A GAILLON
Le Château de Gaillon, transformé aujourd'hui eu maison centrale de Détention, appartenait autrefois au duc de Larochefoucault , archevêque de Rouen. On a conservé du château une jolie tourelle octogone intérieure, une grande orangerie servant aujourd'hui de réfectoire et de chapelle, et le portail gothique qui domine la route de Paris à Rouen.
Un soir, j'étais dans ma galiotte (*), et je venais d'entendre le factionnaire établi presque en face de nous, sur les murailles de la prison, envoyer à son camarade placé à vingt-cinq pas de lui le fameux cri de guerre : — Sentinelles! prenez garde à vous !
En effet, il y avait de quoi prendre garde; nous étions tous, comme à l'ordinaire , bouclés dans nos dortoirs, tant au premier, au second qu'au troisième étage, et de forts barreaux de fer garnissaient la croi-
(1) Espèce de bière, avec quatre pieds, dans laquelle on couche, la nuit, sur un matelas formé de huit livres de poil de chien, avec un sac de campement militaire et un traversin en paille; le matin, en se levant, on relève la bière et tout son contenu contre la muraille, on vide le baquet nocturne et la chambrée est faite.
sée donnant sur le chemin de ronde constamment piétiné par deux gardiens armés de sabres.
Avec cela que nous connaissions fort bien l'ordre qu'avaient les factionnaires de nous foudroyer pour peu que nous osassions, en grimpant sur le bord d'une galiotte, mettre seulement le nez à la fenêtre pour contempler la lune et les étoiles.
Et moi, j'étais, dis-je, dans ma galiotte, et je songeais; car que faire dans une galiotte, à moins que Von ne songe? et je me reportais dans le Moyen Age, et je me supposais dans le château féodal non démoli de Gaillon, et la caserne qui se trouve à l'entrée était une immense salle d'armes ; et les tourlourous qui l'habitent aujourd'hui étaient, dans mon imagination, des chevaliers prêts à partir pour la terre sainte, afin d'arracher aux Infidèles le tombeau du Christ
Le frère du roi de France, Hugues le Grand, le fameux duc de Normandie, le comte de Toulouse, Godefroy de Bouillon, Renaud, Baudouin, Tancrède, Foulques d'Anjou, Bohëmond, etc., les avaient devancés dans mon esprit • et le Seigneur du château de Gaillon (j'ignore si c'était alors un Larochefoucault, un Latrémoille, un Montmorency, un Damas, un Fuichiron ou un Montalivet), allait conduire ces nouveaux Chrétiens au rendez-vous général, et il les appelait par leurs noms : Boisguilbert, Héric, Barduc, Granville, Raymond, Enguerrand de Pressigny, Saint-Paul, etc., et les bannières écussonnées flottaient déjà dans les airs; les écharpes de mille couleurs s'étalaient déjàsur la poitrine à côté d'une Croix de drap rouge bénie par l'ermite Pierre; et sur les armes brillaient les devises : Dieu me soii en aide! amour et gloire ! ma foi,
ma loi, fidélité, constance t fais ee que dois% Jérusalem! etc., et déjà les chevaux, tenus eu bride par les écuyers, hennissaient et piétinaient dans les cours, tandis que les vassaux et vavassaux, indignes d'y entrer , couvraient de leurs bataillons la grande avenue du château. Et la dame Châtelaine recevait les adieux du Seigneur son époux et des chevaliers qui, un genou enterre, venaient respectueusement lui baiser la main.
Enfin , le clairon donnait le signal du départ , la masse des paysans s'ébranlait, et Ton partait, et la dame Châtelaine montait avec son Page à sa jolie tourelle octogone , tant haut qu'elle pouvait monter, pour voir les Féaux encore de loin; et elle les saluait en agitant son blanc mouchoir, et eux élevaient en l'air leurs bannières et faisaient reluire au soleil le fer de leurs lances, de leurs casques et de leurs longues épées, et ils marchaient, marchaient, marchaient toujours.
Enfin, ils disparaissaient à ses yeux humides de larmes ; et elle disait à son beau Page :
— Beau page, ne vois-tu plus rien là-bas ? Et le page répondait :
— Je vois encore un forêt de lances, et la bannière du seigneur de Courcy !
— Beau page, ne vois-tu plus rien?
— Je vois encore le cheval blanc , aux caparaçons de fer, de votre noble époux !
— Beau page, ne vois-tu plus rien ?
— On agite une écharpe blanche...
— C'est un dernier adieu 1 qui le donne? ne serait-ce pas sire Amédée ?
— Je ne puis distinguer.,.
— Regarde bien 1 ohl oui, ce doit être le seigneur Àmédée; répondons-lui par un semblable signal.
Et la Châtelaine agitait de nouveau son mouchoir, et elle demandait encore à son Page :
— Ne vois-tu plus rien là- bas?
Et celui-ci répondait en soupirant :
— Plus rien que la terre qui poudroie et l'herbe qui verdoie.
Et la Dame restait encore à la tourelle qu'elle ne pouvait quitter, et elle essuyait les larmes que ses beaux yeux pleuraient, et elle descendait quelques marches, et elle remontait; et, regardant Loys avec anxiété, elle lui renouvelait sa question :
— Tu ne vois plus rien ?
Et Loys jetait au loin ses grands yeux bleus sur la route, et il répétait :
— Plus rien , noble Dame 1
Et... j'en étais là de mes rêveries du moyen âge, lorsque le nouvel Argus en observation sur le mur, entendant sonner minuit , cria de toute la force de ses poumons normands : — Chintinelles, pernai gad' à vos.
Soudain, mes illusions m'abandonnèrent : le seigneur, les chevaliers, la dame, le page, tout disparut comme un songe; et je me retrouvais dans ma galiotte, et je revenais de 1 098 à Tan de grâce 1 838 ; et l'ancien château de Larochefoucault était réellement devenu pour moi une prison odieuse dans laquelle je devais passer deux années de ma chétive existence, parce qu'ainsi l'avait décidé un gravissime Procureur du Roi.