LA PRIÈRE DU BOUDDHA
A M. Edmond Bailly.
Om ! Braniah Kripaï Kevolon.
Om ! Bramali, que seule ta bonté s'accomplisse. (Prière matinale des Hindous.)
Un soir, quand le soleil se couchait dans la jungle, Assis sous l'arbre saint, Bouddha, Notre Seigneur, Lion des Sakyas, fort et doux, et qui jongle Avec la Vérité sublime et le Bonheur, Appelant Ananda, le moine qu'il préfère, Murmura, les yeux clos par l'extase :
u O.mon Frère, 0 mon Fils, — car tous deux nous naquîmes des flancî De la femme, et je t'enfantais pour les élans
Qui délivi'cnl de la douleur des renaissances —
0 mon frère, ô mon fils, que tes obéissances
Soient toujours le plus doux parfum de l'univers,
Reste dans le Chemin que craignent les pervers !
Bien des fois je t'ai dit que la Prière est vaine,
Car les Dieux ne sont rien qu'une ombre, que la haine,
L'effroi, la douleur et la ruse, aux soirs lointains,
Créèrent, et dont s'obscurcissent nos matins.
Bien des fois je t'ai dit : « Ne prie pas, médite ».
J'eus raison, mais sur ma raison plane, interdite
Aux cœurs matériels, mon Extase qui voit.
Alors on chante, alors on aime, alors on croit.
Dans les abunes de ton âme et dans la sève
Du monde, un Dieu frémit invisible et se lève.
Ce Dieu qui n'a de nom ni de temple en nui lieu,
Ennemi des faux Dieux tous inventés, c'est Dieu !
Celui-là qui fleurit au delà des symboles
N'est jamais prisonnier du geste ou des paroles.
Ananda, si tu veux le prier, prie ainsi.
Et répète après moi le « mentram » (1) que voici:
(1) Prière rythmique liindoue.
262 L lIUMAMTi; DIVINE
« Seigneur, que la Bonté seulement s'accomplisse !
D'autres ont demandé ta Gloire et ta Justice,
Je ne veux seulement pour nous que ta Bonté ;
La nature infinie et sa sérénité
N'ont point erré contre ton cœur ; l'intelligence
Seule est coupable, et riiomme seul qui veut et pense
Est coupable, et je suis coupable, et tu me vois !
Pardonne : J'ai créé le mal; j'ai bien des fois
Résisté contre tes projets doux et mystiques,
Et je suis un peu d'ombre assoupie aux portiques
Qui s'ouvrent sur le ciel énorme, où Tu souris.
Pardonne : J'ai créé la douleur, j'ai surpris
Les secrets de l'Amour élaborant les astres.
Et les souillant j'ai préparé d'impurs désastres.
Mon cerveau s'était dit : « Seul l'égo'isme est grand ! »
Que suis-je? Un des reflets de Maïa qui prend
La forme d'un sanglot, ou d'un rire, ou d'un geste.
Je suis un insensé vaniteux ; et je reste
Dans l'immense univers qui ne me connaît pas,
Un symbole de la déroute et du trépas.
Ah ! que périsse donc mon fantôme illusoire !
Je me perds en chantant ma personnelle gloire.
Mais je deviens Moi-Même, ayant dit : « 4e suis Toi ! » Toi seul existes. Toi les Mondes, Toi la Loi, L'Ame, l'Esprit, ITUimité, la Force unique. Je descends dans ton sein profond, pur et magique, Pour devenir entin le seul Toi que je suis.
« Je veux m'anéantir dans l'Être. Vastes nuits, Vous qu'illumine à l'infini l'œil des étoiles, Vous étincelez mieux que nos soleils sans voiles. Notre lumière n'est qu'un songe, et je veux voir. Dans réblQuissement d\m flambeau chaste et noir, La barrière du moi s'étant déjà dissoute, Le flot de l'Absolu remplir mon âme absoute. Et Brahma monter au silence de mon cœur Comme en un vase pur une ardente liqueur!
« Mais je la verserai cette liqueur sans trêve,
Vers notre humanité misérable, qui rêve
Au fond de cette boue un avenir de ciel.
De la réelle source invisible, réel
Et visible échanson, vers les villes arides
Je porterai l'amphore et les coupes splendides.
264 l'humanité divim:
Pour que la femme et pour que l'homme soient conten- La tyramiie est morte ; ils sont finis les temps Où la science et le bonheur, double mystère, N'appartenaient qu'au prêtre et qu'au roi sur la terre Maintenant il nous faut sauver tout l'Univers. L'ignorance a brisé ses digues et ses fers ; Et nous verrons, suivant les promesses divines, L'ivresse des élus dans toutes les poitrines. »
Bouddagaya (1902).
A Madame Amélie de Valsamachi.
Non, il ne connaît pas son âme, Celui qui n'a pas vu le multiple horizon. Fermé dans sa torpeur comme en une prison, Il refuse cet univers ([ui le réclame, ^
Et toute la beauté répandue ici-bas Disparaît pour celui qui ne la cherche pas. Un opaque sommeil pèse sur des pensées Qui n'écloront jamais au choc délicieux D'autres horizons, d'autres races, d'autres cieux. Et ces forces de joie encor non dépensées
268 I. HUMAMTK DIVINE
En lui-même il les sent lentement se llétrir,
Car sans avoir su vivre il commence à mourir.
Mais celui qui s'en va s'allégeantdes paresses,
Des labeurs, des chagrins, des regrets, des caresses,
Celui-là qui, sait rompre un complexe lien.
Qu'aucun foyer ne garde et qu'aucun joug ne tient.
Celui-là qui bravant le tumulte des gares,
Le fracas des hôtels et les quais frémissants,
Vit dans les paquebots et les wagons barbares
Et quittant ses amis se lie à des passants,
Celui qui trouve aux yeux de la femme étrangère
Un peu de l'au-delà que jamais on n'atteint.
Et qui, sans redouter la tempête ou la guerre,
Provoque l'aventure et nargue le destin.
Celui-là qui n'a rien du loir ou du cloporte.
Et, sachant que ce monde est un bienfait divin.
Veut que la mer le roule et que le sol l'emporte,
Celui-là ne naquit et ne meurt pas en vain...
VOYAfiES 269