LES DEUX CHEVAUX
(fable.)
Dans Técurie d'un pauvre Gravatier, deux vieux chevaux efflanqués , échinés , à moitié morts , se racontaient mutuellement l'histoire de leur vie :
— Mon sort, disait F un, n'a jamais été bien brillant; natif du Nivernais, j'ai, pendant ma jeunesse, appartenu longtemps à un médecin de campagne qui ne me laissait guère de repos, car il avait beaucoup de malades à visiter du matin au soir et j'en souffrais terriblement. — Mon second maître fut un marchand forain, pour le compte duquel je voiturais de bourgade en bourgade une masse énorme de marchandises, dont la vente s'opérait bien lentement, hélas ! à mon gré , pour mon échine, et plus lentement, encore au sien, pour ses intérêts. Le sort me donna ensuite à un meunier qui m'enfarina, pendant trois ans, de la tête aux pieds, et j'arrivai enfin chez le pauvre artisan pour lequel nous travaillons maintenant tous les deux.
— Tes paroles , répondit l'autre quadrupède 7 ne m'apprennent rien sur ton compte, car on voit sans peine, à tes formes grossières, à ton allure piteuse et à ta robe misérable, que tu n'as jamais brillé dans un
Derby anglais (courses de chevaux.) — Quan* à moi, je suis de race normande ; mon noble père est mort chez le prince de la Trémoille, et ma croupe a eu l'honneur de porter tour à tour Gaston de Montmorency , le duc de Noailles, Caumont-La Force, le général Boniface et une infinité d'autres grands personnages dont le dernier ma cédé, gratuitement sans doute, au vil Prolétaire qui ose se dire mon maître aujourd'hui,
Il allait continuer sur ce ton, mais le Gravatier, qui rôdait alors, par hasard, dans l'écurie, l'entendit, et prenant soudain son fouet, avec colère, il lui en zébra vigoureusement les flancs, puis lui tint ce langage :
— Tu as pu avoir, il est vrai, beau Prince, autrefois quelque valeur , mais à quoi cela nous sert-il k tous deux présentement? J'aurais besoin , moi, d'un bon timonier pour mon travail , et je ne trouve dans ton Altesse qu'une vieille rosse qui ne me gagne pas même le foin et le peu d'avoine que je te donne par pitié. Sois donc modeste comme ton camarade, sinon, je t'envoie de suite à l'abattoir.
On est malvenu, homme ou femme, à vanter, outre mesure, sa naissance ; son passé glorieux, sa fortune perdue, sa beauté dont il ne reste plus de traces, ses joies évanouies, quand on en est réduit à manger tristement le pain d'un Hôpital.