CHAPITRE IV
Devoirs envers la Patrie.
L'amour de la Patrie est un sentiment commun à tous les hommes, car la patrie est la terre sainte où reposent nos ancêtres, où nous avons reçu la vie, les doux embrassements de nos mères, commencé à entrevoir le soleil et formé nos premiers pas. C'est le foyer domestique, la naïve chanson avec laquelle on nous a bercés, l'église où nous avons été purifiés par le Baptême (4) et sanctifiés par la Communion (2); ce sont nos amis d enfance, l'école où nous avons appris à lire, le collège où nous avons remporté notre premier prix, l'atelier où Ton nous a montré à gagner honorablement, par le travail, le pain de chaque jour; puis, les bois, la vallée, la montagne parcourus mille fois, le large fleuve traversé à la nage, le ruisseau qui nous a désaltérés après nos courses buissonnières et les vieux marronniers sous lesquels nous avons dansé aux beaux jours; ce sont nos monuments, nos musées, nos bibliothèques, nos grands hommes et toutes les œuvres de génie de nos compatriotes.
En pays étranger, la Patrie, pour le soldat, c'est son drapeau; pour le marin, c'est le pavillon qui flotte au grand mât de son navire; pour le naturaliste français explorant des contrées sauvages, c'est l'aspect de ces trois mots : Napoléon, gloire et génie, gravés sur un vieux sycomore ; pour le paysan suisse, exilé de ses
montagnes, c'est le ranz des vaches sur une musette lointaine, et pour le jeune Indien que le malheur ou la curiosité ont conduit en Europe, la vue d'un palmier, même rabougri, dans le jardin du Muséum.
La Patrie, ce sont nos lois que tous les citoyens sont tenus moralement de connaître (nemo censetur ignorare legem), puisqu'elles établissent leurs droits et leurs devoirs; que les grands corps de l'Etat ont mission d'améliorer de plus en plus d'après les institutions, les lumières, les besoins et les habitudes nouvelles des peuples, mais auxquelles, en attendant ces changements progressifs et sagement réfléchis, nous devons tous confiance, protection, respect et obéissance quand même... [dura lex sed lex.) Car que serait la société sans les lois? c'est notre drapeau à qui soldats, marins, gardes nationaux ou simples citoyens, nous devons hommage, force et fidélité, car ootre drapeau est notre guide, notre devise, notre mot de ralliement et notre histoire; c'est le chef de l'Etat où nous vivons, appelé roi, empereur, dictateur, premier consul ou président, à qui nous devons tous (surtout quand il a été élevé à ce rang suprême, non plus, comme autrefois, par des prétoriens en débauche, par de farouches janissaires, par une intrigue de cour ou par l'ordre ignominieux de l'étranger, mais par huit millions de suffrages, c'est-à-dire par Dieu (vox populi, vox Dei), comme l'a été Napoléon III), obéissance, force et dévouement; sinon les dissensions politiques, les prétentions des ambitieux au pouvoir, l'inquiétude des esprits, les crises commerciales, la cessation des travaux, la disette sur les marchés (3), les tempêtes des clubs, les sociétés secrètes, aux hor-
ribles serments sur des poignards et sur des têtes prétendues chéries, les pavés entassés en barricades, les promenades dans les rues, aux cris de la Marseillaise, les arrestations préventives, l'état de siège et cette guerre affreuse dans laquelle des citoyens, des voisins, des amis, des frères s'entr'gorgent les uns les autres, et sans savoir pourquoi, avec des armes que les Romains ont souvent maudites en les surnommant impia, detestata, sacrilegia, scelerala (*); tout ce que nous avons vu eufin naguère reviendrait encore, et sans cesse, remplir nos cœurs d effroi, ruiner la France et nous décimer.
Puisque ainsi nos intérêts communs et nos devoirs se confondent dans notre amour pour la patrie, aimonsla comme l'aimaient ces pauvres Hébreux réduits à l'esciavage, loin de la Judée et dont I Ecclésiaste nous peint toute la douleur sur les bords de l'Euphrate : a Ils ne font plus, matin et soir, suivant leur vieille cou* tome, monter au ciel de joyeux cantiques; leurs lyres muettes restent suspendues aux saules de la rive, et ils demandent à Dieu de leur rendre leur patrie ou d'abréger leurs jours pour abréger leurs souffrances, » Aimons-la comme l'aimaient Miltiade, Thémislocle, PbocioQ et ce jeune Aristide (5) qui, injustement condamné à l'exil par des juges ombrageux, quitte Athènes au soleil couchant, et, retournant sans cesse la tète pour voir une fois de plus le sommet sacré du temple de Minerve, s'écrie, les yeux baignés de larmes : « Omon pays! puisses-tu n avoir jamais be* soin de mes services et trouver dans ton sein beaucoup de citoyens meilleurs que moi! » Aimons-la comme l'aimaient Léoaidas et les trois cents braves
morts avec lui aux Thermopyles (6); comme l'aimait ce savant Médecin à qui Artaxerxès fait offrir de riches présents pour rengager à venir en Asie secourir ses sujets décimés par la peste, et qui répond aux ambassadeurs prosternés a ses pieds : « Eloigaez de moi ces dons fastueux que l'honneur me défend d'accepter, et retournez dire à votre maître qu'Hippocrate doit tout son temps et tout ce que les Dieux lui ont donné de savoir à ses compatriotes, et rien aux ennemis de la Grèce. »
Ecoutons maintenant Pythagore donnant ce doux conseil à ses disciples :
« Enfant, ne quitte pas ta nourrice; adolescent, ne l'éloigné pas de ton berceau; homme, n'abandonne point ta mère; citoyen, ne fuis jamais ta patrie! »
Admirons ensuite Epaminondas apprenant, sans émotion» qu'il doit mourir quand le javelot qui vient de lui traverser la poitrine (bataille de Mautinée) sera retiré et qui, un insiant après, à la nouvelle de la victoire des siens, s'écrie, eu arrachant lui-même le dard fatal :
* J'ai assez vécu, gloire a ma patrie 1 »
Ici, c'est Rcgulus, prisonnier des Carthaginois, qui. sor parole, va à Rome porter de leur part des conditions de paix au Sénat, engage lui-même les Sénateurs à repousser cette paix honteuse pour son pays, et revient magnanimement a Carthage y subir la mort la plus affreuse (7).
Là, c'est Decius se précipitant dans le gouffre béant devant son armée, parce que l'oracle d'Apollon avait promis la victoire au parti dont le chef se dévouerait le premier à la mort et qui, en doublant ainsi le cou-
rage de ses légions fanatisées, les rendit victorieuses de l'ennemi.
C'est le vieux Cincinnatus que, dans ua pressant danger pour la patrie, le Sénat romain envoie solli* citer, à la campagne, de venir encore une fois com~ mander ses légions. Les Députés partent et trouvent l'ancien soldat occupé à labourer son champ. Ils lui exposent l'objet de leur mission, et soudain Cincinnatus, quittait la charrue pour aller échanger son sayon de travail contre une tunique de guerre, part pour Rome, se met à la tête de l'armée, défait complètement L'ennemi, puis revient modestement manger son pain noir et ses fèves dans sa glorieuse chaumière (8).
Un homme, un grand homme de guerre néanmoins, Coriolan, résista à la voix de la patrie; banni de Rome, il ne s'écria pas, ainsi (^Aristide en partant d'Athènes : — Puisse ma patrie, toujours heureuse, trouver dans son sein beaucoup de citoyens meilleurs que moi ! Mais : Je te maudis, ville infâme, et te ferai repentir de ton injuste proscription!
Puis il passa chez les Volsques, souleva les peuples voisins contre Rome et revint avec une armée formidable l'assiéger et la réduire en cendres; les sénateurs, les grands de l'empire accoururent demander grâce, Coriolan les repoussa.
Les prêtres, les vestales se présentèrent dans leurs costumes religieux, Coriolan demeura inexorable; mais sa mère vint et Coriolan se déclara vaincu; ta mère fut pour lui la patrie!
Ovide, le gracieux auteur des Métamorphoses et de Y Art iï aimer y est exilé de Rome, ies uns disent pour
une intrigue de cour, les autres parce qu'il avait su plaire à une femme de la maison de César et, pour charmer les ennuis de son exil dans une lointaine bourgade de l'Asie, baignée par la mer Noire ( Tome$> près de Varna (9). Ovide veut encore chanter, comme aux beaux jours de sa vie ; mais, loin de sa patrie, rien ne sourit plus à ses yeux; le soleil est sans éclat, la nuit sans étoiles, la nature sans charmes, les fleurs sont sans parfum, et il intitule le recueil de ses derniers vers dédiés à ses parents, à ses amis et à tous ceux qu'il a connus : Tristia (les Tristesses de l'âme).
Offrez donc des monceaux d'or, de tabac et même de grands verres d'eau-de~vie (eau de feu) à un Esquimau pour lui faire abandonner sa hutte enfumée et couverte de neige, pendant huit mois de l'année! il vous répondra naïvement : — Mais, si je quitte ma chère Laponie, comment pourrais-je, après ma mort, monter dans la lune en trois jours? il me faudrait mille ans pour y arriver par un autre chemin. 0 patria !
Qu'elle est simple encore et touchante en même temps, cette prière d'un pauvre Madrilène, demandant à Dieu, au terme de sa vie, une petite place dans son saint paradis avec une petite lucarne pour voir tous les jours Madrid.
Un asiento en el Santo-Paraiso con una ventanita para ver à Madrid.
C'est, dans notre histoire, cette jeune et angélique Bergère qui, embrasée d'amour pour la France, quitte soudainement son toit de chaume et son troupeau pour un champ de bataille, parce qu'il lui a été révélé qu'elle ferait lever le siège d'Orléans, chasse-
rait les Anglais de nos provinces et rétablirait son Roi sur le trône.
Ce qu'elle n'avait point prévu cependant, cette sublime enfant, ce que, dans sa candide innocence, elle ne pouvait pas prévoir en effet, c'est que, le 30 mai 4 431, sur la place du Vieux-Marché, à Rouen, elle expierait tant de gloire dans les flammes d'un bûcher anglais, dressé par un prêtre fanas ique (Conchon, évèque de Beauvais); et que, trois siècles plus tard, un Français, un po'éte, un philosophe, défenseur ar* dent de Calas et de Servet, un flatteur gracieux de tous les grands du jour et de toutes leurs viles concubines (Voltaire), oserait l'accabler de sarcasmes ignobles, elle, pauvre enfant de dix-huit ans, blessée dans vingt combats glorieux, à côté de Danois, Lahire, Xaintrailles , etc. , et morte folle, sainte et pure dans les horribles tortures du feu.
Oui, aux beaux jours de la République romaine, César, en pareil cas, aurait dit au licteur : Tranchez le poing de l'infâme qui, en écrivant la Pucelle, a outragé la Patrie, Minerve et les chastes Vestales (iQ)\
En 1347, Edouard III, roi d'Angleterre, assiège Calais; on résUte avec courage et désespoir pendant neuf mois, mais il jure d'emporter la place et de la mettre à feu et à sang.
Les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards, tout doit être immolé à sa fureur.
Edouard triomphe, et ses ordres vont être exécutés, mais la Reine accourt et obtient la grâce de tout le momie, a condition que trois des Notables de la ville viendront pieds nus, la corde au cou et couverts de bure, s'offrir en holocauste pour leurs concitoyens.
Aussitôt Eustache de Saint-Pierre et deux autres nobles Calaisiens se présentent pieds nus et la corde au cou : on les conduit au supplice, mais la Reine tout en larmes se jette de nouveau aux pieds de sou époux, et le farouche conquérant laisse enfin tomber malgré lui de ses lèvres crispées , la grâce des trois grands Patriotes.
En 147 2, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, vient avec des forces redoutables attaquer Brauvais; ii espère s'emparer facilement de la ville et réunir ensuite à son duché de Bourgogne une partie de la Picardie, mais il n'avait pas compté sur le courage des habitants et surtout sur celui des femmes, qui, à la voix de Jeanne Lame (surnommée Hachette, parce qu'elle combattit une hache à la main) Brent des prodiges de valeur. Jeanne monta intrépidement sur la muraille, arracha un étendard des mains d'un soldat bourguignon , en précipita plusieurs du haut des échelles dressées contre le rempart, et contraignit ainsi le Téméraire à lever honteusement le siège et à renoncer à ses projets de conquêtes.
Le trophée de Jeanne fut porté triomphalement à l'église des Jacobins, où il resta longtemps attaché à un pilier du chœur.
A la bataille de Wissembourg, le jeune marquis de Sainl-Mexent , à peine âgé de seize ans, avait l'honneur de porter le drapeau du régiment de Cambrésis. Un bras du Rhin assez rapide se présente et il faut le franchir pour culbuter l'ennemi. Le colonel donne le signal, et malgré les balles qui sifflent de tous côtés, on se jette h la nage; les grenadiers ont de l'eau jusqu'à la ceinture, 1 enfant jusqu'au menton; deuigre-
nadiers le soutiennent de chaque côté et veulent le débarrasser de son étendard , mais le jeune brave résiste, et s'enveloppant dans ses plis comme dans un linceul, il jure de ne l'abandonner qu'avecla vie. Un homme est tué à ses côtés , un autre le remplace; la rivière rougit du sang des blessés; enfin, on gagne la rive désirée, le régiment se reforme, et soudain le Colonel embrassant Saint-Mexent , lui déclare que son nom sera inscrit désormais avec honneur sur le drapeau du Cambrésis. Voilà le vrai patriotisme (! \ ) !
C'est encore ce brave chevalier qui, en visitant le soir un poste avancé dans la forêt de Clostercamp, se trouve tout à coup entouré d'ennemis qui lui imposent silence sous peine de mort. Déjà vingt baïonnettes se croisent en tous sens sur sa poitrine, mais d'Assas aurait honte d'acheter la vie aux dépens de ses frères d armes, qui, dans un instant attaqués à l'improviste, vont être massacrés sans défense , et aussitôt il crie : — A moi ! Auvergne (le régiment d'Auvergne), voilà les ennemis !
C'est cette belle et courageuse Corday qui a délivré la France d'un tribun sanguinaire (Marat), est morte pour le salut de beaucoup d autres Français, et n'a recueilli pourtant de son action courageuse qu'un nom tristement célèbre, parce que pour l'accomplir, elle s'était servie du hideux poignard des assassins.
Ce sont les marins du Vengeur, qui, se voyant prisonniers des Anglais, embrassent leur brave capitaine et se font sauter avec leur navire plutôt que de l'abandonner à l'ennemi.
C'est Cambronne, sommé de se rendre à Waterloo, et jetant à la face des Anglo-Prussiens un mot énergi-
qne que des phraseurs pudibonds ont traduit ainsi : — La garde meurt et ne se rend pas !
C'est Daumesnil (la jambe de bois de Vincennes), à qui, en 1814, nos bons alliés offrent trois millions pour la reddition de cette place où il commande, et jurant de ne rendre Vincennes que lorsqu'on lui aura rendu son autre jambe.
C'est le jeune trompette Escoffîer, qui, dernièrement, en Afrique, apercevant dans la poussière son chef d'escadron démonté et prêt à tomber entre les mains des Arabes . lui dit avec sanç-froid : — Commandant, prenez mon cheval et tâchez de rallier l'escadron! Quant k moi, ma vie est sans importance et je saurai mourir ici.
Ce sont encore les malheureux Colons de l'Algérie, honnêtes cultivateurs, bons ouvriers , hommes d'ordre et de paix, que nous avons vus douloureusement, en 1849, monter avec leurs femmes, leurs enfants et leurs instruments de travail les plus précieux sur des bateaux à vapeur qui devaient les transporter en Afrique, puisque la France alors révolutionnée, ne leur offrait plus le moyen de vivre honorablement. Leurs vieux pères , leurs parents , leurs amis, leurs voisins les avaient accompagnés jusqu'au port d'embarquement , et quoiqu'ils allassent habiter une terre française, quoique le terme de leur engagement ne fût que de cinq ans, ils s'embrassaient tous à différentes reprises les uns les autres en pleurant, comme s'ils ne devaient plus se revoir. Eh bien ! les espérances du Gouvernement ont été déçues , ses sacrifices d'argent n'ont eu aucun résultat, et ceux des colons qui n'ont pas succombé à la nostalgie (tristesse de l'âme que
-70 ïi cause l'absence du pays natal), ceux qu'un climat si pouveau pour eux et que les fièvres et la dysseoterie ont épargnés, sont revenus avec bonheur dans la mère patrie, dont l'Afrique avec son soleil brûlant, ses palmiers, ses orangers, ses jasmins, ses cactus, ses lauriers-roses, sa végétation luxuriante, ses Labitants en burnous, ses femmes voilées et ses chameaux voyageurs, était loin de leur offrir l'image chérie.
C'est enfin (car on ne peut pas plus célébrer ici, tous les faits remarquables de notre histoire que ceux de l'histoire générale des peuples), ce pieux archevêque, qui, centriste de nos dernières fureurs politiques , et voulant faire cesser la guerre impie de cent mille citoyens s'égorgeant les uns les autres pour des principes fauxou mal compris, des espérances insensées, ou le désir seulement de faire du nouveau sans savoir quoi (24, 25 et 26 juin 1 848), sort de son palais une branche d'olivier à la main, franchit les barricades et tombe bientôt lui-même sous les balles fratricides ^vec quatre autres nobles chefs de notre armée (Bréa, JOuvivier, Négrier, Damesme)t deux colonels (François, Lehretofij) un commandant de la garde nationale (Masson), et cinq mille gardes Nationaux, gardes Mobiles ou Soldats, animés comme lui du saint amour 4e la patrie, et morts comme lui, en cherchant à dé« fendre les lois, à rétablir l'ordre public et à sauver la liberté.