LÀ VOIX DU SILENCE A VENISE
A Georges Rodenbach.
Presque tous nous vivons à peine à la surface,
Et nous sommes en proie aux fluctuations.
Qui s'enfonce au sentier des méditations?
Le chant de Lamartine est perdu dans l'espace,
Et le cygne blessé jeta son cri mortel.
La mode est aux jongleurs de rires et de rimes.
Penser, croire, être ému, voilà de graves crimes.
Il sied d'être l'ilote enivré de coktail.
Paris veut des plaisirs légers, des filles nues ;
Et les vieilles vertus deviennent inconnues.
On raille. Tout va bien, quand on a tout raillé.
Et Méphistopliélès, ayant bien travaillé
Puisque partout il n'a créé que des ruines.
Prend son aéronef pour voir, du haut des cieux,
Pareils à des jouets que brise un enfant vieux, Les beautés, ô Paris, que toi-même assassines ! Ah ! fuir ! quelquefois fuir loin du bruit haletant Et loin de l'atmosphère où toute âme est flétrie, Vers un doux paysage, île claire et fleurie Ou lagune ! Être un peu soi-même un seul instant!- Réfléchir au destin qui nous pousse et nous garde, Se dire qu'un sublime Inconnu nous regarde, Se dépouiller d'orgueil, de ruse, de rancœur, Et permettre à ses yeux une larme du cœur !
C'est au Lido, devant Venise qui s'estompe, Tandis que le soleil se couche dans sa pompe. Et que le vent se lève et que les premiers feux Près de la Piazetta clignent comme des yeux. C'est devant le frisson de l'onde, où les gondoles. Emportant loin du quai les idylles frivoles. Glissent avec le bruit de la rame très doux. Que je rêve ces vers, n'ayant plus même- Vous A mes côtés, vous qui si près de ma pensée N'êtes plus que mon âme encor toute exaucée ! Une rose lueur s'étend à l'horizon.
Les îles, où la nuit s'épaissit déjà, sont,
('omme de grands oiseaux posés sur les lagunes.
Je n'entends nulle part de clameurs importunes.
Demain je voguerai vers la tragique Hellas,
Je verrai l'Acropole et j'entendrai Pallas.
Demain?... Mais ce soir tout s'apaise en le silence
Que les cloches font plus profond et plus pieux,
Silence où se module un chant délicieux.
Ce chant, qui nous transporte où l'Étoile commence,
Me murmure des mois si caressants tout bas,
Que l'Amante elle-même, hélas ! ne les dit pas !...
Comment te nommerai-je, ô Toi que Ton ignore, Délire fugitif que le soir laisse éclore. Présence qu'on mérite après de longs efforts Et qui me fait pleurer de joie et de remords ? Je ne sais pas ton nom, mais j'espère et je t'aime, Toi l'Inspiration mère de mon poème, Et par Toi je m'évade au ciel supérieur. Voix du Silence, voix du Maître Intérieur !
44 L HUMANITE DIVINR
PRIÈRE Al DIEU INTÉRIEUR
Aux auteurs inconnus de " L'Imitation » et du « Bhagauad-Gita ».