LA FAMINE
On s'étonne, au temps où nous sommes, qu'il y ait encore des famines sur la terre, comme si , grâce aux bouleversements de la nature, aux froids excessifs, aux chaleurs dévorantes, aux pluies torrentielles et aux diverses intempéries des saisons, la mort n'avait pas toujours prélevé et ne devait pas incessamment prélever çà et là un tribut énorme sur les populations affamées.
Rappelons-nous la touchante histoire de Joseph et les sept années de stérilité de l'Egypte.
Compulsons ensuite les vieilles chroniques des peuples, et nous lirons :
En 722, la famine désole le Danemarck, et le conseil national du Jutland ordonne d'égorger les enfants* les vieillards, les infirmes, les malades et tous les individus incapables de porter les armes ou de labourer la terre; en 730, la Suède, en proie aux plus affreux
tourments de la faim , se révolte et saccage le palais du Roi; en 739, c'est sur l'Angleterre, l'Ecosse et la malheureuse Irlande que s'exerce, avec toutes ses horreurs, le terrible fléau; en 776, 779 et 794 (sous Charlemagne), c'est la France et l'Allemagne qu'il frappe sans pitié ; en 821 et 843, il reparaît dans certaines contrées de l'Europe, et Ton mêle des glands écrasés et de la terre à la farine ; en 845, 861, 868, et 872, le peuple en vient jusqu'à manger de la chair humaine; en 874, la famine fond de nouveau sur la France et l'Allemagne, et emporte un tiers des habitants; en 4 006, elle désole l'Europe tout entière, et on dévore les chiens, les chats, les animaux immondes, les reptiles et jusqu'à des écorces d'arbres bouillies ; en 4023, elle visite la Russie et, comme on l'attribue aux conjurations magiques de certaines vieilles femmes, on les égorge avec solennité, dans la pieuse intention de désarmer la colère du ciel ; en 1035, la France en revient forcément aux glands et aux écorces ; on assassine les individus isolés dans les campagnes et l'on met en vente leur chair encore palpitante sur les marchés de plusieurs villes; en 1125, l'Afrique est réduite jusqu'à dévorer des cadavres ; en 1481, 1693 et 1709, toutes ces horreurs se renouvellent dans notre malheureux pays; en 1767, c'est le Rengale qui souffre (lord Clive, gouverneur de ces riches contrées conquises par les Anglais sur Tippo-Safcb , avait fait accaparer partout le riz), et la moitié de son immense population (trente millions d'habitants), douce et timide, s'éteignit, sans murmure, dans les tortures de la faim ; en 1 768 et 1 775, c'est la France qui va encore être décimée, et pour longtemps, car
ce fut à cette époque que la guerre au pain , dite le pacte de famine, s'y établit jusqu'en 4 785 — 86, époque où le banquier Pinet, caissier de l'infernale Régie, fut tué d'un coup de pistolet à sa maison de campagne du Vésinet.
En 1788, dans le courant de juillet, une grêle effroyable détruisit sur pied toutes les récoltes. Une sécheresse extraordinaire tarit ensuite les sources, les fontaines et jusqu'aux rivières les plus abondantes; puis, au mois de décembre, survint un froid excessif (18 degrés 3/4 au-dessous de 0, — 23 degrés centigrades environ), duquel ensemble d'intempéries il résulta inévitablement, en 89, une affreuse disette.
A qui le peuple s'en prit-il de cette calamité? à l'inclémence des saisons, sans doute ; — non, il s'en prit au Roi, à la Reine, au Dauphin (un enfant de cinq ans), qu'ils appelaient, croyant faire beaucoup d'esprit, le Boulanger y la Boulangère et le petit Mitron. On sait ce qui arriva quatre ans plus tard au Temple, à la Conciergerie et sur la place Louis XV ; il s'en prit aux nobles, aux riches propriétaires, aux fermiers, en les traitant d'Accapareurs; un de ces derniers même qu'on entraînait tumultueusement vers la Seine pour lui faire prendre, comme on disait alors, un bain complet,' ne dut son salut qu'à 1 evêque de Chartres qui l'arracha des mains des Emeutiers.
Le malheureux Foulon , sous-intendant des vivres militaires, n'eut pas le même bonheur; on l'accusa d'avoir dit un jour publiquement : Si j'étais ministre, je ferais manger du foin aux Français et faucher Paris comme on fauche un pré. Ce propos infâme, vrai ou supposé , vola bientôt de bouche en bouche et causa
partout , à Paris, à Versailles et dans les provinces une grande irritation : la cour s'en effraya, et Foulon, appréhendant qu'on ne vînt, d'un moment à l'autre, le massacrer chez lui, s'échappa de Paris pendant la nuit et se glissa furtivement dans une chaumière isolée aux environs de Vincennes ; mais, par une fatalité déplorable, il est découvert quelques jours après dans sa retraite et arrêté par des paysans qui commencent par lui lier les mains derrière le dos, rattachent ensuite à la queue d'un cheval avec une botte de foin sur chaque épaule, un bouquet de chardons à la boutonnière et un paquet d'orties, en forme de cravate, autour du cou. La bande joyeuse et triomphante arrive à Paris, le 22 juillet, à quatre heures du matin, place de Grève; le bruit de son arrivée se répand bientôt partout ; on accourt voir cet infâme ennemi du peuple que le ciel, dit-on, vient de remettre au peuple même pour qu'il en tire une vengeance nationale : cette vengeance, en effet, fut affreuse, car, après une agonie de cinq à six heures, après avoir servi de jouet à une foule de brutes fanatisées , le malheureux , et peut-être bien innocent intendant ; fut pendu à une lanterne de la place, puis décapité. On promena ensuite, au bout d'une pique, sa tête dans Paris, et son corps, tout meurtri et souillé d'ordures, fut porté en triomphe à la Morgue.
M. Berthier de Savigny, son gendre, eut, un peu plus tard, le même sort, sauf la tête qui ne fut ni coupée ni promenée dans la ville; on se montra indulgent pour lui...
Continuons!
Quand la famine de 1 846 est venue encore une fois
désoler non-seulement la France, mais l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, la Prusse, l'Autriche, la Pologne, l'Espagne, le Portugal, le Piémont, l'Italie, la Suisse, etc. ; alors que partout la richesse honnête allait audevant des besoins impérieux du pauvre ; quand la ville de Paris faisait , outre ses charges ordinaires qui s'élèvent à 180,000 francs environ par jour, tant pour l'impôt personnel et mobilier des locataires audessous de 200 francs, fixé dernièrement encore à 6,4 74,229 francs , que pour la dépense des hôpitaux dont les revenus, quoique immenses, sont encore insuffisants de moitié (5), pour les secours à domicile (quatre-vingt-dix mille individus sont portés, en hi?er, sur la liste des indigents), pour l'entretien des monuments et jardins publics (les arbres seuls que l'on plante dans ces jardins ainsi que sur les boulevards intérieurs et extérieurs , sur les quais et sur les bas côtés de quelques larges rues coûtent 80,000 francs environ par an), des églises (elles sont au nombre de cinquante-six en y comprenant quatre chapelles, trois temples protestants, une église russe, une église romaine, une synagogue et une petite mosquée égyptienne (6) ; des séminaires, des tribunaux, des mairies, des musées, des bibliothèques, des collèges, des écoles, des asiles, des crèches, de quinze mille enfants abandonnés , des casernes, des prisons (on en compte une douzaine et deux cents prévenus environ, hommes, femmes et enfants, y entrent tous les jours, Dieu sait, par exemple, quand ils en sortent!), des marchés, des fontaines, des ponts, des quais, des égouts, de la voie publique et de l'éclairage des rues, ainsi que pour le service de la garde nationale et garde municipale,
les sergents de ville, les pompiers, les sauveteurs, le maintien de l'ordre, la sûreté et la salubrité publiques, une subvention à cinq grands théâtres, des primes à l'agriculture, à la science, aux beaux-arts, à l'industrie, à la vertu, etc.), tous les sacrifices possibles, et jusqu'à concurrence de \ 4 millions, en faveur des ouvriers nécessiteux; quand les départements limitrophes empêchaient l'embarquement , la circulation et par conséquent le commerce des grains ; quand on accusait Louis-Philippe et MM. Rotsehild,Darblay, Mallet, etc., d'accaparer tous les blés de la France pour affamer le peuple (7) ; de les envoyer par delà les mers pour les faire stupidement pourrir et les ramener ensuite avariés sur les marchés ; alors qu'on s'insurgeait partout; que Buzançais était le théâtre d'un drame horrible, pourquoi personne na-t-il dit, avec cette voix de la sagesse qui est celle de la persuasion : Ecoutez-moi, mes frères!
Jadis, et sous Louis XVI, sous Napoléon, sous Louis XV1I1 , sous Charles X , il y a eu malheureusement, comme aujourd'hui, en France, des années calamiteuses, et cependant Napoléon, Louis XVlîI et Charles X n'étaient certainement pas des accapareurs.
Il faudrait d'ailleurs des milliards pour acheter les grains de toute l'Europe, et où trouver cette masse de numéraire? il faudrait, en outre, pour les contenir, des greniers innombrables et des centaines de magasins gigantesques.
Mais, ne parlons que de notre pays :
Il y a chez nous, dans les villes et dans les campagnes, beaucoup de gens qui croient encore, de père en fils, et avec tout l'entêtement de la sottise, que la
France récolte annuellement du grain pour sa consommation de trois années. Demandez-leur ce qu'on a fait de cet immense superflu seulement depuis 1839 ; dans quels greniers il était amassé; sur quels chariots et par quels portefaix il a été chargé; dans quelles rivières il a été jeté ; dans quels ports il a été embarqué pour l'étranger; dans quel bureau d'octroi il a été enregistré ; combien son départ de France, puis son retour en France ont produit au fisc, ils vous répondront intrépidement : Je n'en sais rien, ce n'est pas mon affaire, et pourtant c'est comme ça ! — Vous insistez pour les détromper, — ils se bouchent les oreilles ? et vous rangent, sans autre forme de procès, dans la bande des coquins, qu'il faudrait tous pendre pour le bonheur de l'humanité : Voilà !
Mais tous les gens sensés,, instruits, positifs, qui ont étudié cette matière avec attention, savent combien il y a d'exagération dans cette abondance prétendue, chez nous, des céréales ; car, en supposant que la production annuelle de la France en grains à épis comprenant le froment, le seigle, le maïs, l'orge, le sarrasin ou blé noir, le riz qu'on ne cultive guère dans nos contrées et Pavoine qu'on n'emploie dans la panification qu'à certaines époques fatales, comme en 93 et 1 81 4, en supposant, disons-nous, que cette production s'élevât à cent millions d'hectolitres par an ? et malgré tous les défrichements successifs qu'on a faits et qu'on fait encore tous les jours, on ne peut raisonnablement en espérer davantage; il faut commencer par déduire de cette quantité trente millions d'hectolitres pour les semences, trois à quatre millions, en outre, pour les animaux domestiques et de basse-cour, et il
est positif ensuite que le reste ne suffit plus aujourd'hui à la France qui compte maintenant 36 millions d'habitants au lieu de vingt-cinq qu'elle avait autrefois (8).
Le territoire de laBeauce, duBerry, de l'Anjou, du Gàtinais, de la Brie, du Poitou, de l'Artois est fertile sans doute, et la Beauce seule nourrirait vingt fois laBeauce; mais, par contre, la Sologne ne produit rien ; une partie de la Champagne s'appelle Pouilleuse, c'est dire suffisamment ce qu'est la moitié de la Champagne-, le Midi, qui nous offre d'ailleurs beaucoup d'autres récoltes précieuses, est généralement trop aride pour les céréales ; la vigne s'étale, avec délices, sur les verdoyants coteaux de la Bourgogne, mais la faucille du moissonneur n'y fait pas tomber d'innombrables épis dans les plaines ; la Normandie a de beaux et gras pâturages, sans doute, des pommiers en masse, mais des pommes ne sont pas du blé; le Nord est ensemencé de betteraves et de colza ; toutes les montagnes calcaires ou granitiques du Morvan, de l'Isère, du Yar, du Jura, des Pyrénées, des Vosges, du Forez, de l'Auvergne, des hautes et basses Alpes, etc., ainsi que les Cévennes, les Landes de Gascogne, la Camargue et les longues côtes baignées par nos deux mers sont à peu près stériles.
Ajoutons à cela tout le terrain enlevé a l'agriculture par nos grandes routes nationales, nos canaux, nos chemins de fer, et qu'où ne s'étonne pas ensuite si, comme toutes les statistiques établies depuis trente ans le prouvent, la France est forcée d'acheter annuellement à l'étranger, et par échange, d'autres produits et marchandises, pour 70, li ou 75 millions de grains, tandis qu'elle n'en reven i ï quelques-uns de ses voi-
sins peu favorisés sous ce rapport, mais beaucoup mieux sous d'autres, que pour M, 4 2 ou 15 millions également par an. Mais cette richesse de certaines productions territoriales dans une contrée, et une abondance merveilleuse d'autres fruits également nécessaires à la vie des hommes sous un autre soleil, sont une des sages prévisions de Dieu qui a voulu que tous les habitants de la terre eussent ensemble, par des échanges commerciaux et des transactions mutuelles, des relations journalières d'intérêt, d'assurance dans les disettes et d'affection.
En 1846 et 1847, époque où la disette a été générale, nous avons acheté à l'Egypte, à la Russie (car on sait que la Grimée , où la noble armée anglo-francosarde a combattu, naguère, avec tant de gloire pour la civilisation et la liberté des peuples, est ordinairement très- fertile) et à l'Amérique, pour 400 millions de blés, argent comptant, car on n'avait pas alors le temps ni au Caire, ni à Odessa, ni à Phaladelphie, à Boston, à New-York, de faire aucuns échanges commerciaux d'ordinaire si lents à s'opérer; ces blés, une fois payés, étaient emmagasinés tant bien que mal sur les ports, en attendant des bâtiments pour les exporter y mais, comme ces navires de charge, au nombre nécessaire de 8,000 seulement pour la France, étaient rares , les grains pourrissaient avant leur embarquement, et, lorsqu'enfin ils entraient avariés au Havre, à Nantesou à Marseille, le peuple, non le vrai peuple, populus, mais la populace, vulgus, criait stupidement : — Ce sont nos blés de France que Louis-Philippe, Rotschild, Darblay et compagnie nous renvoient pour nous les revendre à prix d'or, et pourris I
Et alors, qu'est-il arrivé? un homme a été massacré à Buzançais , et ses trois stupides et malheureux assassins ont été décapités; beaucoup d'autres, égarés comme eux, ont été condamnés aux galères et à la prison; Louis-Philippe, le protecteur éclairé des sciences, des lettres, des arts et du travail, indignement calomnié depuis longtemps, et sous tous les rapports, a été contraint d'abandonner son trône en emmenant avec lui hors de France, non pas seulement la Reine des Français, car qu'était-ce qu'une reine en 4 848? mais la femme, l'épouse, la mère et la chrétienne modèle; le même orage a dispersé également toute la famille, et M. Rotschild, forcé alors, ainsi qu'un Prince, de se cacher pour éviter la mort, a vu son château de Suresnes dévasté , saccagé , incendié comme lavait été la veille Neuilly et le Palais-Royal, et cependant les incendiaires étaient presque tous habitants de cette même commune de Suresnes, où M. Rotschild répand annuellement d'innombrables bienfaits, où madame Rotschild est la providence de tous les vieillards, de toutes les femmes en couches, de tous les enfants en bas-âge, et où le Curé de la localité, en recevant journellement pour les pauvres de la paroisse les dons de son riche voisin, lui dit affectueusement en lui serrant la main : — Vous n'êtes pas juif, monsieur Rotschild, puisque vous pratiquez si bien l'Evangile.
On a parle dans les premiers jours de la nouvelle République, et pour faire alors une émouvante propogande populacière, du partage possible, entre tout le monde, de lafortuncdes riches : argenl, châteaux, hôtels, forêts, domaines, etc., et nombre d'anar-
— 188 ~chistes, beaux diseurs, certains charlatans, à bout de ressources, ont fait concevoir ces belles espérances de bonheur futur à de pauvres gens d'une crédulité robuste; mais tous les hommes raisonnables, tous ies ouvriers laborieux, tous les prolétaires honnêtes comprennent l'impossibilité d'une mesure aussi infâme.
D'ailleurs, qu'en résulterait-il?
Tout l'argent monnoyé, en France, s'élève à peine h trois milliards, masse d'ailleurs énorme (9) ; divisonsles entre trente-six millions de Français, que nous sommes, et nous aurons, en tout, chacun, en y comprenant les enfants, environ 94 ou 97 francs;. mettons cent francs! Quinze jours après, il y aura à coup sûr, suivant la conduite plus ou moins régulière des individus, une nouvelle inégalité de fortune , et il faudrait conséquemment repartager.
Dans le partage des maisons, tout le monde ne voudrait avoir sa part que dune bonne maison, bien aérée, dans un beau quartier, avec un logement commode pour soi et les siens ; on consentirait volontiers à habiter le premier et le second ; on hésiterait pour le troisième; mais qui diable voudrait grimper quatre, cinq et six étages ? les chats seulement.
Il en serait de même pour le sol; que ferions-nous chacun de nos trois ou quatre arpents de terre : pour les uns dans la Beauce, le Gâtinais, le Berry, la Normandie, laTouraine, la Bourgogne, la Provence, etc.; pour les autres, en Sologne, dans la Champagne dite Pouilleuse, dans la Camargue, dans les Landes, dans les marais, dans les carrières ou sur les montagnes ?
Nous deviendrions forcément agriculteurs pour vivre de notre travail et de notre propriété, et alors ,
non-seulement plus de prêtres, de médecins, d'instituteurs, déjuges, d'artistes et de fabricants, mais de boulangers, de cordonniers, de tailleurs , de maçons, de forgerons , de menuisiers, etc.
Ce serait revenir à ces temps primitifs dont nous avons cherché à donner une idée précédemment et où l'homme, vivant matériellement, comme les autres brutes de la création, était environné de tant de souffrances et de misères.
Nous empruntons au Moniteur officiel l'article suivant :
« Nous voici en présence d'une année qui, sans être aussi malheureuse que les deux précédentes , sera encore néanmoins très-difficile à traverser pour les pauvres gens : la France a besoin de 82 à 83 millions d'hectolitres de blé pour sa subsistance annuelle, et on n'évalue la récolte de 1855 qu'à 75 millions d'hectolites environ.
« Le Gouvernement s'occupe avec sollicitude de combler le déficit présumé (soit 7 millions d'hectolitres).
« L'Algérie, qui deviendra peut-être un jour un des greniers de la France, comme l'Afrique Tétait jadis pour l'Empire romain, va commencer à nous venir puissamment en aide; l'exportation est interdite, et par contre , tous les droits de douane pour l'importation sont supprimés; on a abaissé en outre de moitié, les tarifs concernant le transport des denrées alimentaires par les chemins de fer et les canaux, et comme on sait que l'Amérique, l'Espagne et la Sicile ont été heureuses cette année, le commerce s'y livre déjà à des achats considérables qui nous arriveront d'un mo-
ment à l'autre; les pommes de terre sont abondantes et saines ; la récolte des haricots a été bonne ; les châtaignes ne feront pas défaut aux montagnards du Jura, du Périgord, du Limousin , de la Corrèze et du Morvan; la vigne donnera d'excellent vin avec un cinquième de plus que l'année dernière, et la viande de boucherie commence à diminuer un peu.
« Que les populations se rassurent donc; qu'elles se gardent bien surtout de piller les grains et de maltraiter les marchands sur les marchés, car les approvisionnements cesseraient immédiatement et pour longtemps; qu'on ne porte plus de torche incendiaire dans les châteaux, les fermes et les gerbes amassées en meules au milieu des campagnes ; qu'on cesse également de croire qu'il y ait des individus qui, par opinion politique, et pour affamer le peuple et le porter au désordre , font jeter leurs grains dans les fleuves, car rien de cela n'existe et ne peut raisonnablement avoir lieu; qu'y gagneraient-ils d'ailleurs? et cette opération se ferait-elle bien toujours sans danger pour eux et leurs aides?
ce Mais ce sont de fatals propos que des gens stupides ou méchants se plaisent à propager, et qui , dans les circonstances critiques, déterminent ordinairement le pillage, l'incendie et le meurtre. L'autorité aura les yeux sur ces derniers, et lorsqu'elle les trouvera en défaut, elle les punira sévèrement.
« Quant aux gens riches, aux manufacturiers, aux fabricants, aux entrepreneurs, qu'ils fassent travailler autant que possible, pour seconder le Gouvernement qui vient lui-même de voter un crédit de 1 0 millions dans cette intention.
« Arrière la politique et Pesprit de parti 1 « Que notre drapeau ne soit aujourd'hui ni blanc, ni rouge, ni tricolore, mais celui de l'Evangile sur lequel on lit depuis mille ans : — Aimez-vous les uns les autres! et que les vieillards, les femmes, les enfants, les infirmes et les malades trouvent, pendant cet hiver encore , dans l'assistance de tous les honnêtes gens, de quoi avoir du pain, des vêtements et du feu. »
Nous avons dit plus haut que les tempêtes, les orages et la grêle étaient souvent, en dévastant les récoltes sur pied, une cause fatale des famines.
On lit dans V Union Bourguignonne :
« Samedi, 29 juin 1861,
« Les nombreuses localités que l'Ouragan a traversées samedi sur toute la longueur de notre département, depuis Arnay-le-Duc jusques et y compris le canton de Selongey, ont vu disparaître leurs récoltes, dévaster leurs jardins; dans les villages, les vitres brisées sont innombrables, et on compte peu de toitures qui n'aient souffert quelque dommage.
« Les clochers de Vilîey et de Courtivron ont été emportés.
« Sur certains points, les grêlons étaient si gros, qu'à Verrcy-sous-Salmaise entre autres, on en a. ramassé quelques-uns qui, une heure environ après l'orage, pesaient encore 400 grammes.
« On ne compte pas moins de cent communes qui ont eu à souffrir de la catastrophe de samedi. »
Dans le Cher, un ouragan, laissant après lui la ruine et la désolation, s'est déchaîné le même jour sur les cantons de Vierzon et de Graçay. Rien ne saurait dépeindre l'aspect désolé des campagnes atteintes par le fléau. Toutes les récoltes sont perdues; le sol est ravagé et jonché de débris de toitures et de carreaux. Les arbres sont brisés ou abattus. Les dégâts matériels sont immenses et les victimes nombreuses. À Vierzon seulement, les pertes s'élèvent? dit-on, à 250,000 fr. au moins.
Pendant plus d une heure qu'a duré la tourmente, des grêlons, d'un poids moyen de 60 à 80 grammes, chassés par un vent d'une extrême violence, n'ont cessé de tomber dans la commune de Dampierre; on en a ramassé un qui mesurait 30 centimètres de circonférence. Tout îe vitrage de la gare de Vierzon a été brisé, ainsi que les carreaux qui, sur le passage de Pouragan, se trouvaient dans la direction du vent et de la grêle. Un grand nombre de personnes ont été plus ou moins grièvement blessées.
Les orages ont causé aussi de grands dommages dans plusieurs communes voisines de Lons-le-Saulnier (Jura). La grêle est tombée à Frétigny, à Légna, à Bornay, à Vermantois, à Moiron et dans beaucoup d'autres localités. On n'estime pas à moins de 4 0,000 francs les pertes subies par la première de ces communes. Le même orage a détruit pour plus de vingtcinq mille francs de récoltes à Légna. Dimanche, la grêle tombait si grosse, qu'en beaucoup d'endroits on a trouvé quantité d'oiseaux tués par elle.
Une pluie diluvienne est tombée à Saumur (Maineet-Loire); la foudre a déraciné plusieurs peupliers.
Pendant l'orage, la femme Dupuis, âgée de 86 ans, qui traversait le pont des Rosiers, a été précipitée dans la Loire, où elle a trouvé la mort. Des phénomènes électriques se sont aussi produits à la station du chemin de fer de la même localité : les fils du télégraphe ont été fondus dans l'intérieur du bureau, et l'appareil bouleversé. Ces dégâts ont été immédiatement réparés.
À La Flèche, deux orages se sont succédé. Les ravages sont considérables. Les communes environnantes ont été assaillies par la grêle.
Plusieurs communes de la Touraine ont été également visitées par des ouragans, principalement les villes de Chinon , Manthelan. Cléré , Loches. La foudre est tombée à Loches et à l'Ile-Bouchard.
Les communes de Rivarennes et de Cheillé ont aussi beaucoup souffert de la grêle.
Dimanche soir, Yitry (Marne] a été à son tour éprouvé. Une demi-heure a suffi pour anéantir toutes les espérances que donnaient les récoltes. Dans plusieurs communes, et particulièrement dans celles de La Chaussée, de Yitry-la-Yille, de Pogny, d'Omey, etc., la plupart des habitations sont endommagées: des toitures ont été emportées par l'impétuosité d'une trombe; le clocher de l'église de La Chaussée a été enlevé; un grand nombre d'arbres de haute futaie ont été déracinés et jetés au loin; les jardins, les vignes sont entièrement saccagés ; seigles, blés, orges, avoines, tout est détroit. Beaucoup de personnes même ont été grièvement blessées par une grêle dépassant en grosseur toutes les proportions connues.
ivres de lièvres, de
perdrix, de pigeons, etc. Des troupeaux sont rentrés tout ensanglantés. Les pertes matérielles sont incalculables et le pays est au désespoir.
L'Aveyron n'a pas été plus épargné : un violent orage, mêlé de grêle, a éclaté aussi dimanche soir dans la vallée de la Sorgue, écrit-on de Verzols (Aveyron), au Messager du midi.
Au moment où les coups de tonnerre se succédaient avec rapidité, les frères Ricard, d'Hermilis, commune de Verzols, regagnaient précipitamment leur domicile, lorsque tous les deux ont été frappés et renversés par le fluide électrique. Après un intervalle dont il n'a pu apprécier l'étendue, l'aîné des deux frères a repris connaissance; il a pu se relever et a couru à son frère, qui était demeuré étendu auprès de lui, mais il n'a pu le ranimer. Tous les secours ont été inutiles. Le cadavre ne présente à l'extérieur aucune trace apparente des effets de la foudre. La langue est d'un aspect carbonisé, entièrement contractée et retirée au fond de la gorge.
Celui des deux frères qui a survécu a dit avoir senti, au moment où il a été renversé par la foudre, comme un vigoureux coup de fouet sur les épaules et sur les jambes.
Les grêlons énormes et serrés qui accompagnaient cet orage ont causé des pertes considérables aux récoltes.
Dans l'Ardèche, à Privas, l'orage a éclaté avec non moins de violence. Aux éclats de la foudre, est venu se mêler un bruit formidable : c'est celui de la grêle qui tombait avec fracas. Les grêlons étaient d'une grosseur si prodigieuse f que plusieurs hommes et
femmes, surpris en pleins champs par l'orage, ont eu les bras cruellement meurtris en cherchant à se garantir la tête; quelques-uns même ont été tués. On lit dans le Salut public de Lyon :
« Depuis quelques jours, les feuilles publiques sont pleines de détails sur les phénomènes météorologiques qui se manifestent partout à la fois, et dans certaines contrées ont occasionné de grands désastres.
« C'est ainsi que depuis huit jours nous avons pu compter que sur divers points de la France, vers la région est notamment, la foudre est tombée trentetrois fois, et chaque fois a produit mort d'hommes ou blessures graves. D'un autre côté, les pluies torrentielles ont causé des ravages considérables et amené des éboulements, des chutes de murs dont il est résulté encore des morts et des blessures.
« Avant-hier, à Lyon, une véritable trombe d'eau s'est abattue sur la ville. On aurait dit que, suivant l'expression biblique, ies cataractes du ciel s'étaient ouvertes et qu'un nouveau Déluge allait détruire le Département et en dissoudre les maisons dans les eaux du Rhône grossies par l'averse. Heureusement, et grâce au système de canalisation souterraine adopté depuis quelques années, l'écoulement des flaques et des nappes liquides est presque instantané. Un quart d'heure après la pluie, il n'y paraissait plus. »
Maintenant, comme il faut que les malheureux Campagnards qui viennent d'èlre si cruellement éprouvés se nourrissent, ensemencent leurs champs, élèvent leurs animaux domestiques et attendent, avec plus ou moins de résignation . la récolte de l'année
prochaine, peut-on maudire et appeler accapareurs les marchands qui achèteront à droite et à gauche, dans des contrées fertiles, des céréales quelconques pour les vendre dans ces pays désolés?