PROPHÉTIE D'ANTIGONE
.1 M. Raymond Poincaré.
Un soir sur l'Acropole, alors que le ciel pâle Sent déjà palpiter Vénus à l'horizon, Que le silence étreint Athène aux tons d'opale, Et qu'une lampe brille au loin dans la maison,
Il me semble, accoudée au blanc débris d'un temple Reconnaître Antigone et son visage clair. Sans qu'un souffle ait troublé son voile, elle contemple L'auguste Partliénon qui s'empourpre dans l'air.
« N'êtes-voiis pas, lui dis-je, ù belle entre les fortes, Celle qui conduisait OEdipe sous les cieux. Quand il ne voyait plus de ses prunelles mortes? N'es-tu pas Antigone au grand cœur soucieux ? »
Elle me regarda, gracieuse et sévère.
Son sein, qui soulevait la tunique de lin. Était si fraternel en son chaste mystère. Que mon cœur se sentit un peu moins orphelin.
Alors elle me dit: « J'ai l'âme de Cassandre ; Homme qui viens vers moi, jeune et pareil pourtant A cet (Edipe dont la splendeur devint cendre. Je veux ressusciter ton courage inconstant.
« Errant voluptueux, cœur incertain, écoute Dieu te parler ainsi qu'une cruelle sœur ; Les remords ont meurtri ton sarcasme et ton doute; Et tu ne souris plus déjà que de douleur.
LA TOMBE IMMOUTIXLi: 313
« Ton chemin , qu'ombrageaient les arbres et les roses, Ton chemin, que les pleurs de la joie ont mouillé, Tu l'as vu devenir bridant et dépouillé ; El te voilà plus las que les vieillards moroses.
« J'ai connu ton supplice, ô Voyageur charmant, Toi qui ne trouves point d'auberge à ton usage, Exilé chez les tiens, ô toi dont le visage Se crisped'un bonheur plus amer qu'un tourment !
c< Ton front se dessécha sur l'épaule des femmes, Comme un lys qui d'avoir trop parfumé se meurt. Mais rien n'a pu tarir la fougue de ton cœur. De ton cœur pantelant et ruisselant de flammes...
« Jeune CEdipe. sois fier d'adopter le chemin Que les arbres et que les roses délaissèrent ; Un Dieu dans tes sanglots réside, et ta prière Resplendira de ton solitaire chagrin.
« Vois, ta route aboutit à ce sommet de gloire; La Beauté te bénit, si l'envieux te mord. Après tant de combats accepte la Victoire Et l'Amour, en ces lieux que rend sacres la >Jort- »
Le verbe d'Antigone enchantait les ruines... Ses protectrices mains pressaient mes doigts tiévreux Et j'ai compris qu'entin jusqu'à moi tu t'inclines, 0 Récompense si tardis'e aux Valeureux...
Sophocle et Phidias, tandis que la nuit tombe. Passaient méditatifs sur le roc immortel. Ils me semblaient plus grands d'avoir connu la tombe. Et l'Acropole était toute comme un autel.
Antigone reprit de sa voix fatidique : « Quand les vivants nous ont blessés pour nous bannir, Le passé nous secourt, lui qui jamais n'abdique, Et fait de la charpie avec le souvenir.
LA TOMBE IMMOHTELLK 310
« Le soleil s'éteignit tantôt à Salamine ; Rien ne reste de trop brutal ni d'outrageant... Pour que ton rêve, sans un obstacle, chemine, La lune sur les flots pose un tapis d'argent.
« Partout autour de nous s'arrondit l'ombre bleue. Sur l'Hymette où le marbre est tout doré de miel, La nuit, ainsi qu'un paon qui déploierait sa queue, Fait sa roue avec les étoiles dans le ciel.
« Cet horizon très pur. que nul défaut n'attriste. Enivre par sa courbe et sa limpidité.
Le Dieu qui le créa fut un si grand artiste Qu'en son œuvre le Parthénon s'est reflété !
« Ces magiques débris dont Athènes se pare Survivent aux complots millénaires du mal ; Jamais le dénigreur, le bouffon, le barbare Ne prévaudront contre l'Artiste et l'Idéal.
■ne. L HUMANITE DIVINE
(( Et si je suis venue à toi sur cette cime, Messagère d'Amour que choisit le Trépas, C'est que les Dieux m'ont prise au radieux abîme, Pour t'offrir le laurier qui ne se llétrit pas ! »
Sur l'Acropole (janvier 1909).