‹ L'humanité, ses droits et ses devoirs, ses joies et ses douleurs, avec une carte morale de la vie depuis le berceau jusqu'à la tombeChapitre 30 sur 55 · LA MONTRE DE PIERRE · texte numérisé non relu

LA MONTRE DE PIERRE

En 1820, nous allions, un jeune garde du Corps et moi, rue de Varennes, visiter le marquis de Mont- Brillant et lui recommander un père de famille aussi malheureux que digne d un meilleur sort. Nous étions à peu près sûrs d'être bien accueillis ; car le marquis, homme de haute noblesse , riche , très-bienfaisant, dune grande fierté avec les superbes, était d'une politesse excessive envers tous ceux qui se tenaient visà-vis de lui dans les convenances de leur position sociale.

Aussitôt que le valet de chambre nous eut annoncés, le Marquis vint à nous et nous dit qu'ayant, pour le moment, une petite lettre très-pressante à écrire, il nous priait de vouloir bien passer au salon, de nous asseoir en attendant et de disposer, sans fa*» çon, des journaux, des livres et des Albums que nous trouverions dispersés çà et là.

Nous pariâmes de nous retirer et de revenir plus tard , ou un autre jour, mais le Marquis insista pour que nous restassions , et nous déclara même que s'il n'en était point ainsi, il allait renoncer à écrire sa lettre.

Nous entrâmes au salon; il était beau, décoré avec goût, mais sans luxe oriental : deux glaces, une pendule, deux admirables vases antiques, des can-

délabres et un meuble riche , quoique d'une grande simplicité, pour complément. Je remarquai tout d'abord sur une table le drapeau blanc , et cela ne m'étonna pas.

Le Marquis était noble de naissance, Royaliste par principes, et il devait nécessairement être abonné au journal des royalistes quand même : Etiamsi omnes, ego non ! (Si je suis seul, je serai seul I)

Le jeune Officier qui aurait donné volontiers tous les journaux politiques blancs, rouges, bleus, tricolores, pour une pièce de vers signée Parny, une chanson bachique de Désaugiers ou une Ode de Béranger, se mit à rôder dans tous les coins du salon et aperçut bientôt, à la cheminée, et suspendue à une patère d'or, une vieille Montre en argent à laquelle tenait une chaîne de laiton et une clef en acier.

— Oh ! s'écria-t-il aussitôt , voyez donc, mon cher, quel délicieux bijou le marquis étale avec tant de pompe aux regards de ses visiteurs! Mais il ne nous donnera rien pour nos protégés, c'est un avare, un maniaque; il a une toccade dans le cerveau, ce n'est pas possible autrement : tant de luxe d'un côté et cette patraque de l'autre.

J'examinai la montre et je fus tout aussitôt à peu près de l'avis de mon covisiteur. Bientôt le Marquis vint à nous, s'excusa très-poliment de nous avoir fait attendre, et aussitôt que nous lui eûmes exposé le motif de notre visite, il ouvrit son secrétaire, prit son portefeuille, en tira un billet de banque de cinq cents francs, et nous dit, avec une grande distinction :

— Vous me demandez un secours pour une famille

digne et malheureuse , et je vous remercie d'avoir pensé à moi, car Haud ignara mali, miseris suceur* rere disco, Virg. (j'ai connu le malheur et j*y dois compatir) : Voilà, messieurs !

Notre étonnement fut extrême ; nous nous regardions, mon ami et moi, avec un ébahissement stupide; nos yeux grand-ouverts se portaient tour à tour sur cet homme modeste et généreux, et sur la pauvre montre pendue solennellement à la cheminée, ce dont le marquis finit par s'apercevoir et nous dit :

— Cette Montre offusque vos regards, messieurs, je le vois, et ce n'est point étonnant, car vous êtes jeunes, vous ne connaissez probablement encore de la vie que ses bonheurs, mais il en a été fort longtemps tout autrement pour moi. J'ai été pauvre et aujourd'hui je suis riche; je puis me procurer toutes les jouissances que donne la fortune, et dont la plus grande, certainement, est de faire du bien; cependant 9 je vous le jure sur l'honneur, j'aimerais mieux cent fois encore redevenir aussi pauvre que je l'étais jadis, et renoncer à tous les biens de la terre, que de me séparer de cette modeste montre d'argent et de sa chaîne en laiton. — D'ailleurs, écoutez mon histoire! et peut-être penserez - vous comme moi :

« Avant cette fatale Révolution qui bouleversa si terriblement notre chère Patrie, je goûtais chez mon père, dans l'hôtel de mes ancêtres, un bonheur dont j'étais alors trop jeune pour sentir tout le prix. Mon père commençait à faire lui-même mon éducation , et il comprenait naturellement que, pour faire de son fils un homme de bien, il devait être le premier à lui donner l'exemple de toutes les vertus. Il me répétait

souvent : Un fils ne peut pas exiger de son père un nom illustre, mais il a impérieusement le droit de lui en demander un sans tache. Ma digne mère secondait admirablement mon père dans ce pieux devoir, lorsque la Révolution éclata. Ma famille était noble et, alors, on ne voulait plus de nobles ; nous étions riches, et on ne voulait plus de riches; nous étions royalistes, et il fallait se déclarer l'ennemi des Bourbons, les jeter en prison et les traîner à Téchafaud pour être grand patriote, et notre patriotisme n'allait pas jusque-là.

t Mon père, prévenu à temps par un honnête homme qu'on allait l'arrêter d'un moment à l'autre, endossa une blouse de travailleur, et se sauva en Allemagne; tous nos biens furent immédiatement saisis, et le cher exilé mourut quelque temps après de chagrin et de misère. Ma mère eut le même destin Tannée suivante, et moi, réduit au désespoir, ne sachant où donner de la tête, j'allais me tuer, m'embarquer pour l'Amérique , me faire soldat, lorsque des personnes bienveillantes, voisines de notre ancienne demeure, me consolèrent et me trouvèrent quelques leçons de lecture, d'écriture, de calcul et de dessin à donner à des enfants ; je n'étais pas exigeant, j'aurais travaillé pour un morceau de pain.

« Aussitôt, je louai un modeste cabinet, au cinquième étage, rue de la Harpe , et me mis à courir le cachet.

« Je n'avais pas de montre, bien entendu, et comme il me fallait cependant arriver toujours à l'heure voulue chez mes élèves, je demandais souvent à un jeune Savoyard, commissionnaire, décrotteur, qui

stationnait en face de mon garni et qui avait une montre, l'heure du jour où nous en étions ; il me l'indiquait avec une politesse et une bonté touchantes. Je n avais même pas besoin de descendre de mon grenier pour cela; je sifflais, Pierre regardait sa montre, et tout aussitôt ses doigts nous servaient de télégraphe.

« Ce manège dura longtemps ; je ne pouvais malheureusement rien faire gagner à mon ami, et cependant le doux sourire était constamment sur ses lèvres ; la seule pensée de m'être utile le rendait heureux, et, ma foi, de mon côté, je dois le dire, je commençais à aimer Pierre comme si c'eût été mon frère.

« Un soir, je regarde par ma fenêtre et je ne vois pas Pierre; je siffle, il ne paraît pas; je rentre dans ma chambre, je m'assieds, prends un livre, reviens à ma fenêtre, et Pierre n'est point à sa place accoutumée. 11 a été en commission, me dis-je, attendons! J'attends, la nuit vient, point de Pierre; le lendemain, au point du jour, même déception ; la journée se passe, rien l le soir, rien ! Je ne connaissais pas l'adresse de Pierre; donc, impossibilité d'aller aux informations. Je me disais parfois : Pierre doit être malade, il est peut-être à l'hôpital, il est peutêtre retourné dans ses chères montagnes, au sein de sa famille; puis, me reprenant tout aussitôt, je m'écriais : Oh I non, non, Pierre m'aurait fait ses adieux.

« Huit jours, quinze jours, un mois se passent dans ces anxiétés : je ne vivais plus, je ne dormais plus, je dépérissais à vue d œil, lorsqu'un matin j'entends frapper, par extraordinaire, à ma porte; je m'élance de mon lit, cours ouvrir : c'était un grand

- 285 - JjTf

Savoyard de bonne mine qui me visitait, et qui se mit aussitôt à pleurer. Je lui demande la cause de sa douleur: Hélas I monsieur, me répond-il, Pierre...

« — Eh bien? Pierre...

« — Mon pauvre frère est mort !

« — Mort ?

« — Oui, monsieur, à l' Hôtel-Dieu où il était malade depuis trois semaines. Il portait un lourd fardeau, un cabriolet Ta renversé...

« — Et on ne m'a pas averti !

« — Nous craignions tous de vous déranger; mais, tenez , monsieur, voici une petite boite en carton , bien ficelée, comme vous voyez, et que la veille de sa mort, il m'a bien recommandé de vous remettre, et à vous seulement ; je ne sais pas ce qu'il y a dedans, mais regardez , monsieur.

« J'ouvre la boîte, j'y trouve une montre, celle-là même que vous voyez suspendue à cette cheminée ; une lettre l'accompagnait* je la décacheté et je lus :

« Je vais mourir, mon bon monsieur, vous ne pourrez plus demander à Pierre Pheure du jour, et Pierre ne pourra plus vous la dire. Acceptez donc la montre qui était déjà, depuis longtemps, comme à nous deux; elle ne mérite pas de vous être offerte, je le sais , mais les pauvres gens ne peuvent donner que peu de chose. J'aurais bien voulu vous voir encore une fois dans ce monde, mais j'ai toujours craint de vous offenser en vous invitant à veuir dans un hôpital. Soyez toujours bien heureux, Monsieur, et si je vais auprès du bon Dieu, je le prierai pour vous.

« Pierrb. *

« Les larmes m 'étouffaient; j'offris au frère de mon ami une récompense quelconque en compensation du legs qu'il m'apportait, mais il la refusa en disant :

<c — Oh I non , monsieur, Pierre ne serait pas content!

« Maintenant, messieurs , que mes biens confisqués par l'Etat m'ont été rendus et que je suis riche, jugez, par vous-mêmes, si je dois tenir à cette Montre.

— Oh! oui, monsieur, s'écria soudain le jeune Officier, et plus quà la me !

(Extrait des Contes et Nouvelles dédiés , en 1827 , au prince de Joinville, après avoir été revus et corrigés, au crayon, par Louis-Philippe, alors duc d'Orléans.)

Page 1