GUERRES CIVILES
Mais si la calomnie et les sots propos, répandus à tort et k travers , ont , durant le cours des maladies épidémiques, ainsi que pendant les famines, des résultats si tristes et si malheureux, c'est mille fois pis encore pendant les guerres civiles , alors que les citoyens fanatisés , hors d'eux-mêmes ,■ foulant aux pieds les lois divines et humaines, s'entr'égorgent sans pitié ni merci, pour des systèmes de gouvernement qu'ils jugent mai, qu'ils créent d'après leur opinion personnelle seulement, et qui sont impraticables.
Tous les habitants de Paris ont encore présent à la mémoire et n'oublieront jamais, sans doute, le drame fatal accompli sous leurs yeux pendant les derniers jours de juin 1 848.
Que de victimes de part et d'autre! que de sang répandu ! que de souffrances dans les hôpitaux , dans les prisons, dans les forts et sur les pontons de l'Etat !
Combien alors furent sinistres ces cris : Du linge pour les blessés, s'il vous plaît ! retentissant dans tous les quartiers.
Quelle stagnation ensuite dans Je commerce, dans
le travail ! et partout que de larmes, d'incertitudes ei de misère !
Et pourquoi cette lutte si cruelle et si acharnée ?
C'est, hélas! parce qu'au milieu du combat fratricide, de misérables calomniateurs ou des bavards insensés propageaient, d'un côté, dans les rangs des insurges, le bruit que les gardes mobiles, ces jeunes enfants de Paris qu'on avait heureusement arrachés, quelques mois avant, au désordre et à l'oisiveté pour en faire des soldats, fusillaient sans discernement et massacraient sans pitié tous les habitants des maisons dont ils s'emparaient; tandis que, d'un autre côté, ces mêmes individus déclaraient, avec assurance, et pour en avoir été témoins, disaient-ils, que les in-
î s des faubourgs mettaient le feu partout ; que, sur plusieurs points de la ville, des ouvriers (ils osaient donner le titre d'ouvriers à ces monstres supposés !) sciaient les bras, les jambes et le cou de tous les soldats, gardes nationaux ou mobiles qui tombaient en leur pouvoir; et que des femmes même leur arrachaient préalablement les yeux avec des tire-bouchons et les mutilaient affreusement, en souriant encore à leurs tortures.
Tous les hommes sensés ne pouvaient croire à tant d'horreurs commises en France et par des Français, et par des femmes : mais les gens crédules ou lâches, les combattants des deux partis, exaltés par la vue du sang, les cris des blesses et l'odeur de la poudre, leur donnaient facilement créance, et c'est ainsi que des voisins, des amis, des frères, aristos, démocs,socs, riches ou prolétaires, se sont entr'egorgés, pendant quai rs, en poussai le; liberté, F.oiJité,
— 198 ~ Fraternité , d'une part , et le cri , inconnu jusqu'ici, de République démocratique et sociale de l'autre (1 0).
Etait-ce bien la peine d'en venir à tant fureurs pour un motif si léger, pour une légende si peu différente ? et ne pouvait-on pas, de part et d'autre, discuter ses principes politiques autrement que comme des sauvages ou des fanatiques du Bas-Empire ?
Quelle tache nouvelle, en outre, pour notre histoire, que la mort de Bréa et de Mangin mis, pendant quatre heures, à la torture par une douzaine de scélérats barricadés à la barrière Fontainebleau !
Et dire que trois cents personnes sont venues, plus tard, attester honteusement devant la Justice qu'elles avaient été témoins de leur lente agonie sans avoir eu le courage, comme c'était impérieusement leur devoir, de se jeter entre le général et ses assassins pour lui faire un rempart de leurs corps.
A cette ignoble lâcheté des hommes, hâtons-nous d'opposer ici (quoique par anticipation, puisque le fait que nous allons citer n'a eu lieu que deux ans plus tard, et après le coup d'Etat du 2 décembre), la gloire d'une jeune femme de Bédarieux, RoseMical, qui, au risque de perdre vingt fois la vie, a protégé de son corps, et fort longtemps, cinq malheureux gendarmes isolés, qu'une foule de scélérats voulaient assassiner, et qui, quoique blessée à la tête, aux bras, à la poitrine, est restée jusqu'à la fin à ce poste d'honneur.
Deux gendarmes pères d'unefamille nombreuse, sont tombés sur le carreau ; on s'empresse, au nom de la Ztberté, de Y égalité et de la fraternité, de les achever à coups de pierres, de couteaux , de fourches , de talons de bottes, et comme l'un d'eux exhale encore de
gi poitrine râlante quelque souffle de vie, un misérâble se livre sur sa personne à l'action la plus infâme qui ait jamais peut-être été commise au monde, car il lui urine dans la bouche pour voir quelle laide grimace, il allait faire en mourant (1 1).
Enfin, après une attaque acharnée d'une part et une résistance magnanime de l'autre, un Maire d'une commune voisine arrive tout à coup, avec une douzaine de gardes nationaux, se jeter à travers ce drame horrible, et trois gendarmes sont sauvés.
Mais, après ces horribles scènes accomplies à Paris et à Bédarieux , il s'en prépare d'autres pour 185-2, dont tous nos départements, ainsi que l' Autriche. la Prusse, la Pologne, l'Italie, le Piémont, la Sardaigne, l'Espagne, le Portugal, l'Europe entière enfin, doivent être le théâtre :
îl faut regénérer le monde, ainsi le veut, dit-on, le Peuple souverain.
D'affreux serments, prononcés sur les têtes les plus chères , ou du moins prétendues chères , lient les conjurés,
A force de grandes promesses et de phrases renouvelées de 93, on a gagné l'esprit dune infinité de pauvres gens crédules qui ont tout à coup oublié leurs devoirs pour se jeter dans des sociétés secrètes que, plus tard, soit par crainte ou par fausse honte , ils n'ont plus osé abandonner, et quand le signal du massacre, qu'ils attendent avec impatience, arrivera enfin de Paris, toutes les cloches des villages s'ébranleront en même temps, les poignards seront tires et les oppresseurs du peuple disparaîtront de la terre.
Hais tous ces projets sinistres vont-iU s'accomplir9
Non! Dieu protège la France: il inspire Louis- Napoléon comme il avait, à cinquante ans de là, inspiré son oncle, comme il avait autrefois encore inspiré sainte Geneviève, Jeanne d'Arc, et la France est sauvée ; et Ton voit par ce qui s'est passé en juin 4 848, à Paris, et au mois de décembre 1 851 , dans la Nièvre, le Cher, l'Hérault, laDrôme, les Basses-Alpes, etc., où d'honnêtes citoyens, des femmes , des prêtres, des magistrats, de braves soldats et de malheureux gendarmes ont été lâchement assassinés , et outragés encore après leur mort , ce qu'on nous préparait d'un moment à l'autre , sans la fermeté, le courage et la sagesse de l'homme providentiel dont plus tard , par reconnaissance, nous avons fait notre Empereur.
Aujourd'hui, néanmoins, et il faut le dire hautement , mais avec un sentiment de pitié, nombre d'évêques, de prêtres, de dévots, de savants, d'anciens nobles, de riches, de propriétaires, d'artistes, d'industriels, de marchands et d'ouvriers dont Napoléon a protégé la mitre, la crosse , l'étole, les chapelets (il leur a même réouvert les portes de Sainte-Geneviève fermées depuis 4 830), les livres, le blason, le porte* feuille, la propriété, le pinceau, la lyre, le ciseau, le burin, les découvertes utiles, le commerce et le travail manuel, semblent avoir oublié tout cela, et demeurent dans une indifférence complète à son égard , quand ils n'osent pas faire davantage.
Pourquoi donc cette inconstance, cette petite guerre systématique, cet antipatriotisme, ces turpitudes ?
— Ah ! pourquoi :