T)E LA RÉPUBLIQUE DES GAULES AVEC SES GRANDES ILES
Et Turquet ne saisissant pas bien ce que serait cette République, le futur Edouard VU lui aurait donné les explications suivantes.
U était certain de succéder à sa mère s'il lui survivait; il croyait probable que son héritier à lui, son fils aîné, lui succéderait à son tour; il doutait si son petit-fils succéderait à son fils ; et il avait la certitude que son arrière petit-fils ne succéderait pas à son petit-fils. La monarchie anglaise, la plus solide de toutes les monarchies européenne^, finirait par être engloutie comme les autres dans le flot démocratkfue universel.
Et alors la France et l'Angleterre se confédéreraient. Elles ne sont pas comme des esprits superficiels le pensent de race divergente. Malgré les différences de mœurs, de langue, d'habitudes, elles appartiennent à un même groupe ethnique.
Les autochtones de la Grande-Bretaene et de llrlande sor-
316 l'uumanité et la patrie
préparer ainsi la seconde période de formation des États-Unis d'Europe.
Cette seconde période sera celle de Tîmion occidentale. Elle sera caractérisée par l'entrée dans Talliance méridionale de l'Allemagne, de TAutriche, de la Hongrie, du Danemark, de la Suède et de la Norwège. Elle sera déterminée comme Taura été Talliance méridionale par le besoin de la défense. Seulement ce ne sera plus contre TAllemagne et ses tendances désormais sans danger, que sera dirigée la concentration. Ce sera contre le péril russe.
La Russie compte à Fheure actuelle plus de cent vingt millions d'habitants. Son territoire européen s'étend de la Baltique et de l'Océan Glacial à la mer Noire, et elle englobe dans sa sphère d'influence les petites nationalités balkaniques. Son territoire asiatique comprend toute la Sibérie, commence à empiéter sur la Mandchourie, et confine par là à la Chine comme par d'autres points il confine à la Perse et à l'Afghanistan. Dans un siècle ou deux, cet immense empire peut renfermer plus de six cents millions d'êtres humains de races diverses. Il est évident qu'à ce moment-là, si l'Occident ne lui oppose pas une barrière en se confédérant, il sera
taient de la même souche que ceux des Gaules. La Grande- Bretagne a été soumise aux Romains comme la Gaule. La conquête normande du onzième siècle a mêlé encore les deux peuples; et les invasions germaines ou danoises se sont produites dans les deux pays.
L'Angleterre et la France entraînant dans leur orbe, Tune la Hollande, la Belgique et la Suisse, l'autre l'Italie, l'Espagne et le Portugal, cette grande Confédération deviendrait l'embryon des Etats-Unis d'Europe.
submergé par lui plus facilement encore que la la Grèce n'a jadis été subjuguée par la Macédoine. Voir poindre un pareil colosse, et, par des querelles intestines, faciliter son déA^eloppement, c'est préparer la ruine de l'Europe occidentale, comme autrefois la lutte dès cités helléniques entre elles prépara les triomphes de Philippe et d'Alexandre.
L'alliance russe contractée par la France doit donc être aussi nettement condamnée que celle de l'Italie avec r Allemagne. Elle est de nos jours ce qu'a été pour le Péloponèse et l'Attique l'alliance macédonienne. Elle prépare le coin formidable qui s'introduit entre les divers peuples occidentaux pour les empêcher de se réunir et en briser la résistance. Combien plus rationnel était à ce point de vue le rapprochement opéré en 1855, lors de la guerre de Crimée, entre la France et le Royaume-Uni !
La Russie fait en Asie œuvre civilisatrice. C'est là un fait incontestable. Nous serions donc coupables de nous y opposer, car civiliser l'Asie c'est travailler à la République universelle. Mais cette œuvre, éminemment utile pour un avenir éloigné, n'en comporte pas moins un péril prochain.
A l'heure présente la race jaune ne nous menace qu'au point de vue économique et c'est encore trop (1). La facilité avec laquelle les armées alliées ont pénétré sur le territoire chinois et en ont mis à sac les villes et les villages prouve l'incapacité militaire de cette fourmilière humaine.
(1 On consultera avec fruit sur ce point le livre de M. Théry, « le Péril jaune », et la remarquable préface qu'y a faite M. d'Estournelles de Constans.
Mais que la Russie, profitant de son voisinage, pénètre cliaque jour plus avant au cœur du Céleste Empire par une infiltration lente et continue ; qu'elle groupe autour d'elle la majorité de ces quatre cents millions d'hommes ; qu'elle les organise militairement, la race jaune, aujourd'hui encore quantité négligeable, deviendra le plus formidable des dangers.
Donc, pas d'alliance russe ! elle est moins excusable encore que la Triplice.
A la rigueur, l'Occident pourrait peut-être passer de piano à une confédération dont les États du Nord feraient partie ; auquel cas l'étape latine serait évitée. Le pangermanisme cesserait alors d'être à craindre, tandis qu'il est difficile d'imaginer une situation telle que le péril russo-chinois puisse être négligé.
M. Léouzon Le Duc, dans l'ouvrage déjà cité, constate que c'est le peuple qui a voulu unir la France à l'empire des czars; et c'est là ce qui l'enchante. L'alliance russe dans ces conditions ne saurait être mauvaise : Vox populi, vox Dei.
C'est probablement, au contraire, ce qui la rend suspecte. Comme il a été dit plus haut, le peuple, c'est-à-dire la majorité, retarde. La minorité est en quelque sorte la locomotive, la majorité le fourgon. Cela n'empêche pas l'ensemble de constituer un train indivisible. Mais le fourgon n'en est pas moins à l'arrière et la locomotive à Fàvant.
« Qu'on observe tous les progrès de l'humanité, » dit M. Pi y Margall, « on n'en citera pas un qui n'ait commencé par la négation individuelle d'une idée collective : la société les réalise généralement ; mais
c'est l'individu qui en a l'initiative, et l'individu, je le repète, n'a rien qui l'arrête! (1) »
L'idée collective contre laquelle il importe de protester aujourd'hui, c'est l'alliance russe. Le progrès résidera dans la confédération universelle. Il sera réalisé par la génétalité des habitants de l'Europe de l'ouest, mais c'est l'action individuelle qui doit le préparer; c'est nous. Voilà pourquoi il y a lieu d'apporter dans l'étude de l'alliance francorusse, contrairement à l'opinion de M. Léouzon Le Duc, un préjugé défavorable.
Ce qu'on peut appeler l'origine mentale de cette alliance prouve amplement à quelles idées elle répond.
Le peuple français, en 1892 et 1893, avant que nos politiciens eussent dérivé sa haine contre l'Angleterre, avait conservé un ressouvenir cuisant de nos désastres de 1870 et 1871. Il haïssait profondément l'Allemagne. Incapable de se dire qne la guerre serait éternelle si personne ne commençait à inaugurer l'ère de l'oubli, il rêvait de revanche. C'est la revanche qu'il entrevit lorsque l'amiral Gervais alla saluer à Gronstadt et à Pétersbourg l'empereur Alexandre III ; lorsque l'amiral Avelanne s,e rendit à Toulon et à Paris ; lorsque plus tard Nicolas II vint visiter la France, et que Félix Faure, au nom de la France, rendit sa visite à Nicolas II. Ce n'étai' point son amour de la Russie que le peuple de Paris manifestait par ses vivats enthousiastes; c'était sa haine contre l'empire allemand. Il croyait que le czar nous offrait son concours pour reconquérir nos
(1) Pi y Margall, loc. cit., traduction française, p. 168.
provinces perdues; il Tacclamait avec frénésie.
Les hommes de réflexion voyaient an contraire fort bien que Falliance russe n'était que Talliance allemande opérée par voie détournée; que loin de nous rapprocher de la revanche, elle consacrait à tout jamais le traité de Fraïicfort. Mais la réflexion compte pour un là où la sentimentalité compte pour cent. La sentimentalité domina et Falliance fut conclue.
Depuis lors l'inauguration du canal de Kiel ; l'entente franco-russo-allemande à la fin de la guerre Sino-japonaise; l'action des alliés en Chine sous le commandement général de M. de Waldersee ont montré que les hommes de réflexion avaient raison. La sentimentalité même commence à se rendre ; mais l'alliance est faite, et il s'est créé autour d'elle des intérêts et une espèce de tradition difficile à briser. Il faudra cependant la défaire. Si les ministres, soucieux déménager les foules et de ressasser des lieux communs pour conserver leurs portefeuilles, n'osent pas l'essayer, c'est aux politiques •avisés en dehors ou au dedans des Chambres d'y travailler de toutes leurs forces et d'y préparer l'opinion.
Rapprocher la France de l'Allemagne ne saurait être un mal, penseront peut-être quelques lecteurs, puisque à un moment donné ce rapprochement s'imposera.
Cela dépend de la voie par laquelle il se sera établi.
S'il se forme d'abord une alliance latine; si le groupe latin s'annexe ensuite l'Angleterre, puis, par son influence les peuples du nord autres que la Russie,
et parmi eux l'Allemagne, le rapprochement est normal, physiologique, et il y a lieu d'y applaudir.
S'il vient en passant par Saint-Pétersbourg, parla Russie tzariste, notre intérêt est de le repousser.
Nicolas II peut être animé de bonnes intentions, et il serait peut-être injuste de nourrir des préventions contre lui. Mais la politique des czars suit une loi évolutive qui lui est propre, et il en est de même de la politique allemande.
La Russie, que Nicolas II en soit ou non conscient, ne vise qu'à diviser l'Europe. L'Allemagne, sous l'hallucination de l'hégémonie teutonique, dominée par ses ambitions présentes qui obscurcissent l'avenir à ses yeux, favorise cette division lorsqu'elle se rapproche de la Russie. Toute à ses intrigues diplomatiques, elle coquette aujourd'hui avec Nicolas, demain avec Edouard VII et travaille ainsi à la mine que creusent les autocrates russes sous le sol européen. Son but est de contenir aujourd'hui la France par l'Angleterre et l'Italie, demain l'Angleterre par la Russie et la France. A ce jeu, elle gagnera peut-être de conserver pendant un temps la suprématie sur les nations occidentales. Mais elle ne les groupera pas ; elle les maintiendra, au contraire, dans l'insolidarité. Et lorsque la Russie sera prête, l'Europe sera livrée à ses convoitises comme jadis la Grèce à la Macédoine, parce que ni l'Allemagne, ni la France, ni l'Italie, ni l'Angleterre n'aura fait son devoir.
En dénonçant l'alliance russe la France empêchera cette politique imprévoyante et néfaste. Qu'elle remplace cette union hybride par un mariage normal avec ses congénères latins et, plus tard, avec les
peuples libres de la Grande-Bretagne ! L'Allemagne pourra bien encore s'appuyer pour un temps sur Fempire mosco^vite ; mais] la croissance rapide et menaçajite de cet empire la ramènera rapidement à une vue plus juste de ses intérêts. Ce jour-là les peuples de TEurope occidentale, déjà rapprochés par une alliance solide, n'auront plus qu'à transformer cette alliance en confédération.
A l'union latine et à^ l'entente cordiale avec la Grande-Bretagne, déjà indiquées comme le premier but à poursuivre, il faut donc ajouter la dénonciation de l'alliance franco-russe sans laquelle ce premier échelon ne pourrait être franchi.
Même après la confédération de l'Europe occidentale, la Russie, avec son immense population tant asiatique qu'européen ne, demeurera un danger. Mais l'Europe, en se confédérant, sera fatalement amenée à remplacer partout le gouvernement monarchique par le gouvernement républicain. Les États-Unis de l'Occident, sans avoir fait disparaître toutes \e^ antinomies dont nous souffroQS, les auront fortement diminuées. Des lois fédérales réglant les questions relatives au travail nous auront rapprochés d'une meilleure justice sociale. La liberté aura partout solidement établi son empire, et, l'exemple se répandant, le czar sera obligé de faire des concessions s'il ne veut pas se heurter à une révolution (1).
(i) 11 va de soi que les choses changôraient ;complétement de face si une révolution substituait à la dictature césarienne une république démocratique en Russie. La force réactionnaire qui a son point d'application à Saint-Pétersbourg disparaissant tout à coup et se transformant en énergie révolu-
Ces concessions iront-elles jusqu'à la constitution d'un parlement central? on ne saurait le dire. C'est possible; mais il se peut également que l'autocrate ne se résolve jamais à introniser en face du sien ce nouveau pouvoir par lequel il serait infailliblement dévoré.
Dans ce cas, pour se faire autrement qu'elle ne s'est faite en Occident, l'évolution libérale ne s'en fera pas moins. Au lieu de se réaliser au centre elle se réalisera à la circonférence. Les provinces recevront une part de g-ouvernement, et une heure viendra où elles se trouveront assez fortes pour se confédérer et pour imposer au despote la reconnaissance de leur contrat fédéral.
Ce jour-là la Russie d'Europe à son tour civilisée, et peu désireuse d'être envahie par les hordes de l'Orient, sera amenée par la force des choses à s'unir à la confédération occidentale. La grande nation européenne; sera née.
Et comme le mouvement ci^lisateur au cours de ces événements aura pris un développement considérable, que la morale se sera épurée, qu'une
tionnaire, toutes les dynasties de l'Europe s'écrouleraient; et peut-être l'union européenne se réaliserait-elle par voie immédiate et catastrophique. Cette solution serait la plus rapide, I9, plus sûre, la meilleure. Malheureusement, malgré l'agitation qui règne, au moment où j'écris ces lignes, dans la monarchie moscovite, rien ne fait prévoir que nous puissions y compter.
longue paix aura inspiré à tous la haine de la guerre, que le sentiment de la solidarité se sera substitué à celui de la crainte, TAmérique, depuis longtemps confédérée elle-même dans toutes ses parties, ne manquera pas de tendre la main à l'Europe par-dessus l'océan.
Alors se trouvera constituée la grande République du monde civilisé.
Sous Fintluence de la France, de TAllemagne, de TAngleterre, des États-Unis, de l'Italie, les colonies africaines se seront développées à leur tour, et seront prêtes à se joindre aux nations mêmes d'oi^i elles seront sorties. L'Australie nous aura précédés. Quant à l'Asie, elle arrivera sans doute à se mettre assez à l'unisson du reste du monde, pour que, sous une forme fédérative qui respecte les difTérences d'habitudes, de mœurs, de conceptions, elle puisse enfin pénétrer dans l'unité générale.
Ici cependant se place une inconnue. En Europe, y compris la Russie, la question de race n'existe pas. Il en va de même en Amérique. Mais il est permis de craindre qu'elle ne demeure un impedimentum absolu lorsqu'il s'agit de la Chine, de TAnnam, du Siam et même de l'Inde.
L'exemple donné depuis un tiers de siècle par le Japon semble autoriser une espérance contraire. Un seul exemple cependant ne suffit pas à la démonstration d'une hypothèse ; et les races asiatiques n'étant pas susceptibles d'être supprimées, si elles étaient inassimilables il y aurait lieu de prévoir encore de grands et terribles bouleversements.
Dans l'antiquité, les Germains, alors barbares, ont
fini par envahir Rome, et par dissoudre FEmpire. Mais des débris de l'Empire sont issus les peuples civilisés dont aujourd'hui fait partie l'Allemagne, et d'où naîtra sûrement, dans un temps relativement proche, la république des États-Unis de la civilisation.
La dissolution de l'empire romain a donc eu pour effet de rendre assimilables, par le mélange, des races qui ne l'étaient pas auparavant, et cette assimilation a fait faire un pas considérable à l'humanité.
Il se pourrait que les États-Unis de la civilisation fussent impuissants à assimiler l'Asie, et que l'Europe périt devant l'invasion asiatique comme a péri l'empire romain devant l'invasion germaine. Dans ce cas, le mélange amènerait la formation de races fusionnées qui rendraient enfin possible l'unité mondiale. Il n'y faudrait pas mille années : l'Amérique, demeurée à l'abri de l'invasion, conserverait la civilisation chez nous un moment éteinte; et l'Europe ne demanderait pas un siècle pour reprendre sa marche en avant. Un peu retardée, la République universelle n'en finirait pas moins par se réahser.
Mais ce serait là un pis-aller, d'ailleurs improbable. Sans être absolument démonstratif nous Tavons dit, l'exemple du Japon est de nature à justifier les plus brillantes espérances. Pourquoi, sous l'action bienfaisante de la Russie d'un côté, de la France et de la Grande-Bretagne de l'autre, l'Asie ne suivrait-elle pas le courant? Pourquoi ne s'assimileraitelle pas aux autres nations, sans imposer au monde, pour atteindre ce résultat, un nouveau et dernier cataclysme social?
En tout état de cause, plus vite nous arriverons
3^H l'humainité et la patrie
à constituer les états-unis de la civilisation, plus nous aurons de chances de leur amener F Asie sans conflit violent, par une action graduelle et normale.
Obéir dès à présent aux enseignements que nous apportent ces vues sur l'avenir de notre espèce; répudier en Italie la triplice; repousser en France l'Alliance Russe à moins que la Russie ne devienne républicaine; réaliser la ligue latine en la fortifiant d'un Zollverein ; établir une entente cordiale entre cette ligue et TAngleterre ; conserver avec TAllemagne des rapports de nature à effacer l«s sentiments de haineuse rivalité qui existent aujourd'hui encore entre elle et la France; favoriser, par Faeeession ainsi rendue possible des pays germains à la ligue, la constitution de la confédération de TEùrope de l'ouest; travailler enfin par la plume, par la parole, par les échanges commerciaux, par la communa^ité d'intérêts des prolétaires de tous pays, à faire tomber les barrières morales qui séparent les dations, el avec elles les frontières politiques; préparer en un mot Fabsorption dernière de toutes nos patries devenues trop petites dans une patrie plus vaste, plus civilisée, plus humaine, telles doivent être les préoccupations des philosophes qui enseignent les peuples et des hommes politiques qui les dirigetit.