LES CHARMEURS CHARMÉS
A M. Francis Chevassa.
Les charmeurs de serpents, suivis de courtisanes, Etendirent de lourds tapis silencieux A l'oml^re veloutée et claire des platanes, Atin d'épanoLiir leurs dons mystérieux.
Les bêtes ondulaient sur les nattes luisantes,
Des strideurs traversaient l'air, tels que des oiseaux
Aigus; et les bayadères éblouissantes,
Pour mieux voir, se penchaient comme de blpiids roseaux.
Le peuple dit : « Quel est des aspics ou des èves Le reptile le plus souple et le plus fatal ? Non moins que le poison, l'Amour tarit les sèves ; La Femme est formidable autant que l'Animal. »
L'urseus, le cobra, l'aspic et les vipères Se dressaient sur leur queue ou glissaient en rampant Les hommes saints, avec des musiques impaires, Tarissaient le venin et figeaient le serpent.
Les Femmes à leur tour, mêlant leurs chevelures, Murmuraient des appels pareils aux sifflements... Les Ascètes, maigris par de longues tortures, Dédaignaient la menace et les embrassements !
Nulle amante ne sut, pas plus que les reptiles. Arracher un frisson à l'héroïque chair ; Et le peuple, étonné des pièges inutiles, Admirait ces dompteurs du ciel et de l'enfer.
LKS SURULMAINS 207
Mais un frisson parcourt soudain l'ardente houle.. Sans bijou, sans alour et de rose candeur Revêtue, une Enfant avait fendu la foule ; Et dans ses bras montait des lys l'exquise odeur
Elle resta muette ; et les désirs profanes
Comme elle se taisaient, et nul ne blasphéma...
0 miracle ! la Vierge impassible charma
Les charmeurs de serpents vainqueurs des courtisanes.