TREMBLEMENTS DE TERRE
Mais, tandis que des torrents d'eau désolent ainsi certaines contrées, souvent d'autres fléaux plus soudains, plus imprévus, plus terribles encore, s'il est possible, et contre lesquels toute la science acquise , tous les travaux des hommes, toutes leurs mesures de précaution, toute leur force réunie ne peuvent rien, fondent inopinément sur les malheureux pays que dominent les grands volcans du globe : l'Etna, le Vésuve, l'Hécla , leKérovée, etc., et les remplissent soudain de terreur et de désolation.
C'est d'abord le bruit du tonnerre retentissant dans un ciel tout rouge et sillonné d'éclairs; le bruit redouble, l'air s'embrase, la terre se crevasse ça et là , de gigantesques montagnes, vieilles comme le monde, s'entr'ouvrent tout à coup avec fracas, et de leurs flancs caverneux s'élancent bientôt, comme un jet d'eau dans les nues, des masses de salpêtre, de soufre et de bitume enflammés qui, en retombant sur le sol, le calcinent instantanément , forment des fleuves de feu qui serpentent à travers les campagnes, chassent devant eux les populations épouvantées, les animaux rapides et brûlent subitement tou'.e la végétation environnante jusque dans ses racines les plus profondes.
Parfois si grands, sont plus ter-
ribles encore , car, le 23 août 79, le Vésuve frappa soudain de mort et ensevelit sous une avalanche de
cendres rouges Pompéia, Herculanum et Strabies , dans les ruines desquels, douze siècles après, on a découvert et on découvre encore de temps en temps, aujourd'hui , à une grande profondeur, des vestiges de temples, de palais, de tombeaux, d'amphithéâtres, d'aqueducs, de maisons particulières et jusqu'aux instruments de travail et ustensiles de ménage en usage chez les habitants de ces malheureuses cités.
D'autre part, et sur mille points différents du globe où ces grands volcans, qui ne sont que les soupiraux du centre enflammé de la terre, n'existent pas, où de larges crevasses exutoires n'ouvrent pas également une gueule béante pour donner passage à la masse souterraine qui bouillonne sous les pieds des hommes, le péril devient encore plus imminent, plus affreux, plus terrible, car le sol tremble, vacille, se soulève, s'abaisse, se tasse, s'en tr 'ouvre avec fracas, et soudain les montagnes se changent en vallées, les vallées en montagnes; les maisons s'écroulent, les plus hauts cèdres , les ormes, les chênes, les platanes s'ensevelissent d'eux-mêmes, et tout ce que la nature a été des milliers d'années à créer, tous les monuments érigés, à grands frais et à force de bras, par les pauvres humains, se métamorphosent, tombent en ruines ou s'anéantissent dans le profond abîme.
Un jour, ce fut l'île de Rhodes qui trembla au milieu de la Méditerranée, et son fameux colosse de bronze massif, une des sept merveilles du monde (2), entre les jambes duquel passaient jusqu'aux navires de haut bord, s'écroula tout a coup avec un bruit épouvantable (3).
En 4 631, le 11 septembre., la ville sainte de la
Mecque, qui vit naître Mahomet, et la ville sacrée de Médine, où il dort en paix dans un glorieux tombeau que tous les Arabes doivent visiter pieusement , au moins une fois dans leur vie , ressentirent de même , et presque ensemble, une commotion si terrible qu'elles en furent bouleversées de fond en comble, et leurs mosquées si révérées des fidèles musulmans presque entièrement détruites.
Le Portugal tout entier a été de même tourmenté souvent par de pareils cataclysmes : au mois de novembre 1755, le Tage, si calme d'ordinaire, s'agita dans son lit , une partie de Lisbonne s'affaissa sur elle-même, et 30,000 habitants périrent en quelques minutes.
Le \ 4 septembre 4839, à Java, après une éruption effrayante du volcan Marapiez, il y eut un tremblement de terre si violent, que la chaîne des montagnes de Kadoï qui traversent l'île entière en fut coupée cà et là par des crevasses devenues aujourd'hui de profonds ravins.
Naguère, également, ce terrible fléau a frappé nos plus belles colonies françaises : la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Louis, la Pointe-à-Pître.
Le 1 8 août 1 853, une des villes les plus célèbres de la Grèce antique, Thèbes (la cité aux cent portes, aux monuments jadis si admirables), et plusieurs villages circonvoisins, entre autres Syntzi, Pechlio, Bendlis, etc., eurent la fatale destinée que le Moniteur Universel nous a fait connaître en ces termes :
« C'était un dimanche.
« Suivant l'usage oriental, les habitants étaient pour la plupart réunis dans les rues. A dix heures vingt
minutes du matin, trois petits tremblements déterre se font sentir. Le peuple, effrayé, s'enfuit dans ia campagne* Dix minutes après, s'élève un bruit sourd, comparable à celui que fait une voiture courant sur du pavé. Presque en même temps, une terrible secousse, dirigée de bas en haut, ébranla la ville, et en treize secondes (temps que dura le tremblement), Thèbes devint un amas de ruines. »
En 4 856, c'est la province espagnole d'Àlméira qui fnt éprouvée à son tour, et à tel point qu'on a de la peine à retrouver, aujourd'hui, dans les décombres qui surgissent partout, la charmante AndalouseFinana et son vieux château mauresque de l'Alcazaba.
Ouvrons maintenant le Courrier des Etats-Unis, et nous lirons, à propos des derniers tremblements de terre du Japon :
«Le 41 novembre 4 857, dix heures du soir, a éclaté à Jeddo un tremblement de terre épouvantable qui a détruit cent mille maisons, cinquante templespagodes et tué cinquante mille habitants.
« Le feu s'est en même temps déclaré violemment sur une trentaine de points différents de la ville qui, presque généralement bâtie en bois, a tellement souffert dans cette double catastrophe qu'il lui faudrait un siècle au moins de paix et d'activité commerciale pour s'en relever, même en partie.
« San-Francisco a eu son tour, le 1 5 février 4 858; car, à cinq heures vingt-cinq minutes du matin, chaque édifice, cbaque maison de la ville et des environs a été secoué jusque dans ses fondements, et, sur plusieurs points, qui plus est, les maisons ont tangué et roulé comme des navires dans une grosse mer.
« Les habitants, réveillés pa* des détonations incessantes et les oscillations du sol, ou jetés même violemment hors de leur lit, se sont précipités dans la rue nus ou presque nus, en se heurtant les uns contre les autres.
<f. Les hurlements des chiens, les hennissements des chevaux s 'efforçant de briser leurs licols, et les mugissements du bétail dans les faubourgs formaient un triste accompagnement à cette scène de désolation, d'épouvante et de mort. »
Le même journal fait remarquer que toute cette partie du globe a été jadis le théâtre de phénomènes de ce genre les plus terribles ; quen 1 596, un grand nombre de villes du Japon furent détruites avec tous leurs habitants; quen 4 662, un tremblement de terre, qui se 6t sentir à Pékin, ensevelit trois cent raille personnes, et un autre, dix ans plus tard, à peu près autant.
Rentrons maintenant en Italie, où, le 17 décembre 1857, également vers dix heures et demie du soir, plusieurs oscillations semblables ont bouleversé une grande partie du royaume de Naples, notamment les villes de Salerne, de Potenza et de Pola.
Dans la province de Basilicate et dans la principauté citérieure, la moitié des villages sont détruits; à Caserte, à Nola, à Averse, à Avellide, à Pouzzoles, à Naples, même désastre; les femmes, les enfant-, à den en chemise, nu-pieds, courent sur les
places publiques ou gagnent la pleine campagne, en poussant des cris de desespoir, et tous les animaux domestiques manifestent la même terreur.
A Sala, à Alona, a Paluda. Campagna, Auletta,
Petrosa et Caggiano, les maisons tombent par centaines.
À Castellamare, et presque partout, les fils télégraphiques sont rompus.
À Polla, la brigade entière de gendarmerie périt. À Salerne, le palais de l'intendance et deux églises se lézardent, et l'église de Salvina, qui touche à la ville, écrase deux femmes dans sa chute.
On fait maintenant des quêtes pour les malheureux échappés à tous ces désastres, et avant de s'occuper des morts ensevelis sous les décombres, on soigne les blessés et on construit des baraques pour servir d'asile à ceux qui n'en ont plus.
Tout dernièrement (le 21 mars 1 861), la jolie ville de Mendoza (Brésil), posée en amphithéâtre sur la grande route qui court de Buénos-Ayres à Valparaiso, à travers des massifs d'orangers, de citronniers, d'ananas, de pampas et de fleurs, s'est affaissée sur ellemême ; le feu s'est mêlé de la partie pour augmenter le désastre; il a parcouru la république Argentine, le Chili, Montevideo, et aujourd'hui, l'enquête qui vient d'avoir lieu à Mendoza constate que, sur trente-cinq mille habitants que la ville comptait encore le 20 mars, au matin, dix mille avaient péri le soir, que trois mille autres étaient blessés et en proie à la plus grande détresse, et que quinze mille maisons s'étaient écroulées.
Combien de dévouements sublimes éclatent alors parmi tous les individus survivants a ces catastrophes! Que d'épouses vont chercher, avec anxiété, leurs maris h travers ces amas de ruines (4) ! Que d'enfants appellent leurs mères, et que de pauvres pères
recueillent douloureusement le corps brisé de leurs enfants 1
A Lisbonne, le noble marquis de Pombal se met soudain à la tête d'une troupe courageuse et parcourt la ville consternée, déjà en proie à une foule de bandits qui la pillent audacieusement et tuent , sans pitié, ceux qui résistent. Ce généreux citoyen proclame surle-champ, au nom du roi absent, la Loi Martiale; il fait distribuer des vivres aux malheureux , secourir les blessés, ensevelir les morts et arrache ainsi 300,000 âmes aux horreurs de la famine, de la peste et de la guerre civile.
En Arabie, le Banditisme ne se mêla pas au malheur ; car les fidèles Croyants, échappés à la mort, et absorbés dans leurs pensées de fatalisme, demeurèrent immobiles, à la même place, tout le reste du jour, en attendant, le Koran à la main , la fin du monde qui ne pouvait manquer d'arriver prochainement, puisque le Saint Prophète avait été réveillé dans sa tombe divine.
Dans le royaume de Naples, on ne resta pas dans une apathie aussi orientale ; les autorités, au contraire, volèrent avec empressement sur tous ces théâtres de misères secourir les victimes, et le Roi lui-même donna l'exemple.
A la Guadeloupe, à la Pointe-à-Pître, à Saint-Louis, des esclaves dévoués ou plutôt des serviteurs fidèles, car depuis long-temps déjà il n'y a plus heureusement d'esclaves dans les colonies de la France, meurent pour sauver leurs maîtres, et réciproquement des maîtres pour sauver leurs serviteurs; de toutes parts retentis- Beat des cris de souffrance et de désespoir : les Pré-
tres? depieuses paroles à la bouche ; les médecins, leurs instruments de chirurgie à la main ; les femmes, avec de la charpie pour les pansements, courent, sans relâche, des mourants aux blessés, des blessés aux malades et des malades aux petits enfants.
On campe sous des tentes dans les plaines pour éviter la chute des débris de maisons affreusement lézardées et croulant çà et là.
On se met partout en quête de vivres indispensables à une masse de population frémissante de terreur, décimée, et chez qui, en outre, la faim va bientôt se faire sentir impérieusement ; partout enfin celui qui souffre est soulagé, autant que possible; celui qui pleure est consolé , et partout la charité de celui qui possède encore quelque chose vient en aide à la misère de celui qui n'a plus rien.