CHAPITRE YI
<:e que devront être les cantons de la république
universelle
Rapprocher la France de Tltalie; TlLalie, de F Espagne ; la ligue latine, de l'Angleterre, puis de FAUemagne; la confédération occidentale, de la Russie; c'est bien, mais c'est insuffisant pour réunir toutes les patries dans une patrie nouvelle. Il faut encore briser les moules des anciennes nations. Ce sera là l'œuvre delà confédération, dès que les groupes dont elle se composera seront assez solidaires et fraternels pour le permettre.
En France, lorsqu'en 1789 les constituants se proposèrent de fonder définitivement l'unité française, ils comprirent qu'il fallait d'abord saper l'esprit provincial ; et ils virent qu'on ne pouvait y parvenir qu'en déchirant, en émiettant les anciennes provinces. Ils les divisèrent en départements, séparant les intérêts anciens, créant des intérêts nouveaux.
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et transportant à la nation les sentiments qui jusque-là avaient attaché plus particulièrement les citoyens aux régions où ils étaient nés.
Depuis 1789 les autres pays qui se sont unifiés sont entrés dans la même voie, L'Italie, par exemple, s'est bien gardée de laisser subsister une Vénétie, une Lombardie, une Toscane, un état des deux Siciles, un état pontifical. Dans tous ces états, elle a taillé des divisions administratives, et elle n'a laissé subsister que l'Italie une.
L'Allemagne a suivi une méthode différente. Mais malgré sa forme en apparence fédérative, malgré le patriotisme germain qui anime ses fils depuis la dernière guerre, et qui ressemble bien plus au chauvinisme qu'à l'amour éclairé du pays, elle constitue à cette heure encore une monarchie plutôt qu'un peuple. Il y a une nation prussienne, une nation saxonne, une nation bavaroise, une nation wurtembergeoise, il n'y a pas encore de nation allemande. La prétendue nation allemande se résume en une armée et un empereur tout-puissant. Le jour où la liberté triomphera de l'autre côté du Rhin, la division s'opérera là comme elle s'est opérée chez nous, à moins que cette étape puisse y être évitée.
Cet exemple de tous les peuples qui s'unifient devra être suivi de l'Europe, le jour où elle comprendra enfin la nécessité de s'ériger en nation nouvelle.
Aucune fédération ne peut subsister là où un seul des éléments qui la composent est assez fort pour tenir tête à l'ensemble, et où deux de ces éléments réunis peuvent lui imposer leur loi.
« ... Une fédération entre grandes monarchies, à
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plus forte raison entre démocraties impériales, » a dit Proudhon, « est chose impossible. Des États comme la France, rAutriche, l'Angleterre, la Russie, la Prusse, peuvent faire entre eux des traités d'alliance ou de commerce ; il répugne qu'ils se fédéralisent... (1) »
C'est pour cela que l'Allemagne actuelle, loin d'être une confédération véritable, est une simple annexe de la Prusse.
Aussi longtemps qu'il existera une Russie, une Allemagne, une France, une Italie, une Espagne, il n'y aura pas d'Europe.
La première œuvre des Constituants européens devra donc être de briser les nations, de les diviser en petites républiques de l'importance de la Belgique, de la Hollande, de la Suisse, du Danemark, puis de les fédérer entre elles-
La plupart du temps ce seront les anciennes provinces qui reprendront vie. Elles ont dû disparaître lorsqu'il s'est agi de constituer les nations actuelles ; elles étaient trop grandes et auraient menacé l'unité du pays. Elles peuvent et doivent reparaître dans l'Europe unie, parce que la nation étant plus vaste, plus vastes peuvent et doivent en être les divisions. Ces anciennes provinces constituent d'ailleurs les vraies nations primitives, et celles-ci ont leur place marquée dans la grande patrie pacifique de demain. C'est là une conception qui ne m'appartient pas en propre : Saint-Simon et Auguste Comte ont professé la même idée.
(1) Proudhon, du principe fédératif, 1863. — Paris, Dentu, éditeur, page 71.
Mais pour nécessaire qu'elle soit, cette division de demain ne sera pas définitive.
Si les faits se déroulent tels que mon intelligence les a conçus, on voit qu'il se sera produit dans chacune des nations actuelles deux transformations successives et inverses : d'abord un démembrement des provinces ; puis, après un ou plusieurs siècles, la reconstitution de ces circonscriptions anciennes.
Les nouvelles patries subiront vraisemblablement des efï'ets analogues.
Dans toute unité nationale, fédérée ou non, il y a une proportion nécessaire entre l'étendue des parties et celle de l'ensemble. Les parties doivent être assez petites pour que, même réunies à plusieurs, elles ne puissent jamais menacer la puissance de l'ensemble. La Bourgogne, le Languedoc, la Provence étaient trop grandes pour la France. La Vénétie, la Lombardie, la Toscane étaient trop grandes pour l'Italie. Il a fallu les découper en circonscriptions plus petites.
Une même règle de proportion nous amène à considérer la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Autriche, l'Angleterre, l'Espagne, et à plus forte raison la Russie, comme trop vastes et trop puissantes pour entrer telles quelles dans une confédération européenne. Pour que la nation européenne se fonde, leur démembrement s'impose comme celui de nos provinces s'est imposé en 1789 quand la France a voulu constituer son unité.
Mais l'Europe n'est qu'une étape. C'est la confédération universelle qui est le but; et telle subdivision qui serait trop étendue pour une Europe fédérée deviendrait au contraire parfaitement appro-
priée à une fédération mondiale. Par contre, telle division, admirablement proportionnée à l'Europe élevée au rang de nation, serait infiniment trop petite pour la République planétaire.
Le jour donc où le globe ne formera plus qu'un seul peuple, les nations actuelles revivront, à l'exception de la Russie qui n'est encore qu'un groupement chaotique. Peut-être même cette résurrection pourra-t-elle se produire dès que les confédérations européenne et américaine se seront fusionnées.
Alors cependant, les anciennes provinces rappelées à la vie ne s'éteindront pas par une mort nouvelle, car les vieilles nations ressusciteront sous la forme fédérative. L'humanité sera une, et, contrairement à ce qui se passe à cette heure, elle sera vivante dans toutes ses parties. La province ne sera plus tuée par la nation, et la nation ne sera plus écrasée par les nations qui l'entourent. Ce sera la vie à tous les degrés et dans toute sa plénitude.
Notre France alors ressuscitera dans sa splendeur et dans sa gloire, pour ne plus mourir désormais que le jour où l'humanité s'éteindra.
Celle-ci disparaîtra-t-elle seulement quand cessera toute vie à la surface du globe par suite de l'extinction du soleil ?
Disparaîtra-t-elle plus tùt, vaincue et évincée par une espèce nouvelle produite dans la suite des temps ?
Ce sont là des problèmes insolubles, aussi oiseux que ceux relatifs à l'immortalité de l'âme et à ce qui se passe pour chacun de nous après notre mort.
11 suffit que nous ayons déterminé la loi de notre
espèce et que nous puissions prévoir avec un ensemble suffisant de probabilités où la pousse son évolution naturelle.
Il reste maintenant à répondre à une objection d'ordre sentimental, qui sera sans doute opposée à ce travail, et qui présente d'autant plus de danger que le sentiment exerce sur les masses un empire supérieur à celui de la raison. On accusera peut-être l'auteur de manquer actuellement de patriotisme.
L'accusation serait injuste.
Poursuivre l'union de tous les peuples, et, pour commencer, de ceux de l'Europe ; désirer et prédire une grande fédération, assez vaste pour pouvoir résoudre les problèmes économiques et assurer le règne de la justice, ce n'est point faire œuvre de mauvais patriote : ce n'est ni abaisser, ni humilier son pays devant l'étranger.
Aussi longtemps qu'elles ne sont pas fondues, absorbées les unes dans les autres, les nations ont droitàlaliberté, à l'existence, et toute entreprise violente contre l'une d'elles est un crime.
C'est un crime, non seulement parce qu'un tel acte viole les principes du droit, mais parce qu'il nuit au genre humain en retardant la solution finale.
En 1848, la France républicaine se montrait accueillante et fraternelle pour les autres peuples. Elle se montre aujourd'hui étroitement protectionniste et hostile.
Pourquoi ?
Parce que, depuis 1848, il y a eu 1870 et 1871 ; parce que la maxime du chancelier de fer a prévalu ; parce que la force a primé le droit ; parce que deux provinces nous ont été violemment arrachées; parce que, à regard de FAllemagne au moins, la sympathie a fait place à la haine; parce que, les sentiments formant série, cette haine de FAllemagne n'a pas tardé par un enchaînement logique à engendrer la haine de FAngleterre. 1870 a fait reculer le monde et nous serions bien plus rapprochés des États-Unis d'Europe si Gambetta avait triomphé dans sa lutte héroïque.
Il y a lieu d'applaudir lorsqu'un peuple défend son territoire; et cela est vrai surtout lorsqu'il s'agit de la France.
La France a été le berceau de principes qui ont rénové le monde. Elle a versé son sang et s'est épuisée pour le triomphe du juste et du vrai. Elle a mérité qu'un esprit tel que M. Pi y Margall FappekU le Sinaï de l'humanité. Elle a, au cours du dixneuvième siècle, puissamment aidé à la constitution des nationalités qui préparaient le rapprochement futur, mais devenaient pour elle, en attendant, de redoutables antagonistes ; et elle a ainsi sacrifié sa puissance militaire et sa force économique. En un mot, elle a donné au genre humain le meilleur d'elle-même, et si, à l'heure où nous sommes, elle nous offre un attristant spectacle, c'est à son énorme dépense d'énergie qu'il convient d'attribuer cet état actuel.
Mais serait-ce bien la connaître et la défendre que rêver pour elle de nouvelles saignées, de nou-
velles guerres extérieures, suivies de nouvelles guerres civiles? Serait-ce l'aimer avec intelligence que l'engager dans la poursuite d'une revanche qu'elle doit uniquement attendre de la fédération européenne, etde la division des grandes nations en petites républiques cantonales confédérées?
N'est-ce pas, au contraire, nourrir pour elle un ardent amour que lui souhaiter un sort analogue à celui de la Grèce antique ?
La Grèce a été jadis absorbée dans l'Empire romain ; mais elle lui a légué le culte de la beauté, son art, sa philosophie, sa langue même. Au siècle d(^ Dioclétien, à Rome, le grec était parlé autant, peutêtre plus, que le latin. L'Hellade a conquis le monde. Elle Fa hellénisé.
Il doit en être de même de notre patrie : son esprit animera la confédération mondiale. Loin de périr dans cette absorption, elle y vivra d'une vie nouvelle et supérieure. Elle deviendra l'humanité.
Sans doute elle ne sera pas seule à recevoir cette extension. L'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Amérique auront un sort analogue. Elles la féconderont pendant qu'elles seront fécondées par elle. Chacune apportera sa pierre au magnifique édifice. Mais l'âme de ces peuples ne disparaîtra pas plus dans cette admirable construction nouvelle que, selon la conception bouddhique, l'âme humaine ne périt dans le Nirvana.
Rome aussi avait, sans le diminuer en' rien, agrandi et développé l'apport de la Grèce en donnant au monde antique la notion du droit, et à l'heure actuelle l'esprit de ces deux grands peuples viten.nous dans toute sa beauté. On dit souvent que la Grèce
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et Rome ont péri. C'est faux : la civilisation moderne les continue.
Ainsi en sera-t-il de la France. Son apport à Thumanité demeurera intégral. Celui des autres peuples, loin de le diminuer en s'unissant à lui, Tamplifiera au contraire, tel le son dont le microphone accroît Tintensité. Le rapprochementdes peuples multipliera la valeur de leur eftort dans le développement de la civilisation universelle.
Mais si la France est appelée à jouer ce glorieux rôle dans les combinaisons humaines de Tavenir, c'est à la condition de demeurer elle-même, de conserver les qualités de générosité qui Font faite si grande. Une nation n'est forte que si elle évolue selon sa loi propre. A imiter les autres, elle s'amoindrit parce que les qualités acquises n'ont jamais le degré de puissance des qualités natives. Que la France se fasse mercantile comme F Angleterre, elle n'égalera pas notre voisine d'Outre-Manche, et elle perdra les nobles attributs qui la distinguent elle-même. Elle a été le cerveau du monde moderne. Dans la fusion des cités et des races, elle doit continuer à élaborer et à dégager la pensée de l'univers.
Or, ceux-là lui demandent d'aliéner sa propre nature qui lui prêchent la guerre, la revanche brutale, la haine à l'extérieur et même à l'intérieur. En la conviant à adopter, sous prétexte de résistance à l'Allemagne ou à l'Angleterre, le patriotisme étroit et égoïste de ces peuples, ils la poussent à déserter ses traditions propres ; ils la conduisent au suicide : car pour un peuple, déserter sa nature, c'est mourir.
C'est ce qu'a bien compris et excellemment exprimé, dans le numéro du 3 mai 1901 du journal «las nacionalidades», le grand penseur espagnol Lozano.
Après avoir montré Tineptie des nationalistes de France il poursuit :
Ils sont aveugleS;, sans quoi ils ne seraient pas comme ils le sont les pires ennemis de leur patrie.
Le patriotisme du Français, en effet, du vrai Français, — non de ce Français impérialiste ou royaliste qui met tout son honneur à revêtir la livrée de l'uniforme, et à bien montrer sa poitrine afin qu'on y voie la rosette prodiguée par l'Empire aux hommes qui livrèrent l'Alsace et la Lorraine aux Allemands, — le patriotisme du Français véritable, fils de la patrie de Victor Hugo et de Berthelot, consiste à ne pas avoir de patrie.
L'Espagnol, l'Allemand, l'Anglais, l'Italien, les peuples qui n'ont pas eu l'honneur d'ouvrir à l'humanité une ère nouvelle ont pour patrie leur territoire limité. Mais depuis la fin dix-huitième siècle, la patrie pour le Français se confond avec l'humanité. L'unité du genre humain voilà ce dont, sans s'arrêter devant les menaces de tous les tyrans coalisés, et grandie par elles, la France a commencé la réalisation (1).
(1) Voici le texte espagnol de cette citation : Estân ciegos; sino no serian como son los peores enemigos de su patria.
Porque el patriotismo del francés, del verdadero francés, no de ese francés imperialista y realista, cuyo honor supremo es vestirse la librea del uniforme 6 adelantar ei pecho para que se le vea en el ojal la roseta que prodige el Imperio â los hombres que entregaron la Alsacia y Lorena â los alemanes, el patriotismo del verdadero francés, hijo de la patria de Victor Hugo y de Berthelot, es este : no tener patria. La patria para el espaûol, para el alemân, para el inglés, para el italiano, para los pueblos que no hantenido el honor de abrir â la Humanidad una nueva era es su territorio limitado ; mâs
Il aurait été bon que M. le général Geslin de Bourgogne pût méditer d'aussi nobles pensées. Cela lui aurait évité son triste discours de Rennes.
Renchérissant sur les paroles du grand chef d'état major de l'armée allemande de Moltke, qui qualifiait la guerre de sainte, M. Geslin de Bourgogne a voulu célébrer les hécatombes guerrières comme des actes religieux (1).
Pauvre esprit I
C'est le souffle révolutionnaire qui adonné à la France la prééminence sur tous les peuples.
Consommer sa rupture avec la Révolution pour la ramener à l'Église, ce serait lui retirer son hégémonie morale sans lui rendre l'hégémonie militaire.
Le patriotisme, tel que les nationalistes le conçoivent, n'aurait qu'un résultat : effacer notre pays de la carte du monde. Ce patriotisme-là ne peut soulever que le mépris des hommes éclairés.
para el francés, desde el sigio pasado, la patria es la Humanidad. Hacer unos â todos los hombres ; hé ahî lo que concibiô y comenzô â realizar Francia en la tierra sin detenerse, antes creciéndose, ante las amenazas de todos los tiranos coligados.
(1) Les paroles prononcées à Vannes par M. le général Geslin de Bourgogne sont les suivantes :
« On oublie trop cjue le soldat est fait pour la guerre, que la guerre est une expiation, que Dieu la déchaîne quand il lui plait, pour châtier les fautes des peuples et les régénérer dans le sang; que, pour ces grandes hécatombes humaines, il faut des sacrificateurs et il faut des victimes.
» Or le soldat y est, à la fois, sacrificateur et victime. Gomme sacrificateur, il immole et il doit immoler jusqu'à ce qu'il tombe, il s'offre en victime expiatoire et son sacrifice est consommé. » '