MOUVEMENT DE L'HUMANITE
Un crétin ! c'est- ^-dire un pauvre être dépTi. uié, craintif et nuiu ; une matière qui se mtat ou an hoinuie qui T^gt'te, une créature diagraciée qui se gorgv de ve|;étaux i •■ queux, de pain noir et d'eau crue; — nature tans industrie, tans idé<-5, sans passé, sans avenir, sans forces ;'~ infortuné qui ne reconnaît paît ses semblables, qui ne parie pas, qui reste insensible au inonde «xté* rieur, qui naît, croit et meurt .. lu même place, misérable comme l'amer lichen et les chênes noueux.
Oh ! c'est un affreux rpectacle que do voir l'homme ainsi accroupi dans In poussière', la tète inclinée vers le sol, les brus pendants, le dos courbé. les jamb< s fléchies, Ks yeux clairs ou ternes, le regard vague ou effrayant de llxité, sachant à paine tendre la main au passant ; — avec des Joues infiltrées, de longs doigts et de longs pieds, des cheveux hérissés comme le pelage des fauves, un fïont fuyant ou rétréci, une tèta aplatie, et ttne face de singe.
Que notre corps est imperceptible au mili< n de l'univers, s'il n'est pas grandi par notre savoir ! Que les premiers hommes étaient tremblants en face des eaux débordées et des pierre* retelles / Comme les grandes
AIp-^ rapetissent le montA^nard da Valais l Comme il ramp* leotement. de leurs pieds à leurs tetea, par des seatiers à peiae praticables : On dirait qu'il a p^mr d'éveillor des colères souterraines. Vecde terre, ignorant, esdaTe, crétin, l*boioiac serait tout ce!a an- * jourd'hui s'il ne s'était jamais révolté contre la force. Kt le Toilà superbe, géant, Dieu, parce qu'il a tout osé !
Kt rho Jime lutt ;rait encore contre la Révo lution ! I.e flls maudirait sa mère, Moïse, sauTé des eaux, renierait la noble fille de Rharaon ! Cela ne p^'Ut pas être. Au Dieu du ciel, à la Fatalité, la Fo«idre aveugle .
an Dieu de la terre, h l'homme libre, la Révolution qui voit clair. Feu contre feu, éclairs contre éclairs, déluge contre déluge, lumière contre lumièrj. Le ciel n'est pas si haut que nous ne puissions déjà le voir ; et l'homme atteint t6t ou tard tout ce qu'il convoite I
{Erni>st Cœurdbroy) «Le monde ouirche.a
(E. Pelletan)
Le monde marche, comme dit Pelletan, belle plume, mais plume bourgeoise, plume girondine, plume de théocrate de rintelligence. Oui, le monde marche, marche et marche encore. D'abord il a commencé par ramper, la face contre terre, sur les genoux et les coude», touillant avec son groin la terre encore détrempée d*eau diluvienne, et il s'est nourri de tourbe. La végétation lui souriant, il s'est soulevé sur ses mains et sur ses pieds, et il a brouté avec le muffle les touffes d'herbes et l'écorce des arbres. A^ccroupi au pied de l'ar-
bre dont le haut jet sollicitait ses regards, il a osé Lever la tète ; puis il a porté les mains à la hauteur de ses épaules, puis enfin il s'est dressé sur ses deux pieds, et, du haut de sa stature, il a dominé du poids de sa prunelle tout ce qui le dominait rinstant d'auparavant. Alors, il a eu comme un tressaillement de fierté, lui, encore si faible et si nu. C'est qu'il venait de s'initier k la hauteur de sa taille corporelle. C'est que le sang qui, dans l'allure horizontale de l'homme (1), lui bourdonnait dans les oreilles, et l'assourdissait, lui injectait les yeux et l'aveuglait, lui inondait le cerveau et l'assourdis'sait, ce sang, reprenant son niveau, comme, après le déluge, les eaux fluviales, les eaux ocèanides, ce sang venait refluer dans ses artères naturelles par la révolution de Thorizontalité à la verticalité humaine, débarras-
(I) Quand je dis « l'homme », il est bien entendu que je n'entends pas parler de cet être masculin seulement, mais de 1 un comme de l'autre sexe, de l'être humain dans le sens le plus complet. C'est une observation que je fais une fois pour toutes au lecteur. Four moi, l'humanité est l'aumanité ; je n'éta'ilis aucune distinction hiérarchique entre les sexe3 et les races, entre les hommes et les femmes, entre les noirs et les blancs. La différence dans l'organisme sexuel pas plus que la différence dans la couleur de l'épiderme ne saurait être un signe de supériorité ou d'infériorité. Autant vaudrait dire, parce qu'il y a des hommes dont les cheveux sont blonds et d'autres dont les cheveux sont bruns, que cela constitue deux espèces dans l'humanité et qu'il v a lieu d'affirmer la supériorité des bruns sur les blonds. « L'égalité n'est pas l'uniformité».
Fanf son front H ''une tompe à Taiitre, ot découvrant, pour la fi^condatfon, le limon do tontof? lop pomeneos întolleetiiollos.
Jusqiip là ranima! humain n'avait <^t<^. qu'une brute entre les bnitop ; il venait de se rév^^lor homme. La pensif sYtait fait îour; elle ^taFt encore à IVfat de «rerme. mai? le irerme contenait les futures moissons... I/arbre à Tombro duquel l'homme s'était dressé portait dos fVuits ; il en prit un avec la main, la main... cette main qui jusqu'alors n'avait été pour lui qu'une patte et ne lui avait servi à autre chose ou'à se traîner, à marcher, maintenant elle va devenir le ei^ne de sa royale animalité, le sceptre de sa terrestre puissance. Ayant manfiré les ft*uits à sa portée, il en aperçoit que son bras ne peut atteindre. Alors, il déracine une jeune pousse, il allonge au moyen de ce bâton son bras à la hauteur du fruit et le détache de sa branche. Ce bâton lui servira bientôt pour l'aider dans sa marche, pour se défendre contre les bêtes fauves ou pour les attaquer. Après avoir mordu au fruit, il veut mordre à la chair ; et le voilà parti à chasser ; et comme il a cueilli la pomme, le voilà qui tue le gibier. Et il se fait une fourrure avec des peaux de bêtes, un ^îte avec des branches et des feuilles d'arbres, ces arbres dont, hier, il broutait le tronc et dont il escalade aujourd'hui les plus hautes cimes pour y dénicher les œufs ou les petits des
oiseaux. Ses yeux, qu'il tenait collés sur la croûte (lu sol, contemplent maintenant avec majesté Tasur et toutes les perles d'or de son ^plendide écrin. C'est sa couronne souveraine à lui, roi parmi tout ce qui respire, et à cliacun de ces joyaux célestes, il donne un nom, une valeur astronomique. A rinstinctqui vagissait en lui a succédé rintelligenee qui balbutie encore et parlera demain. Sa langue s'est déliée comme sa main et toutes deux fonctionnent à la fois. Il peut converser avec ses semblables et joindre sa main à leur main, échanger avec eux des idées et des forces, des sensations et des sentiments. L'homme n'est plus seul, isolé, débile, il est une race ; il pense et il agit, et il participe par la pensée et par l'action à tout ce qui pense et agit chez les autres hommes. La solidarité s'est révélée à lui. Sa vie s'en est accrue : il vit non plus seulement dans son individu, non plus seulement dans la génération présente, mais dans les ^vénérations qui l'ont précédé, dans celles qui lui succéderont. Reptile à l'origine, il est devenu quadrupède, de quadrupède bipède, et, debout sur ses deux pieds, il marche, portant, comme Mercure, des ailes à la tète et aux talons. Par le regard et par la pensée, il s'élève comme l'aigle au-delà des nuages et plonge dans les profondeurs de rinftni; les coursiers qu'il a domptés lui prêtent l'agilité de leurs jarrets pour franchir les ter-
restres espaces ; les troncs d'arbres creusés le bercent sur les âots, des branches taillées ea pagaies lui. servent de nageoires. De simple brouteur il s'est fait chasseur, puis pasteur, agriculteur, industriel. La destinée lui a dit : Marche ! il marche, marche toujours. Et il a dérobé mille secrets à la nature ; il a façonné le bois, pétri la terre, forgé les métaux ; il a mis son estampille sur tout ce qui Tentoure.
Ainsi rhomme-individu est sorti du chaos.
Il a végété d'abord comme le minéral ou la plante, puis il a rampé ; il marche et aspire à la vie ailée, à une locomotion plus rapide et
plus étendue. L'homme-humanité est encore un fœtus, mais le fœtus se développe dans l'organe générationnel, et après ses phases successives d'accroissement, il se fera jour, se dégagera enfin du chaos et, de gravitation en gravitation, atteindra la plénitude de ses facultés sociales.
— Dieu, c'est le Mal.
— La Propriété, cVst le Vol.
— L'Esclavage, c'est l'Assassinat.
F. J. PROuDUOM.
La Famille, c'est le Mal, c'est le Vol, c'est l'Assassinat.
Tout ce qui fut devait être ; les récriminations n'y changeraient rien. Le passé est le passé, et il n'y a à y revenir que pour en tirer des enseignements pour l'avenir.
Aux premiers jours de l'être humain, quand les hommes, encore faibles en force et en nombre, étaient dispersés sur le globe et végétaient enracinés et clairsemés dans les forêts comme des bluets dans les blés, les chocs, les froissements ne pouvaient guère se produire. Chacun vivait à la commune mamelle, et la mamelle produisait abondamment pour tous. Peu de chose d'ailleurs suffirait à l'homme: des fhiits pour manger, des feuilles pour se vêtir ou s'abriter, telle était la faible somme de ses besoins. Seulement, ce que je constate, le point sur lequel j'insiste, c'est que l'homme, à ses
débuts dans lo monde, au sorlirdu ventre de la terre, à IMu^urt? où la loi inslinelive guide les premiers mouvements des êtres nouveaunés, à cette heure où la î,'rande voix <le la nature leur parle à l'oreille et leur révèle leur destinée, cette voix qui indique aux oiseaux les aériens espaces, aux poissons les firmaments sous-marins, aux autres animaux les plaines et les forêts à parcourir ; qui dit à l'ours : tu vivras solitaire dans ton antre, à la fourmi : tu vivras en société dans la fourmillière; à la colombe : tu vivras accouplée dans le même nid, mâle et lemelle, aux époques d*amour; — Thomme alors entendit cette voix lui dire: tu vivras en communauté sur la terre, libre et en fraternité avec tes semblables; être social, la sociabilité grandira ton être ; repose où tu voudras ta tête, cueille des fruits, tue du gibier, lais Tamour, bois ou mange, tu es partout chez toi ; tout t'appartient à toi comme à tous. Si tu voulais faire violence à ton prochain, mâle ou femelle, ton prochain te répondrait par la violence, et, tu le sais, >a force est à peu près égale à la tienne ; donne carrière à tous tes appétits, à toutes tes passions, mais n'oublie pas qu'il faut qu'il y ait harmonie entre tes forces et ton intelligence, entre ce qui te plaît à toi et ce qui plaît aux autres. Et, maintenant, va : la terre, à cette condition, sera pour toi le jardin des Hespérides.
Avant (IVn arriver à la combinaiFon i]of^ races, la Torro, potito fillo avido ilo Joiior à la production, tailla et découpa dans i'ai'îrilo, aux jours de .«a fermentation, bien des nioni^tres informes qu'elle cbiiïonna ensuite et dêcbira avec un tremblement de colère et un déhi^cî de larmes. Tout travail exifro un apprentissaîfe. Et il lui fallut faire bien de* essais défectueux avant dVn arriver à la formation d'ctres complets, à la composition des espèces. Pour l'espèce bumaine, son cbef-dVeuvre. elle eut le tort de comprimer un peu trop la cervelle et de donner un peu trop d'ampleur au ventre. Le développement de Tune ne correspondit ])as au développement de Tautre. II y «Mit fausse coupe, partant de la désbarmonio. Ce nV^r pas un reproche que je lui adresse Pouvail-elle faire mieux ? Non. Il était dans Tordre fatal qu'il en fût ainsi. Tout était ^ro^sier et sauvage autour de Tliomme ; l'homme devait donc commencer par être grossier et sauvage ; une trop grande délicatesse de sens IVût tné. La sensitive se replie sur elle-même quand le temps est à Torage. elle ne sVpanouit que sous le calme et rayonnant azur.
Le jour vint donc où Taccroissement de la race humaine dépassa Taccroissement de son intelligence. L'homme, encore sur les limites de ridiotisme, avait peu de rapport avec l'homme. Son hébétement le rendait farouche.
Son corps s*(^tait bien, il est vrai, relevé de son abjection primitive; il avait bien exercé l'adresse de ses muscles, conquis la force et l'agilité corporelle ; mais son esprit, un moment éveillé, était retombé dans sa léthargie embryonnaire et menaçait de s'y éterniser, La fibre intellectuelle croupissait dans ses langes. L'aiguillon de la douleur devenait nécessaire pour arracher le cerveau de l'homme à sa somnolence et 'e rappeler à sa destinée sociale. Les fruits devinrent plus rares, la chasse plus difficile : il fîiUut s'en disputer la possession. L'homme se rapprocha do l'homme, mais pour le combattre, souvent aussi pour lui prêter son appui. N'importe comment, il y eut contact. D'errants qu'ils étaient, l'homme et la femme s'accouplèrent ; puis il se forma des groupes, des tribus. Les groupes eurent leurs troupeaux, pais leurs champs, puis leurs ateliers. L'intelligence était désormais sortie de sa torpeur. La voix de la nécessité leur criait : marche! et ils marchaient. Cependant, tous ces progrès ne s'accomplirent pas sans déchirements. Le développement dos idées était tou* joui's en retard sur le développement des appétits. L'équilibre rompu une fois n'avait pu être rétabli. Le monde marchait ou plutôt oscillait dans le sang et les larmes. Le fer et la flamme portaient en tout lieu la désolation et la mort. Le fort tuait le faible ou s'en emparait. L'escla-
vajçe et Foppression s'étaient attachés comme une lèpre aux flancs de l'humanité. L'ordre naturel périclitait.
Moment suprême, et qui devait décider pour une longrue suite de siècles du sort de l'homme. Que va faire l'intelligence? Vaincra-t-elle l'ignorance ? Va-t-elle délivrer les hommes du supplice de s'cntre-détruire ? Les sorti ra-t-elle de ce labyrinthe où beuglent la peine et la laim ? Leur montrera-t-elle la route pavée d'instincts fraternels qui conduit à TalTranchis" sèment, au bonheur général ? Brisera-t-elle les odieuses chaînes de la famille patriarcale ?
Fera-t-elle tomber les barrières naissantes de la propriété ? Détruira-t-elle les tables de la loi, la puissance gouvernementale, cette arme à deux tranchants et qui tue ceux qu'elle doit protéger ? Fera-t-elle triompher la révolte toujours menaçante de la tyrannie toujours debout ? Enfin, — colonne lumineuse, principe de vie, — fondera-t-elle l'ordre anarchique dans l'égalité et la liberté ou, — urne funéraire, essence de mort, — fondera-t-elle l'ordre arbitraire dans la hiérarchie et l'autorité? Qui aura le dessus, de la communion fraternelle des intérêts ou de leur division fratricide ? L'humanité va-t-elle donc périr à deux pas de son berceau ?
Hélas! peu s'en fallut! Dans son inexpérience, rhumanité prit du poison pour de l'élixir.
EUe se tordit «Ion dans des eonrulsions atroces. Elle De mourut pas ; mais les siècles ont passé sur halète sans pouvoir éteindre les tourments dont elle est dévorée ; le poison lui brûle toujours les entrailles.
Ce poison, mélange de nicotine et d'arsenic, a pour étiquette un seul mot : Dieu...
Du jour où l'Homme est avalé Dieu, le souverain maître; du jour où il eut laissé pénétrer en son cerveau ridée d*un élysée et d*un tartare, d*UD enfer et d'un paradis outre-monde, de ce jour A ftit puni par où il avait péché. L'au* torité du ciel consacra logiquement Tautorité sur la terre. Le sijget de Dieu devint la créature de l'homme. Il ne ftit plus question d'humanité libre, mais de maîtres et d'esclaves. Et c'est en vain que, depuis des mille ans, des légions de Christs moururent martyrisées pour le racheter de sa faute, pour ainsi dire originelle, et le délivrer de Dieu et de ses p<»npes, de l'autorité de l'Eglise et de l'Eut.
Gomme le monde physique avait eu son déluge, alors le monde moral eut aussi le sien. La foi religieuse submergea les consciences, porta la dévastation dans les esprits et les cœurs. Tous les brigandages de la force furent légitimés par la ruse. La possession de l'homme par l'homme devint un fait acquis. Désormais la révolte de l'esclave contre le maître Ait étouffée par le leurre des récompenses célestes
OU des punitions infernales. La femme Ait dégradée de ses titi'es à Tappellation humaine, déchue de son âme, et reléguée à tout jamais au rang des animaux domestiques. La sainte institution de Tautorîté couvrit le sol de temples et de forteresses, de soldats et de prêtres, de glaives et de chaînes, d'instruments de guerre et d'instruments de supplice. La propriété, fruit de la conquête, devint sacrée pour les vainqueurs et les vaincus, dans la main insolente de Tenvahisseur comme aux yeux clignotants du dépossédé. La fkmille, étagée en pyramide avec le chef à la tête, enfants»
femme et serviteurs à la base, la famille fut cimentée et bénie, et vouée à la perpétuation du mal. Au milieu de ce débordement de croy* ances divines, la liberté de Thomme sombra, et avec elle Tinstinct de revendication du droit contre le fait. Tout ce qu'il y avait de forces révolutionnaires, tout ce qu'il y avait d'énergie vitale dans lalutte du progrès humain, tout cela fut noyé, englouti ; tout disparut dans les flots du cataclysme, dans les abîmes de la superstition.
Le monde moral, comme le monde physique, sortira-t-il un jour du chaos ? La lumière luira-t-clle au sein des ténèbres ? Allons-nous assister à une nouvelle genèse de l'humanité ? Oui, car l'idée, cette autre colombe qui erre à sa surface, l'idée qui n'a pas encore trouvé un
eoin de terre pour y cueillir une palme, lldée voit le niveau des préjugés?, des erreurs, des ignorances diminuer de jour en jour sous le ciel, — c'est-à-dire sous le crâne,. — de l'intelligence humaine. Un nouveau monde sortira de Tarclie de Tutopie. Et toi, limon des sociétés du passé, tourbe de TAutorité, tu serviras à féconder la germinaison et Téclosion des sociétés de TAvenir et à illuminer à Vétat de gaz le mouvement de la Liberté.
Ce cataclysme moral pouvait-il êt?e évité f L'^bomme était-il libre d'agir et de penser autrement qu'il n*a t'ait? Autant vaudrait dire que la Terre était libre d'éviter le déluge. Tout effet a sa cause. Et.,, mais voici venir une objection que je vois poindre de foin, et que ne manque pas de vous poser en ricanant d'aise tout béat confesseur de Dieu :
— Vous dites, M. I>ejacque, que tout effet a une cause. Très bien. Mais aloi*s, vous reconnaissez Dieu, car enfin l'univers ne s'est pas créé tout seul ; c'est un effet, n'est-ce pas ? Et qui voulez-vous qui Tait créé, si ce n'est Dieu?... Dieu est donc la cause de l'univers ? Ah î ah î vous voyez, je vous tiens, mon pauvre M. Dejacque ; vous ne pouvez pas m'échapper. Pas moyen de sortir de là.
— Imbécile î Et la cause... de Dieu ?
— La cause de Dieu... la cause de Dieu...
Dam ! vous savez bien que Dieu ne peut pas
avoir de cau^e, puisqu'il r^l la caui=e prcniière.
— MaiF, Cfpèce de brute, hi tu adinet»^ qu'il y ait une cause pi-emière, alort! il n'y en a plus du tout, et il n'y a plus de Dieu, attendu que si Dieu peut être sa propre cause, l'univers aussi peut-être la propre cause de l'univers. Cela est simple comme bonjour. Si au contraire tu affirmes avec moi que tout elFet a sa cause, et que par conséquent il n'y a pas de cause sans cause, ton Dieu aussi doit en avoir une. Car pour être la cause dont l'univers est Teffet, il faut bien qu'il soit l'effet d'une cause supérieure. Au surplus, veux-tu que je te dise, la cause dont ton Dieu est l'effet n'est pas du tout d'un ordre supérieur ; elle est d'un ordre très-inférieur, bien plutôt; cette cause est tout simplement ton crétinisme. Allons, c'est assez m'interrompre. Silence ! et sache bien ceci dorénavant : c'est que tu n'est pas le fils, mais le père de Dieu.
Je disais donc que tout effet a sa cause. Seu. lement, cette cause est pour nous visible ou invisible, selon que notre vue ou notre pensée est plus ou moins parfaite, et notre vue ou notre pensée est un instrument d'optique bien grossier, bien incomplet.
Il n'est pas un être qui ne soit le jouet des circonstances, et l'homme comme les autres êtres. Il est dépendant de sa nature et de la nature des objets qui l'environnent ou, pour
mieux dire, des êtres qui Tenvironnent, car tons ces objets ont des voix qui lui parlent et niodifi(Mit coiistjunment son éducation. Toute la liberté de l'iiomme consiste à satisfaire à sa nature, à céd<M* à ses attractions. Tout ce qu'il est en droit d'exi^^er de ses semblables c'e^t que ses semblables n'attentent pas à sa liberté, c'està-dire à rentier développement ile sa nature. Tont et; qu(» ceux-ci sont en droit d'exiger de lui, c'est qu'il n'attente pas à la leur. Dès ses premiers pas, l'homme ayant grandi prodigieusement en Ibrce et ^a*andi a.ussi un peu en intellig»'nce, bien que la proportion ne fût pas la même, et comparant ce qu'il était devenu avec ce qu'il avait été au berceau, l homme eut alors un éblouissement, le vertige. L'orgueil est inné en lui. Ce sentiment l'a perdu ; il le sauvera aussi. Le bourrelet de la création pesait à la tête de l'enfant humain. Il voulut s'en défaire. Et comme il avait déjà la connaissance de bien i\e^ choses, encore qu'il lui restât bien des choses à expérimenter ; comme il ne pouvait expliquer certains faits, et qu'il vou lait quand même les expliquer, il ne trouva rien de mieux que de les expulser de l'ordre naturel et de les reléguer dans les sphères surnaturelles. Dans sa vaniteuse ignorance, l'enfant terrible a voulu jouer avec l'inconnu, il a fait un faux pas, et il est tombé la tête la première sur l'angle de l'absurdité. Mutinerie de
^ Il ,11. «^^
'bambin, blessure du jeune âgo dont il portera longtemps la cicatrice î...
L*liomme, — quel orgueil à la fuis et quelle puérilité! — Thomnje adonc proclamé un I)ie:i, créateur de toutes choses, un Dieu imbécile et féroce, un Dieu à son image. Ce>t-â-dir(» qu'il s'est (ait le créateur de Dieu. Il a pondu Tœuf, il Ta couvé et il sVst mis en adorai ion devant son poussin, — j'aUais dire devant son excrément, — car il fallait que riiomme eut de bien violentes coliques de cerveau le jour où il a fait ses nécessités... d'une pareille sottise. J^e poussin eut tout naturellement pour poulailler des temples, des églises. Aujourd'hui ce poussin est un vieux coq aux trois quarts déplumé, sans crête et sans ergots, une vieille carcasse tellement rabougrie que c'est à peine si cela mérite qu'on lui torde le cou pour la mettre dans la chaudière. La science lui a enlevé lyie à une toutes ses terribles attributions. Et les saltimbanques en soutanes, qui le promènent encore sur les champs de foire du monde, n'ont plus guère du Dieu tout puissant que rimage étalée sur les toiles de leur baraque. Et pourtant cette image est encore un loupgarou pour la masse de l'humanité. Ah! si, au lieu de s'agenouiller devant elle, les fidèles de la divinité osaient la regarder en face, ils verraient bien que ce n'est pas un personnage réel, mais une mauvaise peinture, un peu de
fard et de boue, un masque tout srras de sang et de sueurs, masque antique dont se couvrent les intrigants pour en imposer aux niais et les mettre à contribution.
Gomme la religion, — la famille, la propriété et le gouvernement ont eu leur cause. Elle est également dans Tiguorance de l'homme.
C'est une conséquence de la nature de son intelligence, plus paresseuse à éveiller que la nature de ses facultés physiques.
Chez les bêtes, selon que les petits ont plus ou moins longtemps besoin de soins, Tinstinct delà maternité est plus ou moins développé et s'exerce d'une manière plus ou moins différente, selon la condition qui convient à l'espèce. La nature veille à la conservation des races. Parmi les animaux féroces, il n'en est pas qui vivent autrement qu'à l'état solitaire : la louve allaite ses louveteaux et cherche elle-même sa nourriture; elle ne fait pas société avec le mâle ; sa tbrte individualité suffit à tout. L'amour maternel double ses forces. Chez l'oiseau, frêle et tendre créature, le rossignol, la fauvette, la mère couve au nid sa progéniture, le mâle va au dehors chercher la bec|uée. Il j a union entre les deux sexes jusqu'au jour où les fruits vivants de leur amour ont chaud duvet et fortes plumes, et qu'ils sont assez vigoureux pour fendre l'air à coups d'ailes et aller aux champs moissonner leur nourriture. Chez les insectes,
la fourmi, l'abeille, races sociables, les enfants sont élevés en commun ; là le maiia^^e individuel n'exibte pas, la nation étant une seule et indivisible famille.
Le petit de Tliomme, lui, e^t lon*4 à élever. La femelle humaine ne pouvait y suffire â elle beule, lui donner le sein, le Leicer et pourvoir encore à ses besoins personnels. Il fallait que riiomme se rapprochât d'elle, comme Toiseau de sa couvée, qu'il Taidât dans les soins du ménage et rapportât à la hutte le boire et le manger.
L'homme fut souvent moins constant et plus brutal que l'oiseau, et la maternité lut toujours un fardeau plus lourd que la paternité.
Ce fut là le berceau de la famille.
A l'époque où la terre n'était qu'une immense forêt vierge, l'horizon de Thomme était des plus bornés. Celui-ci vivait comme le lièvre dans les limites de son gite. Sa contrée ne ^*ctendait pas à plus d'une journée ou deux de marche. Le manque de communications rendait rhomme presque étranger à l'homme.
N'étant pas cultivée par la société de ses semblables, son intelligence restait en friche. Partout où il put y avoir agglomération d'hommes les progrès de l'intelligence acquirent plus de force et plus d'étendue. L'homme émule de l'homme rassembla les animaux serviles, en fit un troupeau, les parqua. Il creusa le champ.
ensemença le sillou et y vit mûrir la moisson. Mills bientôt <lu iond des forêts incultes apparurent les hommes (auves que la faim faisait sortir (lu bois. L'isoiement les avait maintenus à i'étal lie brutes; le jeûne, sous le fouet duquel ils s'élaient rassemblés, ies rendait féroces. Gomme une bande de loups furieux, ils [)assèrent au milieu de ce champ, massacrant les hommes, violant, ég^or^eant les femmes, <lrtruîsant la récolte et chassant devant eux le troupeau. Plus loin, ils s'emparèrent du champ, s'établirent dansTiiabitation, et laissèrent la vie sauve à la moitié de leurs victimes dout ils firent un troupeau d'esclaves. L'homme fut attelé à la charrue ; la femme eut sa place avec les poules ou à la porcherie, destinée aux soins de la marmite ou à Tobscène appétit du maître.
Ce vol à main armée par des violateurs et des meurtriers, ce vol fut le noyau de la pro. prié lé.
Au bruit de ces briganda;?es, les producteurs qui n'étaient pas encore conquis se massèrent dans la cité, afin de se mieux protéger contre les envahisseurs. A l'exemple des conquérants dont ils redoutaient l'approche, ils nommèrent un chef ou des chefs chargés d'organiser la force publi jue et de veiller à la sûreté des citoyens. De même que les hordes dévastatrices avaient établi des conventions qui réglaient la
part ëe butin de cbacun ; do même» auFsi, ils établirent un syj^tème légal poiir régler leurs différends et garantir à cliaeun la possession de rinstniment de travail. Mais bientôt les chefs abusèrerent de leur pouvoir. Les travailleurs de la cité n'eurent plus seulement à se défendre contre les excès du dehors, mais aussi et encore contre les excès du dedans. Sans s*en douter, ils avaient introduit et installé l'ennemi au cœur de la place. Le pillage et Tassas^î-inat avaient fait brèche et trônaient au milieu du forum, appuyés sur les faisceaux autoritaires. La république portait en ses entrailles fon ver rongeur. Le gouvernement venait d'y prendre naissance.
Assurément, il eût été préférable que la famille, la propriété, le gouvernement et la religion ne fissent pas invasion dans le domaine des faits. Mais, à cette heure d'i;fnoranco individuelle et d'imprévoyance collective, pouvait-il en être autrement? L'enfance pouvait-elle n'être pas l'enfance ? La science sociale, comme les autres sciences, est le fruit de l'expérience. L'homme pouvait-il espérer que la nature bouleversât pour lui Tordre des saisons, et qu'elle lui accordât la vendange avant la floraison de la vigne, et la liqueur de l'harmonie avant l'élaboration des idées.
A cette époque d'enfantement sauvage où la Terre portait encore sur la peau les stigmates
d'un accouchement pénible ; quand, roialant dansées draps souillés de fan^e. elle frissonnait encore au souvenir de ses douleurs, et qu'à se«! heures de fièvre, elle se tordait le îfein, se le déchirait, et faisait jaillir du cratère de ses mamelle-* des flots de soufre et de feu; que, dan^ se^ terribles convulsions, elle broyait, en riant d'un rire farouche, ses membves entre les rochers ; à cette époque toute peuplée d'épouvantements et de désastres, de ra^res et de difformité^, rhommr^, assailli par les éléments, était en proie à toutes les peifrs. De toutes parts le danger l'environnait, le harcelait. Son esprit comme son corps était en pî^ril ; mais avant tout il fallait s'occuper du 'Corps, sauver le globe charnel, l'étoile, pour <^n cons(îrver le rayonnement, l'esprit. Or, je le répète, son intelligence n'était pas an niveau ^\e SOS facultés physiques ; la force musculaire avait l(; pas sur la force intellectuelle. Celle-ci, ;plus lente à émouvoir que l'autre, s'était laissée devancer par elle, et marchait à sa reraor- •que. Un jour viendra où ce sera l'inverse, et •où la force intellectuelle dépassera en vitesse Ja force physique; ce sera le char devenu lo- •comotive qui remorquera le bœuf. Tout ce qui <iA destiné à acquérir de hautes cimes commence d'abord par étendre souterrainement «os racines avant de croître à la lumière et d'y épanouir son feuillage. Le cliène pousse moins
vite que Therbe; le gland est plus petit que la •citrouille ; et cependant le gland renferme un •colos^se. Chose remarquable, les enfants pro- •diges, les petites merveilles du jeune âpre, à Vàge de maturité sont rarement des génies.
Dans les champs d''bommes comme dans les «ociètés de blés, ce sont les semences qui dorment le plus longtemps sous la terre qui souvent produisent les plus belles tiges, les plus riches épis. La sève avant de monter a besoin de se recueillir.
Tout ce qui arriva par la suite ne fut que la conséquence de ces trois faits, la famille, la propriété, le gouvernement, réunis en un «eul, qui lésa sacrés et consacrés tous trois, — ta religion. Je passerai donc rapidement sur ce qui reste à parcourir du passé comme sur ce qui est dans les zones du présent afin d'arriver plus vite au but, la société de l'avenir, le monde de Tanarchie. Dans cette esquisse rétrospective de l'humanité comme dans Tébauche de la société future, mon intention n'est pas de faire l'histoire même abrégée de la marche du progrès humain. J'indique plutôt que je ne raconte. C'est au lecteur à suppléer par la mémoire ou par l'intuition à ce que j'omets ou omettrai de mentionner.
Liberté, égalité, fraternité ! — ou la moct î
( Sentence révolutionnaire. ) Œil pour «ell et dent pour dent.
(MOISB.)
Le monde marchait. De piéton il s*était fait cavalier, de routier navigateur. Le commerce, cette conquête, et la conquête, cet autre commerce, galopaient sur le gravier de» grands chemins et voguaient sur le flot des plaiines marines. Le poitrail des chameaux et la proue des navires faisaient leur trouée à travers l^s déserts et les méditerranées. Chevaux et éléphants, bœufs et chariots, voiles et galères manœuvraient sous la main de Thomme et traçaient leur sillon sur la terre et sur Tonde. L*idée pénétrait avec le glaive dans la chair des populations, elle circulait dans leurs vei-
nés avec les denrées de tous les climats, elle se mirait dans leur vue avec les marchandises de tous les pays. L*horizoQ s*étaît élargi.
L*bommc avait marché, d*abord de la famille à la tribu, puis de la tribu à la cité, et enân de la cité à la nation. L'Asie, l'Afrique, l'Europe ne formaient plus qu'un continent ; les armées et les caravanes avaient rapproché les distan* ces. L'Inde, l'Egyj^te, la Grèce, Garthage et Rome avaient débordé l'une sur l'autre, roulant dans leur courant le san;< et l'or, le fer et le feu. la vie et la mort ; et, comme les eaux du Nil, elles avaient apporté avec la dévasta* tien un engrais de fertilisation pour les arts et les sciences, l'industrie et l'agriculture. Le flot des ravageurs! une fois écoulé ou absorbé par les peuples conquis, le progrès s'empressait de relever la tête et de fournir une plus belle et plus ample récolte. L'Inde d'abord, puis l'Egypte, pais la Grèce, puis Rome avaient brillé cha'^une à leur tour sur les ondulations d'hommes et avaient mûri quelque peu leur fruit.
L'architecture, la statuaire, les lettres for* maient déjà une magnifique gerbe. Dans son essor révolutionnaire, la philosophie, comme un fluide électrique, errait encore dans les nuages, mais elle grondait sourdement et lançait parfois des éclairs en attendant qu'elle se dégageât de ses entraves et produisît la foudre. Rome toute-puissante avait un pied dans
la Perse et Tautre dans l*Armorique. Comme le divin Pbœbus conduisant le char du soleil, elle tenait en main les rênes des lumières et rayonnait sur le monde. Mais dans sa course triomphale, elle avait dépaf^sé son zénith et entrait dans sa phase de décadence. Sa dictature proconsulaire touchait à son déclin. Elle avait bien, au loin, triomphé des Gaulois et des Girthaginois ; elle avait bien anéanti, dans le sang et presque à ses portes, une formidable insurrection d'esclaves ; cent mille spartacus avaient péri les armes à la- main, mordus au cœur par le glaive des légions civiques ; les maillons brisés avaient été ressoudés et la chaîne rendue plus pesante à ridée. Mais la louve avait eu peur. Et cette lutte où il lui avait fallu dépenser la meilleure partie de ses forces, cette lutte à mort l'avait épuisée. — Oh ! en me rappelant ces grandes journées de Juin des temps antiques, cette immense barricade élevée par les gladiateurs en face des privilégiés de la République et des armées du Gapitole; oh l je ne puis m'empêcher de songrer dans ces temps modernes à cette autre levée de boucliers des prolétaires, et de saluera travers les siècles, — moi, le vaincu des bords de la Seine, — le vaincu des bords du Tibre ! Le bruit que font de pareilles rébellions ne se perd pas dans la nuit des temps, il se répercute de fibre en fibre, de muscle en muscle, de généra-
tion en g»>nération, et il aura de Técho sur la torre tant que la société sera uue caverne d'explorteursi.,.
Les dieux du Gapitole se faisaieut vieux, TOiympe croulaîf, miné par u«e liérêî<i<î nouvelle. J/Evaojçile païen était devenu illisible. Le ppogi*è.s des temps en avait corrodé la lettre et TespriL Le proiçrès édita la table cUrétienne. L'Empire avait succédé à la République,, les •césars et les empereurs aux tribuns et aux consuls. Rome était toujours Rome. Mais les prétoriens en débauche, les encanteurs d'empire avaient remplacé les eaibaucUcurs de peuple, les san triants pionniers de l'unité uni* verselle. Les aigles romains ne se déployaient plus au souffle des fortes brises, leurs yeux fatigués ne pouvaient plus contempler les irrandes lumières. Les ternes flambeaux de l'orgie convenaient seuls à leur prunelle vieil" lie; les hauts faits du cirque et de Tliippodrome suffisaient à leur belliqueuse caducité. Gomme Jupiter, Taiifle se faisait vieux. Le temps de la décomposition morale était arrivé. Rome n'était plus guère que Tombre de Rome. L*é<out était son Achéron, et elle voguait, ivre d'abjection et entraînée par le nautonuier de la décadence, vers le séjour des morts.
En ce temps-là, comme la vie se manifeste au sein des cadavres, comme la végétation surgit de la putréfaction ; en ce temps-là, le
christianisme fouillait dans les catacombes, germait sous la terre, et poussait comme Therbe à travers les pores de la société. Plus on Je fauchait et plus il acquérait de force.
Le christianisme, œuvre des saint-simoniens de Tépoque, est d'un révolulionnarisme plus superficiel que profond. Les formalistes se suivent et... se ressemblent. CTest toujours de la théocratie univenelle, Dieu et le pape ; la sempiternelle autorité et céleste et terrestre, le père enfanteur et le père Enfantin^ comme aussi le père Cabet et le père Tout-Puissant, rÊtre-Suprème et le saint-père Robespierre; la hiérarchie à tous les degrés, le commandenient et la soumission à tous les instants, le berger et Tagneau, la victime et le sacrificateur. C'est toujours le pasteur, les chiens et le troupeau. Dieu, les prêtres et la foule. Tant qu'il sera question de divinité, la divinité aura toujours comme conséquence dans lliumanité, — au faîte, — le pontife ou le roi, l'homme-Dieu ; l'autel, le trône ou le fauteuil autoritaire ; la tiare, la couronne ou la toge présidentielle : la personnification sur la terre du souverain maître des cieux. — A la base, — l'esclavage ou le servage, l'ilotisme ou le prolétariat; le jeûne du corps et de l'intelligence ; les haillons de la mansarde ou les haillons du bagne ; le travail et la toison des brutes, le travail écrémé, la toison tondue et la chair elle-même dévorée
par les riclies, — Et entre ces deux termes, entre la base et le faîte, — le clergé, l'armée, la bourgeoisie ; l'église, la caserne, la boutique ; le vol, le meurtre, la ruse ; Thommc, valet envers ses supérieurs, et le valet arrogant envers ses inférieurs, rampant comme rampe le reptile, et, à Tocca^ion, se guindant et sifflant comme lui.
Le christianisme fut tout cela. Il y avait dans Tutopie évangélique beaucoup plus dM> vraie que de froment, et le froment a été étouffé par ri vraie. Le christianisme, en réalité, a été une conservation bien plus qu'une révolution. Mais, à. son apparition, il y avait en lui de la sève subversive du vieil ordre social.
Cest lui qui releva la femme de son infériorité et la proclama l'égale de l'homme ; lui qui briisa les fers dans la pensée de Tesclave et lui ouvrit les portes d'un moude où les damnés de celni-ci seraient les élus de celui-là. Il v avait bien eu déjà quelque part des révoltes d'Amazones, comme il y avait eu des révoltes d'ilotes. Mais il n'est pas dans la destinée de l'homme et de la femme de marcher divisés et à l'exclusion Tun de l'autre. Le Christ ou plutôt la multitude de Christs que ce nom personnifie, leur mit la main dans la main, en fit des frères et des sœurs, leur donna pour glaive la parole, pour place à conquérir l'immortalité future.
Fuis, du haut de sa croix, il leur montra le
cfrqtie : et toutes ee^i libres» recruets, ces volontaires (le la révolution religieuse s^élancèrent, — cœurs battant et courage en tête, à ia gueule des lions, au feu des bûchers, LHiomme et la femme mêlèrent leur sang sur Tarène et reçurent côte à eôte le baptême «tu martyre. La femme ne l'ut pas la moins héroïque. Cest sou héroïsme qni décida de la victoire. Ces jeunes filles liées à un poteau et livrées à la moi*sure de la flamme ou dévorées vives par les bêtes féroces ; ces gladiateurs sans défense et qur mouraient de &i bonne grâce et avec tant de grâce : ces femmes, ces chrétiennes portant au front l'auréole de Tenthou^iasme, toutes ces hécatombes, devenues des apothéoses, finirent par impres^ionner les 2^pectateurs et par les émouvoir en faveur des victimes. Ils épousèrent leurs croyances. Les martyrs d'ailleurs renaissaient de leurs cendres. Le cirque, qui en avait tant immolé, en immolait toujours, et toujours des aimées d'assaillants venaient lui tendre la gorge et y mourir. A la fin, cependant, le cirque s'avoua vaincu, et les enseignes victorieuses de la chrétienté furent arborées sur les murs du champ de carnage. Le christianisme allait devenir le catholicisme. Le bon grain épuisé allait livrer carrière entière au mauvais.
La grandeur de Rome n'existait plus que de nom. L'empire se débattait comme un naufï*a-
ge au milieu d'un océan de barbares. Cette marée montante envahissait les posses^ions romaines et battait en brèche les murs de la cité impériale. Rome succomba à la fureur des lames. La civilisation païenne avait eu son aurore, son apogée, son couchant; maintenant elle noyait la sanglante lueur de ses derniers rayons dans les ténébreuses immensités. A la suite de cette tourmente, tout ce qu'il y avait d'écume au cœur de la société s'agita à sa surface et trôna sur la crête de ces intelli^'ences barbaresques. Les successeurs des apôtres polluèrent dans les honneurs la virginité du christianisme. L'immaculée conception fraternelle avorta sur son lit de triomphe. Les doctjBurs chargés de l'accouchement avaient introduit dans l'organe maternel un dissolvant homicide, et la drogue avait produit son effet. Au jour de. la délivrance, le fœtus ne donnait plus signe de vie. Alors, à la place de l'avorton fraternité, ils mirent le petit de leurs entrailles, monstre moitié autorité moitié servilité. Les barbares étaient trop grossiers pour s'apercevoir de la supercherie, aussi adorèrent-ils l'usurpation de l'Église comme chose légitime. Propager le nouveau culte, promener la croix et la bannière ftit la mission de la barbarie. Seulement, dans ces mains habituées à manier le glaive, l'on renversa l'image du crucifié. Ils étranglèrent le crucifix par la tête qu'ils pri-
rent pour la poignée, et lui mirent la pointe en Tair comme une lame hoi-s du fourreau.
Cependant, ces grands déplacements d'hommes ne s'étaient pas opérés tfans déplacer sur leur passage quelques barrières. Des propriétés et des nationalités fureiit modifiées. L*ei^ciavage devint le servage. Le patriiireat avait eu ses jours de splendeur, c'était maintenant au tour de la prélature et de la baronnie. La féodalité militaire ei religieuse couvrit le sol de donjons et de clochers. Le baron et Tévêque étaient les puissants d*aloi*s. La fédération de ces demi-dieux forma Tempire dont les rois et les papes furent les maitrcs-dieux, les seigneurs suzerains. — Le moyen âge, disque nocturne, montait à Thorizon. Les abeilles de la science n'avaient plus où déposer leur miel, si ce n'est dans quelque cellule de monastère ; et encore la très-sainte inquisition catholique y pénétrait-elle les tenailles et le fer rouge à la main pour y détruire le précieux dépôt et y torturer le philosophique essaim. Ce n'étaient déjà plus les ombres du crépuscule mais les funèbres voiles de la nuit qui planaient sur lés manuscrits de l'antiquité Les ténèbres étaient tellement épaisses qu'il semblait que l'humanité n'en dût jamais sortir. Dix-huit fois le glas des siècles tinta à l'horloge du temps avant que la Diane chasseresse décochât comme une flèche les premiers rayons de Taube au cœur
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de celte longue nuit. Une seule fois pendant ces dix-huit siècles de barbarie ou de civilisation, — comme on vomira les appeler, — une seule fois, le géant Humanité i*e mua sous ses chaînes. Il aurait encore supporté la dime et U taille, la corvée et la faim, le fouet et la potence, mais le viol de sa chair, i\>dieux droit seigneurial pesait trop lourdement hur son cœur. Le titan serra convulsivemeut ses points, grinça des dents, ouvrit la bouche, et une éruption de torches et de iburches, de pierres et de faulx ruissela sur les terres des seigneurs ; et des chàtéaux-forts s'écroulèrent et des châtelains bardés de crimes lurent triturés sous les décombres. L'incendie que d'iu- Ûmes vassaux avaient allumé, et qui illumina un instant la sombre période téodale> s'éteignit dans leur propre sang. La jacquerie, comme le christianisme, eut ses martyrs. La guerre des paysans de France, comme celle des ilotes de Rome, aboutit à la défaite. Les Jacques, ces fils légitimes des christs et des spartacus, eurent le sort de leurs ancêtres. Il n'y eut bientôt plus de cette rébellion qu'un peu de cendre. L'af* franchissement des communes t\jt tout ce qu'il en résulta. Seuls, les notables d'entre les manants en profitèrent. Mais l'étincelle couvait sous la cendre et devait produire plus tard un embrasement général : 89 et 93 vont flamboyer sur le monde.
On connaît trop cette époque pour qu'il soit néceiisaire de la passer eh revue. Je dirai seulement une chose : ce qui a perdu la Révolution de 93, c'est d'abord comme tou^jours Til^norance des masses, et puis ensuite ce sont les montagnards, gens plus turbulents- que révolutionnaires, plus agités qu'agitateurs. Ce qui a perdu la Révolution, c'est la dictature, c'est le comité de salut public, royauté en douze personnes superposée sur un vaste corps de citoyens-sujets, qui dès-lors s'habituèrent à n'être plus que les membres esclaves du cerveau, à n'avoir plus d'autre volonté que la volonté de la tète qui les dominait ; si bien que, le jour où cette tête lut décapitée, il n'y eut plus de républicains. Morte la tête, mort le corps. Le daquour multitude battit des mains à la représentation thermidorienne, comme il avait battu des mains devant les tréteaux des décemvirs et comme il battait des mains au spectacle du 18 brumaire. On avait voulu dictaturer les masses, on avait travaillé à leur abrutissement en écartant d'elles toute initiative, en leur faisant abdiquer toute souveraineté individuelle. On les avait asservies au nom de la République et au joug des conducteurs de la chose publique ; l'Empire n'eut qu'à atteler ce bétail à son char pour s'en faire acclamer. Tandis que si, au contraire, on avait laissé à chacun le soin de se représenter lui-
même, d'être son propre mandataire ; si ce comité de salut public se fût composé des trente millions d'habitants qui peuplaient le territoire de la République, c'est-à-dire de tout ce qui dans ce nombre, hommes ou femmes, était en âge de penser et d'agir; si la nécessité alors eût forcé chacun de chercher, dans son initiative ou dans l'initiative de ses proches, les mesures propres à sauvegarder son indépendance ; si l'on avait réfléclii.plus mûrement et qu'on eût vu que le corps social comme le corps humain n'est pas l'esclave inerte de la pensée, mais bien plutôt une sorte d'alambic animé dont la libre fonction des organes produit la pensée ; que la pensée n'est que la quintessence de cette anarchie d'évolution dont l'unité est causée. par les seules forces attractives; enfin, si la bourgeoisie montagnarde avait eu des instincts moins monarchiqties;si elle avait voulu ne compter que comme une goutte avec les autres dans les artères du torrent révolutionnaire, au lieu de se poser comme une perle cristallisée sur son flot, comme un joyau autoritaire enchâssé dans son écume ; si elle avait voulu révolutionner le sein des masses au lieu de trôner sur elles et de prétendre à les gouverner : sans doute les armées françaises n'eussent pas éventré les nations à coup de canon, planté le drapeau tricolore sur toutes les capitales européennes, et
souffleté da titi'e iiuainaiit et prétendu ht>iio~ ritique de citoyen ti^artçais tous les peuples conquis ; non ^ans doute. Mais le génie de la liberté eût l'ait partout des hommes au dedans comme au deUors ; mais chaque homme tût devenu une citadelle imprenable, chaque intelligence un inépuisable arsènaU chaque bras' une armée invincible pour combattre le despotisme et le détruire sous toutes ses formes ; mais la Révolution; cette amazoûe à la prunelle lascinatrice, cette conquérante de Thommè à' rhumanite, eût entonné quelque grande Marseillaise sociale, et déployé sur le monde son écnarpe écarlate, l'arj-en-ciel de l'harmonie, la rayonnante pourpre de l'unité l...
L'Empire, restauration desQ^sars, conduisit à la restauration de la vieille monarchie, qui fui un progrès sur l'Empire: et la restauration de la vieille monarchie conduisit à 1830, qui fut un progrès sur 1815. Mais quel progrès l un progrès dans les idées bien plus que dans les laits.
Depuis les âges antiques, les sciences avaient constamment fait du chemin. La Terre n'est plus une surface pleine et immobile, comme on le croyait jadis du temps d'un Dieu créateur, monstre anté-ou ultra diluvien. Non: la terre est un globe toujours en mouvement. Le ciel n'est plus un plafond, le plancher d'un paradis ou d'un olympe, une sorte de voûte^
peinte en bleu et ornée de ciils-dc-lampe en or; c'est un océan <le fluide dont ni fceil ni la pensée ne peuvent sonder la prolondeiir. Les étoiles comme lo^ stdeilî* roulent dan.'s cette ondo d'arur, et sont des moud os gravitant, corame le nôtre, dans leur-s vastes orbites, et avec une prunelle aniniée sous leurs cils lumineux. Cette définition du Girculus : « La vie est \\n cercle dans lequel on ne peut trouver ni commencement ni lin, car, dans un cercle, tous les points de la circonféronce sont commencement ou fin ; cette définition, en prenant des proportions plus universeiles, va recevoir une application plus rapprochée de la vérité, et devenir ainsi plus compréhensible au vul«^aire. Tous ces globes circulant librement dans Téther, attirés tendrement par ceuxci. repoussés doucement par ceux-là, n'obéissant tous qu'à leur passion, et trouvant dans leur passion la loi de leur mobile et perpétuelle harmonie ; tous ces globes tournant d'abord sur eux-mêmes, puis se groupant avec d'autres «rlobes, et formant ce qu'on appelle, je crois, un système planétaire, c'est-àdire une colossale circonférence de globes voyageant de concert avec de plus gi^fantesques systèmes planétaires et de circonférence on circonférence, s'agrandissant toujours, et trouvant toujours des mondes nouveaux pour grossir leyr volume et des espaces toujours
illimités pour y exécuter leurs proprressives évoluUons ; enfin, tous ces globes de globes et leur mouvement continu ne peuvent donner qu'une idée i>pliénque do Tinfini, et démontrer par une argumentation ï:ans réplique, — argumentation que l'on peut toucher de Tœil et de la pensée, — que Tordre anarchique est Tordre univei*sel. Car une sphère qui tourne toujours, et sur tous les sens, une sphère qui n'a ni commencement ni fin, ne peut avoir ni haut ni bas, et par conséquent ni dieu au faîte ni diable à la base. Le Gircuius dans l'universalité détrône Tautorité divine et prouve sa négation en prouvant le mouvement, comme le circulas dans l'humanité détrône l'autorité gouvernementale de rhomme sur l'homme et en prouve l'absurde en prouvant le mouvement. De même que les globes circulent anarchiquement dans l'universalité, de même les hommes doivent circuler anarchiquement dans riiumanité, sous la seule impulsion des sympathies et des antipathies, des attractions et des répulsions réciproques. L'harmonie ne peut exister que par l'anarchie. Là est toute la solution du problème social. Vouloir le résoudre autrement, c'est vouloir donner à Galilée un éternel démenti, c'est dire que la terre n'est pas une sphère, et que cette spiière ne tourne pas. Et cependant elle tourne, répéterai-je avec ce pauvre vieillard que l'on condamna à se par-
jurer, et qui accepta rhu mi liât ion d« la vi'ceii vue, sans doute, do sauver .<on idé^. A co grand autoricideje pardonne son apparente lârholô en faveur de sa science: il n'y a paï* que les Jésuites qui sont d'avis que le but ju^^tifle les moyens. L'idée du Gircuius dans; l'hunianité est à mes yeux ua sujet d'une trop g«*ande portée pour n'y consacrer que ces quelques iîfnes;.j'y reviendrai. En attendant de plus complets développement.^, j'appelle sur ce passa«?e les méditations des révolutionnaires.
Donc, de découverte en découvei'te, les sciences marchaient. De nouveaux continents, les deux Amériques, l'Australie, s'étaient groupés autour des anciens. Un des proclamateui-s de l'Indépendance américaine, Franklin, arrache la foudre des mains de Johovah, et la science en fait une force domestique qui voyage sur un fil de fer avec la rapidité de l'éclair et vous rapporte la réponse au mot qu'on lui jette, avec la docilité d'un chien. Fulton apprivoise la vapeur, ce locomoteur amphibie, que Salomon de Gaus avait sai^i à la gorge. Il la musèle et lui donne pour carapace la carène d'un navire, et il se sert de ses musculaires nageoires pour remplacer la capricieuse envergure des voiles. Et la force de l'hydre est si grande qu'elle se rit des vents et des flots, et elle est si bien domptée qu'elle obéit avec une incroyable souplesse à la moindre pression du timonier.
A terre, sur les ehomins bordés <Je rails, le monstre au corps de fer, à la voix rauque, aux poumons de flamme, laisse bien loin derrière lui la pataclio, le coucou et la diligence. Au si«rnal de celui qui le monte, à un lég'er coup d'étrior, il part, entraînant à sa reinoniue toute une avenue de maisons roulantes, la population de tout un quartier de ville, et cela avec une vitesse qui prime le vol de l'oiseau. Dans les usines, esclave aux mille rouages, il travaille avec une merveilleuse adresse aux travaux les plus délicats comme aux travaux les plus grossiers. La typographie, cette magnifique invention au moyen d<î laquelle on sculpte la parole et on la reproduit à des milliers d'exemplaires, la typographie lui doit un nouvel essor. C'est lui qui tisse les étoffes, les teint, les moire, les broche, lui qui scie le bois, liiQe le fer, polit l'acier ; lui entin qui confectionne une foule d'instruments de travail et d'objets de consommation. Aux champs, il défriche, il laboure, il sème, il herse et il moisonne; il broie l'épi sous la meule ; le blé moulu, il le porte en ville, il le pétrit et il en fait du pain : . c'est un travailleur encyclopédique.
Sans doute, dans la société.telle qu'elle est organisée, la machine à vapeur déplace bien des existences et fait concurrence à bien des bras. Mais qu'est-ce qu'un mal partiel et passager en comparaison des résultats généraux et
définitifs ? C'est elle qui déblaie les iouIl^; de Tavenir. En Barbarie comme en Civilisation, ce qui de nos jouré est synonyme, le proj^'iès ne peut se frayer le chemin qu'en passant ^ur des cadavres. L'ère du progrès pacifique ne s'ouvrira que sur les ossements du monde civili^é, quand le monopole aura rendu le dernier soupir et que les produits du travail seront du domaine public.
L'astronomie, la physique, la chimie, toutes les sciences pour mieux dire, avaient progressé. Seule, la science sociale (^lait ret^tee station nahe. Depuis Socrate qui but la ciguë, et Jésus qui fut crucifié, aucune jurande lumière n'avait lui. Quand, dans les régions les plus immondes de la société, dans quelque chose de bien autrement abject qu'une étable, dans une boutique, naquit un grand réformateur. Fouricr venait de découvrir un nouveau monde où totttes les individualités ont une valeur nécessaire à l'harmonie collective. Les passions sont Tes instruments de ce vivant concert qui a pour archet la fibre des attractions. Il n'était guère possible que Fourier rejetât entièrement le fi*oc ; il conserva, malgré lui, de son éducation commerciale la tradition bourgeoise, des préjugés d'autorité et de servitude qui le firent dévier de la liberté et de l'égalité absolues, de Tanarchie. Néanmoins, devant ce bourgeois je me découvre, et je salue en lui un novateur.
un révolutionnaire. Autant les antres bourgeois sont des nains, autant celui-là est ud ^éant. Son non» restera inscrit dans la mémoire de rijumanité,
1B48 arriva, et l'Europe révolutionnaire, prit l'eu comme une trainée de poudre. Juin, cette jacquerie du dix-neuvième siècle, protesta contre lea modernes abus du nouveau seigneur. Le viol du droit an travail et du droitàramour, Texploitation de l'homme et de la femme par Tor souleva le prolétariat et lui mit les armes à la main. La féodalité du capital trembla ^ur ses bases. Les hauts barons de Tusure et les baronnets du petit commerce se crénelèrent dans leurs comptoirs, et du haut de leur plateforme lancèrent sur Tinsurrection d'énormes blocs d'armées, des flots bouillants de gardes mobiles. A force de tactique jésuitique ils parvinrent à écraser la révolte. Plus de trente mille rebelles, hommes, femmes et enfants, furent jetés aux oubliettes des pontons et des casemates. D'innombrables prisonniers fUrent fusillés, au mépris d'une affiche placardée à tous les angles des rues, affiche qui invitait les insurgés à déposer les armes et leur déclarait quMl n'y SiUvaM ni vainqueurs ni vaincus, mais des frères, — frères ennemis, voulait-on dire ! Les rues furent jonchées d'éclats de cervelles. Les prolétaires désarmés furent entassés dans les caveaux des Tuileries, de THôtel-de- Ville,
de rEcole-Milîtaire, dans les (^c\in<?? <les raserops, dans les carrières d'Ivry, dans les fossc^s du Ghamp-de-Mars, dans tous les <5<routs do la capitale du monde civilisiV, et là massacrés avec tous les raffinements de la cruaut(^ ! Les coups de (ou. pleuvaient par tous les soupiraux, le plomb tombait en guise de pain dans ces cloaques où, — parmi les râles des mourants, les éclats de rire de la folie, — Ton elapotait dans Turine et dans le sang jusqu'à mijambe, axphysié par le manque d'air et torturé par la soif et la faim. Les faubourgs furent traités comme, au moyen-âge, une place pri?e d'assaut. Les archers d(^ la civilisation montèrent dans les maisons, descendirent dans les caves, fouillèrent tous les coins et recoins, pa^ï^ant au ftl de la baïonnette tout ce qui leur paraissait suspect. Entre les barricades démantelées et à la place de chaque pavé on aurait pu mettre une tète de cadavre... Jamais, depuis que le monde est monde, on n'avait vu pareille tuerie. Et non-seulement les gardes nationaux de la ville et de la province, les industriels et les boutiquiers, les bourgeois et leurs satellites commirent après le combat mille et une atrocités ; mais les femmes même, les femmes de magasin et de salon, se montrèrent encore plus acharnées que leurs maris à la sanglante curée. G*est elles qui, du haut des balcons, agitaient des écharpes ; elles qui jetaient des
fleurs, des rubans, des baisers îiux troupe^ conduisant les convois de prisonniers ; elles qui insultaient aux vaincus; elles qui demandaient à grands cris et avec d'épouvantables paroles qu'on fusillât devant leur porte et qu'on accrochât à leurs volets ces lions enchaînés dont le rugissement les avait fait pâlir au milieu de leur agio ou de leur orgie ; ailles qui, au passage de ces gi «dantesques suppliciés, leur crachaient au visage ces mots, qui pour beaucoup étaient nne sentence : A mort ! à la voi^ rie!... Ah! ces femmes-là n'étaient pas des femmes, mais des femelles de bourgeois !
On crut avoir anéanti le Socialisme dans le sang. On venait, au contraire, de lui donner le baptême de vie ! Ecrasé sur la place publique, il se réfugia dans les clubs, dans les ateliers, comme le christianisme dans les catacombes, recrutant partout des prosélytes. Loin d'en détruire la semence, la persécution l'avait fait germer. Aujourd'hui, comme le grain de blé sous la neige, le germe est enfoui sous l'argent vainqueur du travail. Mais que le temps marche, que le dégel arrive, que la liquidation fasse fondre à un soleil de printemps toute cette froide exhibition du lucre, cette nappe mé; tallique amoncelée par couches épaisses sur la poitrine du prolétariat ; que la saison révolutionnaire se dégage des Frissons de Février et entre dans le signe du Bélier, et l'on verra le
Socialisme relever la tèle et poursuivre son élan zodiacal jusqu*à ce qu*il ait atteint la figure du Lion, —jusqu'à ce que le grain ait produit son épi.
Gomme 89 avait eu son ange rebelle :
Mirabeau, lançant du sein du Jeu de Paume, cette sanglante apostrophe au front de Taristocratie : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes ! » 48 eut aussi son Proudhon, un autre esprit rebelle, qui dans un livre, avait craché cette mortelle conclusion à la face de la bourgeoisie : « La Propriété, c'est le vol ! » Sans 48, cette vérité eût dormi longtemps ignorée au fond de quelque bibliothèque de privilégié! 48 la mit en lumière, et lui donna pour cadre la publicité de la presse quotidienne, la multiplicité des clubs en plein vent : elle se grava dans la pensée de chaque travailleur. Le grand mérite de Proudhon ce n'est pas d'avoir été toujours logique, tant s'en faut, mais d'avoir provoqué les autres à chercher la logique. Car l'homme qui a dit aussi : « Dieu, c'est le mal, — l'Esclavage, c'est l'assassifiat, — la Charité, c'est une mystification, — et ainsi et encore ; Thomme qui a revendiqué avec tant de force la liberté de l'homme ; ce même homme, hélas ! a aussi attaqué la liberté de la femme : il a mis celle-ci au ban de la société, il l'a décrétée hors
l'humanité* Prondhon n'est encore qu'une fraction de génie révolutionnaire ; la moitié de son être est paralysé, et e'est malheureusement le côté du coeur, Proudhon a des tendances anarchiques, mais ce n*est pas un anarchiste ; il n*est pas humanité, il est masculinité'. Mais, — comme réformateur, s'il est des tâches à ce diamant, — comme agitateur, il a d'éblouish santes étincelles. Certes, c'est quelque chose. Et le Mirabeau du Prolétariat n'a rien à envier au Mirabeau de la Bourgeoisie ; il le dépasse de toute la hauteur de son intelligence novar trice. L'un n'eut qu'un seul élan de rébellion, îl fut un éclair, une lueur qui s^éteignit rapidement dans les ténèbres de la corruption.
L'autre fit retentir coups de tonnerres sur coups de tonnerres. Il n'a pas seulement menacé, il a foudroyé le vieil ordre social. Jamais homme ne pulvérisa sur son passage tant de séculaires abus, tant de superstitions prétendues légitimes.
8dfut le 48 de la Bourgeoisie insurgée contre la noblesse ; 48 le 89 du Prolétariat insurgé contre la Bourgeoisie. A bientôt le 93 !
Et maintenant, passez autorités provisoires:
république blanche, comme jadis l'appelait de ses vœux un illustre poète qui craignait alors qu'on ne fondit la colonne Vendôme pour en faire des pièces de deux sous. Passez, république bleue et république rose, république dite
honnête et modérée, comme il est des hommes dits de déYOuement, sans doute parce que ces hommes et cette république ne sont ni Fun ni l'autre. Passez-aussi, pachaïsme de Cavaignac l'Africain, hideux OthelloJaJoux de la forme, et qui poignarda la République au cœur parce qu'elle avait des velléités sociales. Passez, présidence napoléonienne, empereur et empire, pontificat du vol et du meurtre, catholicité des intérêts mercantiles, jésuitiques et soldatesques. Passez, passez, dernières lueurs de la lampe Civilisation et, avant de vous éteindre, faites mouvoir sur les vitres du temple de Plutus les ombres bourgeoises de ce grand séraphin. Passez, passez clartés mourantes, et illuminez en fuyant la ronde de nuit des courtisans dn régime actuel, fantômes groupés autour du spectre de Sainte-fielène, toute
cette fantasmagorie de revenants titrés, mi-
très, galonnés, argentés, cuivrés, verdegrisés,cette bohème de cour, de sacristie, de boutique et d'arrière-boutique, sophistique sorcellerie du Sabbat impérial. Passez ! pasez. Lv.s morts vont vite!...
Allons, César, dans cette maison de perdition qu'on nomme les Tuileries, satisfaites vos obscènes caprices : caressez ces dames, et ces flacons, videz la coupe des voluptés princières; endormez-vous, Maîtres, sur des coussins de peau de satin ou des oreillers de velours.
Cet élyséen lupanar vaut bien votre ancien bouge de Hay-Market. Allons, ex-constable de Londres, prenez en main votre sceptre, et bâtonnez-les tous, ces grands seigneurs-valets, et tout ce peuple valet de vos valets; courbez-les plus bas encore sous le poids de votre despotisme et de votre abjection. Allons, homme providentiel^ rompez-lui les os, à cette société squelette ; réduisez-la en poussière, afin qu*un jour la Révolution n*ait plus qu'à souffler dessus pour la faire disparaître.
Prêtres, entonnez Te Deum sur les planches de vos églises. Baptisez, catéchisez, confessez, mariez et enterrez les vivants et les morts ; aspergez le monde de sermons et d'eau bénite pour en exorciser le démon de la libre pensée.
Soldats, chantez la lie et l'écume, des rouges ivresses. Tuez à Sébastopol et tuez dans Paris. Bivaquez dans le sang et le vin et les crachats ; videz vos bidons et videz vos fusils ; défoncez des crânes humains et faites en jaillir la cervelle ; débandez des tonnes de spiritueux, faites en couler un ruisseau pourpre, et vautrezvous dans ce ruisseau pour y boire à pleine gorgée... Victoire ! soldats : vous avez, au nombre de 300 mille, et après deux ans d'hésitation, enlevé les remparts de Sébastopol, défendus par de blonds enfants de la Russie ; et, au nombre de 500 mille, et après une ou deux nuits d'embuscade, vous avez conquis, avec
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une braroure toute militaire, les boulevards^ de Paris, ces boulevards où défilait, bras dessus bras dessous, une armée de promeneurs de tous âges et de tous sexes. Soldats ! vous • êtes des braves, et du tbnd de son tombeau Papavoine vous contemple !...
Juges, moucbards, législateurs et bourreaux, espionnez, déportez, guillotinez, code-pénalisez les bons et les mauvais, cette pullulation de mécontents qui, à rencontre de vous, ftri- ^noteurs etdévorateurs de budgets, ne pensent pas que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Manipulateurs des plateaux de la justice, pesez au poids de l'or la culpabilité des revendications soc! aies. — Ban* quiers, boutiquiers, usiniers, sangsues de la< production pour qui le producteur est une si douce proie, allongez vos trompes, saisissez leprolétariat à la gorge et pompez-lui tout Tor de ses veines. Agiotez, commercez,. UFurez, exploitez ; faites des trous à la blouse de Fouvrier et des trous à la lune. Riches, engraissezvous la panse et amaigrissez la chair du»
I au vre. — Avocats, plaidez le pour et le coujtre, le blanc et le noir ; dépouilliez la veuve et l'orphelin au profit du puissant prévaricateur,, et le petit artisan au profit du grand industriel. Suscitez des procès entre les propriélai- Tes, en attendant que la société fasse votre procès et celui de la propriété. Prêtez aux
tribunanx criminels Tappui de vos parodies de défense, et innocentez ainsi la condamnation, sous prétexte d'innocenter l'accusé. — Huissiers, avoués et notaires, rédigez sur papier timbré des actes de propriété ou de piraterie ; dépossédez ceux-ci et investissez ceux-là ; ébattez-vous comme des chenilles sur les riches et plantureux sommets, afln d'épuiser plus vite la sève qui des couches inférieures monte sans cesse pour les alimenter. — Docteurs de l'instruction publique, qui avez la faculté dé mercurialiser les enfants de la société au nom du crétinisme universitaire ou clérical, fessez et re fessez filles et garçons. — Diplômés de la Faculté de Médecine pour la médicamentation mercurielle et arsenicale, ordonnancez les malades, expérimentez sur les prolétaires et tenaillez-les sur le chevalet de vos hôpitaux. Allez, empiriques, non-seulement votre brevet d'incapacité scientifique et de rapacité épicière vous y autorise, mais vous avez, de plus, la garantie du gouvernement.
Faites, et pour peu que vous soyez en possession d'une aristocratique clientèle et d'un caractère bien pensant, le chef de l'Etat détachera de sa couronne une étoile d'or pour la suspendre à votre boutonnière.
Vous tous, enfin qui êtes opulents d'opprobre, forfaiteurs à qui la fortune sourit, comme sourient les prostituées au seuil des maisons
borgnes ; débauchés de la décadence chrétien-' ne, corrupteurs et corrompus, piétinez, piétinez sur la «vile m altitude, »salifc'Fez-la de votre boue, meurtrissez-la de vos talons, attentez à sa pudeur, à son intelligence, à sa vie ; faites, et faites encore î...
Et puis, après?...
*Empécherez-vous le soleil de luire et le progrès de suivre son cours? Non, car vous ne pourrez pas faire que l'usure ne soit pas l'usure, que la misère ne soit pas la misère, que la banqueroute ne soit pas la banqueroute, et que la RÉVOLUTION ne soit pas la Révolution! !...
Bourgeois, vous qui n'avez jamais rien produit que des exactions, et qui rêvez de& satisfactions éternelles en digérant vos satisfactions momentanées, dites, Bourgeois, quand vous passez à l'heure qu'il est par les rues, ne sentez-vous pas quelque chose comme une ombre qui vous suit, quelque chose qui marche et qui ne lâche pas votre piste ? Tant que vous serez debout et revêtus de la livrée impériale comme d'une cuirasse, tant que vous aurez pour béquilles les baïonnettes enrégimentées,, et que le couperet de la guillotine surmontera cet immense faisceau d*armes, avec le catéchisme-pénal d'un côté et le code-religieux de l'autre ; tant que le capital rayonnera sur tout cela comme un soleil d*Austerlitz, Bourgeoiii, vous n'aurez rien à craindre du loup, de l'hyè-
ne ou du spectre dont le flair vous épouvante. Mais, le jour où un voile passera sur ce soleil ; le jour où votre livrée sera usée jusqu*? la trame, le jour où, frissonnant dans votre nudité, vous trébucherez de faux pas en faux pas et roulerez à terre, effarés, terrorisés ; le jour où vous tomberez de Moscou en Bérézina oh ! ce jour-là, je vous le dis, malheur à vous! Le loup, l'hyène ou le spectre vous sautera au ventre et à la gorge, et il vous dévorera les entrailles, et il mettra en lambeaux vos membres et votre livrée, vos faisceaux de baïonnettes et vos catéchismes et vos codes. Cen est fait de votre atopiedu capital. Comme un cerf- volant dont la ficelle est cassée, votre soleil d'or piquera une tète dans l'abîme. Paris sera devenu votre Waterloo ; et Waterloo, vous le savez, conduit à S*® Hélène... En vérité, en vérité je vous le dis, ce jour-là il n^y aura peur vous ni pitié ni merci. Souvenez-vous de Juin ! vous criera-ton. Œil pour œil et dent pour dent ! — Bourgeois, bourgeois, vous êtes trop juifs pour ûe pas connaître la loi de Moïse...
Ah ! toujours le fer et le plomb et le feu i toujours le fratricide entre les hommes ! toujours des vainqueurs et des vaincus î Quand donc cessera le temps des sanglantes épreuves? A force de manger des cadavres, la Civilisation ne mourra-t-elle pas enfin d'indigestion ?
Quand donc les hommes comprendront-ils que TAutorité c'est le mal ;
— Que la Propriété, qui est aussi de Tautorité, c'est le mal ;
— Que la Famille, qui est encore de l'autorité, c'est le mal ;
— Que la Religion, qui est toujours de Tautorité, c'est le mal ;
— Que la Légalité, la Gonstitutionalité, la Réglementante, la Gontractationalité, qui toutes sont de l'autorité, c'est le mad, encore le mal, toujours le mal !
Génie de l' Anarchie, esprit des siècles futurs, délivrez-nous du mal ! ! 3
Fin de la première partie.
Danxième Partie.
Prélude.
Rêve, Idée, Utopie.
Filles du droit, sylphides de mes songes,
E!ç<-ilité ! Liberté ! mei amours !
Ne serez- vous toujours que des mensonges f
Fraternité ! nous fuiras*tu toujours t
Non, n'est-ce pas f mes déesses chéries ;
Le jour approche où l'idéalité
Au vieux cadran de la realité
Aura marqué l'heure des utopies !...
Blonde utopie, idéal de mon cœur.
Ah ! brave encore 4'ignorance et l'erreur.
( Lbs Lazarbbnnbs. )
Qu'est-ce qu'une utopie?un rêve non réalisé, mais non pas irréalisable. L'utopie de Galilée est maintenant une vérité, elle a triomphé en dépit de la sentence de ses juges : la terre tourne. L'utopie de Christophe Colomb s'est réalisée malgré les clameurs de ses détracteurs: un nouveau monde, l'Amérique est sortie à son appel des profondeurs de l'Océan. Que fut
Saloraon de Gaus ? un utopiste, un fou, mais un fou qui découvrit la vapeur. Et Fulton ?
encore un utopiste. Demandes plutôt aux académiciens de rinstitut et à leur empereur et maître. Napoléon, dit le Grand... grand comme les monstres fossiles, de bêtise et de lérocité. Toutes les idées novatrices furent des utopies à leur naissance ; Vài^e seul, en les développant, les fit entrer dans le monde du réel. Les chercheurs du bonheur idéal comme les chercheurs de pierre philosophale ne réaliseront peut-être jamais leur utopie d'une manière absolue, mais leur utopie sera la cause de progrès humanitaires. L*alchimie n*a pas réussi à faire de l'or, mais elle a retiré de son creuset quelque chose de bien plus précieux qu'un vain métal, elle a produit une science, la chimie. La science sociale sera l'œuvre des rêveurs de l'harmonie parfaite.
L'humanité, cette immortelle conquérante, est un corps d'armée qui a son avant-garde dans l'avenir et son arrière-^arde dans le passé. Pour déplacer le présent et lui frayer la voie, il lui faut ses avant-postes de tirailleurs, sentinelles-perdues qui font le coup de feu de ridée sur les limites de l'Inconnu. Toutes les grandes étapes de l'humanité, ses marches forcés sur le terrain de la conquête soeiale n'ont été accomplies que sur les pas des guides de la pensée. En avant ! lui criaient ces explo-
rateuTs de IWvenir, debout sur les cimes aipes- 1res (le Tiitopie. Halte ! râlaient les traînards (lu Passé, accroupis dans les ornières de fangeuses réactions. En marche ! répondait le génie de l'Humanité. Et les lourdes masses révolutionnaires s'ébranlaient à sa voix. — Humanité! j'arbore sur la route des siècles futurs le guidon de l'utopie anarclii'iue, et te crie: En avant! Laisse les traînards du Passé s'endormir dans leur lâche immobilisme et y trouver la mort. Réponds à leur râle d'agonie, à leurs gémissements cadavéri'jues par un sonore appel au mouvement, à la vie. Embouche le clairon du Progrès, prends en main tes baguettes insurrectionnelles, et sonne et bat la générale. — Eu marche! en marche! ! en marche ! ! ! Aujourd'hui que la vapeur est dans toute sa virilité, et que l'électricité existe à l'état d'enfance ; aujourd'hui que la locomotion et la navigation se font à grande vitesse ; qu'il n'y a plus ni Pyrénées, ni Alpes, ni déserts, ni océans ; aujourd'hui que l'imprimerie édite la parole à des cent milliers d'exemplaires et que le commerce la colporte jusque dans les coins les plus ignorés du globe ; aujourd'hui que d'échanges en échan^'es on est arrivé à entr' ouvrir les voies de l'unité ; aujourd'hui que les travaux des générations ont formé, d'étage en étage et d'arcade en arcade, ce gigantesque aqueduc qui verse sur le monde actuel des
flotsdoPcicncGFetde lumières; aujourd'hui que la force motrice et la force d'expansion dc^pas- Fent tout ce que les rêves les plus utopique?^ des temps anciens pouvaient inia^iiner do grandiose pour les temps modernes ; aujourd'hui que le mot « impossible » est rayé du dictionnaire humain ; aujourd'hui que l'homme, nouveau Phébus dirigeant la marche <Ie la vapeur, échauffe la végétation et produit où il lui plaît des serres où germent, poussent et fleurissent les plantes et les arbres de tous les climats, oasis que le voyageur rencontre au milieu des neiges et des /rlaces du Nord ; aujourd'hui que le génie humain, au nom de fa suzeraineté, a pris possession du soleil, ce foyer d'étincelants artistes, qu'il en a captivé les rayons, les a enchaînés à son atelier, et les contraint, comme de serviles vassaux, à graver et à peindre son image sur des plaques de zinc ou des feuilles de papier; aujourd'hui, enfin, que tout marche à pas de géant, est-il possible que le Progrès, ce géant des géants, continue à marcher piano-piano sur les railways de la science sociale? Non, non. Je vous dis, moi, qu'il va changer d'allure ; il va se mettre au pas avec la vapeur et l'électricité, il va lutter avec elles de force et d'agilité. Malheur alors à qui voudrait tenter de l'arrêter dans sa course : il serait rejeté en lambeaux Jiur le revers du chemin par le chasse-pierres du colossal
locoinotear, ce cyclope à l'œi! de feu qui remorque à toute chaleur d'enfer le cortège satanique de riminanité, et qui, se dressant sur ses essieux, s'avance, front haut et tète baissée, sur la li^ne droite de Tanarchie, en secouant dans les airs sa brune Ciievelure constellée d'étincelles de Dam me l Malheur à qui voudrait se mettre en travers de ce cratère roulant ! Tous les dieux du monde antique et moderne ne sont pas de taille à se mesurer avee le nouveau Titan. Place ! place ! rangez-vous de côté, bouviei^s couronnés, marchands de bétail humain qui revenez de Poissy avec votre cariole Civilisation. Garez- vous, matamores Lilliputiens, et livrez passage à TUtopie. Place ! place au souffle énergique de la Révolution ! Place, monayeurs d'écus, forgeurs de fers, place au monayeur d'idées, au torpeur de foudre!...
— A peine avais-je fini de tracer ces lignes que. je fus forcé de m'arrêter, comme il m'arriya bien souvent d'y être contraint dans le cours de ce travail. La trop jurande tension de toutes mes facultés pour soulever et rejeter le fardeau d^ignorance qui pèse sur ma tète, cette surexcitation enttiousiaste de la pensée, eu agissant sur mon tempérament débile, avait faitjaillir les pleurs de mes yeux. Je suffoquais dans les sanglots. Le sang me battait les deux tempes et soulevait dans mou cerveau des
vagues torrentielles, flots brûlants que les artères ne cessaient d'y précipiter par toutes leurs écluses. Et tandis que de la main droite j'essayais de contenir et d'apaiser les bouillonnements de mon front, de la main gaucbe j'essayais en vain de comprimer les pulsations accélérées de mon cœur. L'air n'arrivait plus à mes poumons. Je chancelais comme un homme ivre, en allant ouvrir la croisée de ma ciiambre. Je m'approchai de mon lit et me jetai dessus. — Vais-je donc perdre la vie ou la raison? me disais-je. Et je me relovai, ne pouvant rester couché, et je me recouchai, ne pouvant rester debout. Il me semblait que ma tête allait éclater, et qu'on me tordait le sein avec des tenailles. J'étranglais : des muscles de fer me serraient à la gorge... A.I1 ! l'Idée est une amante qui dans ses fougueux embrassements vous mord jusqu'à vous faire crier, et ne vous laisse un moment, pantelant et épuisé, que pour vous préparer à de nouvelles et plus ardentes caresses. Pour lui faire la cour, il faut, si Ton n'est pas fort en science, être brave en intuition» Arrière ! dit-elle aux faquins et aux lâches, vous êtes des profanes ! Et elle les laisse se morfondre hors du sanctuaire. A. cette lani^oureuse, superbe et passionnée maîtresse, il faut des hommes de salpêtre et de bronze pour amants. Qui sait combien de jours coûte cliacun de ses baisers ! Une fois ce spasme apaisé
je m'assis devant ma table. L'Idée vint s'y asseoir à mes côtés. Et, la tête appuyée sur son épaule, une main dans sa main et Tautre dans les boucles de ses cheveux, nous échangeâmes un lonsf rc^rd de calme ivresse. Je me remis à écrire, et à son tour elle se penclia sur moi. Et je sentais son doux contact rallumer la verve dans mon cerveau et dans mon cœur, et son souffle embraser de nouveau mon souffle.
Après avoir relu ce qne j'avais écrit, et en songpeant à cette masse inerte de préjugés et d'ignorances qu'il fallait transformer en individualités actives, on libres et studieuses intelligences, je sentis que les soupçons du doute se glissaient dans mon esprit ; mais l'idée, me parlant à l'oreille, les dissipa bientôt. Une société, me dit-elle, qui dans ses couches les plus obscures, sous la blouse de l'ouvrier, sent gronder de scmbl^ibles laves révolutionnaires,, dos tt^mpêtes de soufre et de feu comme il en circule dans tes veines ; une société dans laquelle il se trouve des déshérités pour oser écrire ce que tu écri^^, ot faire ainsi appel à toutes les révoltes du bras et de rintelligencc ; une société où de piiroils écrits trouvent de» presses pour les imprimer ot dos hommes pour i:(^rror la main à leurs auteurs ; où ces auteurs, q'.ii sont d^s prolétaires, trouvent encore des patrons pour les employer, — ^auf exceptions, bion entendu, — et où ces hérétiques de l'ordre
légal peuvent cheminer par les rues sans être marqués au front d*un fer rouge, et sans qu*on les traîne au bûcher, eux et leurs livres ; oh, va, une telle société, bien qu'elle soit officiellement Tennemie des idées nouvelles, est bien près de passer à Tennemi... Si elle n*a pas encorele sentiment de la moralité de TAvenir, du moins n*a-t-eUe plus le sentiment de la moralité du Passé. La société actuelle est comme une forteresse investie de toutes parts et qui a perdu toute communication avec le corps d'armée qui la protégeait et qui a été détruit. Elle sait qu'elle ne peut plus se ravitailler. Aussi ne se défendt-elle plus que pour la forme. On peut calculer d'avance le jour de sa reddition. Sans aucun doute, il y aura encore des volées de coups de canon échangées; mais quand elle aura épuisé ses dernières munitions, vidé ses arsenaux et ses greniers d'abondance, il faudra bien qu'elle amène pavillon. La vieille société n'ose plus se protéger, ou, si elle se protège, c'est avec une fureur qui témoigne de sa faiblesse. Les jeunes gens enthousiastes du beau peuvent être audacieux et voir le succès couronner leur audace. Les vieillards envieux et cruels échoueront toujours dans leurs caduques témérités. Il y a bien encore de nos jours, et plus que jamais, des prêtres pour religionner les âmes, comme il y a des juges pour tortionner les corps ; des soldats
pour faire pâturer l*aiitorité, comme des patrons pour vivre aux dépens de Touvrier. Mais prêtres et Juives, soldats et patrons n'ont plus foi dans leur sacerdoce. Il y a dans leur gloriâcation publique d^eux-mêmes par eux-mêmes comme une arrière-pensée de honte ài faire ce qu'il font. Tous ces parvenus, ces porteurs de chasubles ou de simarres, de ceintures garnies de pièces d*or ou de lames d*acier, ne se sentent pas à Taise entre le monde qui vient et le monde qui s*eu va ; ils ont des inquiétudes dans les jambes, il semble qu'ils marchent sur des charbons ardents. Il est vrai qu'ils continuent toujours à officier, à condamner, à fusiller, à exploiter, mais, « dans leur for intérieur, ils ne sont pas bien sûrs de n'être pas des voIeui*s et des assassins !... » c^est-à-dire qu^ils n'osent pas tout-à-fait se l'avouer, <ïe peur d'avoir trop peur. Ils comprennent vaguement qu'ils sont en rupture de ban, que la société civilisée est une société mal famée, et qu'un jour ou l'autre la Révolution peut opérer dans ce bouge une descente de justice. Le pas de l'avenir résonne sourdement sur le pavé de la rue. Trois coups fhippés à la porte, trois coups de toci^in dans Paris, et c'en est tait de l'enjeu et des joueurs !
La Civili:^atioI^ cette fille de la Barbarie qui
a la sauvax'erie pour aïeule, la Civilisation, épuisée par dix-huit siècles de débauches, est
atteinte d'une maladie incurable. Elle est con- <Iamnée par la science. 11 faut qu'elle meure. Quand ? plus tôt qu'on ne croit, sa maladie est une phthisie pulmonaire, et, on le sait, les phthisiques conservent l'apparence de la vie jusqu'à la dernière heure. Un soir d'orgie elle se couchera pour ne plus se relever.
Quand l'Idée eut fini de parler, je l'attirai doucement sur mes genoux et là, entre deuxbaisers^, je lui demandai le secret des temps futurs. Elle est si tendre et si bonne pour qui l'aime ardemment qu'elle ne sut pas me refuser. Et je restai suspendu à ses lèvres et recueillant chacune de ses paroles, et comme fasciné par le fluide attractif, par les effluves de lumière dont m'inondait sa prunelle. Qu'elle était belle ainsi, la gracieuse séductrice ! Je voudrais pouvoir redire avec tout le charme qu'elle mit à me le raconter ces magnificences de l'utopie anarchique, toutes ces féeries du monde harmonien. Ma plume est trop peu savante pour en donner autre chose qu'un pâle aperçu. Que celui qui voudra en connaître les ineffables enchantements fasse, comme moi, appel à l'Idée, et que, guidé par elle, il évoque à son tour les sublimes visions de l'idéal, la lumineuse apothéose des âges futurs.
Dix siècles ont passé sur le front de l'Huma-
iiité. Nous sommes en Tan 2858. — Imaginez un sauvage des premiers âges, arraché du sein de sa forêt primitive et jeté sans transition à quarante siècles de distance au milieu de TEurope actuelle, en France, à Paris. Supposez q'U^une puissance magique ait délié son intelligence et la promène à travers les merveilles de rindustrie^ de l'agriculture, de l'architecture, de tous les arts et de toutes les sciences, et que, comme un cicérone, elle lui en montre et lui en explique toutes les beautés. Et maintenant jugez de Tétonnement de ce sauvage. Il tombera en admiration devant toutes ces choses ; il né pourra en croire ses yeux ni ses o reilles ; il criera au miracle, à la civilisation, à l'utopie !
Imagine z maintenant un civilisé transplanté tout à c oup du Paris du 19® siècle au temps originaire de l'humanité. Et jugez de sa stupéfaction en face de ces hommes qui n'ont encore d'autres instincts que ceux de la brute, des hommes qui paissent et qui bêlent, qui beuglent et qui ruminent, qui ruent et qui braient, qui mordent, qui griffent et qui rugissent, des hommes pour qui les doigts, la langue, l'intelligence sont des outils dout ils ne connaissent pas le maniement, un mécanisme dont ils sont hors d'état de comprendre les rt)uages. Figurez-vous ce civilisé, ainsi exposé à la merci des hommes farouches, à la fureur des bêtes féro-
ces et des éléments indomptés. Il ne pourra vivre parmi toutes ces monstruosités. Ce sera pour lui le dégoût, Thorreur, le chaos I
Eh bien ! Tutopie anarchique est à la civilisation ce que la civilisation est à la sauvagerie. PQur celui qui a franchi par la pensée les dix siècles qui séparent le présent de Tavenir, qui est entré dans ce monde futur et en a exploré les merveilles, qui en a vu, entendu et palpé tous les harmonieux détails, qui s*est initié à toutes les joies de cette société humanitaire, pour celui-là le monde actuel est encore une terre inculte et marécageuse, un cloaque peuplé d'hommes et d'institutions fossiles, une monstrueuse ébauche de société, quelque chose d'informe et de hideux que l'éponge des révolutions doit effacer de la surface du globe. La Civilisation, avec ses monuments, ses lois, ses mœurs, avec ses frontières de propriétés et ses ornières de nations, ses ronces autoritaires et ses racines familliales, sa prostitutionnelle végétation ; la Civilisation avec ses patois anglais, allemand, français, cosaque, avec ses dieux de métal, ses fétiches grossiers, ses animalités pagodines, ses caïmans mitres et couronnés, ses troupeaux de rhinocéros et de daims, de bourgeois et de prolétaires, ses impénétrables forêts de baïonnettes et ses mugissantes artilleries, torrents de bronze allongés sur leurs affûts et vomissant avec fracas des cascades de
mitraille ; la Civilisation, avec ses grottes de misère, ses bagnes et ses ateliers, ses maisons de tolérance et de S* Lazare, avec ses montagneuses chaînes de palais et d^éirlises, de forteresses et de boutiques, ses repaires de prince, d'évèques, de généraux, de bourgeois, obscènes macaques, hideux vautours, oufc mal léchés, métallivores et carnivores qui souillent de leur débauche ei font saigner sous leur gi*iffe la chair et Tintelligence humaines ; la Civilisation, avec son Evangile pénal et son Code religieux, ses empereurs et ses papes, ses potences-constrictor qui vous étranglent un homme dans leurs anneaux de chanvre et puis le balancent au liaut d'un arbre, après lui avoir brisé la nuque du cou, ses guillotines-alligator qui vous le broient comme un chien entre leurs terribles mâchoires et vous lui séparent la tête du tronc d'un coup de leur herse triangulaire ; la Civilisation, enân, avec ses us et coutumes, ses chartes et ses constitutions pestilentielles, son choléra-moral,' toutes ses religionnalités et ses gouvernementalités épidémiques ; la Civilisation, en un mot, dans toute sa sève et son exubérance, la Civilisation, dans toute sa gloire, est, pour celui-là qui a fixé du regard réblouissant ,\venir, ce que serait pour le civilisé la sauvagerie à Torigine du «rlobe, Thomme nouveau-né au sortir de son moule terrestre et barbottant encore dans les menstrues du
ckaos ; comme aussi Tutopie anarchique est, pour le civilisé, ce que serait pour le sauvage U révélation du monde civilisé ; c'est-à-dire quelque chose d*liyperboliquement bon, d*hyperboliquement beau, quelque chose d*ultra et d*extra-naturel, le paradis de Thomme sur la lerre.
ÏIL
L*homme est un être essentiellement révolutionnaire. Il ne saurait s'immobiliser sur place. Il ne vit pas de la vie des bornes, mais de la vie des astres. La nature lui a donné le mouvement et la lumière, c'est pour graviter et rayonner» La borne elle-même, bien que lente à se mouvoir, ne se transforme-t-elle pas chaque jour imperceptiblement jusqu'à ce qu'elle se soit entièrement métamorphosée, et ne continue-t-elle pas dans la vie éternelle ses éternelles métamorphoses ?
Civilisés, voulez-vous donc être plus bornes que les bornes ?
—«Les révolutions sont des conservations.»
— Révolutionnez-vous donc, afin de vous conserver.
Dans l'aride désert où est campée notre génération, l'oasis de l'anarchie est encore, pour la caravane fatiguée de marches et de contre-marches, un mirage flottant à l'aven-
lure. Il dépend de rintelligence humaine de solidifier cette vapeur, d*en fixer le fantôme aux ailop d'azur, sur le sol, de lui donner ub corps. Voyez-vous là-bas, aux fins fonds de rimmense misère, voyez-vous un nuage sombre et rou^eâtre s'élever à l'horizon ? C'est le Simoun révolutionnaire. Alerte ! civilisés. II n'est que temps de plier les tentes, si tous ne voulez être engloutis sous cette avalanche de .«ables brûlants. Alerte l et fuyez droit devant vous. Vous trouverez la source fraîche, la verte pelouse, les fleurs par(\]mées, les fruits savoureux, un abri protecteur sous de larges (*t hauts ombrages. Entendez-vous le Simou»
qui vous menace ? voyez-vous le mirage qui vous sollicite ? Alerte l Derrière vous, c'est la mort ; à droite et à gauche, c'est la mort ; où vous stationnez, c'est la mort... Marchez ! devant vous, c'est la vie. Civilisés, civilisés. Je vous le dis : le mirage n'est point un mirage, Tutopie n'est point une utopie ; ce que vous prenez pour un fantôme c'est la réalité I...
Et, m'ayant donné trois baisers, l'Idée écarta le rideau des siècles et découvrit à mes yeux la grande scène du monde ftitur, où elle allait me donner pour spectacle l'Utopie anarchique.
LE MONDE FDTDR.
La liberté matu«Ue est la loi oouuwiae.
^ Bt la terra, ^oi étiit sécke, reTerdit et toûs purent manger de «et fruits, et aller et re* •ir sans que personne l«ur dit : 0(i allex vons t on ma passe point ici.
Et les petits enfkats cueillaient des fleurs, et Ics apportaient à leur mère, qui doucem>tat leur souriatt.
Bt il n'y «Tait ni pauvres ni riches, mais tous araient en ab^ndan^e les choses nàcessaire à leurs besoins, parce que tous s'aimaient •t s'aidaient en frères.
(Parolbs d*un Croyant.)
Et d'abord, la Terre a changé de physionomie. A la place des plaies marécageuses qui lui dévoraient les joues, brille un duvet agricole, moisson dorée de la fertilité. Les montagnes semblent aspirer avec frénésie le grand air do la liberté, et balancent sur leurs âmes leur beau panache de feuillage. Les déserts de sables ont fait place à des forêts peuplées de chênes, de cèdres, de palmiers, qui foulent aux pieds un épais tapis de mousse, molle verdure émaillée de toutes les fleurs amoureuses de frais ombrages et de clairs ruisseaux. Les cratères ont été muselés, Ton a fait taire leur éruption dévastatrice, et Ton a donné un cours utile à ces réservoirs de lave. L*air, le feu, et l'eau,
tous les éléments aux instincts destructeurs ont été domptés, et captiis sous le regard de rhomme, ils obéissent à ses moindres volontés. Le ciel a été escaladé. L^éleclricité porte rhomme sur ses ailes et le promène dans les nues, lui et ses steamboats aériens. Elle lui fait parcourir en quelques secomles des espaces que Ton mettrait aujourd'hui des mois entiers à franchir sur le dos des lourds bâtiments marins. Ua immense réseau d'irrigations couvre les vastes prairies, dont on a jeté au feu les barrières et où paissent d*innombrablés troupeaux destinés à l'alimentation de l'homme. L'homme trône sur ses machines de labour, il ne féconde plus le champ à la vapeur de son corps, mais à la sueur de la locomotive. Non-seulement on a comblé les ornières des champs, mais on a aussi passé la herse sur ies frontières des nations. Les chemins de fer, les XK>nts jetés sur les détroits et les tunnels sousmarins, les bâtiments-plongeurs et les aérostats, mus par l'électricité, ont fait de tout le globe une cité unique dont on peut faire le tour en moins d*une journée. Les continents sont les quartiers ou les districts de la ville universelle. De monumentales habitations, disséminées par groupes au milieu des terres culti- Yées, en forment comme les squares. Le globe est comme un parc dont les océans sont les pièces d*eau ; un enfant peut, en jouant au
ballon, les enjamber aussi lestement qu*un
ruisseau. Uliomme, tenant en main le sceptre
de la science, a désormais la puissance qu'on
attribuait jadis aux dienx, au bon vieux temps
des ballucinations de Tignorancc, et il fait à
son gré la pluie et le beau temps ; il commande
aux saisons, et les saisons s'inclinent devaut leur maître. Les plantes tropicales s^épanouis-
sent à ciel découvert dans les régions polaires : des canaux de lave en ébuUition serpentent à leurs pieds ; le travail naturel du globe et le travail artificiel de Tbomme ont transformé la température des pôles, et ils ont déchaîné le printemps là où régnait l'hiver perpétuel. Toutes les villes et tous les hameaux du monde civilisé, ses temples, ses citadelles, ses palais, 8es chaumières, tont son luxe et toutes ses misères ont été balayés du sol comme des immondices de la voie publique ; il ne reste plus de la civilisation que le cadavre historique, relégué au Mont-Faucon du souvenir. Une architecture grandiose et élégante, comme rien de ce qui existe aujourd'hui ne saurait donner le croquis, a remplacé les mesquines proportions et les pauvretés de style des édifices des civilisés. Sur remplacement de Paris, une construction colossale élève ses assises de granit et de marbre, ses piliers de fonte d'une épaisseur et d'une hauteur prodigieuse. Sous son vaste dôme en fer découpé à jour et posé, comme
une dentelle, surua fond de cristal, un million de promeneurs peuvent se réunir sans y être foulés. Des galeries circulaires, étagées les unes sur les autres et plantées d'arbres comme des boulevards, forment autour de ce cirque immense une immense ceinture qui n*a pas moins de vingt lieues de circonférence. Au milieu de ces galerie>: une voie ferrée transp^orte, daas de légers et gracieux wa^'ons, les promeneurs d'un point à un autre, les prend et les dépose où il leur plaît. De chaque côté de la voie ferrée est une avenue de mousse, une pelouse ; puis, une avenue sablée pour les cavaliers ; puis, une avenue dallée ou parquetée ; puis, enfin, une avenue recouverte d'un épais et moelleux tapis. Tout le long de ces avenues sont échelonnés des divans et des berceuses à sommiers élastiques et à étoffes de soie et de velours, de laines et de toiles perses ; et aussi des bancs et des fauteuils en bois vernis, en marbre ou en bronze, nus ou garnis de sièges en tresse ou en cuir, en drap uni ou en fourrure tachetée ou tigrée. Sur les bords de ces avenues, des fleurs de toutes les contrées, s*épanouissant sur leurs tiges, ont pour parterre de longues consoles en marbre blanc. De distance en distance se détachent de légères fontaines, les unes en marbre blanc, en stuc, en agate et bronze, plomb et argent massif; les autres en marbre noir, en brèche violette, en
jaune de sienne, en malaquite, en granit, en caillous, en coquillages et cuivre et or et fer. Le tout mélangé ensemble ou en partie avec une entente parfaite de l'harmonie. Leur forme, variée à Tinfini, est savamment mouvementée. Des sculptures, œuvres d'habiles artistes, animent par d'idéales fantaisies ces urnes d'où, le soir, jaillissent avec des flots et (les jets d'eau limpide des jets et des flots de lumière, cascades de diamants et de lave qui ruissellent à travers les plantes et les fleurs aquatiques. Les piliers et l*;s plafonds des galeries sont d'une ornementation hardie et fortement accentuée. Ce n'est ni ^tcc, ni romain, ni mauresque, ni gothique, ni renaissance ; c'est quelque chose de témérairemeut beau, d'audacieusement gracieux, c'est la pureté du profil avec la lasciveté du contour,, c'est souple et c'est nerveux ; cotte ornementation est à l'ornementation de nos jours ce que la majesté du lion, ce superbe porte-crinière, est à lapataudité et à la nudité du rat. L» pierre, le bois et le métal concourent à la décoration de ces galeries, et s'y marient harmonieusement. Sur des fonds d'or et d'argent se découpent des sculptures en bois de chêne, en bois d'érable, en bois d'ébène. Sur des champs» de couleurs tendres ou sévèrement eu reliefV des rinceaux de fer tt de plomb galvanisés.
Des muscles de bronze et de marbre divisent
toute cette riche charnure en mille compartiment ^ et en relient Tunité. D'opulentes draperies pendent le lonsr des arcades qui, du côté interne, sont ouvertes sur le cirque, et, du côté externe, fermées aux intempéries des saisons par une muraille de cristal. A l'intérieur, des colonnades formant vérandha supportent à leur faîte un entablement crénelé à plate-forme ou terrasse, comme une forteresse ou un colombier, et livrent passage, par ces ouvertures architecturales, aux visiteurs qui en descendent ou qui y montent au moyen d*un balcon mobile s'élevant ou s'abaissant à la moindre pression. Ces galeries circulaires, régulières quant à Tenscmble, mais différentes quant aux détails, sont coupées de distance en distance par des corps de bâtiments en saillie d'un caractère plus imposant encore. Dans ces pavillons, qui sont comme les maillons de cette chaîne d'avenues, il y a les salons de ratraîchissements et de collations, les salons de causerie et de lecture, de. jeux et de repos, d'amusements et de récréations, pour Tâge viril comme pourTâge enfantin. Dans ces sortes de reposoirs, ouverts à la foule bicarrée des pèlerins, tous les raffinements du luxe, qu'on pourrait de nos jours appeler aristocratique, semblent y avoir été épuisés, tout y est d'une richesse et d'une élégance féerique. Ces pavillons à leur étage inférieur, sont autant de
péristyles par où Ton enti'e dans Timmense arène. Ce nouveau Golysée, dont nous venons d'explorer les gradins, a son arène comme les anciens colysées : c'est un parc parsemé de massifs d'arbres, de pelouses, de plates-bandes de fleurs, de grottes rustiques et de kiosques somptueux. La Seine et une inanité de canaux et de bassins de toutes les formes, eaux vives et eaux dormantes, s'étalent ou courent, reposent ou serpentent au milieu de tout cela.
De larges avenues de marronniers et d'étroits sentiers bordés de haies, et couverts de chèvre-feuille et d'aubépine, les sillonnent dans tous les sens. Des groupes de bronze et de marbre, chefs-d'œuvre de la statuaire, jalonnent ces avenues et y trônent par intervalles, ou se mirent, au détour de quelque sentier dérobé, dans le cristal d'une fontaine solitaire. Le soir, de petits globes de lumière électrique projettent, comme des étoiles, leurs timides rayons sur les ombrages de verdure, et pins loin, au-dessus de la partie la plus découverte, une énorme sphère de lumière électrique verse de son orbe des torrents de clarté solaire. Des calorifères, brasiers infernaux, et des ventilateurs, poumons éoliens, combinent leurs elTorts pour produire dans cette enceinte un climat toujours tempéré, une floraison perpétuelle. C'est quelque chose de mille et une fois plus magique que les palais et les jardins
des Mille et une Nuits. Des yoles aérostatiques, des canotiers aériens traversent à vol d'oiseau cette libre volière humaine, vont, viennent, entrent et sortent, se poursui vent ou se croisent dans leurs capricieuses évolutions. Ici ce sont des papillons multicolores qui voltigent de fleurs en âeurs, là des oiseau x des zones équatoriales qui folâtrent en toute liberté. Les enfants s'amusent sur les pelouses avec les chevreuils et les lions devenus des animaux domestiques ou civilisés, et ils s'en servent comme de dadas pour monter dessus^ ou les atteler à leurs brouettes. Les panthères, apprivoisées comme des chats, f rimpent après les colonnes ou les arbres, sau tent sur l'épaule de roc des grottes, et, dans leurs bonds superbes ou leurs capricieuses minauderies, dessinent autour de Thomme les plus gracieuses courbes, et, rampantes à ses pieds, sollicitent de lui un regard ou une caresse. Des orgues souterraines, mugissements de vapeur ou d'électricité, font entendre par moment leur voix de basse-taille et, comme d'un commun concert, mêlent leurs sourdes notes au ramage ais^u des oiseaux chanteurs, ces légers ténors. Au centre à peu près de cette vallée de l'harmonie s'élève un labyrinthe, au faîte d uquel est un bouquet de palmiers. Au pied de ces palmiers est une tribune en ivoire et bois de chêne, du plus beau galbe. Au-dessus de
cette tribuDe, et adossée aux ti^es des palmiers, est suspendue une large couronne en acier poli entourant une toque de satin azur proportionnée à la couronne. Une draperie en Te lours et en soie grenat, k frange d'argent, et supportée par des torsades en or, retombe en boucles par derrière. Sur le devant des bandeaux est une grosse étoile en diamant, surmontée d*un croissant et d'une aigrette de flamme vive. De chaque côté sont deux mains en bronze, également attachées au bandeau, une à droite et l'autre à gauche, servant d'agralfes à deux ailes également de flamme vive. C'est à cette tribune que, dans les jours de solennité, montent ceux qui veulent parler à la foule. On comprend que, pour oser aborder pareille chaire, il faille être autre chose que DOS tribuns et parlementaires. Ceux-ci seraient littéralement écrasés sous le poids moral de cette couronne ; ils sentiraient sous leurs pieds le plancher frémir de honte et s'écarter pour les engloutir. Aussi ces hommes qui viennent prendre place sous ce diadème et sur ces degrés allégoriques, ne sont- ils que ceux qui ont à répandre, du haut de cette urne de l'intelligence, quelque (grande et féconde pensée, per. le enchâssée dans une brillante parole, et qui, sortie de la foule, retombe sur la foule comme la rosée sur les fleurs. La tribune est lihre. Y monte qui veut, — mais ne le veut que qui
peut y monter. Dans ce monde-là, qui est bien différent du nôtre, on a le sublime orgueil de n'élever la voix en public que pour dire quelque chose. Icare n'eût pas osé y essayer ses ailes, il eût été trop certain de choir. C'est qu'il faut mieux qu'une intelligence de cire pour tenter l'ascension de la parole devant un pareil auditoire. Un ingénieux mécanisme acoustique permet à ce million d'auditeurs d'entendre distinctement toutes les paroles de Torateur, si éloigné que cUacun soit de lui Des instruments d'optique admirablement perfectionnés, permettent d'en suivre les mouvements, ceux du geste et de la physionomie, à une très-grande distance.
Vu par les yeux du Passé, ce colossal carrousel, avec toutes ses vagues humaines, avait pour moi, l'aspect grandiose de l'Océan. Vu par les yeux de TAvenir, nos académies de législateurs et nos conseils démocratiques, le palais Bourbon et la salle Martel, ne m'apparaissaient plus que sous la forme d'un verre d'eau. Ce que c'est qne l'homme et comme il voit différemment les choses, selon que le panorama des siècles roule ou déroule ses perspectives. Ce qui pour moi était l'utopie était pour eux tout ordinaire. Ils avaient des rêves bien autrement gigantesques et que ne pouvait embrasser ma petite imagination.
J'entendis parler de projets tellement au-des.
sus du vulgaire que c'est à peine si je pouvais en saisir le sens. Quelle ft(?ure, disais-je en moi-même, ferait au milieu de ces gens- là un civilisé de la rue des Lombards : il aurait beau se mettre la tête dans son mortier, la broyer comme un noyau de pèche, en triturer le cerveau, il ne parviendrait jamais à en extraire un rayon d*intellii?ence capable seulement d*en comprendre le plus petit mot.
Ce monument dont j^ai essayé de donner un croquis, c'est le palais ou pour mieux dire le temple des arts et des sciences, quelque chose dans la société ultérieure comme le Gapitole et le Forum dans la société antérieure. C'est le point central où viennent aboutir tous les rayons d'un cercle et d'où ils se répandent ensuite à tous le% points de la circonférence. Il s'appelle le Cf/clidéon, c'est-à-dire « lieu consacré au circulus des idées, » et par conséquent à tout ce qui est le produit de ces idées ; c'est Tautel du culte social, Téglise anarchique de Tutopiste humanité.
Chez les fils de ce nouveau monde, il n'y a ni divinité ni papauté, ni royauté ni dieux, ni rois ni prêtres. Ne voulant pas être esclaves, ils ne veulent pas de maîtres. Etant libres, ils n'ont de culte qus pour la Liberté, aussi la pratiquent-ils dès leur enfance et la confessent-ils à tous les moments et jusque dans les derniers moments de leur vie. Leur communion anar-
cliique n'a besoin ni de bibles ni de codes ; chacun d*eux porte en soi sa loi et son prophète, son cœur et son intelligence. Ils ne font pas à autrui ce qu'ils ne voudraient pas que leur fit autrui, et ils font à autrui ce qu'ils voudraient qu'autrui leur fît. Voulant le bien pour eux, ils font le bien pour les autres. Ne voulant pas qu'on attente à leur libre volonté, ils n'attentent pas à la libre volonté de autres. Aimants, aimés, ils veulent croître dans l'amour et multiplier par l'amour. Hommes, ils rendent au centuple à l'Humanité ce qu'enfants ils ont coûté de soins à l'Humanité, et à leur prochain les sympathies qui sont dues à leur prochain : regard pour regard, sourire pour sourire, baiser pour baiser, et, au besoin, morsure pour morsure. Ils savent qu'ils n'ont qu'une mère commune, l'Humanité, qu'ils sont tous frères, et que fraternité oblige Ils ont conscience qne l'harmonie ne peut exister que parle concours des volontés individuelles,, que la loi naturelle des attractions est la loi des infiniment petits comme des infiniment grands, que rien de ce qui est sociable ne peut se mouvoir que par elle, qu'elle est la pensée universelle, l'unité des unités, la sphère des sphères, qu'elle est immanente et permanente dans l'éternel mouvement ; et ils disent : En dehors de l'anarchie pas de salut ! et ils ajoutent : Le bonheur, il est de notre monde. Et
tous sont heureux, et tous rencontrent sur leur
chemin les satisfactions qu^ils cherchent. Ils frappent, et toutes les portes s*ouvrent ; la sympathie, Tamour, les plaisirs et les joies ré* pondent aux battements de leur cœur, aux pulsations de leur cerveau, aux coups de marteau de leur bras; et, debout sur leurs seuils, ils saluent le frère, Tamant, le travailleur ; et la Science, comme une humble servante, les introduit plus avant sous le vestibule de Tinconnu.
Et vous voudriez une religion, des lois chez un pareil peuple ? Allons donc ! Ou ce serait un péril, ou ce serait un horsd'œuvre. Les lois et les religions sont faites pour les esclaves par des maîtres qui sont aussi des esclaves. Les hommes libres ne portent ni lien spirituel ni chaînes temporelles. L*homme est son roi et son Dieu — »
« Moi et mon droit. » telle est sa devise.
Sur remplacement des principales grandes villes d'aujourd'hui, Ton avait construit des Cyclidéons, non pas semblables, mais analogues à celui dont j'ai donné la description. Ce jour-là, il y avait dans celui-ci exhibition universelle desproduits dugénie humain. Quelque fois ce n'étaient que des expositions partielles, expositions de district ou de continent. C'est à Toccasion de cette solennité que trois ou quatre orateurs avaient prononcé des discours.
— fOO —
DaD8 ce cyclique des poétiques labeurs dn bras et de Tintelligence était exposé tout ud musée de merveilles. L'agriculture y avait apporté ses gerbes, Thorticulture ses fleurs et ses fruits, rindustrie ses étoffes, ses meubles, ses parures, la science tous ses engrenages, ses mécanismes, ses statistiques, ses tbéories. L'arcbitecture y avait apporté ses plans, la peinture ses tableaux, la sculpture et la statuaire ses ornements et ses statues , la musique et la poésie les plus purs de leurs cbants. Les arts comme les sciences avaient mis dans cet écrin leurs plub? ricbes joyaux.
Ce n*ètait pas un concours comme nos concours. Il n*y avait ni jury d*admission ni jury de récompenses triés par la voix du sort ou du scrutin, ni grand prix octroyé par des juges officiels, ni couronnes, ni brevets, ni lauréats, ni médailles. La libre et grande voix publique est seule juge souveraine. Cest pour complaire à cette puissance de l'opinion que cbacun vient lui soumettre ses travaux, et c'est elle qui, eu passant devant les œuvres des uns et des autres, leur décerne selon ses aptitudes spéciales, non pas des bochets de distinction, mais de^^ admirations plus ou moins vives, des examens plus ou moins attentifs, plus ou moins dédaigneux. Aussi, ses jugements sont-ils toujours équitables, toujours à la condamnation desr moins braves, toujours à la louange des plus
vaillants, toujours un encouragement à TémU" lation, pour les faibles comme pour les forts. C'est la grande redresseuse de torts ; elle qui témoigne à tous individuellement qu'ils ont plus on moins suivi le sentier de leur vocation, qu'ils s'en sont plus ou moins écartés ; et l'avenir se charge de ratifier ses maternelles observations. Et tous ses fils se grandissent à Tenvi par cette instruction mutuelle, car tous ont l'orgueilleuse ambition de se distinguer éé'alement dans leurs divers travaux.
Au sortir de cette fête, je montai en aérostat avec mon guide, nous naviguâmes une minute dans les airs et nous débarquâmes bientôt su r le perron d'un des squares de l'universelle cité. C'est quelque chose comme un phalanstère, mais sans aucune hiérarchie, sans aucune autorité, où tout, au contraire, témoigne de la liberté et de l'égalité, de l'anarchie la plus complète. La forme de celui-ci est à peu près celle d'une étoile, mais ses faces rectangulaires n'ont rien de symétrique, chacune a son type particulier. L'architecture semble avoir modelé dans les plis de leur robe structurale toutes les ondulations de la grâce, toutes les courbes de la beauté. Les décorations intérieures sont d'une somptuosité élégante. C'est un heureux mélange de luxe et de simplicité, un harmonieux choix de contrastes. La population y est de cinq à six mille personnes. Chaque
homme et chaque femme a son appartement séparé, qui est composé de deux chambres à coucher, d'un cabinet de bains ou de toilette, d'un cabinet de travail ou bibliothèque, d'un petit salon, et d'une terrasse ou serre chaude remplie de fleurs et de verdure. Le tout est aéré par des ventilateurs et chauffé par des calorifères, ce qui n'empêche pas qu'il y ait aussi des cheminées pour l'agrément de la vue : l'hiver, à défaut de soleil, on aime à voir rayonner la flamme dans le foyer. Chaque appartement a aussi ses robinets d'eau et de lumière. L'ameublement est d'une splendeur artistique qui ferait honte aux princiers haillons de nos aristocraties contemporaines. Et encore chacun peut-il à son gré y ajouter ou y restreindre, en simplifier ou en enrichir les détails ; il n'a qu'à en exprimer le désir. Veutil occuper le même appartement longtemps, il l'occupe ; veut-il en changer tous les jours, il en change. Rien de plus facile, il y en a toujours de vacants à sa disposition. Ces appartements, par leur situation, permettent à chacun d'y entrer ou d'en sortir sans être vu. D'un côté, à l'intérieur, est une vaste galerie donnant sur le parc, qui sert de grande artère a la circulation des habitants. De l'autre côté, à l'extérieur, est un labyrinthe de petites galeries intimes où la pudeur et l'amour se glissent à la dérobée. Là dans cette société
anarchique, la famille et la propriété légales sont des institutions mortes, des hyérographes dont on a perdu le sens : une et indivisible est la famille, une et indivisible est la propriété. Dans cette communion fraternelle, libre est le travail, et libre est l'amour, Tout ce qui est œuvre du bras et de l'intelligence, tout ce qui est objet de production et de consommation, capital commun, propriété collective, appartient a tous ET A CHACUN. Tout ce qui est œuvre du cœur, tout ce qui est d'essence intime, sensation et sentiment individuels, capital particulier, propriété corporelle, tout ce qui est homme, enfin, dans son acception propre, quel que soit son âge ou son sexe, s'appartient.
Producteurs et consommateurs produisent et consomment comme il leur plaît, quand il leur plaît et où il leur plaît. « La Liberté est libre. > Personne ne leur demande : Pourquoi ceci ?
pourquoi cela? Fils des enfants de riches, à l'heure de la récréation puisent dans la corbeille de leurs jouets et y prennent l'un un cerceau, l'autre une raquette, celui-ci une balle et celui-là un arc, s'amusent ensemble ou séparément, et changent de camarades ou de joujous au fivé de leur fantaisie, mais toujours sollicités au mouvement par la vue des autres et par le besoin de leur nature turbulente ; tels aussi les fils de l'anarchie, hommes ou femmes, choisissent dans la communauté l'outil et le labeur
qui leur convient, travaillent isolément ou par groupes, et changent <ie groupes ou d'outils selon leurs caprices, mais toujours stimulés à la production par l'exemple des autres et par le charme qu'ils éprouvent à jouer ensemble à la création. Tels encore à un dîner d'amis, les convives boivent et mangent à la mâme table, s'emparent à leur choix d'un morceau de tel ou tel mets, d'un verre de tel ou tel vin, sans que jamais aucun deux n'abuse avec gloutonnerie d'une primeur ou d'un vin rare ; et tels aussi les hommes futurs, à ce banquet de la communion anarchique, consomment selon leur goût de tout ce qui leur paraît agréable» sans jamais abuser d'une primeur savoureuse ou d'un produit rare. C'est à qui plutôt n'en prendra que la plus petite part. — A tabled'hôte, en pays civilisé, le commis-voyageur, l'homme de commerce, le bourgeois, est grossier et brutal : il est inconnu et il paie. C'est de mœurs léfïales. A un repas de gens triés, l'homme du monde, l'aristocrate, est décent et courtois : il porte son nom blasonné sur son visage, et l'instinct de la réciprocité lui commande la civilité. Qui oblige les autres s'oblige. C'est de mœurs libres. Comme ce courtaud du commerce, la liberté lé^-^ale est grossière et brutale ; la liberté anarchique, elle, a toutes les délicatesses de la bonne compagnie.
Hommes et femmes font l'amour quand il
leur plaît, comme il leur plaît, et avec qui leur plaît. Liberté pleine et entière de part et d'autre. Nulle convention ou contrat légal ne les lie. L'attrait est leur seule chaîne, le plaisir leur seule règle. Aussi, Tamour est- il plus durable et s'entoure-t-il de plus de pudeur que chez les civilisés. Le mystère dont ils se plaisent à envelopper leurs libres liaisons y ajoute un charme toujours renaissant. Ils regarderaient comme une offense à la chasteté des mœurs et comme une provocation aux jalouses infirmités, de dévoiler à la clarté publique l'intimité de leurs sexuelles amours. Tous, en public, ont de tendres rogards les uns pour les autres, des regards de frères et sœurs, le vermeil rayonnement de la vive amitié; l'étincelle de la passion ne luit que dans le secret, comme les étoiles, ces chastes lueurs, dans le sombre azur des nuits. Les amours heureuses recherchent l'ombre et la solitude. C'est à ces sources cachées qu'elles puisent les limpides bonheurs. Il est pour des cœurs épris l'un de l'autre des sacrements qui doivent rester ignorés des profanes. — Dan» le monde civilisé, hommes et femmes affichent à la mairie et à l'église la publicité de leur union, étalent la nudité de leur mariage aux lumières d'un bal paré, au milieu d'un quadrille et avec accompagnement d'orchestre : tout l'éclat, tout le baccanal voulu. Et, coutume scandaleuse du lu-
panar nuptial, à Theupc dite, on arrache par la main des matrones la feuille de vi<^ne des lèvres de la mariée ; on la prépare ig'noblement à d'ignobles bestialités. — Dans le monde anarchique, on détournerait la vue avec rouereur et. dé^'oût de cette prostitution et de ces obscéaités. Tous ces hommes et toutes ces femmes vendues, ce commerce de cachemires et d'études, de cotillons et de pot-au-feu, cette profanation de la chair et de la pensée humaine, cette crapularisation de l'amour, — si les hommes de l'avenir pouvaient s'en faire une image, ils frissonneraient d'horreur comme nous frissonnerions, nous, dans un rêve, à la pensée d'un affreux reptile qui nous étreindrait de se? froids et mortels replis, et nous inonderait le visage de sa tiède et venimeuse bave.
Dans le monde anarchique, un homme peut avoir plusieurs amantes, et une femme plusieurs amants, sans nul doute. Les tempéraments ne sont pas tous les mômes, et les attractions sont proportionnelles à nos besoins. Un homme peut aimer une femme pour une chose , et en aimer une autre pour une autre chose, et réciproquement de l'homme à la femme. Où est le mal, s'ils obéissent à leur destinée ? Le mal serait de la violenter et non de la satisfaire. Le libre amour est comme le feu, il purifie tout. Ce que je puis dire, c'est que, dans le
monde anarchique, les amours volages sont le très-petit nombre, et les amours constantF, les amours exclu.^irs, lee amours^ à deux, sont le très-grand nombre. L'amour vagabond est la recherche de Tamour, c'en est le voyage, les émotions et les fatigues, ce n'en est pas le but. L'amour unique, l'pmour perpétuel de deux cœurs confondus dans une attraction r{^ciproque, telle est la suprême félicité des amants, l'apogée de l'évolution sexuelle ; c'est le radieux foyer vers lequel tendent tous les pèlerinages, l'apothéose du couple humain, le ^ODheur à son zénith.
A l'heure où Ton aime, douter de la perpétuité de son amour n'est-ce pas l'infirmer ? Ou l'on doute, et alors on n'aime pas ; ou l'on aime, et alors on ne doute pas. Dans la vieille société l'amour n'est guère possible ; il n'est jamais qu'une illusion d'un moment, trop de préjugés et d'intérêts contre-nature sont là pour le dissiper, c'est un feu aussitôt éteint qu'allumé et qui s'en va en fumée. Dans la société nouvelle, l'amour est une flamme trop vive et les brises qui l'entourent sont trop pures, trop selon la douce, suave et humaine poésie, pour qu'il ne se fortifie pas dans son ardeur et ne s'exalte pas au contact de tous ces souffles. Loin de l'appauvrir, tout ce qu'il rencontre lui sert d'aliment. Ici le jeune homme comme la jeune fille ont tout le temps de
se connaître. Egaux par Téducation comme par la position sociale, frère et sœur en arts et en sciences, en étudeset en travaux professionnels, libres de leurs pas, de leurs, gestes de leurs paroles, do leurs regards, libres de leurs pensée comme de leurs actions, ils n'ont qu'à se chercher pour se trouver. Rien ne s'est opposé à leur rencontre, rien ne s'oppose à la pudeur de leurs premiers aveux, à la volupté de leurs premiers baisers. Ils s'aiment, non parce que telle est la volonté de pères et de mères, par intérêts de boutique ou par débauche génitale ou cérébrale, mais parce que la nature les a disposés l'un pour l'autre, qu'elle en a fait deux cœurs jumeaux, unis par un même courant de pensées, fluide sympathique qui répercute toutes leurs pulsations et met en communication leurs deux êtres.
Est-ce l'amour que l'amour des civilisés, l'amour à formes nues, l'amour public, l'amour légal ? C'en est la sauvagerie, quelque chose comme une grossière et brutale intuition. L'amour chez les harmonisés, l'amour artîstement voilé, l'amour chaste et digne, bien que sensitif et passionnel, l'amour anarchique, voilà qui est humainement et naturellement l'amour, c'en est l'idéal réalisé, la scientification. Le premier est l'amour animal, celui-ci est l'amour hominal. L'un est obscénité et vénalité, sensation de la brute, sentiment de crétin ;
l'autre est pudicité et libtrté, sensation et seotimentd*être humain.
Le principe de Tamour est un. pour le sauvageon comme poorrhominal, pour Tliomme des temps civilisés comme pour Thomme des temps harmoniques, <2*est la beauté. Seulement, la beauté pour les hommes antérieurs et inférieurs, pour les fossiles de THumanité, c'est la carnation sanguine et replète, Fenceinture informe et bariolée, un luxe de viande ou de crinoline, de plumes d'oiseaux de mer ou de rubans autruchiens, c'est la Vénus hottentote ou la poupée de salon. Pour les hommes ultérieurs et supérieurs, la beauté n'est pas seulement dans TéiofTe charnelle, elle est aussi dans la pureté des formes, dans la grâce et la majesté des manières, dans l'élégance et le choix des parures, et surtout dans le luxe, dans les magnificences du cœur et cerveau.
Chez ces perfectibilisés, la beauté n'est pas un privilège de naissance non plus que le reflet d'une couronne d'or, comme dans les sociétés sauvages et bourgeoises, elle est la fille de ses œuvres, le fruit de son propre labeur, une acquisition personnelle. Ce qui illumine leur visage ce n'est pas le reflet extérieur d'un métal inerte pour ainsi dire, chose vile, c'est le rayonnement de tout ce qu'il y a dans l'homme d'idées en ébuUition, de passions vaporisées, de chaleur en mouvement, gravitation conti-
nue qui, arrivée au faîte du corps humain, au crâne, Ûltre à travers ses pores, en découle, en ruisselle en perles impalpables, et, essence lumineuse, en inonde toutes les formes et tous les mouvements externes, en sacre l'individu.
Qu'est-ce, en définitive, que la beauté physique ? La tige dont la beauté mentale est la fleur. Toute beauté vient du travail ; c'est pa r le travail qu'elle croît et s'épanouit au front de chacun, couronne intellectuelle et morale.
L'amour essentiellement charnel, l'amour qui n'est qu'instinct, n'est, pour la race humaine, que l'indice, que la racine de l'amour. Il végète opaque et sans parfum, enfoncé dans les immondices du sol et livré aux embrassements de cette fange. L'amour hominalisé, l'amour qui est surtout intelligence, en est la corolle aux chairs transparentes, émai l corporel d'où s'échappent des émanations embaumées, libre encens, invisibles atomes qui couvrent les champs et montent aux nues.
— A Humanité en germe, amour immonde...
— A Humanité en fleur, fleur d'amour.
Ce square ou phalanstère, je l'appellerai désormais Humanisphère, et cela à cause de l'analogie de cette constellation humaine avec le groupement et le mouvement des astres, organisation attractive, anarchie passionnelle et harmonique. Il y a l'Humanisphère simple
etTHumanisphère composée, c'est-à-dire THumanisphère considérée dans son individualité, ou monument et groupe embryonnaires, et THumanisphère considérée danssa collectivité, ou monument et groupe harmoniques. Cent Humanisphères simples groupées autour d'un Gyclidéon forment le premier anneau de la chaîne sériaire et prennent le nom de « Humanisphère communale. » Toutes les Humanisphères communales d'un même continent forment lé premier maillon de cette chaîne et prennent le nom de « Humanisphère continentale. »La réunion de toutes les Humanisphères continentales forme le complément de la chaîne sériaire et prennent le nom de «Humanisphère universelle. »
L'Humanisphère simple est un bâtiment composé de douze ailes soudées les unes aux.
autres et simulant l'étoile, (celui du moins dont j'entreprends ici la description, car il y en a de toutes les formes, la diversité étant une condition de l'harmonie ). Une partie est réservée aux appartements des hommes et des femmes. Ces appartements sont tous séparés par des murailles que ne peuvent percer ni la voix ni le regard, cloisons qui absorbent la lumière et le bruit, afin que chacun soit bien chez sai et puisse y rire, danser, chanter, faire de la musique même (ce qui n'est pas toujours amusant pour l'auditeur forcé), sans incommoder
ses voisins et sans être incommodé par eux.
Une autre partie est disposée pour l'appartement des enfants. Puis viennent les cuisines, la boulangerie, la boucherie, la poissonnerie, la laiterie, la légumerie ; puis la buanderie, les machines à laver, à sécher, à repasser, la lingerie, puis les ateliers pour tout ce qui a rapport aux diverses industries, les usines de toutes sortes ; les magasins de vivres et les magasins de matières et d'objets confectionnés. A.illeurs ce sont les écuries et les étables pour quelques animaux de plaisance qui le jour errent en liberté dans le parc intérieur, et avec lesquels jouent au cavalier ou au cocher les petits enfants ou les grandes personnes ; auprès sont les remises pour les voitures de fantaisie, à la suite vient la sellerie, les hangards des outils et des locomobiles, des instruments aratoires. Ici est le débarcadère des petites et grandes embarcations aériennes. Une monumentale plate-forme leur sert de bassin. Elles y jettent Tancre à leur arrivée et la relèvent à leur départ. Plus loin C8 sont les salles d'études pour tous les goûts et pour tous les âges, — mathématiques, mécanique, physique, anatomie, astronomie, — l'observatoire ; les laboratoires de chimie ; les serres chaudes, la botanique ; le musée d'histoire naturelle, les galeries de peinture, de sculpture ; la grande bibliothèque. Ici ce sont les salons de lecture, de
conversation, de dessin, de musique, de danse, de gyiunasti(iue. Là, c'est le théâtre, les salles de spectacles, de concerts ; le manège, les arènes de l*é{uitation ; les salles du tir, du jeu de billard et de tous les jeux d'adresse, les salles de divertissement pour les jeunes enfants, le foyer des jeunes mères ; puis les grands salons de réunion, les salons du réiecloirc etc etc. Puis enfin vient le lieu où Ton s'ast^emble pour traiter les questions d'organisation sociale. C'est le petit Gyclidéon, club ou forum particulier à i'Humanisphère. Dans ce parlement de l'anarchie, chacun est le représentant de soimême et le pair do« autres. Oh ! c'est bien différent de chez les civilisés ; là, on ne pérore pas, on ne dispute pas, on ne vote pas, on ne léififère pas, mais tous jeunes ou vieux, hommes ou (emmes, confèrent en commun des besoins de I'Humanisphère. L'initiative individuelle s'accorde ou se refuse à soi-même la parole, selon qu'elle croit utile ou non de parler. Dans cette enceinte, il y a un bureau, comme de juste. Seulement, à ce bureau, il n'y a pour toute autorité que le livre des statistiques. Les Humauisphériens trouvent que c'est uu président éminemment impartial et d*uu laconisme fort éloquent. Aussi n'en veulent-ils pas d'autres.
Les appartements des enfants sont de grands salons en enfilades, éclairés par le haut, avec
une rangée de chambres de chaque côté. Gela rappelle, mais dans des proportions bien autrement grandiose, les salons et cabines des magnifiques steamboats américains. Chaque enfant occupe deux cabinets contigus, Tun à coucher, l'autre d'étude, et où sont placés, selon son âge et ses goûts, ses livres, ses outils ou ses jouets de prédilection. Des veilleurs de .jour et de nuit, hommes et femmes, occupent des cabinets de vigilance où sont placés des lits de repos. Ces veilleurs contemplent avec sollicitude les mouvements et le sommeil de toutes ces jeunes pousses humaines, et pourvoient à tous leurs désirs, à tous leurs besoins. Cette garde, du reste, est une garde toute volontaire que mon tent et que descendent librement ceux qui ont le plus le sentiment de la paternité ou de la maternité. Ce n'est pas une corvée commandée par la discipline et le règlement, il n'y a dans l'Humanisphère d'autre règle et d'autre discipline que la volonté de chacun ; c'est un élan tout spontané, comme le coup-d'œil d'une mère au chevet de son enfant. C'est à qui leur témoignera le plus d'amour, à ces chers petits êtres, à qui jouira le plus de leurs enfantines caresses. Aussi ces enfants sont-ils tous de charmants enfants. La mutualité est leur humaine éducatrice. C'est elle qui leur enseigné réchange des doux procédés, elle qui en fait des émules de propreté, de bonté, dé gentillesse, elle qui
exerce leurs aptitudes physiques et morales, oile qui développe en eux les appétits du cœur, les appétits du cerveau ; elle qui les guide aux jeux et à Tétude ; elle enfin qui leur apprend à cueillir les roses de Tinstruction et de l'éducation sans s*égratigner aux épines.
Les caresses, voilà tout ce que chacun recherche, Tenfant comme Thomme, Thomme comme le vieillard. Les caresses de la science ne s'obtiennent pas sans travail de tête, sans dépense d'intelligence, et les caresses de Tamour sans travail du cœur, sans dépense de sentiment.
L'homme-enfant est un diamant brut. Son frottement avec ses semblables le polit, le taille et le forme en joyau social. C'est, à tous les âges, un caillou dont la société est la meulo et dont l'égoïsme individuel est le lapidaire. Plus il est en contact avec les autres et plus il en reçoit d'impressions qui multiplient à son front comme à son cœur les passion nelles facettes, d'où jaillissent les étincelles du sentiment et de l'intelligence. Le Diamant est emmaillotté d'une croûte opaque et rude. Il ne devient réellement pierre précieuse, il ne so montre diaphane, il ne brille à la lumière que débarrassé de cette âpre croûte. L'homme est comme la pierre précieuse, il ne passe à l'état de brillant qu'après avoir usé, sur tous les sens et par tous ses sens, sa croûte d'i-
;rnorance, son âpre et immonde virginité.
DaiisTHumanisphère, les tous jeunes enfanls apprennent à sourire à qui leur sourit, à embrasser qui les erabra-se, à aimer qui les aime. SMls sont maussades pour qui est aimable envers eux, bientôt la privation des baisers leur apprendra qu'on n'est ])as maussade impunément, et rappellera l'amabilité sur leurs lèvres. Le sentiment de la réciprocité se ^rave ainsi dans leurs petits cerveaux. Les adultes apprennent entre eux à devenir humainement et socialement des hommes. Si Tun d'eux veut abuser de sa force envers un autre, il a aussitôt tous les joueurs contre lui, il est mis au ban de l'opinion juvénile, et le délaissement de ses camarades est une punition bien plus terrible et bien plus efficace que ne le serait la réprimande officielle d'un pédagogue. Dans les études scientifiques et professionnelles, s'il en est un dont l'ignorance relative fasse ombre au milieu des écoliers de son âge, c'est pour Ini un bonnet d'âne bien plus lourd à porter que ne le serait la perruque de papier infligée par un jésuite de l'Université ou un universitaire du Sacré-Collège. Aussi a-t-il hâte de se réhabiliter, et s'efforce-t-il de reprendre sa place au niveau des autres. Dans l'enseignement autoritaire, le martinet et le pensum peuvent bien meurtrir le corps et le cerveau des élevés, dégrader l'œuvre da la nature humaine, fairef
«cte de vandalisme ; ils ne sauraient modeler des hommes originaux, types de grâce et de force, dMntelligence et d*amour. Il faut pour cela l'inspiration de cette grande artiste qui s'appelle la Liberté.
Les adultes occupent presque toujours leur logement durant la nuit. Cependant il arrive, mais rarement, si Tun d'eux, par exemple, passe la soirée chez sa mère et s'y attarde, quMl y demeure jusqu'au lendemain matin. Les appartements des grandes personnes étant composés, comme l'on sait, de deux chambres à coucher, libre à eux de se le partager, si c'est à la convenance de la mère et de l'enfant. Ceci est i'exeption, la coutume générale est de se séparer à l'heure du sommeil : la mère reste en possession de son appartement, l'enfant retourne coucher à son dortoir. Dans ces dortoirs au surplus, les enfants ne sont pas plus tenus que les grandes personnes de conserver toujours le même compartiment ; ils en changent au gré de leur volonté. Il n'y a pas non plus de places spéciales pour les garçons ou pour les filles ; chacun fait son nid où il veut : seules les attractions en décident. Les plus jeunes se casent généralement pêle-mêle. Les plus âgés, ceux qui approchent de la puberté, se groupent généralement par sexes ; un admirable instinct de pudeur les éloigne pendant la nuit l'un de l'autre. NuUeinq uisition, du reste,
— as —
n'inspecte leur sommeil. Les veilleurs n'ont rien à taire là, les enfants étant assez grands pour se servir eux-mêmes. Ceux-ci trouvent sans sortir de leur demeure Teau, le feu, la lumière, les sirops et les essences dont ils peuvent avoir besoin. Le jour, ftUes et garçons se retrouvent aux champs, dans les salles d'étude ou dans les ateliers ; réunis et stimulés au travail par ces exercices en commun, et y prenant part sans distinction de sexe et sans fixité régulière dans leurs places ; n'agissant toujours que selon leurs caprices.
Quant à ces logements, je n'ai pas besoin d'ajouter que rien n'y manque, ni le confortable, ni Télégance. Ils sont décorés et meublés avec opulence mais avec simplicité. Le bois de noyer, le bois de chêne, le marbre la toile cirée, les nattes de joncs, les toiles perses, les toiles écrues rayées, couleur sur couleur, ou coutils de nuances douces, les peintures à l'huile et les tentures de papier verni en fo-rment l'ameublement et la décoration. Tous les accessoires sont en porcelaine, en terre cuite, en grès, en étain et quelques-uns en argent.
Pour les entants les plus jeunes, la grande salle est sablée comme un manège et sert dV rêne à leurs vacillantes évolutions. Tout autour est un gros et large bourrelet en maroquiiir rembourré et eucadré dans des moulures en bois verni. C'est ce qui tient lieu de lambris.
A.a-dessus dn lambris, dans des panneaux divisés par compartiments, sont des fresques représentant les scènes jugées les plus capables d'éveiller Timagination des enfants. Le plafond est en cristal et en fer. Le jour vient du haut. Il y a, de plus, des ouvertures ménagées sur les côtés. Pendant la nuit, des candélabres et des iHstres y répandent leur lumière. Chez les plus âgés, le plancher est recouvert de toile cirée, de nattes ou de tapis. La décoration des parois est appropriée à leur intelligence. Des tables, placées au milieu des diverses salles, sont chargées d'albums et de livres pour tous les âges et pour tous les goûts, de boîtes de jeux et de nécessaires d'outils ; enfin d^une multitude de jouets servant d*étude et d'études servant de jouets.
De nos jours encore, fbule de gens, —de ceux la même qui sont partisans de larges réformes, — inclinent à penser que rien ne peut s'obtenir que par l'autorité, tandis que le contraire seul est vrai. C'est l'autorité qui fait obstacle à tout. Le progrès dans les idées ne s'impose pas par des décrets, il résulte de l'enseignement libre et spontané des hommes et des choses.
L'instruction obligatoire est un contre-sens. Qui dit instruction dit liberté. Qui dit obligation dit servitude. Les politiques ou les jésuites peuvent vouloir imposer l'instruction, c'est
affaire à eux, car l'instruction autoritaire, c'est Tabêtissement oblijratoire. Mais les socialistes na peuveut vouloir que Tétude et renseignement anarchistes, la liberté de Finstruction, aân d'avoir l'instruction de la liberté. L'ignorance est ce qu'il y a de plus antipathique à la nature humaine. L^omme, à tous les moments de la vie, et surtout l'enftint, ne demande pas mieux que d'apprendre ; il y est sollicité par toutes ses aspirations. Mais la société civilisée, comme la société barbare, comme la société sauvage, loin de lui flBiciliter le développement de ses aptitudes ne sait que s'ingénier à les comprimer. La manifestation de ses (acuités lui est imputée à crime : enfant, par l'autorité paternelle, homme, par l'autorité gouvernementale. Privés des soins éclairés, du baiser vivifiant de la Liberté ( qui en eût fait une race de belles et fortes intelligences) l'enfant comme rhomme croupissent dans leur ignorance originelle, se vautrent dans la fiente des préjugés, et, nains par le bras, le cœur et le cerveau, produisent et perpétuent, de génération en générations, cette uniformité de crétins difformes qui n'ont de Tétre humain que le nom.
L'enfant est le singe de l'homme, mais le singe perfectible. Il reproduit tout ce qu'ail voit faire, mais plus ou moins servilement, selon que l'intelligence de l'homme est plus ou
moins 8erTile, plus ou moins rn enfance. Les angles les plus saillants du masque viril, voilà ce qui Arappe tout d'abord son entendement.
Que Tenfant naisse chez un peuple de guerriers, et il jouera au soldat ; il aimera les cas ques de papier, les canons de bois, les pétards et les tambours. Que ce soit chez un peuple de navigateurs, et il jouera au marin ; il fera des bateaux avec des coquilles de noix et les fera aller sur Teau. Chez un peuple d'agriculteurs, il jouera au petit jardin, il s'amusera avec des bêches, des râteaux, des brouettes. S*il a sous les yeux un chemin de fer, il voudra une petite locomotive ; des outils de menuisier, s'il est près d'un atelier de menuiserie. Endn, il imitera, avec une égale ardeur, tous les vices comme toutes les vertus dont la Société lui donnera le spectacle. Il prendra l'habitude de la brutalité, s'il est avec des brutes ; de l'urbanité s'il est avec des gens polis. Il sera boxeur avec John Bull, il poussera des hurlements sauvages avec Jonathan. Il sera musicien en Italie, danseur en Espagne. Il grimacera et gambadera à tous les unissons, marqué au front et dans ses mouvements du sceau de la vie industrielle, artistique ou scientifique, s'il vitavec des travailleurs de l'industrie, de l'art ou de la science : ou bien, empreint d'un cachet de dévergondage et de désœuvrement, s'il D*e8t en contact q u'avec les oisifs et les parasites.
La société agit sur Tenfant et renfant réagit ensuite sur la société. Ils se meuvent solidairement et non à l'exclusion l'un de Tautre.
C'est donc à tort que Ton a dit que, pour réformer la société, il fallait d'abord commencer par réformer reiifance. Toutes les réformes doiveut marcher de pair.
L'enfant est un miroir qui réfléchit l'image de la virilité. C'est la plaque de ziuc où, sous le rayonnement des sensations physiques et morales, se daguerréotypent les traits de l'homme social. Et ces traits se reproduisent chez l'un d'autant plus accentués qu'ils sont plus en relief chez l'autre. L'homme, comme le curé à ses paroissiens, aura beau dire ^ l'enfant ; « Fais ce que je te dis et non pas ce que je fais. » L'enfant ne tiendra pas compte des discours, si les discours ne sont pas d'accord avec les actions. Dans sa petite logique, il s'attachera surtout à suivre votre exemple ; et, si vous faites le contraire de ce que vous lui dites, il sera le contraire de ce que vous lui avez prêché. Vous pourrez alors parvenir à en faire un hypocrite, vous n'en ferez jamais un homme de bien.
Dans l'Humanisphère, l'enfant n'a que de bons et beaux exemples sous les yeux. Aussi croît-il en bonté et en beauté. Le progrès lui est enseigné par tout ce qui tombe sous ses sens, par la voix et par le geste, par la vue et
par le toucher. Tout se meut, tout gravite autour de lui dans une perpétuelle effluve de connaissances, sous un ruissellement de lumière. Tout exhale les plus suaves sentiments, les parAims les plus exquis du cœur et du cerveau. Tout contact y est une sensation de plaisir, un haiser fécond en de prolifiques voluptés. La plus grande jouissance de Thomme, le travail, y est devenu une série d*attraits par la liberté et la diversité des travaux et se répercute de Tun à l'autre dans une immense et incessante harmonie. Comment, dans un pareil milieu, Tenfant pourrait-il ne pas être laborieux, studieux ; Comment pourrait-il ne pas aimer à jouer à la science, aux arts, à l'industrie, ne pas s'essayer, dès l'âge le plus tendre, au maniement de ses forces productives ? Comment pourrait-il résister au besoin inné de tout savoir, au charme toujours nouveau de s'instruire ? Répondre autrement que par l'aflîrmaitve, ce serait vouloir méconnaître la nature humaine.
Voyez l'enfant des civiliser même, le petit du bonnetier ou de l'épicier ; voyez-le au sortir du logis, à la promenade, aperçoit-il une chos^e dont il ne connaissait pas l'existence ou dont il ne comprend pas le mécanisme, un moulin, une charrue, un ballon, une locomotive : aussitôt il interroge son conducteur, il veut connaître le nom et l'emploi de tous les objets.
Mais, hélas ! bien souvent en civilisation* son conducteur, ignorant de toutes les sciences ou préoccupé d*intérêts mercantiles, ne peut ou ne veut lui donner les explications qu'il sollicite. Si Tenfant insiste, on le gronde, on le menace de ne plus le faire sortir une autre fois. On lui ferme ainsi la bouche, on arrête violemment l'expansion de son intelligence, on la musèle. £t quand Tenfant a été bien docile tout le long du chemin, qu'il s'est tenu coi dans sa peau, et n'a pas ennuyé papa ou maman de ses importunes questions ; quand il s'est laissé conduire sournoisement ou idiotement par la main, comme un chien en laisse ; alors on lui dit qu'il a été bien sage, bien gentil, et, pour le récompenser, on lui achète un soldat de plomb ou un bonhomme de pain-d'epice. Dans les sociétés bourgeoises cela s'appelle former l'esprit des enfants. — Oh ! l'autorité ! oh ! la petite famille !... Et personne sur les pas de ce père ou de cette mère pour crier : Au meurtre ! au viol ! à l'infanticide !...
Sous l'aîle de la liberté, au sein de la grande famille, au contraire, l'enfant, ne trouvant partout chez ses aînés, hommes, ou femmes, que des éducateurs disposés à i'écouter et à lui répondre, apprend vite à connaître le pourquoi et le comment des choses. La notion du juste et de l'utile prend ainsi racine dans son juvénil entendemment et lui prépare d'équitables
et très intelligents jii^rcments pour Tavenir. Chez les civilisés, riiomme est un esclave, uu enfant en grand, une perclie «(ui manque de sève, un pieu sans racine et sans feuillage, une ialelJigence avortée. Chez les humanisphériens, Tenfant est un homme libre en petit, une intelligence qui pousse et dont la jeune sève est pleine d'exhubérance.
Les enfants en bas-âge ont naturellement leur berceau chez leur mère ; et toute mère allaite son enfant. Aucune femme dans THumanisphèrc ne voudrait se priver des douces attributions de la maternité. Si l'incirable amour de la mère pour le petit être à qui elle a donné le jour ne suffisait pas à la déterminer d'en être nourrice, le soin de sa beauté, Tinstinct de sa propre conservation le lui dirait encore. De nos jours, pour avoir tari la source de leur lait, il y a des femmes qui meurent, toutes y perdent quelque chose de leur santé, quelque chose de leur ornement.
La femme qui fait avorter sa mamelle commet une tentative d'infanticide que la nature réprouve à Tégal de celle qui fait avorter l'organe de la génération. Le châtiment suit de près la faute. La nature est inexorable. Bientôt le sein de cette femme s'étiole, dépérit et témoigne, par une hâtive décrépitude, contre
oet attentat commis sur ces fonctions orgRniques, attentat de lèse-maternité.
Quoi de plus gracieux qu'une jeune mère donnant le sein à son enfant, lui prodiguant les caresses et les baisers ? Ne fût-ce que par coquetterie, toute femme devrait allaiter son enfant. Et puis n'est-ce donc rien de suivre jour par jour les phases de développement de cette jeune existence, d'alimenter à la mamelle la sève de ce brin d'homme, d'en suivre les progrès continus, de voir ce bouton humain croître, et s'embellfr sous les rayons de la tendresse maternelle, comme le bouton de fleur à la chaleur du soleil, et s'y entr'onvrir enân de plus en plus, jusqu'à ce qu'il s'épanouise sur sa tige dans toute la grâce de son sourire et la pureté de son regard dans toute la charmante naïveté de ses premiers pas ? La femme qui ne comprend pas de pareilles jouissances n'est pas femme. Son cœur est une lyre dont les fibres sont brisées. EUle peut avoir conservé l'apparence humaine, elle n^en a plus la poésie. Une moitié de mère ne sera jamais qu'une moitié d'amante.
Dans THumanisphére, toute femme a les vibrations de l'amour. La mère comme l'amante tressaillent avec volupté à toutes les brises des humaines passions. Leur cœur est un instrument complet, un luth où pas une corde ne manque ; et le sourire de l'enfant
comme le sourire de rhomme aimé y éveille toujours de suaves émotions. Là, la maternité est bien la maternité, et les amours sexuelles de véritables amouri>.
IVailleurs, ce travail de l'allaitement, corn" me tous les autres travaux maternels est bien plutôt un jeu qu'une peine. La science a détruit ce qui est le plus répugnant dans la production, et ce sont des machines à vapeur ou à électricité qui se chargent de toutes les grossières besognes. Ce sont elles qui lavent les couches, nettoient le berceau et préparent les bains. Et ces négresses de fer agissent toujours avec docilité et promptitude. Leur service répond à tous les besoins. C'est par leurs soins que disparaissent toutes les ordures, tous les excréments ; c'est leur rouage infatigable qui s'en empare et les livres en pâture à des con* duits de fonte, boas souterrains qui les triturent et les digèrent dans leurs ténébreux circuits, et les déjectent ensuite sur les terres labourables comme un précieux engrais. C'est cette servante à tout faire qui se charge de tout ce qui concerne le ménage ; elle qui arrange les lits, balaye les planchers, époussette les appartements. Aux cuisines, c'est elle qui lave la vaisselle, récure les casseroles, épluche ou ratise les légumes, taille la viande, plume et vide la volaille, ouvre les huîtres, gratte et lave le
p )issoa, tourne la broche, scie et casse le bois apporte le charbon et entretient le feu. Cest elle qui transporte le manger à domicile ou au réfectoire commun ; elle qui tcrt et dessert la table. Et tout se fait par cet engrenage domestique, par cette esclave aux mille bras, au souffle de leu, aux muscles d'acier, comme par enchantement. Commandez, dit-elle à Thomme, et vous serez obéi. Et tous les ordres qu'elle reçoit sont poncluoUement exécutés. Uu humanisphérien veut-il se faire servir à dîner dans sa demeure particulière, uu signe suffit, et la machine de service se met en mouvement; elle a compris. Préfère-t-il se rendre aux salons du réfectoire, un wagon abaisse son marche-pied, un fauteuil lui tend les bras, l'équipage roule et le transporte à destination. Arrivé au réfectoire, il prend place où bon lui semble, à une grande ou à une petite table, et y mange selon son goût. Tout y est en abondance.
Les salons du réfectoire sont d'une architecture élégante, et n'oni rien d'uniforme dans leurs décorations. Un de ces salons était tapissé de cuir repoussé, encadré d'une ornementation en bronze et or. Les portes et les croisées avaient des tentures orientales fond noir à arabesques d'or, et bardé en travers de larges bandes de couleurs tranchantes. Les meubles étaient en bois de noyer sculpté, et garnis
(l'étulTe pareille aux tentures. Au milieu de la balle était suspendue, entre deux arcades, une grande horloge. C'était tout à la fois une Bacchante et une Gérés en marbre blanc, couchée sur un hamac en mailles d'acier poli. D'une main elle agaçait avec une gerbe de blé un petit enfant qui piétinait sur elle, de l'autre elle tenait une coupe qu'elle élevait à longueur de son bras au-dessus de sa tête, comme pour la disputer à l'enfant mutin qui cherchait à s'emparer en même temps et de la coupe et de la gerbe La tête de la femme, couronnée de pampres et d'épis, était renversée sur un baril de porphyre qui lui servait d'oreiller, des gerbes de blé en or gisaient sous ses reins et lui formaient litière. Le baril était le cadran où deux épis d'or marquaient les heures. Le soir, une flamme s'épanchait de la coupe comme une liqueur de feu. Des pampres en bronze, qui grimpaient à la voûte et couraient sur le plafond, dardaient des flammes en forme de feuilles de vigne ; faisaient un berceau de lumière au-dessus de ce groupe et en éclairaient tous les contours. Des grappes de raisin à grains de cristal pendaient à travers le feuillage et scintillaient au milieu de ces ondoyantes clartés.
Sur la table, la porcelaine et le stuc, le porphyre et le cristal, l'or et l'argent recelaient la foule des mets et des vins, et étincelaient au
reflet des lumières. Des corbeilles de fruits et de fleurs offraient à chacun leur saveur et leur senteur. Hommes et femmes échangeaient des paroles et des sourires, et assaisonnaient leur repas de spirituelles causeri'»s.
Le repas fini, l'on passe dans d'autres salous d'une décoration non moins splendide, mais plus coquette, où Ton prend le café, les liqueurs, les cigarettes ou les cigares ; salonscassolettes où brûlent et fument tous les arômes de rOrient, toutes les essences qui plaisent au goût, tous les parfums qui charment l'odorat, tout ce qui caresse et active les fonctions digestives, tout ce qui huile l'engrenaire physique, et, par suite, accélère le développement des fonctions mentales. Tel savoure, en foule on â l'écart, les vaporeuses bouffées du tabac, les capricieuses rêveries ; tel autre hume, en compagnie de deux ou trois amis, les odorantes gorgées de caféou de cognac, fraternise, en choquant le verre, le champai/ne au doux pétillement, use sans abuser de toutes cesexcitationsà lalucidité ; celui-ci parle science ou écoute, verse ou puise dans un groupe les distillations nutritives du savoir, offre ou accepte les fruits spiritual isés de la pensée ; celui-là cueille on artiste dans un petit cercle les fines fleurs de la conversation, critique une chose, en loue une autre, et donne un libre cours à toutes les