‹ L'humanité divine, poèmesChapitre 2 sur 124 · PAROLES A UN JEUNE POETE XI · texte numérisé non relu

PAROLES A UN JEUNE POETE XI

t\-^l iulolli^ente et inéliculcuse. plus le vers est en droit (iespérer riimuort alité.

< Tanl pis, m'as-tu dit avecrintransigeance de la jeunesse, tant pis pour ceux et pour celles qui ont rimé et ivthmé délestablemeut des émotions intéressantes ; nous rejetterons tout cela au chaos oublié des vers taux. »

C'est aller sans doute trop loin... mais il est incontestable que seule est certaine de survivre l'œuvre sans bavures. 11 est heureux que la jeunesse se soit ressaisie et que l'anarchie sur ce point ait cessé.

Nous sommes à peu près d'accord prosodiquement.

Quant à l'inspiration et à sa mise en œuvre, je veux en discuter avec toi. Un poète français est quelque chose de plus qu'un poète national : il est un poète humain. Je te jure que ta lampe, ta chambre, ta rivière, ta campagne, ta ville, ta famille, que tu célèbres avec fidélité, ne nous intéressent que faiblement, si tu ne sais pas en faire les sujets d'un rêve plus étendu, où le reste de l'humanité se retrouve. L'intimisme et le naturisme ne valent que s'ils sortent de l'anecdote et ne sont pas prisonniers de l'horizon. Approfondis, élargis ton âme par le travail, le voyage, la méditation, l'amour. Mais n'imite pas ceux de tes devanciers qui, avec beaucoup de talent, ne furent que des rhétoriciens et des jongleurs. Dédaigne l'amplification. Ne chante que ce que tu sens, n'écris que ce que tu penses. La poésie ne vaut que par l'émotion véridique, ressentie et donnée. Le reste est vain, le reste est de l'encombrement et du verbiage. Il est plusieurs poètes qu'un seul poème,

parce qu'il ('(ail sincèrement inspiré, a rendus immortels...

Je te parle comme un voyageur qui a déjà parcouru le pays à un de ses amis qui en est aux préparatifs du départ. J'en reviens avec une moisson cueillie souvent sous Torage et la tempête et dans les contrées les plus diverses. C'est Thistoire d'une jeunesse qui, au lieu de se restreindre aux études et aux émotions souvent artificielles et superficielles que l'ambiance commande, a voulu aller plus loin et plus au fond, jusqu'à explorer l'au-delà réel de la matière et de l'esprit.

Or, si j'en crois le plus pur de nos inspirés, cet attrait et celte recherche ne seraient pas contradictoires à l'essence même de la poésie et à sa mission que rebutent au contraire les vulgarités, les redites, les petitesses.

Lamartine, il y a près d'un siècle, définissait déjà la poésie « l'écho profond, réel, sincère des plus hautes conceptions de l'intelligence, des plus mystérieuses impressions de l'âme ».

Et il ajoutait :

« Ce sera l'homme lui-même et non plus son image, l'homme sincère et tout entier. »

L'humanité intégrale comporte ce noble désir, cette aspiration élevée, cette foi intime, par lesquels, sans nous y perdre, nous atteignons le Divin dont nous avons soif, même dans le détresse et dans la déchéance.

On raconte qu'un grand spiiitualisle, Herder, prononça ce mol admirable à son lit de mort :

PAROLES A UN JEUNE POETE Xlll

w Donnez-moi une grande pensée pour me rafraîchir. »

Tous, ainsi tpie Ilertler, nous pouvons pousser ce cri sans attenthe Tai^onie. Tous, nous défaillons au cours de l'existence, réduits à nous-mêmes. Que nous sommes peu de chose dans ce vaste univers, où nous guettent les forces hostiles, dont les plus redoutables nous habitent et nous tourmentent ! Mais un petit souffle effleure notre front; caresse d'un véridique amour, strophe ressouvenue d'un poète préféré, maxime d'un sage, exemple d'héroïsme, larme qui, en tombant, fait éclore une consolation... Et nous voilà réconfortés. Un dieu a passé sur notre route et il a éveillé dans notre cerveau et dans notre cœur la présence incompréhensible d'un autre dieu... Ce mystère delà faiblesse humaine» je l'ai médité sous mille aspects ; et je n'ai jamais désespéré parce qu'il nous prépare à un autre mystère, celui de notre grandeur et de notre gloire... L'orgueil est vaincu, mais la confiance demeure.

Dès lors la question se pose : qu'est-ce que ce Divin qui semble n'apparaître que dans une humanité plus humaine et plus profonde?

Ernest Renan, ce Goethe plus conciliant, avait cou tume de dire, dans ses conversations d'après dîner : « Dieu, je ne peux pas affirmer qu'il soit, mais je ne doute pas du Divin. » Ce grand sceptique ne croyait pas formuler un des axiomes de cette foi nouvelle qui a succédé au renanisme. Le Divin, en etlet, on peut dire que c'est Dieu, au deuxième degré, mais Dieu encore, Dieu humanisé qui se révèle à nous par toute une série d'émotions, de sentiments, de pensées, plus nobles et

XIV L HUMAMTE OIVINE

plus beaux, jaillis des entrailles de notre être. Le Divin ne serait-ce [)as encore Dieu pour ainsi dire « naturalisé » et transparent dans ces admirables spectacles que nous prodiji^ue Tunivers, soit spontané, soit embelli par les chefs-d'œuvre dûs à la main des hommes? Comment traiter d'imaginations ces témoignai»es intimes confirmés par la beauté des choses? Quand même on s'obstinerait à nous affirmer contre toute raison que ce monde magnifique, entrevu autour de nous et en nous, n'est qu'une illusion, et — je suppose admise cette hypothèse impossible à admettre — quand même le ciel espéré n'existerait que dans notre désir, toutes les ironies et tous les positivismes voileraient à peine ces lueurs sans pouvoir jamais les éteindre. Ce sont des faits, des faits intérieurs, des faits extérieurs aussi, et dès lors, pour notre âme et pour l'âme de l'univers, des réalités invincibles.

D'ailleurs comment pourrait-il en être autrement? .

Si l'humanité n'était pas divine, et si la divinité n'était pas humaine, nous tomberions dans le plus dangereux mysticisme ou dans le matérialisme le plus abject. Nous nous perdons dans la chimère et dans l'absurdité, en voulant chercher le Divin en dehors de la nature et de l'homme. D'autre part, l'humanité, décapitée du Divin, ne vaut pas la peine d'être chantée, elle n'est qu'un spectacle souvent vil et presque toujours attristant. En prose aussi, lorsque fait défaut cette attirance à la fois respectueuse et angoissée vers les cimes, il n'est que des talents incomplets et des génies sans ailes.

Nous n'aurions que cette preuve par l'exemple, qu'il

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