LA GUERRE
Nous sommes trop de monde en France aujourd'hui! Le soleil n'y est plus assez chaud, le sol assez fertile, le travail assez rétribué, l'industrie assez active pour nous tous.
La Guerre seule pourrait nous sauver en entraînant au loin une masse d'hommes jeunes qui laisseraient ainsi le champ libre aux ouvriers d'un certain âge et feraient, en outre, un peu de place aux vieillards.
Voilà ce que Ton entend dire et répéter souvent par des gens stupides, paresseux et trop lâches pour aller eux-mêmes faire cette guerre qu'ils appellent de leurs vœux impies.
La guerre! mais la guerre, si cruelle au cœur des mères (Matribus horrida bella, V.irg.), si fatale aux campagnes, dont elle arrache la population jeune et vigoureuse pour laisser souvent dans les villes des dandys ridicules qui achètent des remplaçants, ou de rusés débauchés qui, à la suite de plusieurs orgies préméditées, se présentent devant les Conseils de révision, pâles, défaits, tremblant sur leurs jambes, et parviennent souvent ainsi à se faire réformer; mais la guerre, disons-nous, n'est-elle pas presque toujours aussi funeste au vainqueur qu'au vaincu, et les glorieux champs de bataille de Marengo, d'Austerlitz, de Wagram et dléna n'ont-ils pas été également arrosés du sang des ennemis de la France et du nôtre?
Après crnt victoires, d'ailleurs, n'avons-nous pas
- 207 eu nos revers : Sarragosse, Madrid, Soria, Benavente, Victoria (retraite de Joseph), Rodrigo (en Portugal), d'une part; Moscou, Dresde, Leipsick et enfin Waterloo, de l'autre, et tout n a-t-il pas été emporté en même temps, comme le sable du désert, par les raffales et les ouragans!
Grands partisans de la guerre, et vous tous qui en faites si courageusement l'éloge, mais dans vos salons, dans les clubs, dans les cafés, dans les cabarets, demandez donc à la Franche-Comté, à la Bourgogne, à la Picardie, à la Champagne ce qu'elle coûte aux malheureux habitants dont le pays devient le théâtre des combats; ils se rappellent encore, et leurs enfants redisent aujourd'hui aux petits enfants ce qu'ils ont souffert quand l'ennemi, qu'on avait alors la politesse d'appeler les alliés , les bons alliés, était le maître chez eux.
Il faut entendre aujourd'hui comme tous ces genslk bénissent les Prussiens, les Autrichiens, les Italiens, les Suisses , les Espagnols , les Anglais et surtout les Cosaques; et encore l'étranger ne faisait il pas, ou n'osait-il pas faire chez nous ce que nous avions fait nous-mêmes dans leurs pays, malgré la sévérité de la discipline établie.
Mais comment comprimer les passions ou pourvoir aux besoins impérieux de 500,000 hommes armés, sans habits, sans chaussures, et souvent affamés'?
Au résumé, qu est-il resté de toutes les conquêtes de la République et de l'Empire? de la gloire, sans doute; mais, hormis que ce soit pour défendre le sol natal (la Patrie), ou pour venger une offense nationale, la gloire qu'on acquiert en tuant dos hommes,
qui souvent n'ont marché contre vous que par force, est bien peu de chose aux yeux du Moraliste, qui l'estime à sa juste valeur, et à qui les trophées de la victoire, la grosse voix du canon, les oripeaux des fêtes , les illuminations , les feux d'artifice et les Te Deum n'inspirent qu'un sentiment de pitié.
Quel est l'homme raisonnable, en effet, qui n'estime pas cent fois plus l'Agriculteur qui fait venir un épi de blé, une pomme de terre, un chou, une carotte, un navet, que tous ces exécrables inventeurs de carabines- Minié, de canons rayés, tordus, rames, armonstrongs et engins destinés à massacrer les hommes?
En 1793, la France, attaquée de toutes parts, s'est défendue avec une énergie sublime, et c'était son devoir; Bonaparte a continué magnifiquement les combats, et son épée glorieuse a renversé dans la poussière tous les ennemis de la France, mais les triomphes ont fini par l'éblouir; il n'a pas voulu entrer, par une porte bâtarde, dans la voie d'une Conciliation européenne, et il est tombé à son tour, en ne nous laissant, après tant d'exploits guerriers, qu'un admirable monument de sagesse, de civilisation et de paix intérieure qu'on appelle Codes, châsse d'or qui renferme aujourd'hui pour nous , comme reliques nationales, les grands principes de 89, que nos pères nous ont conquis et que nous léguerons à nos enfants pour leurs enfants, et plus tard pour toutes les nations civilisées de la terre,
A ceux qui demandent la guerre , toujours la guerre, nous répondrons encore :
— Mais êtes-vous donc isolés dans ce monde? n'avez-vous pas une mère ou un vieux père que le départ
de leur fils pour l'armée conduirait peut-être au tombeau? Et vous-mêmes, si vous avez des enfants, pensez-vous à la douleur que vous éprouverez, tôt ou tard, quand la Conscription viendra vous les enlever? Les fraîches jeunes filles, séparées brusquement, tantôt de leurs frères, tantôt de leurs fiancés, n'auront-elles pas le cœur incessamment déchiré, et quand, au retour des combats, les soldats blessés , à qui l'hôtel des Invalides ne sera plus encore une fois assez vaste pour offrir une noble retraite, reviendront dans leurs villages, les uns amputés d'un bras, les autres d'une jambe, ceux-ci avec la figure à moitié emportée, ne serez-vous pas les premiers touchés de ce spectacle? Ils recevront bien, il est vrai, de l'Etat, une pension de cinq à six cents francs ; mais, pour un homme jeune, intelligent, laborieux, qu'est-ce qu'une pension en échange de deux bras robustes et accoutumés au travail?
La guerre! mais la guerre est l'antipode de la civilisation, du progrès, de l'amour!
Avec qui, au surplus, voudriez-vous la faire?
Toutes les nations voisines vous respectent; les étrangers viennent s'instruire à vos écoles, admirer vos monuments, encourager vos beaux-arts, remplir vos théâtres, acheter vos produits de luxe et de fantaisie, et vous ne respecteriez pas vos voisins!
D'un autre côté, si vous déclarez une guerre injuste à l'Espagne, par exemple, ne peut-elle pas faire voir encore qu'un grand peuple est invincible quand il combat pour ses Rois et sa Liberté?
Si vous attaquez séparément quelques faibles puissances de Tltalie : le Piémont, la Sardaigne, les Etats-
Romains, ou la Suisse, la Belgique, etc., ne comprenez-vous pas que ce serait lâcheté de votre part , à vous qui êtes forts, de provoquer le faible, comme il serait honteux à un Hercule de frapper une femme, un vieillard ou un petit enfant au berceau? et voudriez-vous, au surplus, que l'Homme magnanime sur la tête duquel nous avons placé naguère la couronne de France, imitât jamais le farouche Nicolas, inondant inopinément la Turquie de ses cosaques, pour en faire une seconde Pologne?
Dans ce cas aussi, Popprimé trouverait des défenseurs, et vous auriez bientôt à combattre non-seulement des Piémontais, des Sardes, des Romains, des Suisses ou des Belges , mais encore toutes les autres grandes puissances de l'Europe qui veulent la paix générale, qui ont juré de la maintenir et de conserver à chacun le droit de chacun (1).
Attaquez donc l'Allemagne ! la Prusse seule peut vous montrer 500,000 hommes armés et bien armés.
Vous direz peut-être encore, comme beaucoup de vieux grognards, et avec un enthousiasme poussé jusqu'au chauvinisme : — Cent Français battront toujours mille étrangers!
Allégation ridicule!
Aujourd'hui les peuples savent se battre, connaissent tous le maniement des armes, sont commandés par des chefs habiles et, comme le disait Napoléon sur le rocher de Sainte-Hélène (et sa parole a du poids) « La victoire sera toujours, à présent, du côté des gros bataillons. »
Vous enverrez en Allemagne un million de soldats, je suppose, mais comment les nourrirez-vous?
Et ne voyez-vous pas déjà d'avance le* homme* et les chevaux tomber d'inanition dans toutes les campagnes dévastées?
Ne vous semble-t-il pas entendre les plaintes douloureuses des blessés et des malades entassés sur de la paille, dans des hôpitaux improvisés?
Si vous faites des prisonniers dans l'intérieur du pays, il vous faudra de deux choses l'une : ou les tuer (et auriez-vous cet atroce courage?) pour qu'ils ne reviennent plus vous combattre, ou les faire escorter jusqu'en France par des soldats valides dix fois plus nombreux que les susdits prisonniers ; autrement leurs compatriotes, nuit et jour aux aguets de tous vos mouvements, sauraient bien briser leurs fers à la première occasion ; vous diminuerez donc d'autant l'armée active.
Passons à l'Angleterre!
Si vous l'attaquez sans motif, tout votre commerce maritime sera interrompu soudainement , vous ne payerez plus, il est vrai, et grâce à la betterave, le sucre huit francs la livre, comme en 1812, mais vous payerez toujours fort cher le coton, le café, l'indigo, le poivre, la cochenille, le cacao, les bois exotiques, et toutes les productions tropicales; les blés de l'Egypte, de la Crimée, de New-York , ne vous arriveront plus dans vos moments de disette qu'en courant de grands risques, et, comme autrefois, à la suite de vos guerres maritimes, vous avez perdu vos plus belles colonies : Saint-Domingue, l'Ile-de-France, la Louisiane et tous vos établissements des grandes Indes, peut-être finiriez-vous par perdre jusqu'à Alger, qui vous a coûté, depuis 1830, moins encore par les combats que par
les maladies, 500^000 hommes et plus d'un milliard (2).
Vous parlez de faire un déjeuner de l'attaque d'un Etat quelconque, et cependant la petite contrée susdite de l'Afrique, -dont vous êtes maîtres depuis vingtcinq ans, où vous avez envoyé vos généraux les plus habiles et vos meilleurs troupes, n'est pas encore complètement soumise.
La Guerre! mais la guerre, si nous étions assez heureux pour la faire encore, comme autrefois, chez l'Etranger et à ses frais , donnerait-elle plus de travail aux ouvriers qui resteraient en France? non, certes!
Le Gouvernement, tout occupé de la mise en activité des forces nationales, ne pourrait plus consacrer un sou à la continuation des travaux publics; les impôts seraient nécessairement augmentés (3) ; il faudrait, en outre, avoir recours à l'emprunt et à de dures conditions ; les fonds des communes demeureraient en réserve pour des besoins imprévus; les particuliers suspendraient soudain la construction ou l'ornementation de leurs riches maisons; la fabrication de tous nos objets d'art s'arrêterait immédiatement, car qui voudrait acheter des tableaux, des bronzes, des pendules, des glaces , des tapis , etc. , quand on n'aurait plus l'assurance de pouvoir les conserver ?
Comment, en outre, enverriez-vous sans danger, en Amérique, au Brésil, au Mexique ou dans l'Inde, vos vins, vos soieries , vos bijoux, vos meubles et tous les produits de votre industrie ?
Quels étrangers viendraient vous visiter pendant la guerre? aucun! Et le fer que vous consacrez aujourd'hui, à construire vos chemins , à couvrir vos palais
et à garnir vos balcons resplendissants de dorure , n'étant plus employé qu'à la fabrication des armes, votre Commerce, présentement florissant, serait bientôt réduit, comme en 1848, pendantles beaux joursde la République, à la vente de quelques tuniques, pantalons et képys pour la garde nationale ; de plusieurs kilomètres de soierie tricolore 'mauvais teint), pour en ceinturonner, en écbarper, en brassarder, en cravater et en cocarder les nouveaux fonctionnaires publics ou les montagnards de M. Caussidière; à la vente encore de robes, bas et mouchoirs de calicot pour les femmes, et de pain . de pommes de terre, de choux et de carottes peur tout le monde.
Le superbe commerce! et comme la France pour qui la présence des étrangers, ses beaux-arts et la fabrication de ses objets de luxe est le seul moyen de prospérer, brillerait alors d'un éclat splendide!
Il y aurait bien, il est vrai, 4 ou 500,000 hommes, soldats de la Patrie, de moins chez nous, mais ce seraient probablement encore les plus heureux , car ils ne verraient pas les maux de leur pavs '4 ,
Chose remarquable ! ceux qui , ordinairement dans les revues , au Champ-de-Mars . sur les places publiques et les boulevards, crient avec le plus de rage : Aux armes ! la patrie est en danger! marehons ! qu'un sang impur abreuve nos sillons ! sont toujours les premiers à rentrer lâchement chez eux après ces belliqueuses démonstrations : de même que les prétendus ouvriers qui demandent en France la guer'e pour avoir, disent-ils , une plus grande place au tr \vail, sont ces mêmes gouapeurs qui le réclamaient à grands cris, en 1 848. ot qui, lorsqo 'après de? efforts
inouïs et de véritables sacrifices, tant de certains propriétaires candides que de fabricants débonnaires, on était parvenu à leur en procurer quelque peu, le refusaient insolemment pour aller étaler leur paresse, leurs opinions politiques insensées et leur turbulente immoralité dans les ateliers Nationaux.
En 1 850, un Congrès de la Paix s'est établi à Paris (5) ; de presque toutes les contrées civilisées du globe, et sans aucune influence du gouvernement français, sont accourus des hommes honnêtes qui , dans des discours simples , nobles et généreux qu'on nous a traduits mot pour mot, ont exprimé clairement, brièvement et sans emphase les sentiments d'amour, de concorde et de fraternité les plus purs, les plus vrais et les plus louables.
Du haut de cette tribune humanitaire , improvisée à la hâte et accessible à quiconque désirait parler, ils ont maudit, à haute voix , les appels aux armes , les hourrahs sauvages et les chants de guerre qui avaient si longtemps retenti chez eux, comme chez nous, de la montagne à la plaine et de la plaine au vallon ; ils nous ont invités nous-mêmes, qui marchons à la tête de la civilisation, à former avec eux la sainte Alliance de la concorde, à oublier complètement la Marseillaise (6), et à porter le flambeau des lumières, c'està-dire l'amour de la liberté iet le bonheur, partout où il y avait encore des ténèbres à dissiper.
Nous avons pu voir alors , par le langage de ces hommes de bien, que, du nord au midi et de l'est au couchant, tous les peuples modernes, plus sages que les anciens Romains, qui ne demandaient à leurs Césars que du pain et des spectacles (panem et circen-
ses) y ne demandent, eux, impérieusement aujourd'hui, que trois choses : du pain , du travail et la nai.r,.
paix