L'ARTISTE ET LE RÉMOULEUR
Vivent les beaux-arts et vive Paris !
Enfin me voilà donc sur la route de la grande Capitale, de la nouvelle Athènes , de la ville qui domine toutes les cités du monde comme le cèdre domine le lis de la vallée 1 Encore quelques heures et j'entrerai dans ses murs.
Ohl quel bonheur I quelle joie! comme demain, je me précipiterai au musée du Louvre, pour y admirer Raphaël, Michel-Ange, Poussin , Rubens, le Titien , Paul Yéronèze, Vernet, David, Girodet, Gros, Guérin, Ingres, Delaroche et toute la nouvelle école l Oh ! comme mon cœur battra en entrant dans ces divines galeries, et comme je m'écrirai soudain : — Et moi aussi , je suis peintre! et moi aussi, j'animerai la toile, et moi aussi, je rendrai mon nom célèbre ! On se moquait de moi à Châtellerault! on m'appelait monsieur Croûton 1 Ces bonnes gens n'ont aucune idée des arts, et le père Pageot, mon ancien maître de dessin , est tout ce qu'il leur faut.
Le soir, j'irai à l'Opéra; j'entendrai une musique ravissante, car je suis aussi musicien , et quand nous avions des comédiens à Châtellerault , je jouais la seconde flûte à l'orchestre ; mais, qu'est-ce que l'Opéra de Châtellerault , comparé à celui de Paris, où Ton dit qu'il y a cent musiciens, Quel beau tapage cela doit
faire ! douze contre-basses , vingt basses , trente violons, puis les clarinettes, les flûtes, les trombones, les cornets à piston... Oh! il y a vraiment de quoi mourir de volupté !
Mais cette Diligence ne marche pas , c'est une tortue! nous n'arriverons jamais; voilà déjà six heures que Ton dit que nous approchons et je ne distingue encore à l'horizon ni clocher , ni dôme , ni tour qui me le donnent à croire. Pourvu que le conducteur ne se soit pas trompé de route. C'est bien la diligence qui va à Paris, n'est-ce pas , Conducteur ?
— Mais certainement, monsieur, soyez donc tranquille ! et dans deux heures nous serons à la barrière d'Enfer.
— A la barrière d'Enfer ! oh! quel bonheur l Ainsi parlait Théodore Maurice, qui, pour la première fois quittant sa ville natale et la maison paternelle, venait augmenter à Paris le nombre déjà passablement grand des artistes peintres.
— Tu as dédaigné mon état, ô mon fils , lui avait dit son père avant de partir, tu as voulu être artiste; puisses-tu ne trouver que des roses sur ton chemin ! mais, pour mon compte, j'aurais autant aimé te voir travailler avec nous dans ma boutique, et marié à une bonne femme qui t'aurait rendu heureux; tu ne l'as pas voulu !
— Moi, Coutelier, dans une boutique, y pensezvous, mon père? Quand on a reçu une certaine éducation, et qu'on sent là quelque chose qui bat, demandez-moi un peu si l'on doit s'occuper de fabriquer des couteaux, des canifs et des rasoirs.
— Et c'est peut-être un tort que j'ai eu de t'avoir
donné une éducation au-dessus de mes facultés! Cependant, avec ton talent, de la conduite et du travail , tu peux encore réussir et faire ton chemin.
— Oui, oui , je travaillerai, je ferai mon chemin, et un pressentiment me dit qu'un jour je rendrai le nom de Maurice célèbre dans toute l'Europe, que plusieurs croix brilleront sur ma poitrine et que je viendrai vous voir en équipage.
— Mon cher enfant, ajoutait la mère, c'est-il bien vrai que tu viendras nous voir? Oh! comme ton absence va me causer du chagrin ; comme ta pauvre mère va souffrir de ne plus embrasser son Théodore! Ne nous oublie pas, mon amil pense à nous comme nous penserons toujours à toi! Nous sommes pauvres, mais si tu éprouvais des besoins, si le sort ne te favorisait pas , écris-nous de suite, nous t'enverrons de l'argent pour revenir dans nos bras; ici, toujours il y aura un morceau de pain pour notre fils bien-aimé, pour notre enfant chéri... Allons! pars, puisqu'il le faut pour ton bonheur. Embrasse-moi encore et adieu 1
A ces mots, elle lui glissa, en cachette de son mari, quatre autres pièces de cent sous ( c'était toutes ses économies de longtemps), et soudain le jeune homme, accompagné de son père, portant triomphalement un de ses énormes cartons et d'un ouvrier chargé d'une malle, s'était rendu au bureau des Messageries, où depuis huit jours il s'était fait inscrire , et il était était monté en diligence, et il approchait de Paris, et le cœur lui battait de bonheur.
— Dans le commencement, disait-il en lui-même, j'auraipeut-êtredelapeine, mais je donnerai desleçons de dessin, je chercherai des portraits, je composerai
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des tableaux de genre, car je ne veux me mettre à l'histoire que dans un an ou deux; alors j'exposerai, et une fois que mon nom sera connu, la richesse deviendra la compagne de ma gloire. Le plus difficile est de percer, mais audaces fortuna juvat ! (La fortune aime ceux qui osent!)
— Voici la Barrière! s'écria enfin le Conducteur... descendez, messieurs, qu'on visite les malles.
«—Oh! prenez garde, prenez garde, messieurs! s'écria aussitôt Théodore, j'ai des cartons précieux, des études, des esquisses, des gouaches d'un grand prix ! Yoici la clef de ma malle l mais prenez garde à mes cartons!
— N'ayez donc pas peurl répliqua un Douanier, vos cartons! vos cartons! on ne veut pas les manger. Avez- vous du vin, des liqueurs , quelque chose à déclarer ?
— Non , messieurs , je vous en donne ma parole d'honneur, car je suis artiste.
— Est-il serin, ce grand coco, murmurait un autre Commis, avec ses cartons et sa parole d'honneur? Il se formera et il en a besoin.
La visite étant faite, on était remonté en diligence, et enfin Théodore se trouva installé dans un modeste cabinet d'un hôtel garni où il ne devait , d'après ses espérances, rester que peu de temps, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il eût trouvé des élèves et des portraits.
Il achète néanmoins tout d abord, une grande toile, des brosses et des couleurs pour peindre, en attendant, un tableau destiné au Louvre.
Avant de se mettre à l'ouvrage, il demanda à son hôtelier quel était le genre le plus recherché maintenant.
— Dam! monsieur, avait répondu celui-ci, je ne saurais vous dire ; autrefois c'étaient des batailles , aujourd'hui ce sont des saints; le goût change I
— Eh bienl je peindrai l'un et l'autre en même temps, car je représenterai la prise de Jérusalem et la délivrance du tombeau deNotre-SeigneurJe'su5-C/imj.
— C'est un beau sujet I un sujet magnifique, on y verra sans doute monsieur Godefroy de Bouillon?
— Oui, certainement, et de grandeur naturelle, sur le premier plan.
— Sur le premier plan , vous serez reçu, en ce cas, à l'exposition.
— Vous croyez?
— J'en mettrais ma main au feu !
Et le jeune homme travailla sept mois pour être... refusé à l'unanimité.
Cependant il ne perdit pas courage ; et, moyennant quelques élèves, quelques lithographies et quelques pièces de cent sous paternelles, il vivota jusqu'à l'exposition suivante.
Son tableau, cette fois , était Ugolin dans la tour de la Faim.
L'hôtelier, consulté de nouveau , avait de nouveau répondu de l'admission; il en aurait encore mis sa main au feu, l'hôtelier. Comment refuser un tableau où un Père mange ses Enfants?...
Malheureusement pour l'artiste, le Comité fut d'un ayis contraire.
— Oh! j'arriverai malgré vents et marée, s'écria encore le persévérant Raphaël.
Et à la troisième exposition en effet, il présenta un petit tableau de genre qui fut admis.
« Victoire! victoire! écrivit aussitôt Théodore à sa famille; je suis recul ma fortune est faite! ne vous gênez plus pour m 'envoyer de l'argent, c'est moi , à mon tour, qui vous en enverrai très -prochainement. »
Cependant le tableau fut si bien placé dans un coin de la galerie, que personne ne le remarqua; de manière que la fortune de Théodore se trouva aussi avancée après l'exposition qu'avant.
Les années roulèrent les unes sur les autres sans succès.
Le peintre avait bien quelque talent, mais en eût-il eu cent fois plus qu'il n'aurait pas réussi davantage, faute d'amis pour le prôner, d'argent pour payer des journaux , de protecteurs pour l'introduire dans la haute société et de savoir-faire.
Quelques élèves , quelques portraits, juste de quoi exister.
D'un autre côté, son père devenait vieux , sa mère était malade depuis longtemps, et on ne pouvait rien s'envoyer de part et d'autre.
Théodore supportait bien sa misère en artiste , mais il s'affligeait de celle de sa famille , car il était naturellement bon, et bientôt il eut la douleur d'apprendre que sa mère avait cessé de vivre.
Il pleura amèrement, puis il se consola, puis il cessa d'écrire à son père, et ne pensa plus àChâtellerauit.
De temps en temps, cependant, une espèce de remords torturait son âme ; il souffrait , se reprochait son indifférence, son ingratitude, sa cruauté, et le découragement s'emparait de lui.
Alors les illusions l'abandonnaient , et il déplorait
la perte de sa jeunesse et le tort qu'il avait eu de mépriser l'état de son père, grâce auquel il aurait gagné de quoi vivre avec une femme et des enfants qui l'auraient entouré d'affection, eussent comblé le vide qu'il commençait à voir autour de lui, et dont il aurait fait le bonheur; mais il était trop tard pour revenir sur ses pas, fugit irreparabile tempus! (Le temps perdu est irréparable, car, comme l'a dit Francklin, il est Yétoffe dont la vie est faite.) Et le malheureux, tout en déplorant le mauvais emploi de sa jeunesse, se trouvait poussé comme par une puissance occulte, insurmontable , une espèce de fatalité , dans la carrière qu'il maudissait, et achevait ainsi de perdre son âge mûr pour marcher ensuite à grands pas vers une vieillesse anticipée, vers la mort.
Une longue série d'anuées s'écoulèrent encore dans cette indifférence, provenant moins du cœur que de la légèreté de caractère, lorsqu'un soir, le misérable artiste qui était allé promener ses rêveries et un reste d'illusions aux Champs-Elysées, regagnant à pas lents son domicile, aperçoit au clair de la lune quelque chose de noir sur le gazon voisin de la place Louis XV; des gémissements plaintifs frappent également ses oreilles; il approche, c'était un pauvre Rémouleur étendu sur l'herbe et souffrant d'une hernie qui l'empêchait de marcher ; sa roue était auprès de lui.
— H y a quatre jours que je suis arrivé , dit-il à Théodore, s'enquérant avec bonté de la cause de ses plaintes; comme je ne gagnais rien dans les villages voisins de la grande route, j'ai voulu forcer la marche, et le voyage m'a tellement fatigué , à soixante et onze
~ 2M ans, que je suis malade. J'aurais besoin de quelques jours de repos pour me remettre, mais ce matin je n avais pas même de quoi payer une soupe k l'auberge, et il m'a fallu circuler dans la ville pour tâcher de gagner une pièce de dix sous, et il faudra recommencer demain.
— Je ne suis guère plus fortuné que vous , brave homme; cependant faites-moi le plaisir d'accepter ces deux francs et reposez-vous un peu demain et aprèsdemain.
«—Que ï)ieu vous bénisse, charitable Monsieur! votre aumône est la première que je reçois de ma vie qui a toujours été régulière, honnête et laborieuse.
— • Àh! gardez-vous de regarder mon offrande comme une aumône, bon vieillard , c'est un secours momentané dont la modicité me fait presque rougir moi-même. Demeurez-vous loin d'ici ?
— Encore assez loin ! dans le faubourg Saint-Germain, rue du Vieux-Colombier, n° 67. Cependant les douleurs sont moins vives maintenant, et j'en vais profiter pour gagner mon gîte; il me faut, je crois, traverser ce pont ?
— Oui, puis descendre jusqu'à la troisième rue, le long du quai; au surplus, donnez-moi le bras, je veux vous conduire moi-même.
— C'est trop de complaisance 1
— - Laissez-moi aussi porter votre roue 1 — ■ Oh! je ne le souffrirai certainement pas.
— Vous avez tort! il fait nuit, et d'ailleurs je ne redoute les regards de personne , quand il s'agit d'être utile.
— Tant de bonté me rend confus, monsieur, et , si vous insistez, je refuserai jusqu'à votre bras.
— Vous n'avez donc au monde ni parents ni amis?
— Il me reste un fils, il doit être même à Paris, si je ne me trompe; mais à peine ce fils ingrat a t-il eu quitté la maison paternelle , qu'il a oublié sa tendre mère, délaissé son vieux père, et, depuis quinze ans, j'ignore ce qu'il est devenu.
— Peut-être a t il été plus malheureux que coupable ; peut-être, que n'ayant aucune bonne nouvelle à vous apprendre, il aura gardé le silence dans la crainte seule de vous affliger encore davantage... Pardon ! de quel pays êtes-vous?
— De Châtellerault, où, pendant quarante ans, j'ai été établi Coutelier ; mais les pertes dans le commerce, ensuite l'âge, les maladies, les infirmités...
— Et, comment nommez-vous ce fils ingrat et maudit ?
— Maudit! non, monsieur, mais ingrat...
— Eh bien 1 soit! Comment s'appelle-t-il? parlez I parlez 1
— Théodore Maurice !
— 0 mon Pèrel pardonnez-moi 1 car je n'ai jamais cessé de vous aimer [historique).