‹ L'humanité divine, poèmesChapitre 1 sur 124 · PAROLES A UN JEUNE POÈTE · texte numérisé non relu

PAROLES A UN JEUNE POÈTE

Tu viens quelquefois me voir ; et tous deux, nous nous accoudons à ma terrasse, où monte comme un bouquet l'odeur printanière du Bois. Cet horizon presque sans limite et parisien pourtant se dilate de toute l'immensité du ciel ; et les maisons des hommes ne gâtent pas la nature, étant embellies au loin par la brume ou le soleil. Alors nous parlons de tes rêves, de tes projets, des deslins de cette poésie française qui vient de traverser une crise redoutable.

Perverse avec Baudelaire, trouble et troublante avec Verlaine, sensuelle avec Mendès, funambulesque avec Banville, révoltée et néantiste avec Leconle de Liste, la poésie contemporaines'étaitpeu àpeudétachée del'idéal et détournée de la pensée. Au lieu de suivre les traces lumineuses de Sully Prudhomme et de Vigny, elle se diluait dans les crépuscules compliqués de l'école symboliste et décadente. Enfin, après bien des secousses et des sursauts, la voilà devenue saine, bourgeoise,

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croyante, familiale et rustique. Ceuxd'entre nous, qui ont à examiner les œuvres de tes camarades pour les difïérents prix à leur accorder, sont étonnés de voir tant de strophes consacrées à célébrer le père, la mère, l'épouse, l'enfant, la maison et môme le banc du jardin, qui généralement est petit. La mère surtout ; les poètes d'aujourd'hui sont très « filiaux ».

Quel chemin parcouru depuis Les Fleurs du Mal où, au milieu de tant de pièces admirables qui célèbrent des passions trop étranges, éclatent ces strophes, où la mère du poète maudit son fds comme un monstre, parce qu'elle ne le comprend pas !...

Sa mère, épouvantée et pleine de blasphèmes ! Crispe ses poings vers Dieu qui la prend en pitié.

Et l'enfant de « ce sièle appauvri », volontiers blasphémateur, entend « la lune offensée » lui dire qu'elle voit sa mère,

Oui vers son miroir penche un lourd amas d'années Et plâtre artistement le sein qui l'a nourri !

Autrefois, en effet, — quand je dis autrefois, il n'y a pas très longtemps, — les braves gens étaient effrayés d'avoir couvé ce « canard sauvage », qu'on appelle un poète. C'était presque la ruine et parfois le déshonneur de la famille. Aujourd'iiui, les enfants des bourgeois riment à outrance, garçons et filles ; ce qui est une nouveauté de plus, due au féminisme encore inconnu aux temps baudelairiens. Maints parents sont très fiers d'avoir mis au monde un poète ou une poétesse ; ils

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paioiil voloiiliei's rédiliDii ilu jH'cniier volume el même (lu second. Les succès d'argent de tels aînés célèbres Hrent beaucoup pour réconcilier la poule couveuse el le coq de basse-cour avec le petit canard sauvage. Notre démocratie, d'autre part, se flattant d'être athénienne, a encouragé les poètes par des rubans violets et rouges, des sinécures et même des sommes d'argent. Versifier est devenu à peu près une carrière. II était donc naturel que le titre du poète se modifiât avec la poésie et d'accord avec elle. L'ancien bohème aux longs cheveux, au gosier toujours sec, aux poches vides et aux mœurs errantes, a été remplacé par un monsieur comme toi, considéré de sa concierge, vêtu sobrement, circonspect et diplomate, travaillant à des heures fixes, adoptant une hygiène, sachant tenir ses comptes et régler sa vie.

Tu as un emploi, tu dédaignes la fréquentation des brasseries, tu devais en arriver là oîi aboutissent à peu près tous les travailleurs de l'heure présente, tu fais partie d'un syndicat — oui, d'un syndicat de poètes...

Cessons d'ironiser et passons à des réalités plus graves. Avec les meilleurs de ta génération, tu es revenu aux traditions de notre langue et de notre esprit. Tu as répudié l'extraordinaire, l'obscur, le malsain. T%i as aussi reconnu la logique, la solidité de cette prosodie que l'assentiment populaire, autant que les grands artistes tes devanciers, a fixée; elle ne se modifie que lentement, non pas selon de brusques caprices, mais par des besoins profonds. L'essai du « verslibrisme » révolutionnaire n'a pas été en soi un échec comme on a pu le croire.

La poésie s'est enrichie d'un moyen nouveau d'expression, qui lient du vers et delà prose. Mais il eût été insensé que celte acquisition récente et encore inorganique voulût se substituer au leg-s des siècles que consacrèrent tant de chefs-d'œuvre.

Tu m'as approuvé lorsque je t'ai exposé l'opinion que nous nous sommes formée après réflexion et au contact de l'expérience. Je liens à la préciser ici:

Loin de s'affranchir des difficultés prosodiques, le poète ne doit pas les craindre. Il ne doit pas non plus les rechercher, de peur de tomber dans le puérilisme et la jonglerie. Cependant, il n'est pas douteux que l'idée gagne en beauté à accepter des règles sévères et logiques, qui obligent à ne pas improviser et à poursuivre la perfection. Notre prosodie de l'heure présente s'affine, plus délicate, plus sensible au frisson intérieur qu'elle traduit avec une exactitude accrue. Au lieu d'évoluer vers le relâchement, elle s'achemine vers un art déplus en plus conscient et complexe. Ecoutez sonnerie beau vers moderne. C'est une musique orchestrée savamment. La césure est moins monotone, mieux adaptée au mouvement. La rime n'est plus nécessairement et inutilement riche ou baroque comme chez Hugo et Banville, ni nécessairement et négligemment pauvre comme chez Racine et jMusset. Elle se surveille, s'épure, évite l'adjectif, la redite, la banalité autant que le charlatanisme. Un esclavage? non; je crois plutôt une coquetterie. Certaines lois loyalement subies sont-elles tout à coup abrogées? C'est par un scrupule aux antipodes de la paresse, c'est pour un effet prémédité, résultat d'une difficulté supérieure vaincue... Ainsi plus la métrique

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