‹ L'humanité, ses droits et ses devoirs, ses joies et ses douleurs, avec une carte morale de la vie depuis le berceau jusqu'à la tombeChapitre 17 sur 55 · INCENDIES · texte numérisé non relu

INCENDIES

Parlons maintenant du dévouement dans les incendies :

Nous ne chercherons pas à décrire, ici, tous les grands sinistres que l'Histoire a enregistrés dans ses annales, par exemple l'incendie de Troie allumé par les Grecs, après un siège de dix ans; celui de Rome ordonné par Néron qui se délecta à voir, du haut de son palais, la ville tout en feu ; celui de la bibliothèque d'Alexandrie, où le farouche Omar porta, le premier, sa torche ardente, en déclarant qu'un seul livre,

-167- -2-?tf

le Koran, suffisait au bonheur des hommes; celui de Londres (11 sep 666), dans lequel les treis

quarts de cette grande cité devinrent la proie des flammes.

Nous passerons également sous silence toutes les calamités de ce genre qui ont jadis désolé Paris, Constantiûople, Vienne, Madrid, Anvers, etc., parce que tous ces sinistres sont trop loin de nous et que nous ignorons les faits généraux qui en ont surgi , mais nous pouvons parier des divers incendies de Saint-Domingue qui ont arraché à la France cette magnifique reine des Antilles :

Le 8 mars 1790, l'Assemblée nationale ayant créé à Saint-Domingue, alors colonie française, une assemblée coloniale en opposition au sentiment général des Noirs, ils se révoltèrent en masse, égorgèrent tous les Blancs qui leur tombèrent sous la main et mirent le feu partout.

En 1791, c'est Port-au-Prince qui brûle (caries esclaves ont toujours une torche vengeresse, et mystérieusement cachée, à leur disposition), pendant quarante-huit heures, à ia suite également d'une révolte des Mulâtres, et soixante millions de la fortune immobilière des blancs sont anéantis; mais bientôt ceux-ci. avides de prendre une revanche terrible de ces forfaits, attaquent leurs ennemis à Pimproviste et en égorgent plusieurs milliers, sans excepter les vieillards, les femmes et les enfants.

Le 20 juin 17^3, la ville du Cap se trouve également assaillie de tous côtés par les flammes ; les Blancs, les Mulâtres, les Noirs courent soudain tumultueusement aux armes; et, tandis que la moitié de la ville

s'écroule dans le feu, les partis s'entre-tuentles uns les autres aux cris de : Vive la liberté !

Enfin les Blancs sont vaincus, poursuivis dans les bois, traqués dans leurs domiciles, massacrés sans pitié ni merci; et, lorsqu'enfin le Mulâtre Toussaint-Louverture, commandant en chef des insurgés, fut parvenu, à force d'énergie et d'autorité, à calmer quelque peu l'effervescence générale , l'île entière se déclara indépendante, et elle fut perdue pour la France.

Nous citerons celui de Moscou (1812), commandé par Rostopchine pour arracher cette seconde capitale de la Russie aux Français et les mettre inopinément dans l'impossibilité de trouver, au milieu de ce pays dévasté partout, un abri contre la rigueur du froid (25 degrés Réaumur ou 30 centigrades), et des vivres pour subsister.

Nous citerons encore, comme de notre époque, celui de Salins (1 827)? où un Notaire laissa brûler sa propre maison pour s'occuper uniquement de sauver tous les dossiers, contrats et actes confiés à sa garde (Notaire signifie garde-notes) , et qui constituaient la fortune de ses clients ; celui de Bercy (1 828), qui dura trois jours et à la suite duquel on vit la Seine rouler des flots d'alcool enflammé.

Naguère, 23,000 hommes vivaient, à Glaris (Suisse), dans les douceurs de la paix, de la liberté et du travail; un incendie terrible se déclare, pendant la nuit du 9 mai 1 86 1 , dans cette malheureuse ville, et, trois jours après, quatre cents maisons et cent soixante dépendances étaient anéanties, cinq mille personnes n'avaient plus d'asile, et le nombre des morts et des blessés demeurait inconnu. On vient d'ouvrir, à Paris,

une souscription pour alléger une partie de ces tristes misères.

Nous citerons encore ici, et pour en finir, les incendies de l'Opéra, de l'Odéon, du Cirque-Franconi,de l'Ambigu, de la Gaîté, etc. , parce que nous avons tous vu par nous-mêmes avec quel courage nos intrépides Pompiers les ont combattus et combien ils ont inspiré de nobles dévouements de toute espèce.

Aussitôt, en effet, qu'un incendie éclate, n'importe où, soit pendant le jour ou plus tristement encore pendant une nuit d'hiver; aussitôt qu'on entend retentir ces mots sinistres : au feu ! aux pompes ! au secours ! qu arrive- t-il ordinairement?

Nombre de citoyens égoïstes, rassurés par l'éloignément du désastre sur tout danger personnel, restent couchés chez eux, il est vrai, dans la seule crainte de s'enrhumer, en quittant soudainement le duvet chaleureux de leur lit ; plusieurs accourent, par curiosité seulement, et pour voir de loin quelle sera l'intensité des flammes et la part du feu ; beaucoup d'autres, il faut leur rendre cette justice, s'offrent à faire la chaîne pour se passer de main en main les seaux d'eau destinée à alimenter les pompes, mais les plus ardents, les plus audacieux, les plus dévoués escaladent les toits, attaquent les murs enflammés à coups de hache, pénètrent dans les appartements, les chambres, les greniers où de malheureux vieillards, des femmes, des enfants en bas-âge, attendent affreusement la mort, sans espérance de salut, et ces nobles citoyens se blessent ou périssent souvent eux-mêmes en voulant sauver les autres. Mais qui pousse donc ces hommes à qui leurs riches voisins n'auraient peut-être pas prêté , !a

veille, cinquante centimes pour acheter du pain, à ces dévouements sublimes?

C'est l'amour, le devoir, la loi du Christ, qui dit : Fais aux autres ce que tu voudrais quon te fît à toi-même en toute occasion !

Et? tandis que sur ce point ces braves gens se comportent si dignement, pourquai faut-il que, dans les Inondations comme dans les Incendies, comme dans les Tremblements de terre, il y ait des misérables qui se glissent à travers les meubles et les effets entassés à la hâte, soit sur les bords des fleuves, soit à quelques pas du théâtre du feu , ou qui cherchent à pénétrer dans les maisons abandonnées momentanément, à la hâte, pour chercher à dérober quelques objets précieux arrachés à la fureur des flots, à la dévorante activité des flammes ou aux bouleversements de la nature ?

Nous allions terminer ici la description des désastres par le feu, lorsque les journaux anglais sont venus nous donner les détails suivants sur le grand incendie qui a éclaté (samedi 28 juin), dans les docks longeant la Tamise, aux environs du pont de Londres;

« Le ciel était si brillant, disent -ils, à cause de la réverbération des flammes , qu'à une distance de 20 milles de la capitale, il offrait l'aspect d'un beau soleil couchant.

« Un grand malheur est à déplorer : M. Braidwood, capitaine des pompiers, a été tué dans l'exercice de ses périlleuses fonctions, D'autres personnes ont également perdu la vie, et plusieurs pompiers ont été grièvement blessés.

ce Le feu a éclaté samedi, vers trois heures de l'a-

pres-midi, dans la masse immense de bâtiments appelés Eotrepôt de Cotten; appartenant à M. Scowell.

« M. Braidwood, voyant que les vêtements de ses hommes étaient ruisselants d'eau, et prévoyant qu'ils auraient à faire une rude besogne, et de plusieurs heures, envoya chercher de l'eau-de-vie.

« À peine commençait-il à en distribuer quelques verres aux travailleurs , qu'une explosion terrible de salpêtre (on croit même que c'était de la poudre à canon) eut lieu. Le mur de la façade des bâtiments s'ecroula, et. à la grande épouvante des spectateurs, M. Braidwood et plusieurs personnes qui se trouvaient à ses côtés furent ensevelis sous les ruines. L'alarme fut soudain aa comble au milieu de la foule. Venir au secours de ces infortunés, c'était impossible. La Reine a envoyé de suite savoir des nouvelles positives du désastre; le prince de Galles est accouru lui-même sur les lieux; sir Richard Mayne, le colonel Harris , le capitaine Balmondiere, les inspecteurs Branford, Guernon, Moore, Reid, eic , et le lord maire, se sont établis en permanence dans les principales voies aboutissant aux bâtiments en feu, et ont élevé à la hâte des barricades pour contenir la foule immense qui, sans soucis du danger, débordait de tous les c<

« Auprès des jetées qui ont été consumées par les flammes, plusieurs schooners, charges de barriques d huile, de goudron et de suif, étaient à l'ancre. Ce fut en vain qu'on essaya de les démarrer; ces bâtiments prirent feu à leur tour, et leurs cargaisons flottèrent bieutù: :uecs sur la surface de la rivière. On vit dis barrique de goudron brûlant descendre le cou ,icu-

reusement le vent, qui avait jusqu'alors activé l'incendie ; finit par tomber, sans quoi on aurait des pertes plus considérables encore à déplorer.

« La foule est accourue de tous les points de Londres pour assister à ce spectacle, Les voitures, les omnibus, les véhicules de toute espèce étaient encombrés de monde. La Tamise se couvrit bientôt d'innombrables embarcations.

& Vers dix heures, lorsqu'il devint évident que l'incendie se prolongerait pendant toute la nuit, des marchands ambulants, des vendeurs de fruits, de gâteaux et de café vinrent s'établir au milieu de la foule, et beaucoup de restaurateurs et de marchands de vin ne tardèrent pas à rouvrir leurs boutiques, qui étaient déjà fermées. »

A ces récits de la veille, plusieurs journaux ajoutaient, le lendemain, les renseignements suivants :

« Hier, vers quatre heures du soir, quelques ouvriers employés dans les vastes bâtiments connus sous le nom de Cotto'ns Warfand dépôt (entrepôt général des cotons), apercevant un léger nuage de fumée qui s'échappait d'un magasin en haut de la maison, y montèrent et trouvèrent tout l'étage supérieur en feu. On s'empressa de jeter de l'eau, mais l'incendie se développant tout à coup, produisit une chaleur tellement intense, que force fut aux travailleurs de se retirer. Des exprès furent envoyés aux pompiers de la brigade de terre; on alla requérir également les pompes flottantes, mais avant l'arrivée de ces engins, huit magasins étaient déjà à moitié consumés.

« li devint bientôt évident pour les pompiers que rien ne pourrait être sauvé.

« En effet, tous le.- fc nts furent détruits.

a Deux mille tonneaux de salpêtre étaient dans les caves et ont occasionné l'explosion qui a tué M. Braidwood et déterminé plusieurs autres explosions qui se sont produites dans la soirée.

« Le feu a gagné de proche en proche dans Tooleystreet, et a dévoré complètement les magasins d'un grand nombre de commerçants. A une heure du matin, l'incendie continuait ses ravages, qu'il a exercés sur une longueur d'un quart de mille. Dans un dock voisin du lieu du sinistre, un beau navire américain a pris feu; c'est en vain qu'on a jeté de l'eau sur ses agrès , le feu s'est de nouveau communiqué aux mâts et aux vergues; alors le navire a manœuvré pour sortir du dock, et a effectué cette sortie, ses agrès en flammes , aux applaudissements de la foule.

« Plusieurs goélettes, mouillées près du quai, chargées d'huile, de suif, de goudron, furent, dans la nuit, dévorées par le feu. La mer était basse ; il était impossible de les sauver. Le spectacle du sinistre, à cette heure d'obscurité, défie toute description. La-Tamise semblait un fleuve de feu agité par le vent. C'est à ce moment qu'une embarcation contenant cinq hommes, voulut recueillir des suifs qui flottaient sur l'eau; mais l'embarcation fut comme par magie entourée de flammes et consumée; on voyait ces cinq malheureux imprudents, comme des points noirs, se crisper et se tordre , et bientôt tout s'effaça dans l'éclat incandescent du fleuve.

« Lundi matin, le brasier était encore d'une dévorante activité. Une immense colonne de flammes et isses nuées de fumée s'élevaient des décombres et

obscurcissaient le ciel à plusieurs milles de distance. Un concours incalculable de monde contemplait ce spectacle, d'une beauté infernale.

t Des centaines de bateaux portaient des milliers de personnes qui paraissaient assister à une fête nautique.

« Les environs du pont de Londres ressemblaient à Epson le jour du Derby (courses de chevaux). Les Cabs, remplis exagérément, avaient sur leur capote des voyageurs à six pences par tête. Les Omnibus, qui peuvent recevoir quatorze personnes , en prenaient vingt-huit. Le pont de Londres, excellent endroit pour voir, était si encombré que les voitures mettaient vingt minutes à le traverser.

« Le grand incendie de Tooley-street, ajoute YEvening Standard , n'était éteint entièrement ni dimanche ni lundi; à une heure avancée de la soirée, lundi, du théâtre de l'incendie partaient encore des masses immenses de fumée mêlées de flammes. On espère cependant que le feu ne s'étendra pas davantage ; on lui a fait sa part. On a retrouvé lundi matin les restes de Braidwood : presque tous ses membres étaient brisés, mais le corps n'était pas consumé.

« Quant à ce qui regarde les assurances, on ne peut rien dire de certain; on affirme cependant que la perte qui tombe sur la maison Scowell et Humphy atteint le chiffre énorme de 2 millions de livres sterlings (50,000,000 de fr.). »

Page 1