‹ L'humanité, ses droits et ses devoirs, ses joies et ses douleurs, avec une carte morale de la vie depuis le berceau jusqu'à la tombeChapitre 2 sur 55 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Temps primitifs.

Dans l'origine du monde, l'Homme faible, isolé, timide et féroce en même temps, errait au hasard dans les forêts, sans pensers d'avenir et sans autre instinct que celui de satisfaire ses appétits brutaux. Des sons de voix rauques, sauvages et inarticulés exprimaient indifféremment sa joie ou sa peine ; rien n'excitait son admiration, et la vue même de son semblable le faisait fuir avec effroi, comme si un autre homme dût être infailliblement pour lui un ennemi dangereux.

Avait-il faim? le premier animal qui tombait en son pouvoir, dépecé immédiatement à coups d'ongles et de dents, le rassasiait pour la journée; le sang de la même victime le désaltérait jusqu'à ce qu'une source ou un ruisseau quelconque vînt s'offrir à sa brûlante avidité ; une caverne lui servait d'abri contre la rigueur du froid, les feux du soleil et les pluies torrentielles, et rien dans cet être, alors si faible et si misérable, dont le lendemain ressemblait exactement à la veille, ne prouvait encore que, par la supériorité de sa raison, son intelligence, son adresse, sa démarche altière et

ia beauté de ses formes, il fut le Hoi de la création.

Mais l'Homme trouva enfin une Compagne, il eut une famille, il aima, et soudain ses idées se développèrent : il examina pour la première fois, avec attention, son entourage terrestre, et il fut ravi de sa magnificence; il leva les yeux vers le ciel et il fut ébloui de sa splendeur; il courba la tète, le parfum des fleurs éveilla chez lui un sens de plus; il écouta chanter le rossignol et les fauvettes, gazouiller les moineaux, siffler les pinsons, les linottes, les merles, roucouler les colombes, caqueter les couroucous, les perruches et les kakatoès, soupirer les orangs-outangs, les chimpanzés et les ouistitis, bêler les agneaux, gémir les gazelles, bourdonner les insectes, et il eut horreur, lui-même, de ses affreux hurlements (1).

Dès lors, pour exprimer ses pensées, il chercha des syllables, il harmonisa des sons, il composa des mots. Si, d'un côté, le soleil, versant au-dessus de sa tête

(1) Les malheureux Sourds de naissance, dits sourds-muets, ne sont pas muets et n'ont rien dans la bouche, dans le larynx, dans la conformation de la langue qui Jes empêche de parler; mais, comme depuis leur entrée dans la vie, aucun son, ni le gazouillement de l'oiseau , ni la voix chérie d'une mère, ni le retentissement de la trompette, ni la détonation du canon n'a frappé leurs oreilles , ils ne savent pas plus ce que c'est que la parole qu'un aveugle ne se fait une idée de la couleur. Cependant, quand ils sont en colère et fort animés entre eux, ils poussent des cris rauques, inarticulés et gutturaux d\me sauvagerie enrayante.

L'homme , dans l'origine, a dû parler de même ; mais au moins , lui , il entendait le langage des autres êtres de la création , et il a pu régler et harmoniser le sien d'après ses impressions de chaque instant.

des torrents de lumière et de chaleur, lui sembla son maître, il sentit, lui, qu'étant fort, intelligent, adroit et courageux, il devait être le maître de tout ce qui marchait, courait, volait, nageait, bondissait ou rampait ici-bas, et il devint ce maître. Il vit les oiseaux du ciel construire avec de la terre et de la mousse un lit moelleux pour leurs petits, et soudain il brisa de fortes branches d'arbres pour se bâtir une cabane, et il y rassembla une masse de feuilles et de fougère pour s'y faire, ainsi qu'aux siens, un lit plus doux.

Dès lors il n'alla plus chasser pour lui seul, mais pour ceux que son cœur aimait ; il comprit qu'il n'avait plus à se défendre seul contre les autres animaux ou contre tout autre individu de son espèce qui, errant encore au hasard, ayant faim, ayant soif, et plus malheureux que lui, oserait l'attaquer inopinément, mais qu'il avait à défendre les siens, le fruit de sa chasse, sa cabane, son bien. 11 était époux, il était père, il était propriétaire, et il aurait mille fois perdu la vie plutôt que de renoncer à l'un ou à l'autre de ces titres, et voilà un homme dans l'origine,

Et voilà V origine delà Famille et delà Propriété!

Depuis quelques jours cependant le temps était mauvais, sombre, triste et froid tout ensemble; une pluie torrentielle désolait la nature, et les animaux, retirés dans leurs tanières, y faisaient entendre, du matin au soir, les gémissements de la faim et les soupirs de l'ennui.

L'homme, triste comme eux, et sans énergie comme eux, dans sa cabane, voyait avec peine les provisions de la famille s'épuiser de plus en plus, et redoutait pour elle des besoins presque inconnus jusqu'ici .

Cependant le ciel se rassérène enfin ; la pluie cesse, un rayon de soleil traverse les nuages et soudain l'Homme, redevenu joyeux, embrasse les siens et part pour la chasse : ses armes accoutumées sont un long bâton pour frapper de loin , en courant, les animaux légers, et une massue pour assommer les forts*

Bientôt un jeune faon, plein d'ardeur et de grâce, s'élance comme la colombe de l'Arche, de la verte feuillée, et, secouant fièrement la tête, semble chercher de quel côté il doit prendre sa course ; l'homme le voit, marche rapidement sur lui, l'attaque et l'abat à ses pieds; mais, tandis qu'il se dispose à le dépecer sans retard pour en dévorer d'abord une partie et porter ensuite plus facilement le reste à ceux qui l'attendent avec anxiété dans sa cabane, survient un individu de son espèce, fort comme lui, armé comme lui, affamé comme lui, et qui demande impérieusement sa part de la proie. On la lui refuse, il insiste; il menace, on le brave; il attaque, on riposte; de part et d'autre on se porte des coups terribles jusqu'à ce que l'un deux, moins fort ou moins adroit que son ennemi, tombe mort sur la place.

El voilà V origine de la guerre !

Rien de nouveau pendant longtemps, mais un jour, ce même homme s'éloigne plus qu'à l'ordinaire de son domaine ; l'ardeur du butin l'emporte dans l'épaisseur des bois.

La nuit commence à descendre peu à peu des montagnes, et il a peine à trouver le chemin qui doit le ramener à sa case chérie. Plus de soleil au ciel et pas encore d'étoiles rayonnantes pour le guider.

Quoique chargé de nombreuses victimes, il marche,

marche toujours ; les épines s'attachent à ses pieds, il ne sent rien et marche encore. Des pierres, des lianes, des branches d'arbres lui barrent le chemin , il les bouscule , les écarte , les ploie ou les brise avec ses mains nerveuses. Enfin il reconnaît le sentier béni qui va le rendre à ceux qu'il aime. Il arrive au but, haletant , couvert de sueur , harassé de fatigue et palpitant de joie; mais quoi! sa cabane est en partie culbutée; il y pénètre et il ne trouve plus que les débris sanglants de sa femme et de ses enfants.

Un tigre affamé, et rôdant depuis le matin aux environs avec ses petits, a détruit son bonheur comme il avait lui-même détruit souvent, en chassant, la félicité de tant d'autres animaux; et cet homme pleure, et pour la première fois, de toutes les larmes de son corps; il remplit la forêt de ses gémissements et se roule sur la terre en se tordant les membres.

Naguère encore il avait faim et le voilà rassasié par la douleur; il avait besoin de repos, après les fatigues de la journée, maintenant il n'a pins besoin que de pleurer; il soulève dans ses mains crispées les débris des corps étendus devant lui et il les baise avec amour.

S'il connaissait son ennemi, ses ennemis, ses tourmenteurs, il irait les attaquer soudain, quels qu'ils fussent et n'importe en quel lieu, au sommet des pics les plus ardus comme au fond des gouffres les plus affreux, mais rien ne vient les désigner à sa fureur.

La nuit tout entière se passe dans les transports du désespoir.

Le jour paraît sans apporter de consolation; la nuit l'environne de nouveau sans lui apporter le sommeil; plus d'appétits, plus de désirs, plus de bonheur!

Ses cris sauvages, entrecoupés de larmes, frappent incessamment les échos d'alentour et dominent les rugissements du lion, les hurlements des loups et les hennissements des cavales.

Mais, que va devenir cet homme en proie à tant de douleur? Va-t-il mourir, à l'entrée de sa cabane, faute de consolation, de soins affectueux et de nourriture?

Non, deux autres hommes, les reins ceints de peaux de bêtes, armés de massues et de flèches, et chasseurs comme lui, errant par hasard aux environs, sont attirés par ses cris et se présentent brusquement à ses yeux.

À leur aspect, il se tait et reste confondu.

Autrefois, il aurait pris soudain la fuite par crainte pour sa vie, mais aujourd'hui, que lui importe la vie? il n'y tient plus par aucun lien et il demeure immobile, les paupières rouges de larmes et l'âme brisée, à sa place.

Ceux-ci, de leur côté, ne se jettent pas sur lui, comme des bêtes féroces, pour le dévorer; ils l'abordent, au contraire, avec bonté, et lui demandent par signes, mais avec expression, le sujet de sa douleur: il les conduit dans sa cabane et leur montre les restes sanglants des siens.

— Eh bien ! lui répondent-ils, abandonne cette cabane maudite! Viens avec nous en construire une autre là-bas! là-bas! derrière les grandes montagnes de feu. Nous sommes aussi nombreux que les arbres de cette forêt ou que les petits soleils qui brillent, la nuit, dans le ciel ; tu trouveras parmi nous une autre famille à aimer comme pour t' aimer; notre glorieux Maître deviendra le tien, et tu n'auras plus à craindre désormais

- « ~ iit

ni les attaques d'aucun ennemi, ni les lions, ni les panthères, car tous ensemble nous sommes forts et nous te défendrons.

À ces mots, les deux chasseurs lui tendirent la main, il leur tendit en tremblant la sienne.

El voilà l'origine de la Société, de la Fraternité !

Mais, si les premières Sociétés, formées d'abord de quelques individus, se constituèrent avec une si douce bienveillance, il n'en fut pas de même quand il s'agît d'une plus grande agglomération d'hommes, car bientôt chacun , malgré des engagements positifs et réciproques, contractés librement dans l'intérêt commun, voulut agir à sa guise, commander aux autres sans obéir soi-même, travailler ou se reposer à volonté, satisfaire brutalement toutes ses passions, elfodiscorde, l'affreuse discorde, sortie de l'enfer en même temps que V amour descendait du ciel parmi les hommes, se glissa, comme le serpent du paradis terrestre, dans la nouvelle colonie.

Dès lors, on se divisa par groupes, on se menaça de part et d'autre avec colère, on en vint aux mains pour la moindre contestation, sans toutefois que la défaite des vaincus améliorât en rien le sort des vainqueurs; au contraire, ils s'affaiblirent en s'entr'égorgeant, tandis que la prudence leur commandait de se réunir tous ensemble pour la sûreté commune.

Un peu plus loin, une Tribu en attaqua une autre à l'improviste; elle la pilla, la massacra, incendia ses cabanes et, une heure après, ces malheureux ne laissaient plus aucune trace de leur passage sur la terre.

Une nouvelle compagnie se forma dans une autre contrée et , grâce à la même insouciance , aux mêmes

faits, aux mêmes passions, elle eut à peu près le même sort, jusqu'à ce qu'enfin un des colons, à la haute sta* ture, au regard d'aigle, à la voix impérieuse, plein d'énergie et de force physique, imposât aux autres sa propre volonté, et, se distinguant, en outre, par sa modération, son adresse à la chasse, sa prudence dans les conseils et son grand courage dans les combats, sauvât ainsi ses frères d'une ruine plus ou moins prochaine, mais cependant inévitable.

À cet homme , dès lors, qu'ils regardèrent comme leur supérieur, dont un coup d'œil les fascinait, dont la grande voix les faisait trembler, ils obéirent tous sans murmure ; le moindre reproche de sa part les affligea autant qu'une bonne parole les rendit heureux; ils le suivirent partout avec confiance , se montrèrent fiers démarcher à ses côtés, le consultèrent désormais en toutes choses* comme un oracle, firent taire sur un mot de lui leurs passions les plus violentes et lui don* lièrent des marques distinctives de puissance : une peau de lion autour des reins, une plume de paon sur la tête, et dans les mains, une pesante massue admira^ blement façonnée avec des cailloux tranchants, pour écraser d'un seul coup tous leurs ennemis.

Dès lors ils ne voulurent plus qu'il s'occupât personnellement de chasse, de pêche et d'un travail journalier quelconque, tant ces humbles soins leur paraissaient indignes d'un tel Chef.

lis s'obligèrent, en outre, formellement, et à lfu-< naniraité , à satisfaire tous ses besoins , à prévenir tousses caprices; ils en vinrent même jusqu'à construire pour lui, avec des bambous, et au milieu d'eux, une cabane plus spacieuse, plus élevée , plus belle ,

moins exposée qu'aucune autre à la violence des vents, aux ardeurs du soleil et aux attaques imprévues do l'ennemi et des animaux féroces; les femmes la garnirent de nattes de jonc, la décorèrent intérieurement de peaux de bêtes, de plumes d'oiseaux et de fleurs; puis, un jour, tous ensemble, se prosternant humblement à ses pieds :

— Seigneur, lui dirent-ils, daigne habiter ce palais qui est encore bien indigne de toi, de ton mérite, de ta force et de ta gloire! Nous sommes tes humbles serviteurs, tes sujets, tes esclaves; parle! et que, désormais, ta volonté soit faite sur-le-champ et partout»

Et voilà Vorigxne de la Royauté !

Nos trois susdits compagnons se mirent donc soudain en route pour la nouvelle colonie où on promettait au dernier tant de bonheur en comparaison de son isolement ; ils marchèrent fort longtemps et distinguèrent enfin de loin, aux derniers rayons du soleil couchant, les huttes de la tribu des Zokis, composée d'environ trois ou quatre cents individus, hommes, femmes et enfants.

Alors le plus âgé des voyageurs dit gravement aux deux autres:

— Frères, le Grand Dieu va, dans un instaut, quitter ce monde et descendre dans la mer; adorons-le pour qu'il daigne nous assister encore demain , après-demain et toujours !

Puis, se prosternant la face contre terre , il s'écria :

— Grand génie du bien, \eii!e sur nous pendant les ténèbres ! Eloigne de notre demeure les esprits méchants qui vont s'emparer de la nature et les maladies rouges qui tuent les hommes. Si les Houkas maudits

~ 16 — viennent nous attaquer encore une fois, qu'ils meurent tous sous nos coups et que la terre soit à nous seuls comme le ciel est à toi pendant le jour et à ta femme et à tes mille enfants ( la lune et les étoiles), pendant la nuit.

A ces mots, il se releva ainsi que ses deux Compagnons qui avaient imité instinctivement son action, et il ajouta pour le nouveau frère :

— Tu parais étonné de mes paroles, écoute ! et tâche de comprendre : « Autrefois , bien des jours et bien des nuits ont passé depuis , nous étions dévorés par la fièvre et rongés par des ulcères douloureux; nos jambes ne pouvaient plus soutenir nos corps; nous n'éprouvions plus aucun besoin de manger, aucun désir ; pas une goutte d'eau ne tombait du ciel pour rafraîchir nos lèvres desséchées et nos poitrines brûlantes; le sommeii bienfaisant fuyait constamment nos paupières; c'était la mort, la mort pour tous et partout. Mais notre Sage a dit : « Frères, le Grand Maître « du jour nous brûle et nous tue comme nous tuons « nous-mêmes nos ennemis ; demandons-lui la paix , « puisqu'il est plus fort que nous et qu'il nous fait « mourir d'un seul de ses regards. » Et aussitôt il s'est jeté à terre comme je viens de le faire; nous l'avons imité et nous avons tous crié ensemble par trois fois : « Paix! Grand Maître de tous, paix et miséri- « corde l » A peine avions-nous fini de prier que le Dieu nous a répondu d'en haut, au milieu d'un bruit épouvantable (un orage) : « Je suis satisfait et je vais « vous sauver! » — Au même instant , il a ouvert le ciel et lancé des flèches de feu sur les Esprits du mal qui nous environnaient. Le bruit a recommencé plu-

sieurs fois, et tout à coup la pluie s'est précipitée par torrents sur la terre altérée ; nous avons bu nousmêmes avec avidité cette onde bienfaisante, et nous avons été guéris. Aussi, depuis ce jour, dès que le Dieu tutélaire s'offre, le matin, à nos regards, nous le remercions, tous ensemble, de ce qu'il a fait jadis pour nous; et , quaud il nous quitte, le soir, nous le bénissons encore pour qu'il revienne, le lendemain, nous visiter comme notre bon ami. »

Le vieillard cessa de parler.

Et voilà i origine de la Prière, V origine de la première Religion !

L'homme souffrait, il a prié, il a invoqué un Dieu quelconque, et il a moins souffert ; il a été consolé.

Nos trois voyageurs, harassés de fatigue, arrivèrent enfin à la tribu des Zokis, terme de leur route

Tout dormait déjà dans les cabanes distancées de quelques pas seulement les unes des autres et dont l'ensemble s'appuyait au nord contre des rochers , et était défendu, au midi, par une rivière.

Une forte palissade de branches d'arbres réunies par des lianes fermait la porte d'entrée.

— Frère, dit encore le premier homme au dernier venu : Voici notre Royaume ! cette grande Case que tu peux distinguer encore à droite malgré l'obscurité de la nuit, c'est le palais de notre Seigneur ; tu vois à gauche , celle du Grand Sage, qui nous apprend ce que nous devons faire, qui met la paix entre nous et qui punit les méchants. Tout le monde dort ici, maintenant, excepté un seul Zoki, bien armé, qui veille pour nous à l'entrée; demain, à uotre tour, nous veillerons pour lui. Ces précautions nous sont commandées par

laprudence de nos vieillards, de peur que les lions et les tigres ne viennent nous dévorer pendant les ténèbres, comme ils ont dévoré les tiens dans la forêt, et que nos ennemis, les Houkas, ne nous attaquent encore à l'improviste, comme ils l'ont fait dans cette nuit horrible où la moitié des nôtres ont été massacrés.

Et voilà l'origine des villes, des remparts ? des forteresses et des gardes de nuit!

A leur approche de la palissade 9 la sentinelle cria :

— Houkal Ceux-ci répondirent :

— Zoki (déjà un mot d'ordre, une reconnaissance , une consigne)!

Et ils entrèrent tous les trois dans la place.

Soudain, le plus vieux conduisit son nouveau Frère dans sa cabane, lui donna à manger, puis lui dit avec gravité t

— Demain» aussitôt que le jour paraîtra, je te présenterai à notre Grand Sage ; il assemblera les autres sages (déjà des juges, un tribunal), et ils verront tous ensemble si tu es ou un méchant envoyé par l'Esprit du mal pour nous tourmenter ou un homme bon, envoyé par le Dieu du bien, pour vivre en paix avec nous.

À ces mots, il lui tendit la main pour la seconde fois; et, lui montrant une natte de jonc et de feuillage sur un bout de laquelle il se jeta le premier, il ajouta:

— Fais comme moi 1 et dors en paix !

Le lendemain, à peine le soleil commença-t-il à dorer l'horizon que toute la tribu fut sur pied et s'assembla pour la prière; elle se fit comme il a été dit

plus haut, et le Grand Sage, instruit de l'arrivée du nouveau frère, le manda bientôt près de lui et l'interrogea en ces termes:

— Comment t'appelles-tu ?

Celui-ci ne répondant rien, l'autre reprit :

— Tu n'as pas encore de nom, je le vois ; eh bien! je vais t'en donner un pour que nous puissions te reconnaître parmi nous, si lu es digne d'y rester; et, comme tu parais triste et souffrant , tu t'appelleras Fatel(\G malheureux )l

— Es-tu bon?

— Oui!

— Es-tu brave ?

— Oui!

— Es-tu ami de la paix ?

— Oui!

— N'apportes- tu point avec toi la maladie rouge qui fait mourir les autres (la lèpre) ?

— Non!

— Il suffit!... — Alors, écoute-moi: Si tu veux devenir Zoki, voici ce que tu auras à faire et à ne point faire : Tu prieras tous les jours avec nous le Dieu du ciel, et notre glorieux Seigneur et Maître deviendra ton Dieu sur la terre; tu lui jureras foi et obéissance en toutes choses; tu respecteras la cabane, la femme et les enfants des autres Zokis, afin qu'ils respectent euxmêmes ta femme et tes enfants quand tu auras la joie d'en avoir; autrement ce serait le trouble et la guerre continuelle dans la tribu; si tu vois pleurer un Zoki, tu pleureras avec lui pour le consoler; s'il a faim , tu lui donneras une grosse part de ta chasse; si, étant malade, infirme, exténué par l'âge , il te demande à

boire , tu courras puiser pour lui de l'eau à la grande rivière; s'il est attaqué isolément par les lions, les tigres ou nos ennemis les Houkas, tu le défendras comme il te défendrait lui-même au besoin, fût-ce contre vingt Houkas, cent lions ou cent tigres tout prêts à le dévorer ; s'il a beaucoup d'armes de guerre ou de peaux de bêtes, tu ne lui en déroberas aucune, ni par la force ni par la ruse ; si tu en reçois une injure quelconque, tu n'emploieras jamais la violence pour te venger; et, si plus fort que toi, il le frappe avec colère, lu viendras me le dire, et je le ferai à son tour frapper en ta présence par les plus forts d'entre nous; quand il sera vieux, tu l'appelleras ton père et tu deviendras son fils ; quand ses yeux se fermeront pour jamais au soleil , tu le déposeras pieusement dans la terre et tu pleureras sur son corps comme il aurait luimême pleuré sur le tien. Acceptes-tu ces conditions?

— Oui !

— Alors, lève les bras vers le soleil ! Il leva les bras.

— - Maintenant, continua le Sage, écoute bien ce qui t'arrivera si tu manques trois fois à ta parole : la première fois il te sera pardonné et nous te rappellerons seulement ton serment d'aujourd'hui ; — la seconde fois, et pour t'avertir de nouveau, mais sans te blesser encore, je te frapperai la tête avec ce Roseau que tu vois dans ma main et qui est le signe de ma puissance fuu sceptre). Quand le Roi me Ta confié en présence de tout le monde, il m'a dit : — Un roseau est sans force pour frapper et n'inspire ni respect ni terreur; mais si ta débile main tient le roseau, la mienne tiendra la Massue, et le Roseau sera puissant: telle est ma volonté!

— La troisième fois enfin, oh! malheur ! malheur à toi ! méchant et parjure ! car les bras que tu viens de lever vers Dieu, on te les brisera à coups de massue; ta langue qui a prononcé le serment, elle te sera arrachée; tes yeux indignes de voir désormais la lumière , seront crevés par nos flèches; et quand tu auras subi celte dernière peine, tu seras honteusement chassé de notre tribu et conduit par delà les montagnes de feu, avec des vivres pour trois jours. Te soumets-tu à ces conditions? Réfléchis bien! Tu es encore libre ou de rester ou de partir; demain il ne sera plus temps.

— Oui, je ferai ce qui m'est commandé, et je ne ferai pas ce qui m'est défendu.

— Eh bien î lève encore, pour la dernière fois, les mains vers le ciel!

Il leva les mains.

Et voilà l origine des Nationalités, des Serments, des Devoirs !

Et, par conséquent , l'origine de la justice et des lois, car les lois n'ont été établies que pour forcer par des peines plus ou moins sévères , quelquefois terribles, les mauvais citoyens, les mauvais seulement, à remplir leurs devoirs sociaux.

Beaucoup plus tard, et à la suite d'un affreux combat, dans lequel la même Tribu, commandée par son chef valeureux, tua un grand nombre d'ennemis et fît une centaine de prisonniers, les vainqueurs se disposaient déjà à torturer les vaiucus, à leur arracher la peau de la tète pour se faire un glorieux trophée de leurs chevelures; ils allaient leur crever les yeux avec leurs flèches, leur briser, à coups de massue, les bras et les jambes, pour qu'ils ne pussent ni se révolter tôt

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