se recrutent les hommes d'une barricade, et sont entièrement libres d'y rester le temps qu'ils veulent ou ds passer à une autre série ou à une autre barricade. Il n'y a pas de chef attitré ou titré. Celui qui a le plus de connaissance ou d'aptitude à ce travail dirige naturellement les autres. Chacun prend mutuellement l'initiative, selon qu'il s'en reconnaît les capacités. Tour à tour chacun donne des avis et en reçoit. Il y a entente amicale, il n'y a pas autorité. De plus il est rare qu'il n'y ait pas mélange d'hommes et de femmes parmi les travailleurs d'une série.

Aussi le travail est-il dans des conditions trop attrayantes pour que, fût-il répugnant par luimême, on ne trouve pas un certain charme à l'accomplir. Vient ensuite la nature des résultats à obtenir. Si ce travail est en effet indispensable, ceux à qui il répugne le plus et qui s'en abstiennent seront charmés que d'autres s'en soient chargés, et ils rendront en affabilité à ces derniers, en laborieuses prévenances d'autre part, la compensation du service que les autres leur auront rendu. Il ne faut pas croire que les travaux les plus grossiers soient

chez les humanisphériens le parta<2^e des intelligences inférieures, bien au contraire, ce sont les intelligences supérieures, les sommités dans les sciences et dans les arts qui le plus souvent se plaisent à remplir ces corvées. Pins la délicatesse est exquise chez rhomme, plus lo sens moral est développé, et plus il est apte à certains moments aux rudes et âpres labeurs, surtout quand ces labeurs sont un sacrifice offert en amour à Thumanité. J'ai vu, lors de la transportation de Juin, au fort du Homet, à Cherbourg, de délicates natures qui auraientpu, moyennant quelques pièces de monnaie, faire prendre parunco-détenuleur tour de corvée, — et c'était une sale besogne que de vider le baquet aux ordures, — mais qui, pour donner satisfaction à leurs jouissances morales, au témoignage intérieur de leur fraternité avec leurs semblables, préféraient faire cotte besogne eux-mêmes et dépenser à la cantine, avec et pour leurs camarades de corvée, Targent qui eût pu servir à les en affranchir. L'homme véritablement homme, l'homme ègoïstement bon, est plus heureux de faire une chose pour le bien qu'elle procure aux autres que de s'en dispenser en vue d'une satisfaction immédiate et toute personnelle. Il sait que c'est un grain semé en bonne terre et dont il recueillera tôt ou tard un épi. L'égoïsme est la source do toutes les vertus. Les premiers chré-

tiens, ceux qui vivaient en communauté et en fraternité dans les catacombes, étaient de? égoïstes, ils plaçaient leurs vertus à intérêts usuraires entre les mains de Dieu pour eu obtenir des primes d'immortalité célestes. Les humanisphériens placent leurs bonnes actions en viager sur THumanité, afin de jouir, — depuis rinstant de leur nai.<sance jusqu'à l'extinction de leur vie, — des bénéfices de Tassurance mutuelle. Humainement, on ne peut acheter le bonheur individuel qu'au prix de l'universel bonheur.

Je n'ai pas encore parlé du costume des humanisphériens. Leur costume n'a rien d'uniforme, chacun s'babille à sa guise. Il n'y a pas de mode spéciale. L'éléj-'ance et la simplicité en est le signe général. C'est surtout dans la coupe et la qualité des étoffes qu'en est la distinction. La blouse, dite roulière, à manches pagodes, de toile pour le travail, de drap ou de soie pour les loisirs; une culotte bretonne ou un pantalon large ou collant, mais toujours étroit du bas, avec des bottes a revers par dessus le pantalon ou de léerers cothurnes en cuir verni ; un chapeau de feutre rond avec un simple ruban ou garni d'une plume, ou bien un turban ; le cou nu comme au moyen- âge ; et les parements de la chemise débordant au cou et aux poignets par dessous la blouse, tel est le costume le plus en usage. Maintenant, la

couleur, la nature de Tc^loffe, la coupe, les accessoires diffèrent essentiel leraent. L'un laisse flotter sa blouse, l'autre porte une écharpe en ceinture, ou bien une pochette en maroquin ou en tissu, suspendue à une chaîne d*acier ou à une bande de cuir et tombant sur la cuisse. L'hiver, l'un s'enveloppe d'un manteau, l'autre d*un burnous. Les hommes comme les femmes portent indifférement le même costume. Seulement, les femmes substituent le plus généralement une jupe au pantalon, ornent leur blouse ou tunique de dentelles, leurs poignets et leur cou de bijoux artistement travaillés, imaginent les coiffures les plus capables de faire valoir les traits de leur visage ; mais aucune d'elles ne trouverait gracieux de se percer le nez ou les oreilles pour y passer des anneaux d'or ou d*arf?ent et y attacher des pierreries. Un grand nombre portent de? robes à taille. dont la multiplicité des formes est à l'inflni. Elles ne cherchent pas à s'uniformiser les unes avec les autres, mais à se différencier les unes des autres. Et il en est de même des hommes. Les hommes portent généralement toute la barbe, et les cheveux longs et séparés sur le sommet de la tête. Ils ne trouvent pas plus naturel ni moins ridicule de se raser le menton que le crâne ; et dans leur vieillesse, alors que la neige des années a blanchi leur front et engourdi leur vue, ils ne

s'ôpilent pas plus les poils blancs qu'ils ne s'arrachent les yeux. Il se porte aussi beaucoup de costumes divers, des costumes genre Louis XIIT, entre autres, mais pas un des costumes masculins de notre époque. Les ballons dans lesquels naviguent sur terre les femmes de nos jours sont réservés pour les steamers aériens, et les tuyaux en toile ou en soie noire ne servent de couvre-chef '[u'au cervelet des cheminées. Je ne sache pas qu'il soit un seul homme parmi les humanisphériens qui voulût se ridiculiser dans la redingote ou l'habit bour^'eois, cotte livrée des civilisés. Là on veut être libre de ses mouvements et que le costume témoigne de la grâce et de la liberté de celui qui le porte. On préfère la majesté d'un pli ample et flottant à la raideur bouffie de la crinoline et à la grimace épileptique d'un frac à tête de crétin et à queue de morue.

L'habit, dit un proverbe, ne fait pas le moine. Ceri vrai dans le sens du proverbe. Mais la société fait son habit, et une société qui s'habille comme la nôtre, dénonce, comme la chrysalide pour sa coque, sa laideur de chenille à la clarté des yeux. Dans l'Humanisphère, l'humanité est loin d'être une chenille, elle n'est plus prisonnière dans son cocon, il lui a poussé des ailes, et elle a revêtu l'ample et gracieuse tunique, lo charmant émail, l'élé- ^'ante envergure du papillon. —Prise dans le

sens absolu, l'enveloppo c'e!^t l'homme : La physionomie n*est jamais un masque pour qui sait l'interroger. Le moral perce toujours au physique. Et le physique de la société actuelle n'est pas beau : combien plus laid encore est son moral !

Dans mes excursions, je n*avais vu nulle part de cimetière. Et je me demandais où passaient les morts, quand j'eus occasion d'assister à un enterrement.

Le mort était étendu dans un cercueil à jour qui avait la forme d'un grand berceau. Il n'était environné d'aucun aspect funèbre. Des fleurs naturelles étaient effeuillées dans le berceau et lui couvraient le corps. La tête découverte reposait sur des bouquets de roses qui lui servaient d'oreiller. On mit le cercueil dans un wa^'^on ; ceux qui avaient le plus particulièrement connu le mort prirent place à la suite. Je les imitai.

Arrivé dans la campagne, à un endroit où était une machine en fer érigée sur des degrés de granit, le convoi s'arrêta. La machine en question avait à peu près l'apparence d'une locomotive. Un tambour ou chaudière posait sur un ardent brasier. La chaudière était surmontée d'un long tuyau à piston. On sortit le cadavre du cercueil, on l'enveloppa dans son suaire, puis on le gli!>sa par une ouverture en tiroir dans le tambour. Le brasier était char«:é

(le le réduire en poudre. Chacun des assi«;tants jetca alors une poignée de roses efTenillées sur les dalles du monument. On entonna une hymneà la transformation universelle. Puis chacun se sépara. Les cendres des morts sont ensuite jetées comme enivrais sur les terres de labour. Les humanisphériens prétendent que les cimetières sont une cause d'insalubrité, et (fu*il est bien préférable de les ensemencer de grains de blé que de tombeaux, attendu que le froment nourrit les vivants et que les caveaux de marbre ne peuvent qu'attenter à la régénération des morts. Ils ne comprennent pas plus les prisons funéraires qu'ils ne comprendraient les tombes cellulaires, pas plus la détention des morts que la détention des vivants. Ce n'est pas la superstition qui fait loi chez eux, c'est la science. Ils n'ont que de la raison et point de préjugés. Pour eux toute matière est animée ; ils ne croient pas à la dualité do Tâme et du corps, ils ne reconnaissent que l'unité de substance ; seulement, cette substance acquiert mille et mille formes, elle est plus ou moins grossière, plus ou moins épurée, plus ou moins solide ou plus ou moins volatile. En admettant même, disent-ils, que l'àme fût une chose distincte du corps, — ce que tout dénie, — il y aurait encore absuidité à croire à son immortalité individuelle, à sa pei'sonnalité éternellemont compacte, à son immobilisation indes-

tructible. La loi de composicion et de décomposition qui régit les corps, et qui est la loi universelle, serait aussi la loi des âmes.

De même que, à la chaleur du calorique la vapeur de l'eau se condense dans le cerveau de la locomotive et constitue ce qu'on pourrait appeler son âme, de même au foyer du corps humain, le bouillonnement de nos sensations, se condensant en vapeur sous notre crâne, constitue notre pensée et fait mouvoir, de toute la force d'électricité de notre intelligence, les rouages de notre mécanisme corporel. Mais s*ensuit-il que la locomotive, forme finie et par conséquent périssable, ait une âme plus immortelle que son enveloppe ? Certes, l'électricité qui l'anime ne disparaîtra pas dans l'impossible néant, pas plus que ne disparaîtra la substance palpable dont elle est revêtue.

Mais au moment de la mort, comme au moment de l'existence, la chaudière comme la vapeur ne sauraient conserver leur personnalité exclusive. La rouille ronge le fer, la vapeur s'évapore ; corps et âmes se transforment incessamment et se dispersent dans les entrailles de la terre ou sur l'aile des vents en autant de parcelles que lo métal ou le fluide contient de molécules, c'est-à-dire à l'infini, la molécule étant pour les infinitésimaux ce qu'est le globe terrestre pour les hommes, un monde habité et en mouvement, une agrégation animée d'êtres

imperceptibles, susceptibles d'attiaction et de répulsion, et par conséquent de (ormation et de dissolution. Ce qui fait la vie, ou, ce qui est la même chose, le mouvement, c'est la condensation et la dilatation de la sub^^tance élaborée par l'action chimique de la nature.

C'est cette alimentation et cette déjection de la vapeur cliez la locomotive, de la pensée chez l'homme, qui agite le balancier du corps. Mais le corps s'use par le frottement, la locomotive va au rebut, l'homme à la tombe. C'est ce qu'on appelle la mort, et ce qui n'est qu'une métamorphose, puisque rien ne se perd et que tout reprend forme nouvelle sous la manipulation incessante des forces attractives.

Il est reconnu que le corps humain se renouvelle tous les sept ans ; il ne reste de nous molécule sur molécule. Depuis la plante des pieds jusqu'à la pointe des cheveux, tout a été détruit, parcelle par parcelle. Et l'on voudrait que l'âme, qui n'est que le résumé de nos sensations, quelque chose comme leur vivant miroir, miroir où se reflètent les évolutions de ce monde d'infiniment petits dont le tout s'cxppelle un homme ; l'on voudrait que l'âme •ne se renouvelât pas d'année en année et d'instant en instant ; qu'elle ne perdît rien de son individualité en s'exhalant au dehors, et n'acquît rien de Tindividualitô des autres en en respirant les émanations ? Et quand la mort,

étendant son souffle sur le physique, forme finie, vient en disperser au vent les débris et en promener dans les sillons la poussière, comme une semence qui porte en elle le germe de nouvelles moissons, Ton voudrait, —vaniteuse et absurde inconséquence de notre part ! — que ce souffle de destruction ne pût briser Tâme humaine, forme finie, et en disperser au monde la poussière ?

En vérité quand on entend les civilisés se targuer de rimmortalité de leur âme, on est tenté de se demander si Ton a devant^oi des fourbes ou des brutes, et Ton finit par conclure quMls sont Tun et Tautre.

Nous jetons, disent les humanisphériens, la cendre des morts en pâture à nos champs de culture, afin de nous les incorporer plus vite sous forme d'aliment et de les faire renaître ainsi plus promptement à la vie de l'humanité. Nous regarderions comme un crime de reléguer à fond de terre une partie de nous-mêmes et d'en retarder ainsi l'avènement à la lumière. Gomme il n'y a pas à douter que la terre ne fasse échange d'émanations avec les autres globes, et cela sous la forme la plus subtile, celle de la pensée, nous avons la certitude que plus la pensée de Thomme est pure, plus elle est apte à s'exhaler vers les sphères des mondes supérieurs. C'est pourquoi nous ne voulons pas que ce qui a appartenu à l'humanité soit

perdu pour Thumanité, afin que ces restes repassés à Talambic de la vie humaine, alambic toujours plus perfectionné, acquièrent une propriété plus ethèrée et passent ainsi du circulus humain à un circulus plus élevé, et de circulus en circulus à la circulation universelle.

Les chrétiens, les catholiques mangent Dieu par amour pour la divinité, ils communient en théophages. Les humanisphériens poussent l'amour de rhnmanité jusqu'à l'anthropophagie: ils mangent Thomme après sa mort, mais sous une forme qui n'a rien de répugnant, sous forme d'hostie, c'est-à-dire sous forme de pain et de vin, de viande et de fruits, sous forme d'aliments. C'est la communion de l'homme par rhomme, la résurrection des restes cadavériques à l'existence humaine. Il vaut mieux, disent-ils, faire revivre les morts que de les pleurer. Et ils activent le travail clandestin de la nature, ils abrègent les phases de la transformation, les péripéties de la métempsycose. Et ils saluent la mort, comme la naissance, ces deux berceaux d'un vie nouvelle, avec des chants de fête et des parfums de fleurs. L'immortalité, affirment-ils, n'a rien d'immatériel. L'homme, corps de chair, lumineux de pensée»

comme tous les soleils, se dissout quand il a fourni sa carrière. La chair se triture et retourne à la chair; et la pensée, clarté projetée

par elle, rayonne vers .son idéal, se décompose en ses rayons et y adhère. — L'homme sème riiomme, le récolte, le pétrit et le fait lui par la nutrition. L'humanité est la sève de l'humanité, et elle s'épanouit en elle et s*exhale au dehors, nuage de pensée ou d'encens qui s'élève vers les mondes meilleurs.

Telle est leur pieuse croyance, croyance scientifique basée sur l'induction et la déduction, sur l'analogie. Ce ne sont pas, à vrai dire, des croyants, mais des voyants.

Je parcourus tous les continents, l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Océanie. Je vis bien des physionomies diverses, je ne vis partout qu'une seule et même race. Le croisement universel des populations asiatiques, européennes, africaines et américaines (les Peauxrouges ; ) la multiplication de tous par tous a nivelé toutes les aspérités de couleur et de langage. L'humanité est une. Il y a dans le regard de tout humanisphérien un mélange de douceur et de fierté qui a un charme étrange. Quelque chose comme un nuage de fluide magnétique entoure toute sa personne et illumine son front d'une auréole phosphorescente. Ou se sent attiré vers lui par un attrait irrésistible. La grâce de ses mouvements ajoute encore à la beauté de ses formes. La parole qui découle de ses lèvres, tout empreinte de ses suaves pensées, est comme

un parfum qui s'en émane. Le statuaire ne «saurait modeler les contours animés de son corps et de son visage, qui empruntent à cette animation des charmes toujours nouveaux. La peinture ne saurait en reproduire la prunelle et la pensée enthousiaste et limpide, pleine de langueur ou d'énergie, mobiles aspects de lumière qui varient comme le miroir d'un clair ruisseau dans son cours calme ou rapide et toujours pittoresque. La musique ne saurait eu modeler la parole, car elle ne pourrait atteindre ^ son ineffabilité de sentiment ; et la poésie ne saurait en traduire le sentiment, car elle ne pourrait atteindre à son indicible mélodie. C'est l'être humain idéalisé, et portant dans la forme et dans le mouvement, dans le geste et dans le regard, dans la parole et dans la pensée l'empreinte de la plus utopique perfectibilité. En un mot, c'est l'homme fait homme .

Ainsi m'est apparu le monde ultérieur, ainsi s'est déroulée sous mes yeux la suite des temps ; ainsi s'est relevé à mon esprit l'harmonique anarchie ; la société libertaire, l'égalitaire et universelle famille humaine.

O Liberté ! Gérés de l'anarchie, toi qui laboures le sein des civilisations modernes de ton talon et y sèmes la révolte, toi qui émondes les instincts sauvages des sociétés contemporaines et greffes sur leurs tiges les utopiques

pensées d*un monde meilleur, salut, universelle fécondatrice, et gloire à toi, Liberté, qui portes en tes mains la gerbe des moissons futures, la corbeille des fleurs et des fruits de l'Avenir, la corne d'abondance du progrès social. Salut et gloire à toi. Liberté.

Et toi, Idée, merci de m'avoir permis la contemplation de ce paradis bumain, de cet Eden humanitaire. Idée, amante toujours belle, maîtresse pleine de grâce, houri enchanteresse, pour qui mon cœur et ma voix tressaillent, pour qui ma prunelle et ma pensée n'ont que des regards d'amour ; Idée, dont les baisers sont des spasmes de bonheur, oh ! laisse-moi vivre et mourir et revivre encore dans tes continuelles étreintes ; laisse-moi prendre racine dans ce monde que tu as évoqué ; laisse-moi me développer au milieu de ce parterre d'humains ; laisse-moi m'épanouir parmi toutes ces fleurs d'hommes et de femmes ; laisse-moi y recueillir et y exhaler les senteurs de l'universelle félicité !

Idée, pôle d'amour, étoile aimantée, beauté attractive, oh ! reste-moi attachée, ne m'abandonne pas ; ne me replonge pas du rêve futur dans la réalité présente, du soleil de la liberté dans les ténèbres de l'autorité ; fais que je ne sois plus seulement spectateur, mais acteur de ce roman anarchique dont tu m'as donné le spectacle. toi par qui s'opèrent les miracles,

fais retomber derrière moi le rideau des siècles, et laisse-moi vivre ma vie dans THumanisphère et Thumanisphérité !...

Enfant, me dit-elle, je ne puis t'aecorder ce que tu désires. Le temps est le temps. Et il est des distances que la pensée seule peut franchir. Les pieds adhèrent au sol qui les a vus naître. La loi de la pesanteur le veut ainsi. Reste donc sur le sol de la civilisation comme un calvaiî'e, il le faut. Sois un des messies de la régénération sociale. Fais luire ta parole comme un glaive, plonge-la nue et acérée au sein des sociétés corrompues, et frappe à la place du cœur le cadavre ambulant de l'Autorité.

Appelle à toi les petits enfants et les femmes et les prolétaires, et enseigne-leur par la prédication etparTexemple, la revendication du droit au développement individuel et social. Confesse la toute-puissance de la Révolution jusque sur les degrés de la barricade, jusque sur la plateforme l'échafaud. Sois la torche qui incendie et le flambeau qui éclaire. Verse le fiel et le miel sur la tête des opprimés. Agite dans tes mains Tétendard du progrès idéal et provoque les libres intelligences à une croisade contre les barbares ignorances. Oppose la vérité au préjugé, la liberté à Tautorité, le bien au mal. Homme errant, sois mon champion ; jette à la légalité bourgeoise un sanglant défi; combats avec le fusil et la plume, avec le

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sarcasme et le pavé, avec le front et la main ; meurs ou ... . Homme martyr^ crucifié social, porte avec courage ta couronne d'épines^ mors Téponge amère que les civilisés te mettent à la bouche, laisse saigner les blessure» de ton cœur ; c'est de ce sang que seront faites les écharpes des hommes libres. Le sang de& martyrs est une rosée féconde ^ secouons en les gouttes sur le monde. Le bonheur n'est pas de ce siècle, il est sur la terre qui cjiaque jour se révolutionne en gravitant vers la lumière, il est dans Thumanité future !...

Hélas I tu passeras encore par Tétamine de bien des générations, tu assisteras encore à bien des essais informes de rénovation sociale, à bien des désastres, suivis de nouveaux progrès et de nouveaux désastres, avant d'arriver à la terre promise et avant que toutes les craties et les archies aient fait place à Tan-archie, Les peuples et les hommes briseront et renoueront encore bien des fois leurs chaînes avant d'en jeter derrière eux le dernier maillon. La Liberté n^est pas une femme de lupanar, qui se donne au premier venu. Il faut la conquérir par de vaillantes épreuves, il faut se rendre di^ne d'elle pour en obtenir le sourire. Cest une grande dame fière de sa noblesse, car sa noblesse lui vient du front et du cœur. La Liberté est une châtelaine qui trône à l'antipode de la civilisation, elle y

convie THumanité. Avec la vapeur et Télectricité on abrège les distances. Tous les chemins conduisent au but, et le plus court est le meilleur. La Révolution y a posé ses rails de fer. Hommes et peuples, allez ! ! !

L'Idée avait parlé : je m'inclinai...

Fin de la deuxième partie.

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