‹ L'humanité, ses droits et ses devoirs, ses joies et ses douleurs, avec une carte morale de la vie depuis le berceau jusqu'à la tombeChapitre 23 sur 55 · LE SUICIDE · texte numérisé non relu

LE SUICIDE

Si le Soldat qui, en présence de l'ennemi, abandonne son poste commet une lâcheté, l'Homme qui sort de la vie par le suicide n'est pas moins coupable aux yeux de la religion, de la famille et de la société, car il quitte, avant l'heure marquée, le poste où l'avait placé son Créateur; il livre sa famille à l'affliction, souvent à la misère; il jette sur elle également une espèce de flétrissure morale, bien injuste, sans doute, mais néanmoins positive, en faisant supposer au monde qu'elle a envers lui des torts personnels ; qu'au lieu de l'entourer de soins affectueux , de le consoler quand il souffrait, de ranimer son courage, si prêt à l'abandonner, elle Ta aigri par des reproches cruels, plus ou moins mérités, et démoralisé, ellemême, par ses mauvais traitements : s'il est père, son (ils parvient rarement à une position élevée ; il éprouve, quand il veut se marier, à son tour, bien des refus avant d'obtenir la main d'une personne convenable ; on craint dans sa nature quelque chose d'irrégulier, d'excentrique qui lui fasse également, un jour, attenter à sa vie, et c'est encore pis pour sa fille, qui n'est plus demandée par des hommes d'une condition égale h la sienne : la faute du père retombe donc ainsi en quelque sorte sur les enfants, et cette espèce de repoussement , de flétrissure sociale devient même parfois presque légale , car l'un d'eux, par hasard, vient-il , un jour, à commettre personnellement un

crime véritable quelconque, pai exemple un meurtre,

un empoisonnement ou a incendier la propriété d'autrui , à satisfaire, parla vio'.nce, ses passions brutales, l'avocat charge de sa défense ne manque pas de plaider devant le Jury des circonstances atténuantes en faveur du coupable; de déclarer que son père ou sa mère, s'etant suicides, jadis, ne jouissaient pas, par conséquent, de toutes leurs facultés morales, et que l'auteur du crime actuel . étant probablement affecté de la même infirmité, devait être envoyé non à 1 eehafaud ou aux galères perpétuelles, mais dans une maison spécialement consacrée aux malheureux qui ont perdu la conscience de leur libre arbitre et par conséquent la raison.

L'Homme qui se donne la mort commet également une mauvaise action envers la société qui la reçu dans son sein, au jour de sa naissance, qui Ta nourri, is instruit , protège et qui avait droit de compter son affection, sur sa reconnaissance et sur son bras, comme elle compte sur celui de tous ses enfants. S il a agi par suite de malheurs prives, comme la perte de sa femme, d'un fils unique, d'une fille chérie, tune péniblement acquise, pourquoi n'a-t-il demandé à Dieu des lions efficace*

Si c'est pour cause de souffrances physiques, pourn "a-t-il pas attendu du temps, de l'art des médecins ou de la puissance des médicaments que la nature nous offre avec tant d'abondance un soulagement itausl Si c est par crainte de la misère, pourquoi n'a-t-il pas espère dans la Providence et dan la charité chrétienne !

Si c'est par suite d'abrutissement par les boissons alcooliques, que ne comprenait-il, avant de s'y abandonner, que boire sans manger, sans soif, à tous moments, c'est ravaler sa personne au niveau de la brute?

Si c'est le jeu qui Fa perdu, ne savait-il pas que le jeu entraîne à sa suite, d'abord des fautes, puis tous les crimes possibles et imaginables ?

Si, déjà d'un certain âge, il a eu la sotte prétention de se croire aimé par des femmes coquettes qui l'ont dépouillé, puis trahi, abandonné, pourquoi s'était-il ridiculement livré à elles pieds et poings liés f comme ce pauvre lion amoureux qui se laisse, avec bénignité, limer les dents et les ongles , et qu'on jette ensuite aux chiens pour leur servir de jouet.

Si, au contraire, étant jeune, riche, plein de force et de santé, mais blasé sur tous les plaisirs de ce monde, il s'est suicidé par ennui de la vie, où il n'éprouvait plus aucune sensation, aucun charme, aucune joie, ah ! que le malheureux est coupable de n'avoir pas cherché dans la bienfaisance un rattachement certain et positif à sa triste existence ! Que de délicieux moments il aurait retrouvés! que son cœur se serait rempli de douces satisfactions à ranimer un vieillard , à donner du pain à de pauvres enfants, à consoler par de bonnes paroles une veuve dont l'âme vient d'être brisée^ à visiter une jeune fille qui, heu* reuse dans son ménage, l'aurait béni toute sa vie comme un père adoptifl mais non, il n?a pas pensé à cela et il a quitté ce monde autant par ignorance de ce qu'il y était, et de ce qu'il pouvait y être encore, que par immoralité.

On a mis souvent en délibération cette question : Y a-t-il plus de vertu à supporter courageusement le fardeau de ses peines que de le jeter brusquement à terre avec désespoir ?

Et tous les hommes honnêtes, tous les moralistes ont répondu : oui 1

Que de jeunes fous, quelques pauvres jeunes filles qui s'étaient bercées des illusions de l'amour, et se trouvant tout à coup violemment séparés l'un de l'autre par leurs parents > ou bien celui-ci trahi par sa maîtresse, celle-ci abandonnée par son amant, etc., prennent, comme nous en avons tant d'exemples, le parti désespéré de mourir. Il faut plaindre ces pauvres têtes malades , ces pauvres cœurs déchirés , ces pauvres créatures qui ont couru après des chimères qu'un rayon de la vérité a dissipées; il faut plaindre encore ces pères de famille, ces commis, ces ouvriers qui, après avoir perdu au jeu la dot nuptiale, l'argent de leurs patrons, le fruit du travail, le prêt du Mont-de- Piété sur leurs meilleurs effets, et jusqu'aux deniers sacrés qui devaient acheter du pain aux petits enfants, se trouvant enfin honteusement à bout de ressources, s'écrient tout à coup, dans un transport de désespoir : Mourons, et que cette terre soit maudite 1... Mais la pitié est tout ce qu'on leur doit (1).

Laissons quelques vieillards moroses et nombre de jeunes gens, à la tête ardente et romanesque, évoquer de leurs tombes antiques, pour les admirer stoïquement, l'impétueux Ajax se plongeant son épée dans le cœur parce que les armes d'Achille, mises au concours par les Grecs, ont été données à Ulysse, moins brave, certes! mais plus prudent et plus astucieux

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que lui; Hercule, se couchant sur le bûcher où il doit trouver la fin des atroces douleurs qui le torturent depuis que, pour plaire à Déjanire, il a fatalement revêtu la robe du Centaure Nessus, empestée du sang de l'hydre de Lerne; Didon, abandonnée parEnée, cherchant dans le même supplice du feu îe seul moyen qui lui restât d'oublier le parjure; Phèdre s'empoisonnant par remords de sa fausse accusation contre le sauvage Hippolyie; Sapho se précipitant du haut du rocher de Leucate dans la mer, avec sa Lyre, parce que Phaon a cessé de l'aimer ; Lucrèce se poignardant, en honte d'avoir été violemment deshonorée par Tarquin ; Cléopâlre se faisant piquer le sein par un aspic, après la défaite d'Antoine; Caton, vaincu k Pharsale, se couvrant la tête de son manteau pour ne plus voir le soleil et s'enfonçant lentement son poignard dans le cœur en s'écriant : Les dieux triomphent, mais je ne serai pas témoin de leur victoire :

Vixtrîx causa Diis placuit sed victa Catoni !

Àpicus,lepluâcélèbregoiirmandetgourmetdeRome, ne mit pas tant de noblesse pour sortir de ce monde, car, après avoir mangé quatorze ou quinze millions qui constituaient en grande partie sa fortune, il examina un jour sa situation financière , et vit, avec douleur, qu'il ne lui restait plus que 1,975,450 francs environ pour vivre. Cette affreuse certitude lui tourna tellement l'esprit, qu'il se dit : Je n'ai plus de quoi manger pour vivre, eh bien! mangeons pour mourir! et il se donna une si bonne indigestion qu'il en claqua.

Maintenant , après ces fameux déserteurs de la vie

antique, citons dans notre histoire moderne : le grand Yatel, déplorablement compromis dans sa gloire culinaire, à la cour de Louis XIV, se perçant, un beau matin, comme un autre Caton,desonépée(carlui aussi il portait alors une épée, en qualité de cuisinier), parce que la Marée en retard, ce jour-là, de quelques minutes, n'arrivait pas pour être servie, à temps, sur la table du Roi ; Yatel mort, on annonça le poisson désiré, un autre marmiton le fit cuire et Sa Majesté dîna fort bien; Rousseau s'empoisonnant par aversion pour le genre humain, comme s'il eût été, lui seul, une créature parfaite (2); Lavoisier et vingt autres Conventionnels usant du même moyen dans la crainte de l'échafaud politique :

Le crime fait la honte et non pas l'échafaud (3) ;

Le général Pichegru se pendant, à la Conciergerie, en désespoir de sa conspiration avortée (4); Àuger, de l'Académie française, se coupant la gorge pour des chagrins chimériques (5); Martinville, rédacteur du Drapeau blanc, effrayé, à la chute de Charles X, de ses insultes journalières aux libéraux de 1815, s'engouffrant dans l'étang de Ville-d'Avray, pour ne pas subir enfin les conséquences de toutes ses calomnies ; Gros, célèbre peintre de la peste de Jaffa, de la bataille des Pyramides et delà coupole du Panthéon., allant, un peu plus tard, chercher un tombeau dans ce même amas de boue, pour une critique malveillante de son dernier tableau exposé au Musée; le libraire Sautelet se brûlant la cervelle pour un caprice amoureux; la duchesse (TAbrantès ayant journellement re-

-sascours à l'opium pour s'étourdir sur sa position de fortune si indigue de la veuve de Junot ; Adolphe Nourry (célèbre chanteur de l'Opéra), se précipitant d'un cinquième étage sur le pavé de Naples où il était venu momentanément chercher la santé, parce que les lauriers de Duprez, son rival , à Paris, l'empêchaient de dormir; Léopold Robert (autre peintre fameux), longtemps en proie à toutes les souffrances de la pauvreté, supportées avec courage, acquérant enfin par ses tableaux des Moissonneurs , des Vendanges, des Pêcheurs de l'Adriatique, etc., une noble fortune, et s'empoisonnant furtivement, tout à coup, parce qu'une femme coquette Pavait dédaigné, et qu'il s'ennuie de la vie : le bonheur avait démoralisé l'artiste ; Escousse et Lebas s'asphyxiant ensemble , à vingt ans , pour une chute au théâtre, comme si des sifflets raisonnables (et nous en avons entendu nous-même quelquefois, pour notre compte personnel), n'avaient pas produit souvent plus de grands hommes que tous les applaudissements d'une foule de claqueurs, aux mains sales, et d'une compétence fort douteuse à juger les autres ; le duc de Praslin , tout couvert du sang de sa femme, avalant résolument la morphine qu'une main amie lui avait glissée dans sa prison aristocratique du Luxembourg; naguère, Saint-Edme se suspendant au plafond de sa chambre, en exprimant préalablement dans une lettre le regret bien naturel d'abandonner ses quatre enfants et le chagrin ridicule de n'avoir fait dans la journée, avec 22 sous qui lui restaient, qu'un fort mauvais dîner, comme si une infinité d'honnêtes gens, hommes de lettres ou non, artistes ou industriels, n'étaient pas réduits sou-

vent à de pareilles misères; Gérard de Nerval, dont plusieurs journaux ont célébré le talent et le savoir, que la Revue des Deux-Mondes choyait comme un de ses vaillants rédacteurs et qu'on a trouvé, un soir, rue de la Vieille Lanterne, pendu à la porte d'un marchand de vin.

Citons encore Lepeintre, ce gracieux et bon vieillard dont la longue carrière dramatique a eu pour terme... le canal Saint-Martin.

Signal ons à l'attention des moralistes cet individu déjà d'un certain âge. et mis avec une certaine recherche, qui monte dernièrement à la colonne de Juillet et, regardant, du haut de îa balustrade, Paris avec admiration, s'écrie : — Quel beau panorama, mais aussi, en bas, quel gouffre profond pour une tombe I puis qui s'élance dans l'espace et devient tout à coup un cadavre, au crâne entr'ouvert et aux membres horriblement brisés. On l'a porté à la Morgue, on l'a déshabillé,,, le malheureux n'avait pas de chemise*

Signalons encore , mais à leur pitié, ce fier jeune homme dont on vient de repêcher le cadavre dans la Marne, et dans les vêtements duquel se trouvait une boîte de fer-blanc hermétiquement fermée et contenant ces dignes et sévères reproches à la Société :

« Jeune encore, j'ai commis une faute que la justice des hommes a punie. Rentré dans le monde, ta rougeur au front , la honte au cœur, j'ai acquis cette triste certitude que le repentir est impuissant à vaincre le terrible préjugé qui poursuit fatalement le repris de justice. Vivre en honnête homme m'était désormais impossible. J'aurais voulu pouvoir aller en Orient

offrir ma vie pour la France, en expiation de mes fautes passées, mais cette ressource ne me restant même pas, je n'ai vu qu'un moyen d'en finir : Le suicide ! »

Plaignons de même ce noble prince Ghika, récemment accusé de concussion dans les deniers publics, à Jassy (Servie) , et qui , après avoir fait tristement ses adieux à sa femme et à ses enfants, revient dans son cabinet écrire un mémoire justificatif de son honneur et se brûle la cervelle parce qu'il ne veut plus d'une existence que la calomnie a empoisonnée à jamais.

Du prince de Servie, passons au noble comte Ladislas Téléki de Hongrie : jeune homme plein de cœur et de courage, iî aspira, en 4 853, à délivrer sa patrie du joug brutal des Autrichiens, mais la Russie vient en aide à l'Autriche, la Hongrie est vaincue, Téléki, condamné à la mort, échappe au supplice par la fuite, et arrive en France attendre des jours meilleurs : ces heures désirées tardent trop à sonner pour son impatience, il court à Dresde embrasser des amis, et la Saxe le livre à ses bourreaux. Cependant l'odeur du sang ne plaît pas toujours même aux tigres et aux hyènes rassasiés, l'Empereur fait grâce de la vie à Téléki, qui lui jure soudain de ne plus rien tenter jamais contre sa personne. Serment fatal ! Les amis de Téléki croient qu'il a trahi la Hongrie pour sauver ses jours, et aussitôt leurs grands respects pour lui se changent en profonds dédains. — La Diète va ouvrir le 1 5 mai, le comte passe la nuit à écrire le discours qui va le justifier, le lendemain, à cette auguste Assemblée, mais il se trouble, sa tête s'égare : Manquer de parole à 1 Empereur, non! Rester les bras croisés,

quand la Patrie gémit dans les fers... Non, encore, non, cent fois non! Le cœur?e déchire à cette pensée... Que faire donc? — Le plomb d'un pistolet a résolu la question.

Quelques jours après, le 1 8 du même mois, le jeune Napolitain Tramontano , baron de Santa- Croce (sainte-croix), ex-officier du corps des Garibaldiens, va visiter le Château des Fleurs, aux Champs-Elysées; il se promène quelque temps dans le jardin, entre au tir de la cible , prend un pistolet avec lequel il tire neuf coups qui portent très-près du but et se fait sauter la cervelle au dixième. Tramontano avait 25 ans; il était noble de naissance, et son éducation était complète; on a dit qu'il avait dissipé toute sa fortune dans la débauche, que sous ses habits élégants se cachait une misère profonde , que son état de santé était déplorable, qu'il avait perdu toutes ses illusions sociales et politiques, qu'il n'avait plus personne à aimer sur la terre, etc. Mais toutes ces suppositions sont des paroles en l'air. La vérité est que Tramontano, qui, en i 860, pouvait mourir glorieusement pour l'Italie, à côté de Garibaldi, est mort, en 1861, comme un homme sans piété et sans courage.

Finissons cette triste nomenclature (car nous avons gardé le plus éminent de ces déserteurs de la vie pour le dernier) par ce vieux duc de Bourbon qu'au lendemain de la Révolution de Juillet (25 août 1830), on a trouvé dans son palais, pendu à une espagnolette dorée de sa chambre à coucher. Etait-ce un suicide? était-ce un crime commis par l'appât de monceaux d or? H y a eu doute à cet égard ; mais ce qui est incontestable, c'est que son legs testamentaire de 1 4,000,000 [qua-

torze millions!!!) à la femme qui portail le nom de Feuchères restera comme une honte éternelle à sa mémoire, un vol monstrueux fait aux pauvres et un infâme outrage à la vertu (6).

Toutes ces morts volontaires, tant anciennes que modernes (7), sont trouvées superbes, avons-nous dit, à l'exception pourtant de celle du trop fameux Judas, par des imaginations malades, ardentes et désordonnées.

Mais Job supportant, avec une résignation admirable, tous les maux dont Dieu l'accablait ; l'esclave Epictète disant avec douceur au maître brutal qui le frappait à coups de bâton : — Vous allez me casser la jambe; et ajoutant bientôt, quand il en fut fait ainsi : Je vous avais bien dit que vous me casseriez la jambe; — mais Porus, vaincu par Alexandre lui demandant, quoique vainqueur, comment il voulait être traité et répondant fièrement : En roi; — César emportant sa fortune avec lui sur une simple barque de pêcheur; — Marius, assis sur les ruines de Carthage, contemplant stoïquement le coucher du soleil; — Denis le Tyran, chassé de Syracuse et réduit, pour vivre, à se faire maître d*école à Corinthe; — Le Dante, nageant d'une main dans la mer et élevant de l'autre son poBme de I'Enfer au-dessus de sa tête pour le dérober aux flots; — Charles-Quint, fatigué du monde et de la gloire, rentrant en Espagne (après la trêve conclue à Vaucelles avec la France), pour se retirer au monastère de Saint-Just, en Estramadure (8), et, à peine débarqué, s'agenouillant pieusement sur le rivage, baisant la terre et s'écriant avec humilité : 0 mire commune des hommes, je suis sorti nu du sein

de ma mère et je rentrerai nu dans le tien; — Saint- Louis montrant tant de noblesse dans les fers des Sarrasins, qu'ils en vinrent jusqu'à lui offrir la couronne de Syrie; — François Ier, si fier encore après la bataille de Pavie : Tout est perdu, fors l'honneur! — mais Timour (le farouche Asiatique Tamerlan), vaincu dans plusieurs combats sanglants, l'âme brisée par la douleur, se cachant à la hâte pour éviter la mort, dans une vieille masure en ruines, où il voit une chétive fourmi s'efforcer de traîner dans une paroi élevée de la muraille un grain de blé plus gros qu'elle, laisser tomber son fardeau à terre 64 fois, descendre 64 fois, le reprendre et arriver enfin à son but, puis s'écriant soudain, lui-même, en relevant fièrement la tête : Je t'imiterai, vaillante fourmi! et je vaincrai mes ennemis à force de persévérance; puis, retournant résolument au combat, ralliant ses soldats dispersés dans la plaine, forçant, à son tour, ses vainqueurs du matin à prendre la fuite, et se faisant tout aussitôt proclamer souverain maître des Indes: — Guatimosin, étendu, par ordre de Fernand Cortez, conquérant du Mexique, sur des charbons ardents, auprès d'un de ses Ministres soumis à la même torture et qui poussait des cris affreux de douleur (les Espagnols voulaient lui faire révéler, ainsi qu'à tous les grands de l'empire, le lieu où ils avaient enfoui leurs trésors particuliers supposés), et lui adressant ces paroles stoïques : Et moi, me crois-tu donc couché sur un lit de roses? — Gallilée, condamné comme hérétique, par l'inquisition de Florence, à une captivité de cinq ans pour avoir osé dire le premier : La terre tourne et le soleil est immobile au centre de notre globe, et écrivant en-

core du bout du doigt sur la mousse verdâtre qui tapissait son cachot : E pur, si muove! (et pourtant elle tourne!) (9); — Pélisson , charmant les ennuis de sa captivité par le travail, et se faisant en même temps l'ami d'une araignée qui, tous les matins, accouraità sa voix, le regardait avec un certain plaisir, mangeait des mouches dans sa main, et qu'un ignoble geôlier écrasa uu jour avec colère pour voir pleurer le Prisonnier; — le jeune duc de Chartres (40 ans plus tard Louis-Philippe, roi de France), échappant aux poursuites du tribunal révolutionnaire de Paris, en donnant paisiblement , comme Denis à Corinthe , des leçons de mathématiques dans un petit collège de la Suisse (Reicheneau) ; — Boissy-d'Anglas, saluant, à la Convention nationale, la tête de Ferraud, son collègue , que l'affreuse populace lui présentait au bout dune pique; — les naufragés de la Méduse, réfugiés sur un frêle radeau, et tirant chaque jour au sort pour connaître celui d'entre eux dont la chair palpitante devait, le lendemain, assouvir la faim de ses camarades; — Sylvio Pellico, condamné, à la suite des insurrections de l'Italie, en 1830, par une cour prévôtale autrichienne, à une heure d'exposition en place publique de Venise, et à une détention perpétuelle [carcere duro), sous les plombs brûlants du palais des Doges, et écrivant Mi Priggione (Mes Prisons), où il prouve si bien qu'il avait trop de piété et d'empire sur lui-même pour être jamais un fougueux soldat du désordre et un Républicain sanguinaire; — Gicé, au secret à Gaillon (1 0), par 1 5 degrés de froid, en hiver, l'eau de sa cruche constamment gelée, retournant, à la hâte, la gamelle où ii vient de manger

sa soupe , pour se réchauffer les pieds; se couchant, faute de lumière, à quatre heures du soir, sur un lit de sangles (avec un matelas formé de huit livres de poil de chien, un sac de campement militaire, un traversin en paille et deux couvertures), écrivant comme un autre Sylvio Pellico, moins le talent, Mes cinq Prisons, ou reproduisant, avec la mie de son pain, à défaut de marbre de Paros, des statues que Phidias seul aurait pu désavouer ; — Daniel Manin , patriote admirable qui , après avoir été pendant dix-huit mois Dictateur toutpuissant et vénéré à Venise, en 4 848, fut exilé par les Autrichiens triomphants, vint modestement à Pans, avec sa fille, donner, pour vivre (car il n'était pas homme, lui, à faire ouvrir, par des compères, une souscription scandaleuse à son profit ), des leçons de langue et de littérature italiennes; qui perdit, en 4 857, son enfant chérie et qui, Tannée suivante, est monté la rejoindre aux cieux pour ne plus s'en séparer jamais; — nous ne pouvons parler de Manin sans donner une larme à Cavour, qui vient aussi de quitter glorieusement la terre, et qui, en s'élançant dans les bras de Manin , lui a dit : Réjouis-toi ! mon bien-aimé compatriote, demain notre chère Italie sera une et libre des Alpes à V Adriatique ; — c'est ce pauvre Giraud, terrassier, soudainement enseveli à trente pieds sous terre par un éboulement, et si résigné, pendant trois semaines, dans sa tombe impromptue, à la volonté de Dieu; — le jeune Perret (un enfant de 13 ans), dirigeant, pendant quarante heures, sans trêve ni repos, à travers une mer agitée, avec toute l'activité d'un mousse unie à toute l'expérience d'un vieux pilote, courant de vergue en vergue, de tribord

à bâbord , de la barre aux amures , une goélette (la Reprise) brisée, au milieu de la nuit, par le choc d'un gros brick et abandonnée par le capitaine, le timonier, quatre matelots et deux novices, et que lui, admirable enfant, n'avait pas voulu quitter en s'élançant sur le brick, comme tout l'équipage, parce qu'il y voyait encore, couché dans un coin sur de la paille, un vieux Marin malade et infirme, qn'il ne pouvait emporter dans ses petits bras et qu'il ne voulait point laisser mourir dans un affreux isolement (! 1); — Napoléon, enfin, après le pygmée le géant, qui, n'ayant pu trouver à Waterloo la mort glorieuse du soldat, l'attendit fièrement, plus tard, à Sainte-Hélène, en gravant sur l'airain pour la postérité de grandes pages d'histoire et de stratégie, n'ont-ils pas tous plus de droits k notre admiration que si, en proie au désespoir ou à la colère, ils avaient cherché lâchement dans le Suicide la fin de leurs souffrances?

En restant à son poste, d'ailleurs, l'Homme ne peutil pas voir, d'un moment à l'autre, les sombres nuages qui lui dérobaient le ciel se dissiper tout à coup, et l'absinthe qu'il semblait être condamné éternellement à boire se changer en miel suave?

C'est donc faiblesse d'esprit, passion trop violente pour une nature mal organisée que d'attenter à ses jours; c'est, en outre, montrer peu de dignité personnelle et faire outrage à la Providence : aussi nombre de philosophes ont-ils blâmé Lucrèce elle-même de son suicide, en expiation d'un crime commis violemment sur sa personne par un des fils de Tarquin.

Un seul Homme, un homme moderne, de haut rang, qui a scandalisé par un grand forfait l'Europe en-

-têtière, pourrait peut-être eu partie se trouver justifié du sien : c'est le duc de Praslin, craignant le sort du comte de Bocarmé (I 2) !

Résumons-nous doncl

L'Homme, comme nous l'avons dit en commençant, est, dans ce monde, un factionnaire qui ne doit quitter son poste qu'à l'heure marquée par le Créateur , et heureux ceux qui, entourés de respects et d'affections méritées , parcourent une longue carrière en faisant du bien! car une bonne action est une fleur éternellement belle et parfumée qu'ils plantent sur leur tombe future.

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