‹ L'humanité, ses droits et ses devoirs, ses joies et ses douleurs, avec une carte morale de la vie depuis le berceau jusqu'à la tombeChapitre 32 sur 55 · LE PÊCHEUR GÉNÉREUX · texte numérisé non relu

LE PÊCHEUR GÉNÉREUX

Aux environs de Tours et sur les coteaux délicieux que la Loire baigne de ses flots, tantôt limpides et bienfaisants, et tantôt furieux et dévastateurs, s'élevait, naguère, à mi-côte, la cabane du Pêcheur Martin, et, un peu plus haut, le château de M. Chaperonville, inspecteur général de la navigation.

La cabane du Pêcheur offusquait depuis fort longtemps les regards du Châtelain, mais il n'osait rien dire, dans la crainte d'exciter l'attention publique sur sa personne tristement compromise dans certaines spéculations d'une moralité douteuse ; un jour, cependant , il porta l'outrecuidance jusqu'à proposer à Martin une couple de cent francs pour qu'il consentît à lui céder le terrain de sa cabane et à porter un peu plus loin, à droite ou à gauche n'importe, les montants, planches et plâtras dont elle était bâtie.

Le Pêcheur rit de pitié à cette proposition étrange; il remercia très-humblement son voisin de sa générosité, tout en lui déclarant néanmoins qu'il ne voulait pas vendre sa maison, que c'était son père qui Pavait construite, qu'il y était né, qu'il y vivait heureux avec sa femme et ses trois enfants, et qu'il espérait bien y mourir en paix et dans la grâce de Dieu»

Cette déclaration désenchanta quelque peu M. Cha-

peronville, mais il vit bien qu'il ne changerait pas la résolution de Martin, el que tout ce qu'il avait de mieux à faire était de renoncer à ses projets d'embellissement seigneurial.

Cependant, en 1835, un grand sinistre arriva sur la Loire, presque en face du susdit château : cinq mariniers qui conduisaient à Angers un riche bateau de vin de Bourgogne échouèrent contre un rocher; le bateau s'entr'ouvrit, deux hommes se noyèrent; ce n'était rien I mais le vin fut perdu, et c'était un grand malheur, car il était de bon crû et de première qualité.

M. Chaperonville fit soudain, comme Inspecteur, son rapport à l'Autorité et déclara que s'il avait pu voir de loin, et de son cabinet, le naufrage en temps utile, il aurait donné des ordres par suite desquels on aurait pu sauver, peut-être, sinon les hommes, au moins le vin; mais qu'il y avait en face de lui une misérable cabane de Pêcheur qui gênait la navigation sur le fleuve, qui n'était qu'un monument fort ridicule sur un coteau aussi magnifique et qu'il priait l'Autorité d'aviser.

Le Conseil municipal s'assembla, et déclara que la cabane du Pêcheur serait démolie, par expropriation.

En conséquence, le propriétaire fut mandé à la Préfecture, et on lui proposa, à l'amiable, 500 francs d'indemnité pour sa baraque.

Martin refusa, s'emporta; on lui répondit:

— Nous verrons !

— Oui, s'écria-t-il , nous verrons 1

De retour chez lui, et comme il n'était pas bien tranquille sur ce qu'il pouvait arriver, il alla trouver

'e Maître d'école du Bourg et lui demanda si on pouvait le chasser de chez lui et malgré lui.

— Du toutl du tout! répondit le jurisconsulte improvisé, votre cabane vous appartient comme la Prusse est au Roi. D'ailleurs, écoutez une histoire admirable, car vous devez comprendre qu'en ma qualité de Magister je dois en savoir pas mal de ces histoires r sans compter les contes,

« Il y avait autrefois, je ne saurais vous dire, par exemple, en quelle année, un grand Roi ou Empereur, n'importe, qui possédait en Italie, en Espagne, en Pologne, en Russie, le lieu ne fait rien à la chose, un très-beau château avec un parc magnifique y attenant. Dans un coin de ce parc immense, il y avait un vieux Moulin à vent qui faisait triste figure dans un si beau domaine. Son tic tac continuel, d'ailleurs, fatiguait tout le monde. Le Roi, qui était un bon enfant, n'y faisait pas attention, mais les courtisans et les domestiques (suivez bien ma narration !) qui n'étaient pas si commodes que le maître, (vous comprenez l) se plaignaient du matin au soir. Enfin le roi, ennuyé de leurs criailleries, fit proposer au Meunier de lui acheter son Moulin (voyez le rapport qu'il y a entre ce que je vous dis et votre affaire I); le Meunier envoya au diable les proposeurs et les propositions. Le Roi le sut; il fit venir, sans façon, le Meunier dans la salle de sou trône et lui demanda pourquoi il ne voulait pas lui vendre son moulin.

« — Parce que, répondit le Meunier, c'est mon père qui Ta construit, que j'y suis né et que j'y veux mourir. (Voyez l'analogie!)

« — Mais sais-tu bien que je suis le Roi ?

« — On me Ta dit. (Voyez la franchise I) « — Que je puis ordonner. . .

« — Ordonner quoi?

« — Que je puis prendre ton Moulin d'autorité... « — Nenni, nenni 1 monseigneur (quelle audace!), car il m'appartient comme la Prusse est au Roi !

« Alors le Roi se dit en lui-même, et en se grattant la tête et le front :

« — Il y a un grand fonds de vérité dans le langage de ce gaillard-là, et je crois même que son moulin est encore plus à lui que la Prusse n'est à moi. « Alors il dit , tout haut> au Meunier : « — Eh bien 1 tu as raison l garde ton moulin 1 rivons, désormais, tous les deux, h Sans-Souci, comme de bons voisins! (quelle familiarité!) et prends cette pièce d'or pour boire à ma santé (quelle générosité!). Voilà mon histoire 1

« Donc, si un Roi n'a pas le droit de prendre un moulin à un Meunier, M. Chaperon ville, qui n'est pas un roi ni même le préfet, n a pas le droit de prendre votre cabane (c'est logique I). »

Martin , rassuré par ces bonnes raisons, et confiant dans le grand savoir de M. Ribouleau, rentra joyeusement chez lui et ne s'occupa plus de ces petites taquineries.

Quinze jours après , signification à Martin de se rendre à la Préfecture pour comparaître devant le Jury d'expropriation.

Aussitôt il mit dans un panier une bonne matelotte et alla consulter de nouveau son Avocat et savoir ce que c'était que le Jury.

— Le Jury, répondit M. Ribouleau, est une réunion

de douze notables du Département, qu'on tire au sort, tous les trois mois, parmi beaucoup d'autres notables, pour juger les assassins, les voleurs de grand chemin et ceux qui mettent le feu dans les maisons, dans les granges, dans les meules de foin, et partout.

— Mais, moi, monsieur Ribouleau, grâce à Dieu 1...

— Je le sais bien , et sans cela, père Martin, vous ne seriez pas mon ami. Ah 1 j'y suis I c'est aujourd'hui le 25 mars, on vous écrit de venir, le 1er avril, à la Préfecture, comprenez-vous, maintenant?

— Ma foi ! non.

— C'est bien clair pourtant l Quelque farceur se sera dit : — Voilà un Pêcheur qui prend tous les poissons de la Loire et de l'Indre, que ça fait trembler, faisons -lui avaler un goujon d'avril t

— Oh ! c'est vrai ! quelle farce ! mais je ne mordrai pas à leur hameçon.

Huit jours après, sommation de venir toucher 600 francs à la Préfecture et à emporter sa cabane dans les vingt-quatre heures.

Vite ! une friture dans le panier et nouvelle visite à l'Avocat.

— Continuation de la plaisanterie! répondit M. Ribouleau , il paraît que cela va durer pendant tout le mois d'avril.

— Oh ! ma foi , ça m'est ben égal !

Un matin, le Pêcheur embrasse joyeusement sa femme et ses enfants, prend ses filets comme de coutume, monte dans sa barquette et s'en va travailler, à la grâce de Dieu !

La pêche est bonne, il est content, il pense au bonheur qui l'attend ce soir chez lui; enfin la nuit vient

et il quitte le travail en se proposant de boire, à son souper, un bon coup de plus qu'à l'ordinaire.

Mais, quel désenchantement! il jette de loin les yeux sur le coteau bien-aimé, et il ne voit plus son palais.

Est-ce une illusion ? non, car voilà, à peu près, la place où il était , les arbres fruitiers, le gros noyer, le château de M. Chaperonville...

Il précipite ses pas , et il ne voit, au terme de sa course, qu'un amas de débris, et près d'eux sa femme et ses enfants dans les larmes.

Il demande ce qui s'est passé, et il apprend que ce matin même, presque aussitôt son départ de la maison , deux maçons et un charpentier sont arrivés, et ont tout jeté par terre en moins d'un quart d'heure.

La tête de Martin s'exalte à cette déclaration; il court chez M. Chaperonville, il le trouve joyeusement à table avec sa femme et son fils, et lui reproche son action méchante et cruelle.

— Mais je me vengerai, ajouta-t-il , et malheur à vous !

M. Chaperonville veut parler, mais il n'en a pas le courage; sa femme tremble, l'enfant jette des cris affreux , et Martin sort en répétant sa terrible menace :

— Malheur à vous !

Martin s'est retiré, quelque temps, avec sa famille, dans une grange, il a touché ses 600 francs, il a rebâti ailleurs une autre cabane, il travaille, et le passé s'oubiie peu à peu.

Mais il n'en est pas de même pour M. Chaperonville. Ces mots du pêcheur : « Tôt ou tard, je me venge-

rai et malheur à vous ! » lui reviennent sans cesse, la nuit et le jour, à l'esprit. Tantôt il croit voir Martin se glisser dans son cabinet avec un couteau; tantôt sa maison est en feu, sa femme, son fils sont égorgés..* Alors, il se reproche son action méchante envers un pauvre homme si honnête, si bon voisin , si ardent travailleur. Pourquoi, au résumé, avoir fait abattre sa cabane, son château, son palais? oui, pourquoi? une idée... un caprice.,, ohl c'est bien mail

Un matin, M. Chaperonville lisait le journal dans son cabinet, sa femme s'enquérait près de lui s'il y avait quelque chose de nouveau dans les faits divers, lorsque tout à coup un domestique entre avec précipitation et s'écrie :

— Malheur ! malheur ! monsieur Alfred vient de se

noyer dans la Loire 1 «— Mon fils 1 dit le père.

— Mon cher enfant 1 reprend la mère.

Et elle tombe à la renverse sur le parquet. Soudain M. Chaperonville s'élance dehors; il court

au lieu indiqué, il promet sa fortune, toute sa fortune, sa reconnaissance éternelle à qui sauvera son Fils, et déjà il voit de loin sur la grève du fleuve un rassemblement assez considérable de personnes ; il s'informe...

— C'est une barque qui a chaviré, lui répondit-on ; deux enfants jouaient dedans , la barque a rompu ses amarres et les enfants sont perdus.

Non, les enfants n'avaient pas irrévocablement cessé de vivre, car, par un bonheur providentiel, le Pêcheur Martin se trouvait dans les environs du sinistre, il avait vu de loin l'accident; un seul enfant était en-

tratné par les flots ; l'autre avait sauté assez à temps de la barque sur le rivage pour échapper à tout danger. Martin accourt, se jette à l'eau , plonge à différentes reprises, saisit dans ses bras l'enfant englouti, l'arrache à la mort et reconnaît le fils de son ennemi.

M. Chaperonville arrive à son tour, il frémit d'apprendre...

— Tenez, monsieur, lui dit alors Martin : EMBRASSEZ VOTRE ENFANT! JE SUIS VENGÉ!

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